À la dure, roman (trad. H. Motheré)/5

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À la dure, roman (trad. H. Motheré)
La Revue blancheTome XXVI (p. 503-514).
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À la dure  [1]
CHAPITRE XIII
Mormons et Gentils. — Une boisson exhilarante et ses effets sur Bemis. — La Ville du Lac Salé. — Grand contraste. — Un vagabond mormon. — Conversation avec un Saint. — Visite au Roi. — Une comparaison bien trouvée.

Nous eûmes un bon souper composé des viandes, des volailles et des légumes les plus frais, en grande variété et en pareille abondance. Après, nous nous promenâmes un peu par les rues et nous jetâmes des coups d’œil à l’intérieur des boutiques et des magasins : c’était un ravissement que de dévisager à la dérobée les gens que nous prenions pour des Mormons. C’était pour nous un pays de féerie, sous tous les rapports, un pays d’enchantements, de latins et de mystère terrible. Nous éprouvions la curiosité de demander à chaque enfant combien il avait de mères et s’il pouvait d’affilée réciter leurs noms ; nous nous sentions tressaillir chaque fois que la porte d’une demeure s’ouvrait et se fermait à notre passage laissant entrevoir des têtes humaines, des dos et des épaules ; nous désirions tant avoir une bonne fois la contemplation d’une famille mormonne, dans toute sa compréhensive ampleur, disposée selon les cercles concentriques habituels de son foyer domestique !

Quelques moments plus tard, le gouverneur délégué du Territoire nous présenta à d’autres « Gentils » et nous passâmes une heure agréable avec eux. Les « Gentils » sont les gens qui ne sont pas Mormons. Notre compagnon de voyage Bemis, laissé à sa propre initiative pendant cette partie de la soirée, ne s’en tira guère avec un succès exorbitant, car il entra dans notre chambre d’hôtel vers onze heures, tenant un langage incohérent, entrecoupé et désordonné, et arrachant de temps en temps par la racine un mot qui contenait plus de hoquets que de syllabes. Joignant à cela qu’il accrocha son habit sur le plancher, à côté d’une chaise, et son gilet sur le plancher, de l’autre côté de la chaise, qu’il empila son pantalon sur le plancher devant cette chaise, qu’il contempla le résultat général avec une terreur superstitieuse, le déclarant finalement « trop fort pour lui » et qu’il alla se coucher avec ses souliers aux pieds, nous fûmes amenés à craindre qu’il n’eût mangé quelque chose qui ne lui allait pas.

Mais nous apprîmes ensuite que c’était quelque chose qu’il avait bu. C’était exclusivement un cordial mormon, du « tan de la vallée ». Le tan de la vallée (ou du moins une forme du tan de la vallée) est une sorte de whisky ou de cousin germain du whisky, d’invention mormonne et fabriqué seulement dans l’Utah.

La tradition dit qu’il se compose de feu et de soufre (importés). Si mes souvenirs sont justes, Brigham Young ne tolère dans son royaume aucune buvette publique, et ne permet à ses fidèles aucune buverie privée, à moins qu’ils ne s’en tiennent au tan de la vallée.

Le jour suivant, nous errâmes de tous côtés le long des rues planes, droites et larges et nous appréciâmes l’agréable nouveauté d’une ville de quinze mille âmes sans flâneurs visibles et sans ivrognes ni tapageurs apparents ; un cours d’eau limpide bruissait et dansait dans chaque rue au lieu d’un ruisseau nauséabond ; les habitations coquettes se succédaient îlots après îlots, bâties en charpente et en briques dorées par le soleil ; un grand verger et jardin fertile apparaissait derrière chacune d’elles, des dérivations de la conduite d’eau de la rue serpentaient entre les plates-bandes et les arbres fruitiers, et un air général grandiose de prospérité et de bien-être enveloppait et pénétrait l’ensemble. Partout se trouvaient des ateliers, des manufactures et toutes sortes d’industries ; on voyait, de quelque côté qu’on regardât, des figures absorbées et des bras à l’ouvrage ; et on avait dans les oreilles le choc incessant des marteaux, le bourdonnement du commerce et le ronflement satisfait des pignons et des volants.

