À la dure, roman (trad. H. Motheré)/7

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À la dure, roman (trad. H. Motheré)
La Revue blancheTome XXVII (p. 19-31).
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À la dure  [1]
CHAPITRE XX
Le Grand Désert Américain. — Quarante milles sur des ossements. — Lacs sans issues. — Le voyage remarquable de Greeley. — Hank Monk, le cocher renommé. — Fatal effet d’un « Bouchon » mis sur une Histoire. — Une anecdote râpée.

Le dix-septième jour, nous passâmes près des plus hauts pics de montagnes que nous ayons encore vus et quoique la journée fût très chaude, la nuit qui la suivit fut d’un froid hivernal et les couvertures ne furent rien moins qu’inutiles.

Le dix-huitième jour, nous rencontrâmes les constructeurs du télégraphe marchant vers l’est à la station de la rivière Reese, et nous envoyâmes une dépêche à Son Excellence le Gouverneur Nye à Carson City distante de 251 kilomètres.

Le dix-neuvième jour, nous traversâmes le grand désert américain, soixante kilomètres mémorables de sables mouvants, dans lequel les roues de la voiture enfonçaient de 15 à 30 centimètres. Nous travaillâmes pour gagner notre passage pendant la plus grande partie de cette traversée. C’est-à-dire que nous descendîmes et que nous allâmes à pied. Ce fut une triste étape, longue et assoiffante, car nous n’avions pas d’eau. D’une extrémité à l’autre de ce désert, la route était blanchie par des ossements de bœufs et de chevaux. Ce serait à peine une exagération de dire que, pendant cette marche de soixante kilomètres, nous aurions pu poser le pied sur un os à chaque pas. Ce désert était un prodigieux cimetière. Les chaînes d’assemblage, les cerceaux de chariots et les débris vermoulus des véhicules étaient presque aussi fréquents que les os. Je crois que nous avons vu là assez de chaînes d’assemblage, en train de se rouiller dans le désert, pour barrer n’importe quel État de l’Union. Ces restes ne suggèrent-ils pas quelque idée des souffrances épouvantables et des privations endurées par les premiers émigrants en Californie ?

Au bord du désert gît le lac Carson, ou la « perte » de la Carson, mélancolique nappe d’eau sans profondeur, de 130 à 160 kilomètres de tour. La rivière de Carson s’y jette et s’y perd : elle s’enfonce mystérieusement dans la terre et ne reparaît plus jamais au soleil, car le lac n’a pas d’issue.

Il y a plusieurs rivières dans le Nevada et toutes ont ce sort mystérieux. Elles se terminent par divers lacs ou « pertes » et finissent là. Le lac Carson, le lac Humboldt, le lac Walker, le lac Mono sont tous de grandes nappes d’eau sans déversoirs visibles. Elles reçoivent constamment de l’eau ; on n’en voit jamais s’échapper d’elles, et pourtant elles restent toujours pleines jusqu’au bord, sans baisser ni monter. Ce qu’elles font de leur trop plein, il n’y a que le Créateur qui le sache.

Sur la limite occidentale du désert nous fîmes halte un moment à Haillonsville. Elle consistait en une seule cabane de bois et n’est pas marquée sur la carte.

Ceci me rappelle un petit épisode de voyage. Aussitôt après avoir quitté Julesbourg, sur la Platte, j’étais assis à côté du cocher lorsqu’il me dit :

— Je vous raconterais bien quelque chose de vraiment très risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley voyageait un jour sur cette route. En quittant Carson City il dit au cocher Hank Monk qu’il avait un engagement pour une conférence à Placerville et qu’il désirait beaucoup aller vite. Hank Monk fit claquer son fouet et se lança à une allure effrayante. La voiture bondissait d’une si terrible manière que les cahots arrachèrent les boutons des vêtements d’Horace et finalement le lancèrent la tête à travers le plafond ; alors il vociféra à Hank Monk pour le prier de ralentir, disant qu’il n’était plus si pressé que tout à l’heure. Mais Hank Monk lui répondit : « Restez assis, Horace, et je vous ferai arriver à l’heure. » Et ma parole, c’est ce qu’il fît, du moins pour ce qui restait de lui.

