À la Dédaignée (Guaita)

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Rosa MysticaAlphonse Lemerre, éditeur (p. 136-139).
Collin - Trente poésies russes, 1894.djvu25.png


À la Dédaignée


Muse, qui donc es-tu, dive consolatrice
Qui sur mon front lassé poses ta lèvre en fleur ?
Ta honte vient sourire à ma jeune douleur,
Et tu marches front haut, comme une impératrice.
Souvent je me demande, ô spectre radieux,
Lorsque vient ton baiser en aide à ma détresse,
(Tant il est délirant,) s’il est d’une maîtresse,
Ou d’une mère, (tant il est chaste et pieux !)
Pour tendre que je sois, je te respecte encore :
Mère, je te chéris ; — amante, je t’adore !


1880.


Comme Athènè du front de Zeùs, ô Muse altière
Qu’évoque notre amour jamais rassasié,
Déesse, tu naquis du front extasié
Des aèdes, charmeurs de l’inerte matière.
Or, tu fus faite ainsi : — le Poète pieux,
Ouvrant sur l’infini son œil visionnaire,

Fit flamboyer au ciel le Rêve radieux ;
Et, pour éterniser sa forme imaginaire,
À jamais la figea dans l’essence des dieux.

— Ô douce Illusion à nos cœurs coutumière,
Fantôme fait d’Amour, de Gloire et de Lumière !
De ta bouche où voltige un sourire, souvent,
De ta bouche adorable et fine — et que colore
Un sang fait d’ambroisie et de soleil levant ;
De ta bouche s’échappe, ondoyant et sonore,
Le Logos saint, vêtu du rhythme grave et pur :
Telle jaillit Aphroditè des flots d’azur !…
Et tes larges yeux noirs, [où couve le mystère
Mi-voilé, que ta bouche entr’ouverte doit taire
Jusqu’au jour où, sublime entre tous, paraîtra
Celui par qui, sommé, le Verbe parlera ;]
Tes yeux noirs, langoureux, ou souriants, ou tristes,

Quand tu daignes parfois les baisser jusqu’à nous,
D’un tel enchantement baignent nos yeux d’artistes,
Que nous rampons, ensorcelés, à tes genoux !…

Les hommes, enchaînés à leur argile immonde,
Ne te devinent pas, errante par le monde,
Ô déesse, et visible aux seuls initiés ;
Et le public s’écrie : — « À bas cette chimère ! »
Mais nous faisons, ô notre Sœur et notre Mère,
Nos pleurs fervents et doux ruisseler sur tes pieds !

— Puisque l’homme vulgaire et dont la vue est brève,
Ô Fleur superbe, éclose à la tige du Rêve,
Splendeur conceptuelle, ô Reine du jardin
Idéal, n’a pour toi qu’ignorance ou dédain,
Je veux chanter ta gloire impérissable, Rose
Dont la sève est le sang du poëte, et qu’arrose
Le flot perpétuel des larmes de ses yeux ;
Rose mystique — et qu’un zéphyre harmonieux

Sur un rhythme très-lent, fait se bercer sans trêve,
Ô fleur superbe, éclose à la tige du Rêve !


Décembre 1883.


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