À l’œuvre et à l’épreuve/17

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Pruneau & Kirouac (p. 110-116).


XVII

De retour dans sa cellule, le P. Henri resta longtemps songeur devant l’in-folio aux feuillets jaunis, ouvert sur sa table de bois blanc. Il en fut ainsi les jours suivants. Enfin, un soir, le jeune carme s’en alla frapper à la porte de son supérieur et demanda la permission d’aller voir sa famille.

La permission fut accordée : et le lendemain matin, il partait à pied pour Auteuil.

La pensée lui était venue de s’adresser à mademoiselle Méliand, de tâcher d’obtenir qu’elle se chargeât de la cause de Charles.

Jusque-là, toutes les influences mises en jeu avaient été inutiles. Mais son père pourrait-il résister aux supplications de la jeune fille ? Il lui semblait que non ; que perdant plus que lui, plus sensiblement atteinte, elle pourrait peut-être le toucher, lui faire entendre le langage de la générosité chrétienne.

Mais le voudrait-elle ?

Tout occupé de ses pensées, il se trouva, sans trop s’en être aperçu, au dernier détour de l’avenue de Bois-Belle.

Des feuilles jaunies tranchaient sur la riche verdure ; mais l’été était encore dans sa magnificence, et un charme profond rayonnait de la maison silencieuse.

Le religieux sentit ses yeux se mouiller et, pendant quelques instants, il resta immobile, embrassant, d’un coup d’œil, l’ensemble de ces lieux si familiers et si chers.

Des années s’étaient écoulées depuis le jour déchirant et béni où, pour obéir à l’appel de Dieu, il avait abandonné sa famille ; mais tous les détails de la séparation lui revinrent, et son cœur se serra à la pensée que Dieu demandait à ses parents le sacrifice de leur dernier enfant.

Surmontant vite cette faiblesse, il ouvrit la grille et traversa la cour.

Une porte était grande ouverte. Le religieux entra sans avertir ; et, le cœur ému, se dirigea vers la pièce où sa mère avait coutume de se tenir.

Elle y était seule, assise devant sa table à ouvrage, la tête appuyée sur ses mains d’ordinaire si industrieuses et si actives.

Ses pensées l’absorbaient fortement, et le carme, dont les sandales faisaient bien peu de bruit sur le parquet, arriva à elle avant d’avoir été entendu. Ma mère ? dit-il.

Elle leva vivement la tête et, toute saisie de surprise et de joie, se jeta dans ses bras.

Mais la joie s’éteignit vite dans son cœur ; et, appuyant la tête sur l’épaule de son fils, elle mouilla son froc blanc de ses larmes, lui disant que la paix avait fui de la maison, que Gisèle était bien malade de chagrin, que l’obstination de Charles les mettait tous au désespoir.

Le religieux n’essaya pas de la consoler autrement que par de douces paroles. Mais lorsqu’elle fut un peu calmée :

— Charles aussi est bien malheureux, dit-il tristement.

— Oui, je le sais, il souffre beaucoup, et si inutilement ! Pour moi, je ne puis rien lui refuser ; mais jamais il n’aura le consentement de son père. Il peut s’en tenir assuré.

Le magistrat arriva, Charles aussi, et la conversation fort contrainte ne roula plus que sur des sujets indifférents.

— Mais ne verrai-je pas Gisèle ? dit tout à coup le religieux.

À cette demande si naturelle, Charles se troubla visiblement : son père lui jeta un regard furieux, et madame Garnier, n’osant rien dire, envoya prévenir la jeune fille.

La domestique revint bientôt. Mademoiselle Méliand, s’excusant sur son indisposition, priait le P. Henri de monter la voir.

Depuis la conversation du jardin, se sentant incapable de reprendre la vie commune, elle n’avait pas quitté sa chambre et c’est à peine si madame Garnier elle-même avait pu en obtenir quelques mots.

L’altération de ses traits, son affaissement extrême frappèrent péniblement le P. Henri, et les paroles ordinaires d’encouragement ne vinrent pas à ses lèvres. Il comprit que cette enfant comblée de tous les dons et à peine entrée dans la vie, n’attendait plus rien en ce monde.

Après avoir placé un siège près du sofa sur lequel la jeune fille était couchée, madame Garnier était sortie.

— Je suis heureux que vous m’ayez reçu, dit le religieux s’asseyant. Je désirais beaucoup vous voir… c’est même pour cela que je suis venu.

Elle fit de la tête un signe de remerciement, mais resta silencieuse.

— Vous avez beaucoup souffert, continua-t-il avec la douceur d’un ange, et les premiers jours de la douleur sont terribles à traverser… C’est un temps de ténèbres… Mais, soyez en sûre, la lumière viendra et alors vous bénirez Dieu qui veut Charles tout à lui.

Elle le regarda avec une expression de détresse si absolue, si poignante qu’il sentit les larmes le gagner.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il, je sais que c’est un sacrifice bien terrible… Je sais qu’il est tout pour vous sur la terre.

— Oui, dit-elle faiblement, et la vie va être bien longue.

— Ce que nous appelons la vie est bien peu de chose… une ombre… une fumée légère… Les années passent comme des instants, Gisèle, et bientôt ce monde aura disparu pour nous.

— Ah ! dit-elle, comme se parlant à elle-même, qu’il est triste de n’espérer plus qu’en la mort !

Et, se couvrant le visage de ses mains, elle pleura silencieusement.

— Mon enfant, dit le religieux après un instant, écoutez-moi… Voudriez-vous lui ravir le bonheur et la gloire de sa vocation religieuse ?…

Comme elle pleurait toujours sans rien répondre, il poursuivit :

— La vocation religieuse, il l’a, soyez-en sûre. Sans cette force divine qui est la grâce même de la vocation, il n’aurait pu tenir. Dites-moi, avez-vous jamais songé à ce jeune homme de l’Évangile que Jésus-Christ appelait et qui refusa de le suivre ?… Voudriez-vous que Charles fît comme lui ?

— Non, dit-elle, se redressant avec une force soudaine, je ne veux pas son malheur. Si Jésus-Christ l’appelle, qu’il le suive, qu’il m’abandonne, qu’il me foule aux pieds, j’y consens.

Et, se rejetant sur le sofa, elle cacha son visage dans la soie des coussins et sanglota convulsivement. Le religieux la regardait attendri jusqu’au fond du cœur. Quand elle fut un peu calmée, il reprit :

— Vous avez l’âme généreuse, Gisèle, et cela m’encourage. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bonheur, n’est-ce pas ? Eh bien, si vous le vouliez, je crois que vous arracheriez à mon père le consentement que Charles a tant de fois imploré en vain…

— Voilà, mon enfant, la plus grande, la plus noble preuve d’affection que vous lui puissiez jamais donner, et je voulais vous le dire.