Un ou deux jours après, nous primes un homme de Denver, au croisement des routes, et il nous raconte beaucoup de choses sur le pays et les mines Gregory. Il paraissait plein d’intérêt et très au courant des affaires du Colorado. Tout à coup il remarqua :

— Je vous raconterais bien quelque chose de vraiment très risible si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley voyageait un jour sur cette route. En quittant Carson City, il dit au cocher qu’il avait un engagement pour une conférence à Placerville et qu’il désirait beaucoup aller vite. Hank Monk fît claquer son fouet et se lança à une allure effrayante. La voiture bondissait d’une si terrible manière que les cahots arrachèrent les boutons des vêtements d’Horace et finalement le lancèrent la tête à travers le plafond ; alors il vociféra à Hank Monk pour le prier de ralentir, disant qu’il n’était plus si pressé que tout à l’heure. Mais Hank Monk lui répondit : « Restez assis, Horace, et je vous ferai arriver à l’heure. » Et ma parole, c’est ce qu’il fit, pour ce qui restait de lui.

Au fort Bridger, quelques jours après, nous embarquâmes un sergent de cavalerie, un parfait militaire. Personne, pendant notre long voyage, ne nous fournit sur l’armée une telle provision de renseignements concis et bien présentés. C’était surprenant de trouver dans les coins perdus de notre pays un homme aussi informé de tout ce qui est utile à savoir dans sa profession, et en même temps d’un grade aussi subalterne et d’une attitude aussi modeste. Pendant l’espace de trois heures nous l’écoutâmes avec le même intérêt. À la fin il entama le sujet des voyages transcontinentaux et bientôt il dit :

— Je vous raconterais bien quelque chose de vraiment risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley voyageait un jour sur cette route. En quittant Carson City, il dit au cocher Hank Monk qu’il avait un engagement pour une conférence à Placerville et qu’il désirait beaucoup aller vite. Hank Monk fit claquer son fouet et se lança à une allure effrayante. La voiture bondissait d’une si terrible manière que les cahots arrachèrent les boutons des vêtements d’Horace et finalement le lancèrent la tête à travers le plafond. Alors il vociféra à Hank Monk pour le prier de ralentir, disant qu’il n’était plus si pressé que tout à l’heure. Mais Hank Monk lui répondit : « Restez assis, Horace, et je vous ferai arriver à l’heure. » Et ma parole c’est ce qu’il fit pour ce qui restait de lui.

Huit heures au delà de la ville du Lac Salé, à une petite station, un prédicateur mormon monta avec nous ; — c’était un homme aimable, doux, à la parole agréable, vers qui l’on se sentait porté sans le connaître. Je n’oublierai jamais le pathétique de sa voix tandis qu’il nous racontait, en un simple langage, l’histoire des exodes et des souffrances sans consolations de son peuple. Aucune éloquence de la chaire ne fut jamais plus émouvante et plus belle que la description par ce déclassé du premier pèlerinage mormon à travers les plaines, s’efforçant tristement vers la terre de son bannissement, marquant sa route de tombeaux et l’arrosant de ses larmes. Ses paroles nous touchèrent tellement que ce fut un soulagement pour tout le monde quand la conversation prit un tour plus gai et que les caractères physiques du pays curieux où nous étions arrivèrent sur le tapis. L’un après l’autre, chaque sujet fut discuté agréablement, et, à la fin, l’étranger dit :

— Je vous raconterais bien quelque chose de vraiment risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley voyageait un jour sur cette route. En quittant Carson City, il dit au cocher Hank Monk qu’il avait un engagement pour une conférence à Placerville et qu’il désirait beaucoup aller vite. Hank Monk fit claquer son fouet et se lança à une allure effrayante. La voiture bondissait d’une si terrible manière que les cahots arrachèrent les boutons des vêtements d’Horace et finalement le lancèrent la tête à travers le plafond. Alors il vociféra à Hank Monk pour le prier de ralentir, disant qu’il n’était plus si pressé que tout à l’heure. Mais Hank Monk lui répondit : « Restez assis, Horace, et je vous ferai arriver à l’heure. » Et, ma parole, c’est ce qu’il fit pour ce qui restait de lui.

