À l’œuvre et à l’épreuve/42

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Pruneau & Kirouac (p. 263-266).


XLII


Comme François-Xavier, nos premiers missionnaires honoraient l’Immaculée-Conception d’un culte très particulier et très tendre.

Ils lui avaient dédié leur première chapelle, ils lui avaient consacré leur maison de Sainte-Marie, et les Relations nous ont conservé ce vœu à la Vierge que les Jésuites renouvelaient chaque année, afin d’obtenir par son entremise la conversion des sauvages.

Mais plus encore peut-être que ses frères d’armes, Charles Garnier avait voué un culte chevaleresque à l’Immaculée.

Encore dans le monde, un jour, il s’était rendu à l’antique chapelle de Notre-Dame-des-Anges, dans la forêt de Bondy[1] et là, à genoux devant l’autel vénéré, il avait juré à la Vierge de mourir s’il le fallait, pour attester sa foi à sa Conception immaculée — ce glorieux et incomparable privilège qui l’élève au-dessus de tous les saints, de la hauteur du ciel au-dessus de la terre.

Ce souvenir lui revint avec une singulière douceur, comme il rallumait le feu de sa cabane, le matin du 7 décembre.

Il revit le chemin vert et sombre… la vieille chapelle traversée par le soleil de mai… et son cœur s’attendrit en songeant comme la Reine du ciel avait récompensé cet acte de sa jeunesse.

De très bonne heure, il se rendit à sa pauvre et froide chapelle.

Tout ce qui restait de chrétiens valides à Etharita s’y pressait.

Le missionnaire offrit la messe entouré de ces pauvres sauvages qui, comme lui, portaient sur leurs figures les traces des souffrances de la faim.

Après la messe, il récita les prières à haute voix, puis écouta ceux qui avaient à lui parler. Ensuite, il passa à sa cabane où beaucoup d’enfants l’attendaient.

Le jésuite leur fit mille tendresses et employa le reste de la matinée à les instruire. Les enfants partis, il rompit son jeûne en mangeant quelques glands et s’en alla faire la visite journalière des cabanes.

La journée s’avançait. Il était environ trois heures de l’après-midi quand le cri de Natahoué ! Natahoué ! (les Iroquois ! les Iroquois !) retentit tout à coup dans le village tranquille.

Les guerriers, partis pour aller à leur rencontre, avaient fait fausse route, et les terribles ennemis arrivaient en effet aux portes du bourg qu’ils savaient dégarni d’hommes.

Charles Garnier était dans une cabane occupé à instruire un malade.

Il sort aux cris d’épouvante, et reconnaît du premier coup d’œil que personne ne songe à la défense, qu’il n’y a rien à espérer de cette population terrifiée et privée de ses meilleurs hommes.

Il marche droit à l’église où les chrétiens couraient se réfugier, et d’une voix qui domine tout le tumulte :

« Fuyez, mes frères, fuyez par où vous pourrez échapper. Portez votre foi avec vous le reste de votre vie et que la mort vous trouve songeant à Dieu. »

Il les bénit au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, s’agenouille un instant, et tendant les bras vers l’image de Marie qui ornait son autel : — Ô Mère ! murmura-t-il, je vous remercie… je vais célébrer votre Immaculée Conception dans le paradis.

Il se relève aussitôt, prend un vase d’eau pour conférer le baptême et sort en toute hâte.

Vision d’enfer ! Les Iroquois, comme une légion de démons, se ruent dans la bourgade, en poussant des clameurs horribles. Les flammes s’élèvent déjà aux extrémités du village, et avec des hurlements d’allégresse, les cruels Mohawks y lancent les vieillards, les femmes, les petits enfants.

La population épouvantée crie et se lamente.

Le missionnaire voudrait être partout et s’empresse pour baptiser, pour absoudre, pour élever vers Dieu la dernière pensée… À travers ces scènes d’enfer, il semble plus que jamais un ange pour qui la crainte et le danger n’existent pas.

Plusieurs Hurons, qui avaient trouvé un passage, accourent à lui ; ils le conjurent de fuir avec eux.

— Non, répond fermement le Jésuite ; mon devoir est ici, auprès de ceux qui ne peuvent fuir et qui vont mourir.

  1. Près de Paris.