À la dure, roman (trad. H. Motheré)/14

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À la dure, roman (trad. H. Motheré)
La Revue blancheTome XXVII (p. 612-616).
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À la dure  [1]
CHAPITRE XLIV
L’Age d’Or. — Abondance de titres. — Boniments de la presse. — On me donne des valeurs. — Le salage des mines. — Un tragédien dans un nouveau rôle.

Mon salaire fut porté à 40 dollars par semaine. Mais je l’encaissais rarement. J’avais quantité d’autres ressources, et qu’étaient deux pièces de 20 dollars toutes rondes pour un homme dont les poches en étaient déjà pleines et en outre encombrées de beaux demi-dollars tout brillants (la monnaie de papier n’a jamais eu cours sur le Pacifique) ?

Le reportage était lucratif et tout le monde dans la ville prodiguait son argent et ses « pieds ». La ville ainsi que tout le vaste flanc de la montagne étaient criblés de puits de mine. Il y avait plus de mines que de mineurs. Il n’y avait pas dix de ces mines, il est vrai, qui fournissent un roc valant le transport à l’usine, mais tout le monde disait : « Attendez que le puits arrive au filon massif, et alors vous verrez ! » De sorte que personne ne se décourageait. Presque toutes ces mines étaient des « loups », totalement dépourvues de valeur, mais personne ne le croyait alors. L’Ophir, la Gould and Currie, la Mexicaine et les autres grandes mines du filon Comstock, à Virginia et à Gold Hill, extrayaient quotidiennement d’immenses monceaux de riche minerai : chacun croyait donc que sa petite concession de loup ne le cédait à aucune du « filon principal » et qu’elle vaudrait infailliblement 1 000 dollars le pied, le jour où elle arriverait au massif. Pauvres gens ! ils étaient providentiellement inconscients de ce fait qu’ils ne verraient jamais luire ce jour-là. Ainsi donc ce millier de puits dans le désert s’enfonçaient tous les jours plus avant dans la terre et les gens étaient tous hors d’eux-mêmes d’espérance et de jubilation. Comme ils travaillaient, comme ils prophétisaient et comme ils s’exaltaient ! Sûrement on n’avait jamais vu rien de pareil depuis la création du monde. Chacune de ces mines de loup — non des mines, mais des trous dans la terre au-dessus de mines imaginaires — avait sa société par actions et ses « titres » superbement gravés, et négociables, qui plus est. On les achetait et on les vendait tous les jours en bourse avec une avidité fiévreuse. Il ne tenait qu’à vous de grimper sur le flanc de la montagne, d’égratigner le sol pour trouver une veine (il n’en manquait pas), d’afficher un avis avec un nom ronflant, de commencer un puits, de faire imprimer les actions, et, sans la moindre preuve que votre mine valût un fétu, vous pouviez lancer vos titres sur le marché et les vendre des centaines et même des milliers de dollars. Faire de l’argent et en faire vite était aussi aisé que de manger son dîner. Chaque individu possédait des pieds de cinquante mines sauvages différentes et s’imaginait avoir fait fortune. Figurez-vous une ville où il n’y avait plus un seul et unique pauvre. On supposerait, pourtant, qu’en voyant mois après mois s’écouler, sans qu’aucune mine sauvage (par sauvage j’entends d’une manière générale toute concession située en dehors du filon mère, c’est-à-dire du Comstock) ne fournît une tonne de roc digne d’être raffiné, les habitants aient commencé à se demander s’ils ne se reposaient pas avec trop de confiance sur leurs perspectives d’opulence ; mais il ne se produisit aucune réflexion de ce genre. Ils creusaient, ils achetaient et vendaient, ils étaient heureux.

De nouvelles concessions s’établissaient tous les jours et c’était un usage gracieux que de courir tout de suite aux bureaux du journal, de donner au reporter quarante ou cinquante pieds et de l’inviter à aller voir la mine et à publier une notice sur elle. Ils se souciaient comme d’une guigne de ce que l’on en dirait pourvu que l’on en parlât. Par conséquent, nous disions ordinairement, en un mot ou deux, comme quoi les indices étaient favorables, la largeur de la veine étant de six pieds et le roc ressemblant au Comstock (c’était vrai — mais la ressemblance n’était généralement pas assez frappante pour renverser un homme). Si le roc promettait un peu, nous employions les gros adjectifs, l’écume à la bouche, comme s’il venait de se révéler une vraie merveille en fait de découvertes argentifères.

