À l’œuvre et à l’épreuve/41

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Pruneau et Kirouac ; V. Retaux et fils (p. 250-263).


XLI


La mission Saint-Jean l’Évangéliste occupait une large vallée dans les montagnes du Petun, aujourd’hui montagnes Bleues, et outre les Hurons réfugiés, elle comptait cinq à six cents familles.

Depuis longtemps les deux jésuites avaient regagné leur poste de péril.

L’hiver approchait.

Une neige légère couvrait déjà la terre durcie, et par delà la palissade qui protégeait le bourg, les grands bois dressaient leurs rameaux dépouillés.

Depuis quelques jours, une animation extraordinaire régnait partout dans le village, car on avait appris que trois cents Iroquois étaient en route pour l’attaquer, et les Tionontates, hommes de main et de courage, disent les Relations, avaient été ravis de la nouvelle.

Sûrs de la victoire, ils attendaient joyeusement.

Les guerriers s’étaient peint le visage et se tenaient prêts. Chaque nuit le son du chichikoué se faisait entendre avec les piétinements des danseurs et les chansons de mort.

Cependant les Iroquois ne paraissaient pas.

Lassés de les attendre, les Tionontates avaient décidé d’aller à leur rencontre et le 5 décembre, bien avant le lever du soleil, ils étaient sortis d’Etharita, en grand silence, pour prendre le sentier de la guerre.

La matinée s’avançait. Les deux missionnaires venaient de congédier leurs catéchumènes.

Assis sur ses talons près du feu, le P. Chabanel préparait sa leçon de huron.

— Je vais d’abord voir à notre dîner, dit doucement Charles Garnier.

Il tira d’un sac quelques poignées de glands, les mit dans la chaudière, les couvrit de cendres, puis remplit d’eau la chaudière et l’accrocha au-dessus du feu, à la mode indienne.

La famine sévissait cruellement dans le pays.

Depuis longtemps les deux missionnaires n’avaient pas d’autre nourriture ; mais chez le P. Garnier rien ne trahissait l’abattement.

Son compagnon l’observait sans rien dire, avec une attention étrange.

Et quand il vint s’asseoir par terre à côté de lui, au lieu de commencer la leçon :

— Dites-moi, demanda-t-il, fixant sur lui ses yeux enflammés par la fumée, est-ce que vous ne sentez pas défaillir votre cœur à la pensée que Dieu vous imposera peut être l’épreuve d’une longue vie… qu’il vous faudra vieillir parmi les sauvages ?

— Ah, répondit Charles Garnier souriant, quelle grâce de n’avoir personne autour de soi qu’on puisse aimer autrement que d’un amour surnaturel !

— Que je vous trouve heureux, continua le P. Chabanel le regardant toujours, on dirait que rien ne vous coûte… que vous ne souffrez de rien… Et pourtant, être réduit à la nourriture des animaux et ne manger que juste ce qu’il faut pour ne pas mourir tout à fait de faim, vivre dans ce taudis enfumé où tous les sens ont sans cesse leur tourment, toujours supporter les sauvages et leur horrible puanteur, être nuit et jour rongé par les poux…

Il se tut brusquement.

— Mon cher frère, répondit Charles Garnier avec une infinie douceur, c’est pour l’amour de Jésus-Christ que nous souffrons ces misères et tant d’autres.

— Aussi, jamais, je n’abandonnerai les missions, dit fermement le P. Chabanel. Mais je ne sais pas me vaincre… je souffre lâchement…

— Non… loin de là… répondit Charles Garnier, mais vous souffrez sans consolation… Dieu vous laisse en proie aux tristesses et aux révoltes de la nature.

Le P. Chabanel appuya le front sur ses mains décharnées et resta ainsi quelques instants. Mais bientôt, relevant la tête : — À la langue huronne, dit-il souriant.

Ce sourire résigné cachait un abîme de sensibilité souffrante, de regrets toujours vivants.