Seize kilomètres plus loin que Haillonsville, nous trouvâmes un pauvre vagabond qui s’était couché pour mourir. Il avait marché tant qu’il avait pu, mais ses forces avaient fini par le trahir. Il succombait à la faim et à la fatigue. Il aurait été inhumain de l’abandonner là. Nous payâmes sa place jusqu’à Carson et nous le portâmes dans la malle-poste. Il se passa quelque temps avant qu’il donnât des signes manifestes de vie, mais, à force de le frictionner et de lui verser de l’eau-de-vie entre les lèvres, nous finîmes par le ramener à un état de connaissance languide. Ensuite nous lui donnâmes un peu de nourriture et, petit à petit, il finît par comprendre la situation et une lueur de reconnaissance adoucit son regard. Nous rendîmes sa couche de sacs postaux aussi confortable que possible, nous lui construisîmes un oreiller avec nos vestes. Il avait l’air plein de gratitude. Il leva les yeux vers nos visages et dit d’une voix faible qui tremblait d’émotion honnête :

— Messieurs je ne sais qui vous êtes, mais vous m’avez sauvé ta vie ; et bien que je ne doive jamais être en situation de vous en récompenser, je sens que je peux du moins alléger une heure de votre long voyage. Je présume que vous êtes des étrangers sur cette grande voie de communication, mais, à moi, elle m’est tout-à-fait familière. À ce propos, je vous raconterais bien quelque chose de vraiment très risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley…

Je lui dis, d’un ton péremptoire :

— Pauvre étranger, vous ne continuerez qu’à vos risques et périls. Vous voyez en moi la ruine mélancolique d’un tempérament autrefois vigoureux et superbe. Qu’est-ce qui m’a amené là ? La chose que vous voulez nous dire. Graduellement, mais sûrement, cette vieille anecdote ennuyeuse a sapé ma force, miné ma constitution, flétri ma vie. Ayez pitié de ma faiblesse. Épargnez-moi, rien que cette fois-ci, et racontez-moi l’histoire du jeune Georges Washington et de sa petite hachette, pour changer.

Nous étions sauvés, mais non pas notre malade. En essayant de retenir l’anecdote à l’intérieur de son corps, il attrapa un effort et mourut dans nos bras.

J’ai appris, depuis, que je n’aurais pas dû demander au plus robuste habitant de la région ce que j’ai demandé à ce simple fantôme d’homme, car, après sept années de résidence sur la côte du Pacifique, je sais que cocher ni voyageur de la grande ligne n’a jamais pu garder cette anecdote en bouteille devant un tiers et y survivre. En une période de six ans, j’ai passé et repassé les sierras entre le Nevada et la Californie treize fois par la poste, et j’ai entendu la narration de cet inusable incident quatre cent quatre-vingt-une ou quatre cent quatre-vingt-deux fois. J’en ai la liste quelque part. Les cochers la racontaient, les conducteurs la racontaient, les hôteliers la racontaient, les voyageurs de passage la racontaient, les Chinois eux-mêmes et les Peaux-Rouges nomades la racontaient. J’ai ouï le même cocher la raconter deux ou trois fois dans le même après-midi. Elle m’est parvenue vêtue de toute la multitude des langues que Babel a léguées à la terre, parfumée de whisky, d’eau-de-vie, de bière, d’eau de Cologne, d’eau dentifrice, de tabac, d’ail, d’oignons, de sauterelles, de tout ce qui a une senteur parmi la longue énumération des choses dont se gorgent ou se gavent les fils des hommes. Jamais je n’ai flairé d’anecdote aussi souvent que celle-là ; jamais je n’ai flairé d’anecdote aussi odoriférante que celle-là. Et impossible de la reconnaître à l’odeur, car chaque fois qu’on croyait savoir la sienne, elle revenait avec une autre. Bayard Taylor a parlé de cette vénérable anecdote, Richardson l’a publiée, ainsi que Jones, Smith, Johnson, Ross, Browne, et tout épistolier qui a posé le pied sur la grande route entre Julesbourg et San Francisco ; j’ai entendu dire qu’elle est dans le Talmud. Je l’ai vue imprimée en neuf langues différentes ; on m’a dit qu’elle est employée par l’Inquisition à Rome ; et je viens d’apprendre avec regret qu’on va la mettre en musique. Tout cela me paraît très mal.