Les armes héraldiques de mon État natal consistent, en deux ours pocbards, tenant, debout entre eux, un tonneau mort et défunt et faisant cette remarque appropriée : « unis, nous restons debout (un hoquet); divisés, nous tombons. » Elles ont toujours été trop symboliques pour l’auteur de ce livre. Mais le blason des Mormons est clair. Et il est simple, sans ostentation et leur va comme un gant. Il représente une ruche d’or avec toutes les abeilles au travail.

La ville est située au bord d’une plaine unie aussi large que l’Etat de Connecticut et se tapit à terre contre le pied d’une muraille recourbée de puissantes montagnes, dont les cimes se cachent dans les nuages et dont les épaulements gardent les restes des neiges de l’hiver pendant tout l’été. Vue d’une de ces hauteurs vertigineuses, à une vingtaine de kilomètres de distance, la Ville du Grand Lac Salé, réduite et amoindrie, ne rappelle plus qu’un village-joujou reposant sous la protection majestueuse de la muraille de Chine.

Sur quelques-unes de ces montagnes, vers le sud-ouest, il pleuvait tous les jours depuis deux semaines, mais pas une goutte d’eau n’était tombée dans la ville. À la fin du printemps et au commencement de l’automne, pendant les jours de chaleur, les habitants pouvaient quitter leurs éventails et leurs grognements pour aller se rafraîchir au spectacle luxueux d’une magnifique tempête de neige fonctionnant dans la montagne. Ils pouvaient en jouir à distance, dans ces saisons, bien que la neige ne tombât pas dans leurs rues ni dans leur voisinage.

La Ville du Lac Salé était salubre, extrêmement salubre. On affirmait qu’il n’y avait qu’un seul médecin dans le pays, et qu’on l’arrêtait régulièrement une fois par semaine en vertu de la loi sur le vagabondage, sous la prévention de « n’avoir aucuns moyens visibles d’existence. « (En fait de véracité on vous donne toujours l’article fort au Lac Salé, et bonne mesure et bon poids par dessus le marché. Très souvent quand on veut peser une de leurs petites déclarations banales les plus aériennes, il faut les balances à foin.)

Nous avions désiré visiter la fameuse mer intérieure, la « Mer Morte » américaine, le Grand Lac Salé, à 27 kilomètres de la ville, car nous en avions rêvé, nous y avions pensé, nous en avions parlé et nous avions brûlé de la voir, pendant toute la première partie de notre voyage ; mais à présent qu’elle n’était plus qu’à portée de la main, elle avait perdu presque tout vestige d’intérêt. Nous remîmes donc l’excursion au lendemain d’une manière vaguement générale et ce fut la dernière fois que nous y songeâmes. Nous dînâmes chez quelques Gentils hospitaliers ; nous visitâmes les fondations du temple prodigieux ; nous causâmes longtemps avec ce Yankee déluré du Connecticut, Heber C. Kimball (mort depuis), un Saint de haut degré et un puissant homme de commerce. Nous vîmes la « Maison de la Dîme » et la « Maison du Lion » et je ne sais combien d’autres bâtiments religieux et civils d’espèces variées et de noms curieux. Nous courûmes ça et là, heureux à toute heure, nous recueillîmes une grande somme d’informations utiles et de bêtises amusantes et nous allâmes nous coucher le soir, le cœur content.

Le second jour nous fîmes la connaissance de M. Street (mort depuis). Nous endossâmes des chemises blanches et nous allâmes rendre une visite officielle au roi. Il nous parut un vieux monsieur tranquille, aimable, plein d’aisance, de dignité et de sang-froid, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, avec une douce malice dans le regard qui probablement y était à sa place. Il était très simplement vêtu et venait de retirer un chapeau de paille quand nous entrâmes. Il parla de l’Utah, des Indiens, du Nevada et de généralités américaines avec notre secrétaire et certains fonctionnaires qui nous accompagnaient. Mais il n’accorda aucune attention à ma personne, bien que je fisse plusieurs tentatives pour lui « tirer les vers du nez » sur la politique fédérale et sur son attitude hautaine envers le Congrès. Je trouvais que plusieurs des choses que je disais étaient vraiment très bien. Mais il se borna à se retourner de mon côté, de loin en loin, un peu à la façon de certains vieux matous bienveillants que j’ai vus, quand ils se retournent pour voir quel est le chaton qui joue avec leur queue. Bientôt je me retranchai dans un silence indigné et restai assis jusqu’à la fin, échauffé et hors de moi, et l’exécrant dans mon cœur comme un sauvage ignorant. Mais il était calme. Sa conversation avec ces messieurs coulait aussi agréable et aussi musicale qu’un ruisseau d’été.