Si la mine était « en exploitation » et n’avait pas de minerai rémunérateur à montrer (et naturellement elle n’en avait pas), nous prônions le tunnel ; nous disions que c’était un des tunnels les plus enivrants du pays ; nous salivions à propos du tunnel jusqu’à complet épuisement d’extases, — mais du roc nous ne soufflions mot. Nous gaspillions une demi-colonne d’adulation sur un puits, un nouveau câble métallique, une pompe d’épuisement fascinante, un treuil en sapin garni, et nous terminions par une fanfare d’admiration à l’adresse du courtois et habile surveillant de la mine ; mais sur le roc, bouche close. Et ces bonnes gens étaient toujours heureux, toujours satisfaits. À l’occasion nous nous rattrapions, nous redorions notre réputation de discernement et d’austère et inflexible véracité, en infligeant à quelque vieille concession abandonnée un attrapage capable d’en faire tressauter le squelette desséché, et alors quelqu’un s’en emparait, et la vendait grâce à la notoriété passagère qu’elle avait ainsi acquise.

Il n’y avait rien qui, sous forme de concession minière, ne fût pas vendable. Nous recevions des cadeaux de pieds tous les jours. Si nous avions besoin d’une centaine de dollars environ, nous en vendions quelques-uns ; sinon nous les mettions de côté — sûrs qu’ils finiraient par valoir des millions de dollars pièce. J’en avais une malle presque à moitié pleine. Dès qu’une concession se remuait à la Bourse et montait à une haute cote, je fouillais dans mon tas, pour voir si je possédais du titre, et généralement j’en trouvais.

Les prix montaient et descendaient constamment ; mais cependant la baisse nous laissait froids, parce que notre chiffre c’était mille dollars le pied, et que nous consentions à laisser la valeur fluctuer tant qu’elle voudrait jusqu’à ce qu’elle l’atteignît. Mon monceau d’actions ne m’avait pas été donné tout entier par des gens qui voulaient un article sur leur mine. La moitié au moins me venait de personnes qui n’avaient jamais eu pareille arrière-pensée et qui ne s’attendaient qu’à un simple merci verbal, auquel on n’était même pas tenu par la loi. Chacun avait ses poches pleines de valeurs et c’était positivement la coutume du pays que d’en distribuer de petits paquets aux amis sans qu’ils vous le demandassent. Quand quelqu’un offrait des valeurs en cadeau à un ami, c’était une sage inspiration de la part de ce dernier que de terminer la transaction sur le champ ; car l’offre n’était valable et efficace qu’à ce moment même, et alors, si le cours montait tout de suite après, cette temporisation devenait une source de regrets. Monsieur Stewart (sénateur aujourd’hui du Nevada) me dit un jour que si je voulais l’accompagner à son bureau, il me donnerait vingt pieds en actions de la Justis. Cela valait cinq ou six dollars le pied. Je lui demandai de reporter son offre ferme au lendemain, parce que j’allais dîner. Il me répondit qu’il devait s’absenter le lendemain. Alors je me risquai et je pris mon dîner à la place des actions. Avant la fin de la semaine le cours monta à 75 dollars et ensuite 150 dollars ; mais rien ne put faire céder mon homme. Je suppose qu’il vendit mes valeurs et qu’il en mit le coupable montant dans sa propre poche. Je rencontrai un après-midi trois amis qui venaient, disaient-ils, d’acheter de l’Overman aux enchères à huit dollars le pied. L’un me dit que si je voulais passer par son bureau, il m’en donnerait quinze pieds ; un autre me dit qu’il en ajouterait encore quinze et le troisième de même. Mais je courais après une enquête et je ne pouvais m’arrêter. Quelques semaines plus tard, ils vendirent tout leur Overman 600 dollars le pied et ils revinrent généreusement me le raconter — et aussi me supplier d’accepter les prochains quarante-cinq pieds qu’on tenterait de m’imposer. Ce sont là des faits authentiques, et je pourrais en citer une longue liste, tout en me confinant dans les strictes bornes de la vérité. Bien des fois, des amis nous donnèrent jusqu’à des vingt-cinq pieds d’un titre qui se vendait 25 dollars le pied, sans y attacher plus d’importance qu’à l’offre d’un cigare. C’était « l’Age d’or » pour de bon ! Je croyais qu’il allait durer toujours ; mais je n’ai jamais été fort en prophéties, à ce qu’il paraît.