La poste aux chevaux transcontinentale n’est plus, et les cochers en sont une race éteinte. Je me demande s’ils ont transmis cette anecdote chauve à leurs successeurs les garde-freins et conducteurs du chemin de fer, et si eux l’infligent toujours aux voyageurs sans défense. Maint touriste du temps passé en a conclu que les vraies grandeurs de la Côte du Pacifique n’étaient pas le Yo Semite et les Gros Arbres, mais Hank Monk et son aventure avec Horace Greeley [2].

CHAPITRE XXI
La poussière d’alcali. — Désolation et contemplation. — Carson City. — Fin de notre voyage. — Présentation à quelques habitants. — Singulière réprimande. — Un zéphyr du Washoe, ses amusements. — Ses heures de bureau. — Le palais du Gouverneur. — Les bureaux du Gouvernement. — Notre hôtelière française Brigitte O’Flannigan. — Les secrets des silhouettes. — Une cause de trouble immédiat. — La brigade irlandaise. — Les pensionnaires de Mme O’Flannigan. — L’expédition d’arpentage. — Évasion des tarentules.

Nous approchions du terme de notre long voyage. C’était le matin du vingtième jour. À midi nous atteindrions Carson City, la capitale du Nevada. Nous n’étions pas contents, mais fâchés. Nous venions de faire un beau voyage d’agrément ; nous nous étions gorgés de merveilles tous les jours ; nous étions maintenant bien habitués à la vie de la malle-poste, nous l’aimions ; aussi l’idée de faire halte et de redescendre à une existence prosaïque dans un village n’était-elle pas agréable, mais, au contraire, décourageante.

Visiblement notre nouvelle demeure était un désert, claquemuré entre des montagnes dénudées et neigeuses. Il n’y avait pas un arbre en vue. Il n’y avait pas de végétation autre que le buisson de sauge et le bois à graisse. Toute la nature en était grise. Nous piétinions à travers de grandes masses de poussière impalpable d’alcali, qui s’élevait en nuages épais et flottait à travers la plaine comme la fumée d’une maison en feu. Nous en étions recouverts comme des meuniers ; ainsi que la voiture, — les mules, les sacs de dépêches, le cocher, nous, les buissons de sauge et le reste du paysage étions tous d’une seule couleur monotone. De longs convois de wagons de transport dans le lointain, enveloppés de volumes de poussière ascendante, donnaient l’illusion de prairies en feu. Ces attelages et leurs maîtres constituaient les seuls êtres vivants en perspective. En somme, nous avancions au milieu de la solitude, du silence et de la désolation. Tous les vingt pas, nous passions à côté du squelette de quelque bête de somme, avec sa peau couverte de poussière tendue fortement sur ses côtes vides. Fréquemment un corbeau solennel se dressait sur le crâne ou sur la hanche et contemplait notre voiture avec une sérénité méditative.

Bientôt on nous montra Carson City. Elle se nichait au bord d’une grande plaine, et était éloignée d’assez de kilomètres pour ne paraître qu’une agglomération de simples taches blanches, dans l’ombre d’une affreuse chaîne de montagnes qui la commandait et dont les sommets semblaient planer bien au-dessus de l’entourage et de la perception des choses terrestres.

Nous arrivâmes, nous débarquâmes, et la voiture continua son chemin. C’était une ville de bois, peuplée de deux mille âmes. La rue principale se composait de quatre ou cinq petits pâtés de magasins en bois blanc, trop hauts pour qu’on pût s’asseoir dessus, mais assez petits pour les autres usages ; bref, presque trop petits. Ils se pressaient les uns contre les autres, côte à côte, comme si la place était rare dans cette gigantesque plaine. Le trottoir était en planches plus ou moins consolidées et portées à résonner sous le pied. Au milieu de la ville, en face des magasins, se trouvait la « plaza » qui est un produit indigène dans toutes les villes en deçà des Montagnes Rocheuses, — grand espace vide, plat et ouvert, avec un mât de la liberté, très utile comme local pour les ventes à l’encan, les marchés aux chevaux, les rassemblements en masse et aussi pour faire camper les convois. Deux autres côtés de la plaza étaient bordés de magasins, de bureaux et d’écuries. Le reste de Carson City était assez clairsemé.

