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À l’Institut olympique de Lausanne — Séance du 12 avril 1917/I

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Bibliothèque universelle et Revue suisse (Séance du 12 avril 1917.p. 4-8).

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LE RÉTABLISSEMENT DU GYMNASE ANTIQUE

Les résultats du premier effort accompli par l’Institut olympique depuis sa fondation se traduisent par une série de chiffres intéressants. Au cours de la première partie de la session de 1917 organisée en faveur des internés, il aura été donné 382 leçons d’équitation, 297 de gymnastique, 236 d’escrime, 71 de boxe, 60 de lutte. D’autre part, l’assistance aux cours théoriques se chiffre au total par 388 entrées. Enfin, le public admis à assister aux neuf grandes conférences historiques de la session a retiré à cet effet 941 cartes d’entrée. De tels chiffres constituent un criterium de succès rarement atteint par une œuvre à ses débuts. Nous nous permettons d’y voir un gage d’avenir et, par conséquent, un encouragement précieux.

Ainsi qu’on le rappelait récemment, c’est à l’issue du Congrès de psychologie sportive de mai 1913, — congrès dont l’éminent historien Ferrero prononça la harangue inaugurale et auquel participa par correspondance Théodore Roosevelt, — que fut décidée la création à Lausanne d’un Institut olympique.

Il s’agissait, dans la pensée des initiateurs, de provoquer le rétablissement du gymnase antique sous une forme moderne et de préparer à l’institution ainsi restaurée des dirigeants aptes aux délicates fonctions qui leur incomberaient.

Le gymnase antique fut un foyer de paix sociale parce que, dans l’ordre familial, il assura le contact de la jeunesse, de l’âge mur et de la vieillesse et que, dans l’ordre civique, il groupa les citoyens autour du plus parfait des égalitarismes : l’égalitarisme sportif. Il fut, d’autre part, un foyer d’harmonie pédagogique parce qu’il appela à une collaboration féconde les arts et les lettres, l’hygiène et le sport. Un tel contact et une telle collaboration vont être désormais plus nécessaires qu’ils ne le furent jamais. Quels que soient en effet les fondements encore inaperçus de l’édifice qui va s’élever sur les ruines de l’ancien ordre de choses européen, tout le monde est d’accord pour concevoir comme indispensable à la solidité de cet édifice une étroite coopération des bonnes volontés. Ce qui caractérisait l’effort d’hier, c’était l’émiettement ; malgré cela des résultats appréciables avaient été obtenus. À constater de quelle manière l’armature de la civilisation individualiste a tenu sous l’orage, on doit reconnaître quelque exagération dans les propos de ses détracteurs. Il n’en est pas moins certain qu’en face de besoins nouveaux qui vont se dessiner des solutions sociales nouvelles, ainsi qu’il en a toujours été au lendemain des grands événements historiques. La démocratie prochaine, si elle veut durer, devra chercher dans l’organisation simultanée de l’entr’aide et de la concurrence le fondement de sa prospérité ; à l’effort émietté va succéder l’effort coordonné.

Le gymnase antique sera par excellence le temple de l’entr’aide et de la concurrence. C’est là que la force et l’idée, l’individu et la société se rencontreront pour s’appuyer ou se heurter : agitation normale qui est comme la condition du progrès humain.

Ce ne sont pas seulement ces lois générales qui nous inclinent à chercher un principe de vie dans le retour à une institution d’une valeur déjà éprouvée. C’est aussi la notion de la lutte à soutenir contre un fléau que l’antiquité ne connut point : l’alcoolisme. « On n’aura raison du cabaret qu’en le remplaçant, proclamait dernièrement l’un d’entre nous[1], qu’en suscitant en face de lui un établissement plus puissant que lui. L’homme ne va chercher au cabaret ni l’ivresse ni la distraction. Il y va d’instinct chercher le dételage, car dételer est une nécessité physique pour tout travailleur. Or le dételage humain, pour être complet, exige trois choses : un changement de lieu, un changement d’attitude, un changement de préoccupation. On ne dételle pas efficacement dans l’endroit où l’on vient de travailler, ni en gardant la position et en continuant d’accomplir les gestes du travail. »

S’il est permis d’adresser un reproche aux société anti-alcooliques, c’est de s’être insuffisamment intéressées aux sports. Alors qu’il est prouvé que les milieux vraiment sportifs demeurent indemnes et qu’il existe une sorte d’incompatibilité physique entre l’entraînement et l’alcool, on se demande pourquoi ceux qui en combattent les ravages ont tant tardé à faire appel à leur plus puissant allié.