Charles Garnier serra la main de son confrère et allait commencer la leçon, mais un froid courant d’air l’avertit que la porte s’ouvrait.

Il tourna la tête et aperçut un sauvage de haute taille qui restait immobile à l’entrée de la cabane.

— Le Cerf-Rusé ! murmura Charles Garnier reconnaissant l’un des Hurons réfugiés à Saint-Joseph.

Il se leva et du geste invitant le sauvage à s’avancer :

— Mon frère est le bienvenu, dit-il, à haute voix.

D’un pas singulièrement léger, le Huron traversa la cabane et resta debout, immobile et sans rien dire, à côté du feu.

Sa taille vigoureuse, ses yeux hardis, la parfaite symétrie de sa tête intelligente avec ses larges épaules, faisaient de ce sauvage un bel échantillon de la race humaine à l’état de nature.

Il portait une robe de castor, des mocassins déchirés couvraient ses pieds nerveux, mais malgré la saison avancée, il n’avait pas de coiffure.

— Tu viens d’Aendoë ?[1] demanda le P. Garnier, avec le plus pur accent des naturels.

Le Huron fit signe que oui.

— C’est Aondecheté[2] qui t’envoie ?

Pour toute réponse, le messager plongea la main dans sa robe de castor et en tira une lettre qu’il tendit au P. Garnier.

La lettre était du supérieur. Après quelques détails sur la mission : « Grâce à Dieu, disait-il, les travaux ont marché avec une rapidité incroyable. Nous sommes maintenant suffisamment fortifiés et en état de nous défendre facilement, si les Iroquois viennent nous attaquer. Mais votre position devient chaque jour plus périlleuse, et j’ai résolu de ne pas laisser plus longtemps deux missionnaires dans un endroit si exposé. Vu la famine si terrible, je crains aussi que vous ne puissiez y trouver de quoi vous nourrir tous les deux ; que le P. Chabanel s’en revienne donc sans retard à Saint-Joseph, avec mon messager ; quant à vous, il me semble que vous feriez bien d’abandonner votre mission pour quelque temps, afin de venir ici vous reposer un peu. Je serais heureux de vous voir arriver avec le P. Chabanel, et si vous êtes en danger de mourir de faim, je vous ordonne de venir ici nous rejoindre ».

Charles Garnier lut la lettre et sans rien dire, la passa à son compagnon.

Après en avoir pris connaissance, celui-ci sourit tristement et remettant la lettre :

— Juste un mois avant le martyre du P. de Brébeuf, dit-il, je reçus ordre de le quitter et le P. Lallemant vint prendre ma place… qu’allez-vous faire ? ajouta-t-il, regardant le P. Garnier.

— Je ne suis pas en danger de mourir de faim, les glands peuvent me mener loin. Je vais donc rester avec nos pauvres sauvages.

Le P. Chabanel n’insista pas. Il savait que toutes les prières seraient inutiles.

— Quand veux-tu partir ? demanda-t-il au Huron.

— Ce soir… Moi et mes camarades, nous voulons aller coucher à Ekarennondi[3].

— As-tu quelque message pour les Pères ?

— Oui… J’ai une écorce blanche qui parle, répondit le Cerf-Rusé.

Le P. Chabanel fit un paquet de ses pauvres hardes et de ses manuscrits hurons, puis il sortit pour aller prier une dernière fois dans l’église sur laquelle un chêne magnifique étendait ses branches dépouillées.

Pendant ce temps, Charles Garnier tira d’une boîte un encrier et une feuille de papier et, s’asseyant par terre devant le feu, écrivit à son supérieur la lettre suivante que les Relations ont conservée.