On nous présenta à plusieurs habitants, au bureau de poste et tandis que nous allions de l’hôtel au logis du Gouverneur, — entr’autres à un certain M. Harris qui était à cheval. Il allait dire quelque chose, quand il s’interrompit par cette remarque :

— Je vous demanderai de m’excuser une minute ; voilà là-bas le témoin qui a juré que j’avais aidé à arrêter le courrier de Californie — ce qui est du tâtillonnage impertinent de sa part, car je ne le connais même pas.

Là-dessus il poussa son cheval et commença à faire des reproches à l’étranger avec un pistolet à six coups, et l’étranger commença à lui présenter ses explications avec un autre revolver. Quand les pistolets furent vides, l’étranger reprit son occupation (il raccommodait une mèche de fouet) et M. Harris nous dépassa avec un salut poli, retournant chez lui avec une balle dans un poumon et plusieurs dans les reins ; et de chacune d’elles sortait une petite rigole de sang qui ruisselait le long des flancs du cheval et lui donnait un aspect tout à fait pittoresque. Jamais je n’ai vu Harris tirer sur quelqu’un depuis, sans me rappeler mon premier jour à Carson.

Ce fut tout ce que nous vîmes ce jour-là, car il était deux heures à ce moment et, selon la coutume, le « zéphyr de Washoe » quotidien arriva ; un amas volant de poussière, environ de la dimension des États-Unis dressés sur champ, l’accompagnait et la capitale du Territoire de Nevada disparut au regard. Cependant il restait à voir certains tableaux qui n’étaient pas entièrement dénués d’intérêt pour de nouveaux venus ; car ce vaste nuage de poussière était abondamment farci d’objets étrangers à l’atmosphère supérieure — des objets animés et inanimés, qui se précipitaient de-ci, de-là, allant et venant, paraissant et disparaissant parmi les tourbillons houleux de poussière, — les chapeaux, la volaille et les ombrelles naviguant au plus haut du ciel ; les couvertures, les enseignes de zinc, les touffes de sauge et les voliges une idée plus bas ; les pelles et les seaux à charbon à l’étage en-dessous ; les portes vitrées, les chats et les petits enfants au suivant ; les chantiers de bois en dérive, les cabriolets légers et les brouettes au suivant ; et tout en bas à dix ou douze mètres de terre un ouragan échevelé de toitures émigrantes et de terrains vagues.

C’était déjà quelque chose que d’en voir autant. J’en aurais vu plus, si j’avais pu empêcher la poussière de m’entrer dans les yeux.

Mais, sérieusement, un vent du Washoe n’est pas du tout une plaisanterie. Il renverse des constructions légères, enlève à l’occasion des toits de bois, recroqueville ceux de zinc comme des rouleaux de musique, et de temps en temps chavire une malle-poste et verse les voyageurs ; la tradition dit qu’il n’y a tant de gens chauves ici, que parce que le vent leur emporte les cheveux pendant qu’ils regardent en l’air où vont leurs chapeaux. Les rues de Carson manquent rarement d’animation par les après-midi d’été, à cause du grand nombre d’habitants qui dansent autour de leur coiffure, comme des femmes de chambre qui essaieraient de décapiter une araignée.

Le « zéphyr du Washoe » (Washoe est un petit nom d’amitié qu’on donne au Nevada) est un vent qui a cela de particulièrement biblique, que l’on ignore « d’où il vient », c’est-à-dire son origine. Il arrive droit par-dessus les montagnes de la chaîne occidentale, mais quand on franchit le sommet on n’en trouve pas une bribe de l’autre côté. On le fabrique probablement sur la cime au moment voulu et c’est de là qu’il part. C’est un vent assez régulier en été. Ses heures de bureau sont de deux heures de l’après-midi à deux heures du matin le lendemain, et quiconque se risque dehors pendant ces douze heures est obligé de compter avec le vent, sinon il fera halte à deux ou trois kilomètres sous le vent du point où il se dirige. Et pourtant la première plainte qu’un visiteur du Washoe fait à San Francisco, c’est que les vents de mer y soufflent si fort ! ce qui est bien humain.

