À l’œuvre et à l’épreuve/15

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Pruneau & Kirouac (p. 100-106).


XV


« La flamme s’éleva bientôt vive et chaude. Délicieux moment ! Que je me trouvais bien à ce feu qu’il avait fait pour moi !

« J’aurais voulu passer ma vie dans cette pauvre cabane qui n’avait d’autre plancher que le sol battu.

« À genoux devant moi, il activait le feu.

« Au dehors, la vague déferlait régulière, formidable ; et les galets qu’elle retournait descendaient la pente avec un bruit de tonnerre ».

Les jours qui suivirent le retour du Havre furent, pour Gisèle, des jours tristes et troublés.

Charles se tenait, autant que possible, renfermé dans sa chambre. Il ne descendait plus au jardin, mais faisait dans le bois d’Auteuil de longues promenades solitaires.

Madame Garnier avait presque toujours les yeux rouges et gonflés ; son mari était plus sombre d’un jour à l’autre. Il parlait souvent durement à son fils. On sentait l’orage entre eux ; et, tout en s’efforçant de ne paraître rien remarquer, mademoiselle Méliand était fort malheureuse.

Elle n’avait nul goût de sortir, de voir ; aucun souci du monde, des amusements, des succès. Son amour l’absorbait ; et tout ce qui ne regardait pas Charles lui était profondément indifférent.

Jamais il ne lui avait rien dit de ses désirs et l’opposition qu’il y rencontrait.

En cela, il obéissait à l’ordre formel de son père ; mais, d’un jour à l’autre, ce silence lui semblait plus regrettable et la situation plus difficile.

Gisèle, qui se sentait évitée, se tenait fièrement à l’écart.

Charles fut donc fort surpris, un matin qu’il lisait devant sa fenêtre ouverte, de la voir apparaître en face de lui, sur le balcon.

— Voulez-vous venir vous promener un peu avec moi ? demanda-t-elle.

— Mais oui, répondit-il en se levant un peu troublé.

Il passa dans sa chambre à coucher, avec sa grâce tranquille, s’agenouilla un instant devant une image de Marie, puis, son chapeau à la main, rejoignit Gisèle, qui l’attendait, belle comme le jour, dans sa blanche toilette du matin.

— Comment pouvez-vous rester renfermé par un temps pareil ? dit-elle, pendant qu’ils descendaient l’escalier. C’est un crime.

— Je lisais, répondit-il.

— Vous lisiez ! La belle excuse ! C’est le livre de la nature qu’il faut lire, quand il fait si beau. Regardez. Rien que dans notre jardin, il y a de quoi ravir ceux qui se donnent la peine d’ouvrir les yeux.

Il sourit ; et, promenant son regard sur les arbres au feuillage magnifique, sur les fleurs humides encore de rosée : — C’est charmant, dit-il.

— Vous ne m’en voulez pas de vous avoir dérangé, demanda-t-elle, s’engageant dans l’allée des tilleuls — longue allée verte et sombre — où, dans les premiers jours, ils avaient eu l’habitude de se promener. Vous êtes toujours renfermé, maintenant.

Une ombre douloureuse passa sur le front de Charles.

— Il faut bien se remettre au travail, dit-il ; un homme ne peut pas passer sa vie à fainéanter.

— Non, sans doute. Qu’est-ce que cet in-folio que vous lisiez avec une attention si forte ?

— Les Actes des martyrs, répondit-il, de sa voix sérieuse et douce. Ah, Gisèle, la belle lecture !… Comme Jésus-Christ a été aimé sur notre pauvre terre !… qu’est-ce qu’on ne lui a pas sacrifié !…

Quelque chose dans son accent fit pâlir Gisèle, qui le regarda sans rien dire.

— Et, pour ne parler que des jeunes filles comme vous, poursuivit-il, combien ont préféré, à toutes les joies de la vie, le bonheur de souffrir et de mourir pour lui !… C’est un enchanteur, acheva-t-il, d’un air ravi.