Quand l’audience fut terminée et que nous prîmes congé de lui, il posa la main sur ma tête, rayonnant d’admiration, et dit à mon frère : « Ah ! votre enfant, je présume ! Fille, ou garçon ? »

CHAPITRE XIV
Entrepreneurs mormons. — Comment M. Street les surprit. — Le litige est soumis à Brigham Young et comment il le dénoue. — La polygamie considérée à un autre point de vue.

M. Street était très occupé de ses entreprises télégraphiques, et, considérant qu’il avait treize ou quatorze cents kilomètres de montagnes inhabitées et de déserts mélancoliques à traverser avec son fil de fer, il était naturel et nécessaire qu’il fût aussi occupé que possible. Il ne pouvait pas non plus avancer à son aise, je veux dire en coupant ses poteaux au bord de la route ; mais il lui fallait les charroyer, au moyen d’attelages de bœufs, à travers ces déserts épuisants, et il y avait parfois deux jours de voyage d’abreuvoir à abreuvoir. L’entreprise de M. Street, était, comme on voit, vaste, à tous les points de vue ; et pourtant pour comprendre ce que ces mots vagues, « treize cents kilomètres de montagnes déchirées et de déserts lugubres », veulent dire, il faut parcourir le terrain en personne : la plume et l’encre ne peuvent en exposer la terrible réalité au lecteur. Somme toute, la plus redoutable des difficultés de M. Street se trouva être une difficulté sur quoi il n’avait nullement compté. Il avait sous-traité avec des Mormons pour la moitié la plus dure et la plus ardue de sa grande entreprise, lorsque tout à coup ceux-ci réfléchirent qu’ils n’y gagneraient que peu ou rien, de sorte qu’ils jetèrent tranquillement leurs poteaux par-dessus bord dans la montagne ou le désert, au hasard du lieu où ils se trouvaient quand l’idée leur en prit, et retournèrent chez eux vaquer à leurs occupations ordinaires. Ils étaient engagés par écrit envers M. Street, mais ils n’en avaient cure. Ils répondirent qu’ils « admireraient » de voir un « Gentil » forcer un Mormon à exécuter un contrat onéreux dans l’Utah ! Et ils s’amusèrent grandement de l’aventure. Street nous dit, car c’était lui qui nous racontait la chose :