Nous trouvâmes que le palais d’état du Gouverneur du Territoire de Nevada se composait d’une maison en planches d’un étage avec deux petites chambres à l’intérieur, et, devant, pour plus de grandeur, un auvent soutenu par deux poteaux ; — il imposait le respect aux habitants et la terreur aux Indiens. Le président et les assesseurs du tribunal du Territoire, nouvellement arrivés, étaient installés avec moins de splendeur. Ils vivaient chacun de son côté en pension bourgeoise et avaient leurs bureaux dans leurs chambres.

Le Secrétaire et moi, nous prîmes nos quartiers dans le « ranch » d’une estimable dame française du nom de Brigitte O’Flannigan, de la suite de Son Excellence M. le Gouverneur. Elle l’avait connu dans sa prospérité en qualité de commandant en chef de la police métropolitaine de New York, et elle ne voulut pas l’abandonner dans son adversité comme Gouverneur du Nevada. Notre chambre était au rez-de-chaussée, donnant sur la plaza et lorsque nous y eûmes fait entrer notre lit, une petite table, deux chaises, le coffre-fort du Gouvernement et le dictionnaire complet, il restait encore de la place pour un visiteur, peut-être pour deux, mais alors en forçant les murs. De fait, les murs pouvaient supporter ça, du moins les cloisons le pouvaient, car elles consistaient simplement en une seule épaisseur de « coton domestique » tendue d’un coin à l’autre de la pièce. C’était l’usage à Carson, toute autre espèce de cloison y était une rare exception. Et si vous vous trouviez dans une chambre obscure et que vos voisins eussent de la lumière, leur ombre sur la toile racontait quelquefois de drôles de secrets ! Très souvent ces cloisons étaient faites de vieux sacs à farine cousus l’un à l’autre à grands points, et alors la différence entre le commun des mortels et l’aristocratie était que le commun des mortels avait des sacs tout unis, tandis que les murs de l’aristocratie rutilaient de fresques rudimentaires, à savoir les marques de fabrique rouges et bleues des sacs. Parfois aussi les classes supérieures embellissaient leurs tentures en y collant des illustrations du Harper’s Weekly. Dans beaucoup de cas, les opulents et les cultivés s’élevaient jusqu’aux crachoirs et à d’autres manifestations d’un goût pour le luxe, et la somptuosité [3]. Nous, nous avions un tapis et une cuvette en terre de fer authentique. En conséquence, nous étions haïs sans réserve par les autres locataires du « ranch » O’Flannigan. Quand nous y ajoutâmes un rideau en toile cirée enluminée, nous risquâmes notre vie purement et simplement. Pour éviter l’effusion du sang, je me retirai à l’étage supérieur et j’établis mes pénates au milieu des plébéiens de la roture, dans une des quatorze couchettes rustiques en sapin qui formaient deux longues rangées dans la seule et unique chambre dont se composait le premier étage.

C’était une joyeuse compagnie que celle des quatorze. Ils étaient pour la plupart les suivants volontaires du Gouverneur qui s’étaient adjoints à sa cour à New York ou à San Francisco de par leur libre choix et l’avaient accompagné, sentant bien que, dans la mêlée pour les petites miettes territoriales et les postes, ils ne pouvaient se faire une situation plus précaire que la leur et pouvaient raisonnablement espérer l’améliorer. On les désignaient populairement sous le nom de « brigade irlandaise », bien qu’il n’y eût que quatre ou cinq Irlandais parmi eux. Le brave Gouverneur était très fâché des commérages occasionnés par ses séides, surtout quand le bruit se répandit que c’étaient des assassins à sa solde amenés pour réduire en sourdine le nombre des votes démocratiques, en cas de besoin.