Pour montrer de quelle initiative était possédée la cervelle minéralogique du public, je remarquerai que des concessions s’établirent positivement dans des excavations à usage de caves où le pic avait découvert ce qui paraissait être des veines d’argent — et cela non pas dans les faubourgs, mais au cœur de la ville ; et sur-le-champ on émettait des titres et on les introduisait sur le marché. À qui la cave appartenait, cela n’importait guère : — le filon appartenait à l’inventeur et à moins que les États-Unis n’intervinssent (attendu que le gouvernement détient le droit primaire de propriété aux mines de métaux précieux du Nevada, à cette époque du moins il le détenait), on considérait qu’il avait le privilège de l’exploiter. Figurez-vous un étranger qui viendrait jalonner une concession minière au milieu des arbustes rares de votre cour d’entrée et qui se mettrait froidement à dépouiller le sol à coups de pics, de pelles et de mines ! C’est arrivé souvent en Californie. Au milieu d’une des principales et des plus commerçantes rues de Virginia, un individu plaça sa concession et y commença un puits. Il me donna une centaine de pieds en actions que je rétrocédai moyennant un superbe complet, parce que je craignais que quelqu’un ne vînt à tomber dans le puits et à réclamer des dommages-intérêts. J’étais aussi actionnaire d’une autre concession située au milieu d’une autre rue ; les titres de cette « Inde Orientale » (comme on l’appelait) étaient très achalandés : cependant il y avait un vieux tunnel qui courait directement en dessous de la concession, et le premier venu pouvait y pénétrer et constater qu’il ne recoupait ni filon de quartz ni rien qui y ressemblât même de loin.

Une méthode pour acquérir une fortune soudaine consistait à « saler » une concession sauvage et à la vendre pendant que l’émotion ainsi créée durait. Le procédé était simple. Le conspirateur prenait un filon sans valeur ; il y forait un puits, achetait une charrette de riche minerai du Comstock en versait la moitié au fond du puits et l’autre moitié par terre à côté de l’orifice. Puis il montrait la propriété à un naïf et la lui vendait cher. Naturellement, la charretée de minerai riche était tout ce que la victime retirait jamais de son acquisition. Un très remarquable cas de « salage » fut celui de l’Ophir du Nord. On prétendait que cette veine était un prolongement lointain de la première Ophir, mine de grande valeur sur le Comstock. Pendant plusieurs jours tout le monde ne parla que des riches développements de l’Ophir du Nord.

Elle produisait, disait-on, de l’argent parfaitement pur sous forme de petits lingots massifs. Je me rendis sur les lieux avec les propriétaires et j’y trouvai un puits de 2 m. à 2 m. 50 de profondeur au fond duquel on voyait, fracassée en mille morceaux, une veine de roc terne jaunâtre qui ne promettait rien de bon. On se serait plutôt attendu à trouver de l’argent dans une meule à aiguiser que là. Nous puisâmes une casserole de déchets, nous la délayâmes dans une flaque d’eau, et en effet, parmi le sédiment, nous aperçûmes une demi-douzaine de boulettes noires, semblables à des balles, d’incontestable argent natif. Personne n’avait jamais entendu parler d’un phénomène pareil ; la science ne pouvait expliquer une si bizarre nouveauté. L’action monta à 65 dollars le pied, chiffre auquel l’illustre tragédien Mac Kean Buchanan acheta une commandite considérable dans l’affaire, — se préparant à quitter la scène une fois de plus, car c’était sa manie. Et alors on découvrit que la mine avait été salée et pas d’une manière banale non plus, mais avec une hardiesse singulièrement effrontée et un cynisme particulièrement original. Sur l’un des fragments d’argent « natif », on lut la légende de la Monnaie « États-Unis », ce qui rendit évident que la mine avait été salée avec des demi dollars fondus. Les lingots ainsi obtenus avaient été noircis jusqu’à complète ressemblance avec l’argent natif, puis mêlés aux décombres dans le fond du puits. Fait littéralement exact. Naturellement le cours des titres tomba à rien et le tragédien fut ruiné. Sans cette calamité la scène dramatique eût perdu Mac Kean Buchanan.

FIN
Mark Twain

Traduit de l’anglo-américain par Henri Motheré.


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