— J’étais dans la consternation. J’étais astreint par des clauses très sévères à achever mon entreprise en un temps donné, et ce désastre avait bien l’air d’être ma ruine. La difficulté était tellement imprévue, que j’étais entièrement déconfit. Je suis un homme d’affaires, j’ai toujours été un homme d’affaires ; vous pouvez donc vous imaginer combien je fus foudroyé de me trouver dans un pays où les contrats écrits étaient sans valeur ! — cette garantie par excellence, cette ancre de salut, cette condition absolue du commerce. Ma confiance m’abandonna. Il était inutile de faire de nouveaux contrats, c’était évident. J’en parlai d’abord à un notable, puis à un autre. Ils sympathisèrent avec moi, numéro un, mais ils ne savaient que faire pour m’aider. À la fin, un Gentil me dit : « Allez trouver Brigham Young ! ce pauvre fretin ne peut vous servir de rien. » L’idée ne me paraissait pas fameuse, car, si la loi ne pouvait rien pour moi, que pourrait un individu qui n’avait pas même de part dans la confection ni dans l’application de la loi ! Young était peut-être un très bon patriarche dans son église ou un très bon prédicateur à son tabernacle, mais il fallait quelque chose de plus sérieux que la religion ou la persuasion morale pour influencer une centaine de sous-traitants mi-sauvages et réfractaires. Cependant, que faire ? Je pensai que M. Young, à défaut d’autre chose, me donnerait probablement quelque conseil et une ou deux idées précieuses : j’allai donc tout droit le trouver et je lui exposai mon cas en entier. Il parla très peu, mais il montra grand intérêt tout du long. Il examina en détail tous les papiers, et chaque fois qu’il semblait y avoir quelque chose comme une anicroche, soit dans le dossier, soit dans mes dires, il revenait en arrière pour reprendre le fil et le suivait patiemment jusqu’à un résultat intelligible et satisfaisant. Ensuite il fit une liste des noms des entrepreneurs. Enfin il me dit : « Monsieur Street, tout ceci est parfaitement clair. Ces actes sont établis strictement et légalement ; ils sont dûment signés et certifiés. Ces gens-là les ont certainement passés les yeux ouverts. Je n’y vois ni vice ni défaut. » Ensuite M. Young se tourna vers un homme de planton à l’autre bout de la chambre et dit : " Portez cette liste de noms à Un Tel, et dites-lui de faire venir ici ces hommes à telle heure. » Ils vinrent à la minute fixée. Moi aussi. M. Young leur posa un certain nombre de questions et leurs réponses s’accordèrent avec mes déclarations. Puis il leur dit : « Vous avez signé ces contrats et assumé ces obligations de votre plein gré et de votre libre consentement ? — Oui. — Eh bien, exécutez-les à la lettre quand ils vous ruineraient jusqu’au dernier sou. Allez ! » Et ils allèrent, et vivement ! Ils sont actuellement éparpillés à la file dans le désert, travaillant comme des abeilles. Et sans mot dire. Il y a ici une fournée de gouverneurs, de juges et autres fonctionnaires débarqués de Washington qui maintiennent l’apparence d’une forme républicaine de gouvernement, mais la vérité pétrifiée, c’est que l’Utah est une monarchie absolue et que Brigham Young est roi.

M. Street était un brave homme et je crois son histoire. Je l’ai beaucoup connu par la suite, durant des années, à San-Francisco.

Notre séjour à la Ville du Lac-Salé ne dura que deux jours : c’est pourquoi nous n’eûmes pas le temps de nous livrer à l’enquête habituelle sur le fonctionnement de la polygamie ni de dresser les statistiques et les arguments habituels, préparatoires à un nouvel appel à la nation en général sur ce sujet. J’en avais l’intention. Avec la suffisance exubérante de la jeunesse, je brûlais de m’y plonger la tête la première et d’opérer une grande réforme dans le pays… Mais je vis les Mormonnes. Alors je fus touché. Mon cœur fut plus sage que ma tête. Il s’émut à la vue de ces pauvres êtres disgracieux et pathétiquement laids et, en me détournant pour dissimuler la généreuse humidité de mes yeux, je déclarai : « Non, l’homme qui en épouse une a fait un acte de charité chrétienne qui mérite l’approbation amicale du genre humain et non sa censure amère, et l’homme qui en épouse soixante a accompli un acte de dévouement désintéressé si sublime que les nations devraient se tenir découvertes en sa présence et l’adorer en silence.

CHAPITRE XV
Une tanière de Gentils. — La Polygamie sur le tapis. — L’épouse favorite et le n° 34. — Poulailler pour épouses en retraite. — Il faudrait marquer les enfants. — Prix d’un cadeau au n° 6. — Cadeau d’un sifflet et ses conséquences. — On rend un père aux enfants trouvés. — Il lui ressemblait. — Le lit de famille.

C’est un pays délicieux, en fait de palpitantes histoires relatives à l’assassinat de Gentils intraitables. Je ne peux guère concevoir quelque chose de plus intime que la soirée que nous passâmes à Lac-Salé, dans une tanière de Gentil, à fumer des pipes et à entendre raconter : comment Burton galopa au milieu des « Morisites » sans défense et suppliants et les abattit comme autant de chiens ; comment Bill-Hickman, un Ange Destructeur, tua Brown et Arnold à coups de fusil, parce qu’ils le poursuivaient pour dette ; comment Porter Rockwell fit telle et telle horreur ; comment des gens étourdis arrivaient dans l’Utah, qui faisaient des observations sur Brigham, ou sur la polygamie, ou sur quelque autre sujet sacré, et comment, le lendemain, au point du jour, on était sur de retrouver ces mêmes gens étendus au fond d’une cour, attendant tranquillement le corbillard.