Mme O’Flannigan les logeait et les hébergeait à raison de dix dollars par tête et par semaine, et ils lui donnaient gaiement leurs signatures en échange. Ils en étaient parfaitement satisfaits, mais bientôt Brigitte s’aperçut que des billets qu’on ne pouvait pas négocier représentaient un maigre revenu, pour une pension bourgeoise à Carson. Elle commença donc à importuner le Gouverneur afin qu’il trouvât un emploi pour la « brigade ». Ses instances jointes aux leurs le réduisirent à un doux désespoir et il finit par les mander en sa présence, puis il leur dit :

— Messieurs, j’ai projeté pour vous un genre de service lucratif et utile, un genre de service qui vous fournira un divertissement au milieu de nobles paysages, et vous apportera d’incessantes occasions d’enrichir votre esprit par l’observation et l’étude. Je veux que vous traciez un chemin de fer à l’ouest de Carson City jusqu’à un certain point ! Quand la législature s’assemblera, je ferai passer la loi nécessaire et régler votre rémunération.

— Comment ! un chemin de fer par-dessus les montagnes de la Sierra Nevada ?

— Eh bien, alors, tracez-le à l’est jusqu’à un certain point.

Il les convertit en arpenteurs, porteurs de chaînes et ainsi de suite, et les lâcha dans le désert. C’était un diable de « divertissement » ! Un divertissement à pied, à trimbaler des chaînes à travers le sable et les buissons de sauge, sous un soleil embrasé et au milieu des os de bêtes de somme, des cayotes et des tarentules. L’ « aventure romanesque » ne pouvait aller au delà. Ils arpentèrent très lentement, très délibérément, très soigneusement. Ils revinrent tous les soirs pendant la première semaine, poudreux, tirant le pied, fatigués et affamés, mais très gais. Ils rapportèrent de grandes provisions d’araignées velues, phénoménales, des tarentules, et les emprisonnèrent dans des gobelets fermés, au premier étage du « ranch ». Au bout de la première semaine, il leur fallut camper dehors, car ils progressaient bien avant dans l’est. Ils firent pas mal de questions sur l’emplacement du « certain point » indéterminé, mais sans obtenir d’éclaircissement. À la fin, à une demande particulièrement pressante de : « Jusqu’où dans l’est ? » le Gouverneur Nye télégraphia :

— Jusqu’à l’Océan Atlantique, nom d’une pipe ! Après, jetez un pont par-dessus et continuez !

Ceci ramena les travailleurs tout poudreux, qui fournirent leur rapport et cessèrent leurs labeurs. Le Gouverneur ne s’en inquiéta plus ; il dit qu’il répondait de leurs pensions à Mme O’Flannigan et qu’il voulait s’amuser un peu aux dépens de ces gaillards-là ; il ajouta avec son coup d’œil farceur du bon vieux temps qu’il avait l’intention de les envoyer arpenter dans l’Utah et ensuite de télégraphier à Brigham de les pendre pour violation de territoire.

Les arpenteurs rapportèrent encore des tarentules à la maison, de sorte que nous en eûmes toute une ménagerie disposée sur les planches de la chambre. Il y avait de ces araignées qui pouvaient enjamber une soucoupe ordinaire de leurs pattes velues et musclées, et dès qu’on les contrariait ou qu’on offensait leur dignité, elles devenaient des furies, à la mine la plus sinistre de tout le règne animal. Si on frôlait le plus légèrement du monde le verre de leurs prisons, elles se dressaient et offraient bataille à la minute. Et raides, et fières ! elles ramassaient des bouts de paille et se curaient les dents avec, comme un membre du Congrès, positivement. Il soufllait comme d’ordinaire un « zéphir » furieux le premier soir après le retour de la Brigade ; environ vers minuit le toit d’une écurie contiguë à la maison s’envola et un de ses coins vint défoncer avec fracas le côté de notre « ranch ». Il s’ensuivit un réveil simultané, un rassemblement tumultueux de la Brigade dans le noir, et une bousculade générale des uns par-dessus les autres, dans l’allée étroite entre les deux rangées de lits. Au milieu du trouble, Bob H… se réveilla en sursaut d’un profond sommeil et d’un coup de tête fit tomber une planche. Instantanément il cria :

— Sauvez-vous, les enfants ! les tarentules qu’est lâchée !