— Celles qui n’aiment que lui sont bien heureuses, dit-elle à voix basse. Elles n’ont à craindre ni indifférence, ni froideur.

— Il y a encore d’autres avantages, continua-t-il, souriant. Lui seul répond à notre besoin d’être attirés, subjugués, ravis. Vous le savez, Gisèle, tous les feux de la terre font de la fumée, finissent par s’éteindre.

— Vous croyez cela ? demanda-t-elle, avec un étrange accent.

— Je crois que le cœur a des besoins que Dieu seul contente… Voilà pourquoi, malgré tout, les saints sont les heureux de ce monde.

— Vous avez de singulières notions sur le bonheur de ce monde, il me semble.

— Pas si singulières que vous pensez, répondit-il en riant. Sans doute, les saints vivent de renoncement : mais un sacrifice offert à Dieu donnera toujours mille fois plus de jouissances que n’en eût donné la chose sacrifiée… C’est saint Louis de Gonzague qui a dit cela, et saint François-Xavier trouvait les hommes bien aveugles de ne pas comprendre qu’en refusant de mortifier leurs désirs naturels, ils se privaient du plus grand bonheur de la vie.

— C’est trop fort pour moi, s’écria-t-elle. Il me semble que Dieu, comme un bon père, aime à nous voir jouir des biens qu’il nous a donnés. Non, je ne crois pas qu’il veuille qu’on renonce à ce qui fait la douceur et le charme de la vie.

— D’ordinaire, non sans doute : mais vous le savez, Gisèle, heureux et mille fois plus heureux qu’on ne saurait dire, ceux à qui il redemande tout.

Gisèle ne répondit rien.

Une clarté inexorable se faisait dans son esprit, et toutes les espérances qu’elle avait tâché de conserver lui échappaient.

Elle comprenait que la simple vie chrétienne ne suffirait jamais à ce cœur-là ; qu’un jour ou l’autre, il lui faudrait l’abandonner à Dieu tout entier.

Ils firent quelques tours en silence. Elle tenait la tête baissée et des larmes involontaires, irrépressibles, inondaient son visage.

Lui restait-il quelque espoir ? Peut-être, car, tout à coup, elle s’arrêta et, relevant la tête :

— Charles, dites-le moi, demanda-t-elle avec une énergie soudaine, voulez-vous vraiment nous quitter ?… est-ce la seule volonté de vos parents qui vous retient dans le monde ?… hésitez-vous encore ?…

Le regard qu’elle attachait sur lui le fit pâlir, mais il répondit fermement :

— Non, Gisèle, je n’hésite pas, ma résolution est bien arrêtée : je veux la pauvreté… je veux la souffrance… je veux la croix… Je veux me donner à Jésus-Christ comme il s’est donné à moi ; et, sans mon père, il y a longtemps que je vous l’aurais dit.

Elle ne prononça pas une parole ; mais son visage, déjà fort pâle, se couvrit d’une teinte livide et ses traits charmants se creusèrent soudain.

Les yeux de Charles Garnier se remplirent de larmes :

— Ma chère petite sœur, murmura-t-il, c’est bien douloureux de vous faire souffrir ; mais, sans cesse, je prierai Dieu pour votre bonheur.

— Mon bonheur ! dit-elle avec un regard qui traversa le cœur du jeune homme comme un acier tranchant.

— C’est la volonté de Dieu, reprit-il, sanglotant comme un enfant, dites-vous cela, Gisèle.

Une faible contraction nerveuse agita ses lèvres et, étouffant un sanglot désespéré, elle s’affaissa jusqu’à terre.

Lui, pâle comme un mort, resta quelques instants à la considérer dans l’immobilité la plus étrange, puis il se précipita pour la relever ; mais elle, tournant son visage vers la terre, lui fit signe de la main de s’éloigner.