La chose la plus intéressante après celle-là, c’est d’écouter ces Gentils parler de la polygamie : comment quelque vieux batracien dodu d’ancien ou d’évêque épouse une fille, la trouve à son goût, épouse la sœur, la trouve à son goût, épouse l’autre sœur, la trouve à son goût, en reprend une autre, la trouve à son goût, épouse la mère, la trouve à son goût, épouse le père, le grand-père, l’arrière grand-père, et vient, avec appétit, en redemander d’autres ; comment le petit tendron de onze ans se trouvera être la favorite, tandis que sa propre et vénérable grand mère devra prendre rang au N° 36 dans l’estime de leur mari mutuel, et coucher à la cuisine, très vraisemblablement ; et comment cette effroyable pratique, ce rassemblement dans un seul nid odieux de la mère et des filles, et cette élévation d’une fille toute jeune au-dessus de sa mère sont des choses que les Mormonnes acceptent, parce que leur religion leur enseigne que plus un homme a de femmes sur la terre et que plus il élève d’enfants, plus haute sera la place qu’ils occuperont tous dans le monde à venir, et plus elle sera chaude, peut-être, bien qu’ils n’en disent rien.

Selon ces Gentils de nos amis, le harem de Brigham Young contient vingt ou trente femmes. On dit que plusieurs d’entre elles sont devenues vieilles et ont quitté le service actif, mais qu’elles sont logées et entretenues confortablement dans le sérail, la Maison du Lion, ainsi qu’on le nomme bizarrement. En compagnie de chaque femme sont ses enfants, cinquante en tout. La maison est parfaitement calme et paisible quand les enfants se tiennent tranquilles. Ils prennent tous leurs repas dans la même pièce, spectacle joyeux et familial, prononce-t-on. Aucun de nous n’eut l’occasion de dîner chez M. Young, mais un Gentil du nom de Johnson, se donnait pour avoir eu le plaisir de déjeuner en ami à la Maison du Lion. Il fit un tableau comique de l’appel nominal et autres préliminaires, et du carnage qui se déchaîna quand on servit les gâteaux de sarrazin. Mais il broda un peu trop. Il dit que M. Young lui rapporta plusieurs traits d’esprit de certains de ses « deux ans » en observant, non sans fierté, qu’il avait été, pendant bien des années, le fournisseur le plus abondant de cette spécialité à l’une des revues de l’Est ; alors il voulut montrer à M. Johnson un des petits chéris qui avait dit le dernier bon mot, mais il ne put pas retrouver cet enfant. Il explora la physionomie de tous les enfants en détail, mais sans pouvoir décider lequel c’était. Finalement, il y renonça, avec un soupir, et dit :

— Je pensais que je reconnaîtrais ce petit moutard, mais non !

M. Johnson ajouta que M. Young observa que la vie était une triste, triste chose, « parce que la joie de chaque mariage que l’on contracte est sujette à s’éteindre dans le deuil inopportun d’une épouse moins récente. » M. Johnson dit que pendant qu’il conversait agréablement en particulier avec M. Young, l’une des Mmes Young entra et réclama une broche, expliquant qu’elle avait découvert qu’il en avait donné une au N° 6, et qu’elle, pour sa part, se proposait de ne pas laisser passer cette partialité sans faire une somme satisfaisante de bruit à ce sujet. M. Young lui rappela qu’il y avait un étranger présent. Mme Young dit que si ce qui se passait à l’intérieur de la maison déplaisait à l’étranger, il pourrait trouver place à l’extérieur. M. Young promit la broche, et la femme partit. Mais, au bout d’une ou deux minutes, une autre Mme Young entra et réclama une broche. M. Young entama une remontrance, mais elle l’interrompit court. Elle dit que le N° 6 avait une broche, que le N° 11 en aurait une et « que ce n’était pas la peine qu’il essayât de reconduire, qu’elle connaissait ses droits, elle l’espérait. » Il lui donna sa parole, et elle s’en alla. Mais voici que trois Mmes Young entrèrent en corps et déchaînèrent contre leur mari une tempête de larmes, de reproches et de supplications. Elles avaient appris le succès du N° 6, du N° 11 et du N° 14. Trois nouvelles broches furent promises. Elles avaient à peine disparu, lorsque neuf autres Mmes Young défilèrent dans la salle d’audience, et une nouvelle tempête éclata et fit rage autour du prophète et de son invité. Neuf broches furent promises et les sœurs fatidiques sortirent à la file. Et il en vint encore onze, pleurant et gémissant et grinçant des dents. Onze broches en perspective rétablirent la paix une fois de plus.