Jamais avertissement ne sonna si terrible. Personne n’essaya plus de sortir de la chambre, de peur de mettre le pied sur une tarentule. Chacun tâtonna pour trouver une malle ou un lit et sauta dessus. Puis vint le silence le plus extraordinaire, silence de suspens sinistre, d’attente, d’appréhension, de crainte. Il faisait aussi noir que la poix et on ne pouvait qu’imaginer le spectacle de ces quatorze hommes en chemise, perchés délicatement sur des malles et des lits, car on n’en pouvait rien voir. Les voix qui s’élevaient de temps en temps n’étaient guère-enclines au bavardage ; vous entendiez simplement une légère exclamation : « Aô ! » suivie d’un puissant coup sourd et vous appreniez que ce monsieur avait senti une couverture de laine ou quelque chose contre sa peau nue et avait sauté par terre. Un autre silence. Tout d’un coup vous entendiez une voix pantelante dire :

— Quelque-quelque chose me court derrière le cou !

De temps en temps vous pouviez percevoir une lutte étouffée et un « mon Dieu » de détresse ; alors vous saviez par là que quelqu’un fuyait devant quelque chose qu’il prenait pour une tarentule, et sans perdre de temps non plus. Voici qu’une voix, là-bas dans le coin, retentit claire et bruyante :

— Je la tiens ! je la tiens ! (Une pause et probablement un changement dans les circonstances.) Non, elle me tient ! Oh ! ils n’apporteront donc jamais la lanterne !

La lanterne arriva à ce moment entre les mains de Mme O’Flannigan, qui, dans son anxiété de savoir l’étendue du dégât causé par l’attaque du toit, n’en avait pas moins laissé passer un judicieux laps après s’être levée et avoir allumé, pour voir si le vent avait bien fini là-haut, ou s’il y avait encore affaire.

Le paysage qui se révéla quand la lanterne illumina la chambre était pittoresque, et il aurait paru drôle à bien des gens, mais pour nous il ne l’était pas. Quoique nous fussions si bizarrement perchés sur des caisses, des malles et des lits, et si étrangement accoutrés, nous étions trop profondément émus et trop sincèrement malheureux pour le trouver comique, et il n’y avait nulle part trace de sourire visible. Pour moi, je ne suis pas capable de souffrir plus que je ne l’ai fait, j’en suis sûr, durant ces quelques minutes de suspens dans la nuit, environné de ces tarentules rampantes et sanguinaires. J’avais sauté de lit en lit et de caisse en caisse en proie à une sueur froide et, chaque fois que je touchais quelque chose de velu, je croyais sentir des pinces. J’aimerais mieux aller à la guerre que de revivre cet épisode. Personne n’eut de mal. Celui qui avait cru qu’une tarentule le tenait s’était trompé, ce n’était que la fente d’une caisse qui lui avait pris le doigt. On ne revit jamais une seule de ces tarentules échappées. Elles étaient dix ou douze. Nous prîmes des chandelles et nous fouillâmes la pièce du haut, en bas à leur recherche, mais sans succès. Retournâmes-nous nous coucher après ? Pas du tout. On n’aurait pu nous le persuader pour de l’argent. Nous veillâmes le reste de la nuit en jouant au trictrac et en montant alertement la garde, de crainte de l’ennemi.

(À suivre.)
Mark Twain

Traduit de l’anglo-américain par Henri Motheré.


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  2. Et ce qui rend cette anecdote usée d’autant plus agaçante, c’est que l’incident qu’elle célèbre n’est jamais arrivé. Si elle était bonne, ce démérite apparent serait sa principale vertu, car le pouvoir créateur n’appartient qu’à la grandeur ; mais à quoi doit-on condamner un homme qui invente exprès une pareille platitude ? Si je me mêlais de décider ce qu’il faut lui faire, on me traiterait d’extravagant, — mais que dit le treizième chapitre de Daniel ? Aha !
  3. Les gens du Washoe prennent si mal la plaisanterie que je dois expliquer que la description ci-dessus ne se rapporte qu’à la majorité des cas ; il y avait beaucoup d’exceptions honorables à Carson ; des plafonds, des plâtres et des maisons abondamment meublées. M. T.