Pueri dùm sumus ! (Guaita)

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 133-135).
Collin - Trente poésies russes, 1894.djvu15.png


Pueri dùm Sumus !


La forêt verte chante en sa robe de fête. —
Écoute, jeune enfant qui seras un poëte :
Car de tes yeux bistrés, avides d’infini,
Le stupide enjoûment puéril est banni
Et tu marches, rêveur, grave — presque morose,
Beau comme un lilas blanc, ou mieux comme une rose
Très pâle ; et tes cheveux bouclés flottent au vent,
Et, dans ton faible corps, palpite un cœur fervent !

Ami, recueille-toi : Lève ta jeune tête
Au ciel ; ouvre tes yeux scrutateurs, ô poëte !

Écoute tous les chants des brises, tous les chants
Des oiseaux — si mélancoliques et touchants,
Ou, comme un rire clair, ruisselant d’allégresse !
Sur ton front consacré, déjà la Muse tresse
Le laurier noir, et les épines, et les fleurs
Où brille la rosée — où scintillent des pleurs !
Contemple les beautés ! Écoute les cantiques !
Ouvre toute ton âme aux effluves mystiques,
À présent que tu peux sentir !… — Puisque demain.
Lorsqu’au deuxième pas du périlleux chemin.
Tu voudras, (en un chant concentrant ton génie,)
Rouler sur les jaloux des fleuves d’harmonie :
Mon enfant, si tes yeux sont éblouis encor
Du Beau perçu jadis, et si les chansons d’or
Vibrent dans ta mémoire, emplissent tes oreilles —
Tu pourras condenser les Visions vermeilles
Et l’Harmonie, et les Splendeurs, et tout l’Azur
Dans la strophe enflammée et dans le rhythme pur ;

Souffleter l’envieux, de tes ailes d’archange,
Et le rouler dans sa défaite et dans sa fange !
— Mais par malheur, ami, si ton œil, (oublieux
Des spectacles anciens ; n’ayant plus, vers les cieux,
Le regard qui devine et l'éclair qui pénètre,)
S’ouvre sur la Nature, afin de la connaître
Tardivement, hélas !… Tu verras — mais en vain :
Aux seuls enfants la clef du mystère divin !
Lors, tu ne percevras que des choses banales,
Et le baptême saint des larmes matinales
Ne pourra plus sacrer ton front.
— Ami, crois-moi :
Verse tous les trésors naïfs de ton émoi,
Ainsi qu’en un flacon, dans ta jeune mémoire ;
Et tu sauras, un jour, l’Extase évocatoire !


Juin 1884.


Guaita - Rosa mystica, 1885 (page 87 crop).jpg