— Voilà, un échantillon, dit M. Young ; vous voyez ce que c’est. Vous voyez quelle vie je mène. On ne peut pas être raisonnable tout le temps. Dans un moment d’abandon, j’ai donné à ma bien-aimée N° 6, excusez-moi de l’appeler comme cela, son autre nom ne me revient pas, une broche. Elle ne valait que 125 francs, c’est-à-dire qu’en apparence c’était là son prix total, mais en définitive elle était inévitablement destinée à coûter beaucoup plus. Vous venez de la voir vous-même monter à 3 250 francs et ce n’est pas la fin, hélas ! Car j’ai des femmes de tous les côtés dans le territoire de l’Utah. J’ai des douzaines de femmes dont je ne sais les numéros eux-mêmes qu’en consultant la Bible de famille. Elles sont dispersées au loin parmi les montagnes et les vallées de mon royaume. Et, notez-le, chacune en particulier apprendra l’histoire de cette malencontreuse broche et, jusqu’à la dernière, toutes voudront en avoir une ou mourir. La broche du N° 6 me coûtera 12 500 francs avant que je sois au bout. Ces bonnes âmes compareront les broches entre elles, et s’il y en à une d’une ombre plus jolie que les autres, on me les laissera toutes pour compte et il faudra que j’en commande un nouveau lot pour maintenir la paix dans la famille. Monsieur, vous ne le saviez pas probablement, mais pendant tout le temps que vous étiez en présence de mes enfants, chacun de vos mouvements était surveillé par de vigilants serviteurs à moi. Si vous aviez fait mine de donner à un enfant une pièce de dix sous, ou un bâton de sucre d’orge, ou une babiole semblable, vous auriez été instantanément enlevé de la maison, pourvu que votre cadeau n’eût pas encore quitté votre main. Autrement, il eût été absolument nécessaire que vous fissiez un cadeau exactement similaire à tous mes enfants : et, sachant par expérience l’importance de la chose, je serais resté là pour m’assurer que vous vous en acquittiez consciencieusement… Une fois un monsieur donna à un de mes enfants un sifflet de fer-blanc, une véritable invention de Satan, monsieur, dont j’ai une horreur indicible, — vous aussi, si vous aviez 80 ou 90 enfants chez vous. Mais l’acte fut commis et l’homme échappa. Je savais quel allait être le résultat et j’avais soif de vengeance. Je mis sur pied un détachement d’Anges Destructeurs et ils poursuivirent l’homme au fond des solitudes reculées des montagnes du Nevada. Mais jamais ils ne le rattrapèrent. Je ne suis pas cruel, monsieur ; je ne suis pas vindicatif, excepté quand on m’outrage gravement ; mais si je l’avais rattrapé, monsieur, que Joseph Smith me bénisse, je l’aurais enfermé dans la petite classe jusqu’à ce que les marmots l’aient sifflé à mort. Par le corps massacré de Saint Parley Pratt (que Dieu garde), il n’y eut jamais rien de pareil sur terre. Moi, je savais qui avait donné le sifflet à cet enfant, mais je ne pus le persuader à ces mères jalouses. Elles crurent que c’était moi et le résultat fut bien celui qu’un homme de réflexion aurait pu prévoir : il me fallut commander cent dix sifflets. Je pense que nous avions cent dix enfants à la maison à cette époque, — il y en à qui sont partis faire leurs études depuis. Il me fallut commander cent dix de ces choses hurlantes, et je consens à ne plus dire une parole si nous ne fûmes pas forcés de parler exclusivement par signes, jusqu’au moment où les enfants se dégoûtèrent des sifflets. Si jamais un autre homme donne un sifflet à un de mes enfants et qu’il me tombe sous la main, je le pendrai plus haut qu’Aman ! Je vous dis le mot sans l’éplucher ! Ombre de Nephi ! Vous, vous n’êtes pas au courant de la vie de ménage. Je suis riche et tout le monde le sait. Je suis bienveillant et tout le monde en abuse. J’ai l’instinct paternel très développé et on me repasse en contrebande tous les enfants trouvés. (Chaque fois qu’une femme veut faire le bonheur de son amour d’enfant, elle se torture la