« Il est vrai que je souffre de la faim, mais ce n’est pas jusqu’à la mort. Dieu merci, mon corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur. Ce n’est pas de ce côté-là que je crains ; ce que je craindrais serait qu’en quittant mon troupeau en ces temps de misères, et dans ces frayeurs de la guerre, qu’il a besoin de moi plus que jamais, je ne manquasse aux occasions que Dieu me donne de me perdre pour lui ; et ensuite, je ne me rendisse indigne de ses faveurs. Je n’ai que trop de soin de moi et si je voyais que les forces fussent pour me manquer, puisque Votre Révérence me le commande, je ne manquerais pas de partir, car je suis toujours prêt de tout quitter pour mourir dans l’obéissance où Dieu me veut ; sans cela je ne descendrai jamais de la croix où sa bonté m’a mis. »

La lettre écrite, Charles Garnier la remit au messager et reprenant la conversation :

— Mon frère était à la prise du bourg Saint-Louis ? demanda-t-il au Cerf-Rusé qui fumait assis près du feu.

— Oui, répondit le Huron, et comme les Robes-Noires j’étais destiné aux flammes, mais je réussis à m’échapper.

— Tu a vu mourir nos Pères ?

— J’ai vu mourir Héchon… Pendant qu’on tourmentait Atironta[4], je parvins à briser mes liens et je fus bientôt hors d’atteinte.

— Que mon frère me raconte ce qu’il a vu, dit le missionnaire.

Le Cerf-Rusé tira lentement quelques bouffées de fumée, puis il éteignit sa pipe et fixant sur Charles Garnier son regard sombre et perçant.

— Les Robes-Noires auraient bien pu se sauver de la mort, dit-il. Quand les trois survivants de Saint-Ignace vinrent donner l’alarme les capitaines les pressèrent beaucoup de gagner Sainte-Marie, avec les autres fugitifs : Pourquoi rester, disaient-ils, puisque vous ne pouvez manier ni le tomahawk ni le fusil ? Nous resterons pour vous ouvrir les portes du ciel, dit Héchon. D’abord, ils coururent aux cabanes où étaient les malades et les infirmes qui n’avaient pu fuir. Et pendant le combat, ils furent toujours à la brèche… auprès des blessés et des mourants. Tu sais qu’ils furent conduits à Saint-Ignace pour mourir ?

— Je sais tout, mais dis-moi ce que tu as vu de tes yeux.

— Héchon était déjà tout brisé par les coups, lorsqu’on l’amena à l’endroit où il devait être brûlé. Il marchait péniblement, mais il avait l’air joyeux.

Il s’agenouilla pour baiser le poteau où on allait l’attacher et fit une prière. Pendant qu’on le liait, nous apercevant autour de lui, il nous dit : Mes enfants, j’ai pitié de vous plus que de moi : levons les yeux au ciel, dans le plus fort de nos douleurs. Souvenons-nous que Dieu est le témoin de nos souffrances et sera bientôt notre trop grande récompense…

On lui amena son petit compagnon, qui se jeta à ses pieds et baisa ses plaies. Il était tout couvert d’écorces de sapin ; il avait l’air d’un enfant, il semblait trop faible pour supporter la douleur.

On conduisit le petit à son poteau et les Iroquois le percèrent avec des allènes. Ils lui enlevaient des morceaux de chair et les faisaient cuire sous ses yeux. Mais sa chair n’était pas bonne à leur goût, ils la jetaient avec dédain. On alluma les écorces qui le couvraient ; quand il sentit les flammes, il leva les bras au ciel en gémissant. Il ne pouvait s’empêcher de laisser voir qu’il sentait la douleur.

— Le P. Lallemant languit longtemps ?

— Oui ! les Iroquois le menèrent dans une cabane pour s’acharner sur Héchon… Héchon était un brave, il avait le cœur d’un grand chef et les supplices les plus terribles n’ont pu lui arracher un cri, pas même un soupir. Sa chair fut trouvée bonne par ses bourreaux. Ils la mangeaient avec délices. Les Iroquois s’entendent à manier le couteau. Ils savent enlever la chair jusqu’aux os, sans toucher aux organes de la vie. Ils mettaient le feu dans toutes ses plaies. Héchon souffrait dans un profond silence, immobile et ferme comme un rocher. De temps à autre, il élevait la voix pour consoler les Hurons et pour prêcher à ses bourreaux. Ils lui coupèrent le nez et les lèvres. Comme Héchon continuait à parler de Jésus-Christ, ils lui enfoncèrent un fer rouge dans la gorge. Son regard resta ferme, assuré, et semblait leur commander.

