À la mère polonaise (traduction Ostrowski, II)

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AnonymeAdam Mickiewicz

À la mère polonaise
Traduit du polonais en vers français par Christien Ostrowski (1811-1882)



 
« O mère polonaise ! alors que le génie
Brille aux yeux de ton fils de sa plus vive ardeur ;
Que son front, couronné de grâce et d’harmonie,
De vingt nobles aïeux atteste la grandeur :

Et quand loin des enfants, saisi d’an noir présage,
Il s’en va du vieux barde écouter les beaux vers,
Et qu’alors, tout pensif, inclinant son visage,
De la Pologne sainte il apprend les revers...

Que ton fils est à plaindre, ô mère infortunée !
Va, regarde plutôt la Mère du Sauveur,
Vois les traits douloureux qui l’ont environnée...
Car les mêmes tourments vont payer la ferveur !

Lorsque les nations, reniant leur histoire,
S’abandonnent sans crainte au plus lâche sommeil,
Son destin le condamne à des combats sans gloire,
Au trépas du martyr... sans espoir de réveil !

Ah ! qu’il aille plutôt, solitaire et farouche,
Du souffle des tombeaux respirer le poison ;
Avec le vil serpent qu’il partage sa couche,
Qu’il se fasse aux horreurs de l’humide prison.

Qu’il couve dans son sein sa colère et sa joie ;
Que ses discours prudents distillent le venin,
Comme un abîme obscur que son cœur se reploie :
A terre, à deux genoux, qu’il rampe comme un nain !

Le christ à Nazareth, aux jours de son enfance,
Jouait avec la croix, symbole de sa mort ;
Mère du Polonais ! qu’il apprenne d’avance
A combattre et braver les outrages du sort.

Accoutume ses mains à la chaîne brûlante ;
Qu’il apprenne à traîner l’immonde tombereau,
A dresser le billot sous la hache sanglante,
A toucher sans rougir la corde du bourreau.

Car ton fils n’ira point, sur les tours de Solime,
Comme les chevaliers détrôner le croissant ;
Ni comme le Gaulois, planter l’arbre sublime
De la liberté sainte, et l’arroser de sang !

Il lui faudra combattre un tribunal parjure,
Un lâche, un espion le flétrit sans remord ;
Son témoin ? le bourreau dans la caverne impure
Son juge ? un ennemi ; sa sentence ? la mort...

La mort ! son monument et ses gloires funèbres ?
D’un gibet desséché les infâmes débris ;
Quelques pleurs d’une amante... et, parmi les ténèbres.
Les mornes entretiens de ses frères proscrits ! »