Telles sont, en raccourci, les raisons qui militent en faveur d’une restauration du gymnase antique.

À Lausanne, dès les premiers jours, les visiteurs de l’Institut se sont trouvés en présence d’un gymnase en plein fonctionnement. Lorsqu’en quittant la grande salle de Montbenon, où venait de leur être faite une conférence sur les « Phases de la vie du globe » ou sur les « Étapes de la civilisation égyptienne », ils apercevaient, à travers les portes vitrées de la rotonde décorée de fleurs, les jeunes auditeurs du cours précédent luttant, le torse nu, sous la direction d’un maître émérite ; lorsqu’ils croisaient dans le vestibule à colonnes des escrimeurs sortant d’une leçon de pédagogie sportive ou de géographie commerciale, n’était-ce pas une vision ancestrale qui soudain se levait devant eux, le rappel d’une époque équilibrée où l’exercice physique mêlé aux spéculations de l’esprit liait fortement ensemble les générations présentes et activait le zèle de tous à servir la cité ?

Ne nous laissons pas toutefois dominer par des évocations architecturales ou philosophiques. Ni la splendeur des portiques, ni la présence de l’orateur en vogue ne furent des éléments essentiels. Les gymnases se sont élevés d’ailleurs que dans les villes opulentes ; les modestes bourgades en possédaient, et ceux-là ne furent vraisemblablement ni les moins fréquentés ni les moins influents.

Voici donc ce que nous nous proposons d’accomplir : au sein de la commune, cellule sociale, faire naître « un lieu où, sous des formes simples et n’entraînant point à de grandes dépenses, voisineront l’enseignement, le sport, l’hygiène, l’art, et où fréquenteront jeunes gens, adultes et vieillards, les uns pour agir, les autres pour voir et entendre, tous pour sentir et comprendre. » Il était indiqué que Lausanne, siège du Comité International Olympique, prît la tête d’une semblable entreprise et possédât en quelque sorte l’École normale de cette branche renouvelée de la pédagogie générale. À vrai dire, l’Institut demeure indépendant du Comité international. C’est une œuvre vaudoise et à laquelle nous entendons conserver ce caractère. Mais, quand même, cette œuvre représente bien un nouvel échelon de la renaissance olympique. L’olympisme, formule humaine tendant à assembler en un faisceau radieux tous les principes concourant au perfectionnement de l’homme, aspiration vers la force, l’intelligence, la droiture et la beauté !… Quiconque a assisté depuis vingt ans dans les stades d’Athènes, de Londres ou de Stockholm aux pompes fastueuses des Olympiades modernes a compris aussitôt ce qu’il est malaisé d’exprimer par des paroles : à savoir la valeur d’une pareille recette d’énergie individuelle et d’eurythmie collective. Que la guerre, loin d’entraver le mouvement, lui ait apporté un renfort de vigueur et des adhésions nouvelles ne fait qu’en souligner l’opportunité.

Mais il ne suffit pas que resplendisse l’Olympiade quadriennale. Il importe plus encore que, dans la modestie de l’existence quotidienne, tous, sans distinction de castes, puissent recevoir les bienfaits de la culture olympique.

C’est à quoi nous tendons. Cette première session a confirmé et même dépassé tous les espoirs du Comité directeur de l’Institut. Les sessions suivantes permettront d’autres expériences ; les plans déjà conçus ou en voie d’exécution rendront de plus en plus dense autour de nous la cohorte bienveillante de nos collaborateurs et de nos amis.

  1. « Ceci tuera cela. » La Revue de mars 1917. Paris.