Tu sais que les Iroquois appréhendent de grands maux, quand ceux qu’ils torturent ne donnent aucun signe de douleur.

Aussi, ils semblaient fous de rage et de désespoir. Des Hurons apostats les aidaient à tourmenter le Père et se moquaient et riaient.

Ils firent bouillir de l’eau dans une grande chaudière, lui arrachèrent la peau de la tête et le baptisèrent par trois fois, avec de grandes risées. Comme Héchon respirait encore, ils lui arrachèrent le cœur qu’ils dévorèrent pour se donner un peu de son courage. J’ai dit.

Charles Garnier avait écouté avec toute sa puissance d’attention, les yeux toujours fixés sur le sauvage.

Quand le Cerf-Rusé se tut : — Ah, dit-il simplement, si Dieu daignait me faire la grâce d’une semblable mort !

Apercevant le P. Chabanel qui rentrait, il se leva, descendit la chaudière, retira les glands qui bouillaient dans la lessive, les lava soigneusement dans l’eau pure, et présentant ceux qui lui semblaient les meilleurs au P. Chabanel, il partagea le reste avec le Huron.

En les faisant bouillir quelque temps avec de la cendre, on ôtait aux glands une partie de leur amertume, mais cela n’en restait pas moins une nourriture horrible.

— Vous souffrez aussi de la faim à Saint-Joseph ? demanda le P. Garnier.

— Oui ! depuis que les Français y sont établis, les fugitifs y accourent de tous côtés. La douleur et la faim sont les hôtes de nos cabanes, répondit le Cerf-Rusé, se levant pour partir.

— Mon très cher frère, dit le P. Chabanel, se rapprochant du P. Garnier, je pars, puisque l’obéissance me rappelle, mais qu’il m’est dur de vous laisser seul, exposé à des dangers si terribles !

Le P. Garnier serra sa main sans rien dire.

— Les sauvages ont encore bien de la peine à me comprendre, continua le P. Chabanel, je ne vous soulageais pas beaucoup dans vos fatigues, mais du moins vous n’étiez pas seul.

Charles Garnier sourit et une flamme passa dans ses yeux qui semblaient voir plus loin, plus haut et plus clair que les autres, comme Gisèle disait autrefois.

— J’ai cette impression que nous ne serons pas longtemps séparés, dit-il simplement.

Le P. Chabanel ressentit un frémissement indéfinissable, et le regarda longuement, comme pour lire dans sa pensée :

— Je ne pourrai l’obtenir, ou je reviendrai bientôt, dit-il enfin. Il faut servir Dieu jusqu’à la mort…

Les deux religieux s’embrassèrent fraternellement.

Le P. Chabanel prit son paquet, jeta sa couverture sur ses épaules et serrant encore une fois son confrère dans ses bras : — Que la Vierge Marie vous ait en sa garde ! murmura-t-il.

Debout à la porte de sa cabane, Charles Garnier le suivit des yeux à travers la bourgade.

Depuis le départ de guerriers, un grand calme régnait partout dans le village. D’épaisses colonnes de fumée s’élevaient seules des centaines de huttes éparses dans la vallée couverte de neige.

Charles Garnier ne tarda pas à perdre de vue son compagnon qui se retournait pour lui envoyer des signes d’adieu.

Alors il regarda un instant le ciel, où les étoiles commençaient à briller, puis il rentra dans sa cabane enfumée et en ferma la porte sur lui.

  1. Île Saint-Joseph.
  2. Le P. Ragueneau.
  3. Saint-Mathias, à trois lieues de Saint-Jean.
  4. Le P. Lallemant.