cervelle pour agencer un stratagème afin de le remettre entre mes mains. Tenez, monsieur, une fois, une femme arriva ici avec un enfant d’un teint singulièrement cadavérique (comme celui de la femme) et jura que l’enfant était de moi et qu’elle était ma femme, que je l’avais épousée à telle époque et à tel endroit, mais elle avait oublié son numéro, et moi je ne me souvenais pas de son nom. Eh bien, monsieur, elle me fit remarquer que l’enfant avait mes traits, en effet il avait l’air de me ressembler, chose ordinaire dans le Territoire, et pour tout résumer en un mot, je l’admis parmi mes élèves et elle s’en alla. Et, par l’âme d’Orson Hyde, quand on eut débarbouillé le petit et que la peinture fut tombée, c’était un Indien ! Dieu me bénisse, vous n’êtes pas au courant, vous, de la vie de ménage. C’est une existence de chien, monsieur, une vraie existence de chien. Vous ne pouvez pas économiser. Ce n’est pas possible. J’ai essayé de garder le même costume de mariée pour toutes les occasions. Mais c’est impraticable. Vous épousez d’abord une combinaison de calicot et de consomption aussi mince qu’une tige de fer, et la suivante fois vous prenez une personne qui n’est rien moins que l’allégorie de l’hydropisie : alors il faut que vous élargissiez la robe de noces avec un vieil aérostat. C’est ainsi. Et pensez à la note de la blanchisseuse (excusez mes larmes) : neuf cent quatre-vingt quatre pièces par semaine ! Non, monsieur, il n’y a pas d’économie pour un ménage comme le mien. Tenez, rien que le chapitre des berceaux, réfléchissez-y. Et le vermifuge ! les potions ! les hochets ! les « montres à papa » pour faire jouer les bébés ! les machins pour égratigner les meubles ! les allumettes-bengale pour qu’ils les mangent, et les morceaux de verre pour qu’ils se coupent ! Le chapitre du verre cassé, à lui seul, nourrirait votre famille à vous, monsieur, j’ose le croire. J’ai beau me rogner et me restreindre le plus que je peux, je ne peux toujours pas progresser comme je sens que je le devrais, avec mes facilités. Dieu vous bénisse, monsieur ! à une époque où j’avais 72 femmes chez moi, je gémissais d’être forcé de garder des milliers de dollars immobilisés dans 72 lits complets, quand l’argent aurait dû être dehors à rapporter ; je vendis donc ce stock entier avec un rabais et je fis construire un lit de 2 m. 30 de long et de 29 mètres de large. Mais ce fut un insuccès, monsieur. Je ne pouvais pas dormir. Il me semblait que les 72 femmes ronflaient à l’unisson. Le tapage était assourdissant. Et puis, comme c’était dangereux ! c’est cela qui me frappa. Elles aspiraient toutes à la fois et on pouvait voir s’infléchir les murs de la maison, et après elles respiraient toutes à la fois et on pouvait voir les murs ressortir et se ballonner, et entendre les poutres craquer et les moellons grincer l’un sur l’autre. Mon ami, suivez le conseil d’un vieillard : ne vous encombrez pas d’un grand ménage, je vous le dis, notez-le, — ne faites pas cela. Dans un ménage restreint, et rien que là, vous trouverez ce bien-être et cette tranquillité d’esprit qui, en fin de compte, sont les plus grands bienfaits que ce monde puisse nous apporter et à l’absence desquels aucune accumulation de richesse, aucune acquisition de renommée ou de pouvoir ne peuvent faire compensation. Écoutez-moi : dix ou douze femmes, c’est tout ce qu’il vous faut, n’allez jamais au delà.

Quelque instinct me fit suspecter la véracité de ce Johnson. Pourtant, c’était une personne bien amusante, et je doute qu’une partie des informations qu’il nous donna eussent pu s’obtenir à une autre source. Il faisait un contraste agréable avec ces Mormons réticents.

(À suivre.)
Mark Twain

Traduit de l’anglo-américain par Henri Motheré.

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  1. Voir La revue blanche des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre 1901.