À l’œuvre et à l’épreuve/33

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Pruneau & Kirouac (p. 205-207).


XXXIII


Dans l’été de 1639, Charles Garnier apprit la mort de son père.

Parmi les lettres que sa famille lui écrivit à cette occasion, celle de sa mère lui fut particulièrement douce.

« Mon très cher fils, disait-elle, vous avez été sa plus sensible consolation, à l’heure suprême. La pensée de ce que vous souffrez pour faire connaître Jésus-Christ le remplissait de joie et de confiance. Il disait qu’à cause de vous, Notre-Seigneur aurait pitié de lui. Sans cesse il le bénissait de lui avoir donné la force de vous laisser suivre votre vocation. Vous l’éprouverez, me disait-il souvent, plus un sacrifice nous a coûté, plus il console à l’heure de la mort.

Je le crois, mon cher enfant, et chaque jour, je vais repasser ces paroles, à genoux, près du lit où je l’ai vu mourir.

Vos frères sont très bons. Ils font pour moi tout ce qu’ils peuvent, mais je serais bien à plaindre si je n’avais Gisèle.

Il est impossible de vous dire ce qu’elle a été pour votre père, et ce qu’elle est pour moi. Aucune fille n’a jamais été plus attentive, plus délicieuse pour ses parents.

Depuis votre départ, nous sommes beaucoup retirés du monde. Elle le voulait et s’est consacrée à nous tout entière.

Votre père l’aimait avec une tendresse sans bornes.

Sa voix le ravissait. Dans les derniers temps de sa vie, il ne pouvait plus supporter que la musique très douce, mais il en voulait et priait souvent Gisèle de chanter pour lui.

Dans cette chambre de mourant, ces chants voilés avaient une étrange douceur.

Maintenant, elle chante pour moi, et en l’écoutant, mes larmes coulent moins amères.

Parfois, je pense que vous lui avez laissé quelque chose de votre foi radieuse. J’admire l’essor qu’a pris son âme. Ne sommes-nous pas heureuses d’avoir sacrifié à Dieu, mille fois plus que nous-mêmes ? me dit-elle parfois.

Oui, je le sais, je suis une heureuse mère, mais je reste bien faible à cette pensée que je ne vous verrai plus jamais.

Mon cher enfant, ma gloire et ma croix, priez pour votre pauvre mère.