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À la poursuite d’un chapeau/01

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Éditions Beauchemin (p. 13-33).

À LA POURSUITE D’UN CHAPEAU



DANS la catholique province de Québec, jadis, quand un prêtre passait dans les rues d’une ville, portant sur lui le Saint Viatique, un enfant l’accompagnait, en sonnant une clochette. Au son argentin de cette clochette, chacun, chez soi, se disait : « C’est le bon Dieu qui passe ! » On cessait de travailler et on se mettait à genoux pour réciter une courte prière, afin de recevoir la bénédiction du bon Dieu. Ceux qui étaient dans les rues s’arrêtaient un moment, eux aussi ; les femmes inclinaient la tête et joignaient les mains, les hommes enlevaient leurs chapeaux et les enfants cessaient de jouer pour s’agenouiller et faire le signe de la croix. Quiconque eût omis de reconnaître, par quelque signe extérieur, le passage du Saint Viatique, eût été sûrement montré du doigt.

Cette belle et pieuse coutume est abolie maintenant. La foi sincère et naïve de jadis serait-elle amoindrie ? je ne sais.

Je me souviens bien avoir eu connaissance du passage du bon Dieu, lorsque j’étais toute petite. Je me souviens que, au son de la clochette, ma mère me faisait m’agenouiller auprès d’elle, pour demander la bénédiction de Celui qui passait.

* * *

Les parents de Viola, M. et Mme Laurentin, s’étaient longtemps et fermement opposés à son mariage avec George Forester. Non que George Forester ne fût un jeune homme recommandable en tous points : sa conduite était irréprochable et il avait les moyens de faire vivre sa femme dans le confort. Mais il appartenait à la religion protestante, et comme les Laurentin étaient de fervents catholiques, cette différence de croyances pesait d’un grand poids pour eux.

Cependant, Viola, qui aimait éperdument George, dépérissait à vue d’œil et ses parents se laissèrent enfin convaincre, mais à une condition : c’est que, si le bon Dieu donnait des enfants à leur fille, ces enfants seraient baptisés et élevés dans la religion catholique. George Forester répondit à cette proposition comme suit :

— Viola fera de ses filles ce qu’elle désirera ; mais mes fils seront élevés dans le protestantisme.

Il fallut se soumettre, et Viola devint la femme de George Forester.

Comme si le bon Dieu eût voulu prouver aux nouveaux époux qu’il n’approuvait pas tout à fait des mariages dits mixtes, trois ans s’écoulèrent sans qu’ils eussent d’enfants. Au bout de la troisième année, cependant, un enfant leur fut donné : un fils, qui fut nommé George, comme son père.

L’enfant ne reçut pas le baptême. Malgré les larmes et les supplications de sa femme, (qu’il aimait pourtant) George Forester fut inflexible.

— Écoute, Viola, lui dit-il, si l’enfant eût été une fille, je ne serais pas intervenu. C’est un garçon ; il m’appartient, et je compte l’élever dans ma religion à moi.

* * *

Le petit George n’avait pas encore un an, quand George Forester fut obligé de partir pour l’Europe. Il s’absentait pour au moins trois mois. Certes, il eût aimé emmener sa femme avec lui ; mais celle-ci n’osait pas entreprendre un tel voyage, avec un bébé de quelques mois.

George Forester partit donc seul, en promettant à sa femme de lui écrire souvent. Une amie intime de Mme Forester, Mlle Lina, vint passer avec la mère du petit George le temps de l’absence de M. Forester.

Il y avait trois semaines que le mari de Viola était parti, quand, un soir, le petit George tomba malade du croup, affreuse maladie, qui, parfois, emporte un enfant, dans l’espace de quelques heures.

Le médecin, mandé en toute hâte, ne put cacher à la jeune mère la gravité de l’état de son bébé : il allait mourir… Il ne passerait pas la nuit ; rien, excepté un miracle, ne pouvait le sauver.

Vers les deux heures du matin, le petit George eut une terrible crise d’étouffements, suivie de convulsions, puis il tomba dans le coma… Oui, c’était fini ! l’enfant se mourait !

— De l’eau ! De l’eau froide ! cria Mme Forester, en s’adressant à Mlle Lina.

Et quand Mlle Lina lui eut apporté de l’eau, Mme Forester en versa sur le front du petit George, en prononçant les paroles sacramentelles :

Je te baptise au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

Mais l’enfant ne mourut pas ; on eût dit que les eaux du baptême l’avaient sauvé.

— Lina, dit à son amie Mme Forester, la veille du retour de son mari. George m’en voudrait à mort s’il savait que son enfant a été baptisé. Je ne lui en soufflerai pas mot.

— Au contraire, ma chère Viola, répondit Mlle Lina, moi, à ta place, je lui dirais tout ; autrement, ton enfant, qui est baptisé, ne pourrait pas être élevé dans la religion catholique.

Sage conseil que celui que venait de lui donner son amie ! Mais Mme Forester n’eut pas le courage de dire à son mari ce qui s’était passé durant son absence, et ainsi, quoiqu’il eût été baptisé, l’enfant dut être élevé dans le protestantisme.

Mme Forester, cependant, à cause du secret qu’elle gardait vis-à-vis de son mari, se mit à dépérir.

George avait sept ans, quand, un jour, arrivant de l’école protestante où il commençait son cours, il entendit, en entrant dans la maison, un faible vagissement. M. Forester vint au-devant de son fils et il le conduisit près d’un berceau, dans lequel dormait, les poings fermés, un tout petit enfant.

— C’est ta petite sœur, George, dit M. Forester à son fils ; aime-la bien !

Et George l’aima tout de suite, sa petite sœur, qui reçut au baptême, le nom de sa mère, et dont Mlle Lina fut la marraine.

La petite Viola avait à peine six mois, quand Mme Forester mourut, emportant son secret dans la tombe. M. Forester, fou de douleur, fit venir sa sœur, Mlle Martha Forester, afin qu’elle prit charge de sa maison. Viola fut confiée à sa marraine, Mme Forester ayant exigé cela au moment de mourir.

Ainsi, tandis que George serait élevé dans le protestantisme par son père et sa tante Martha, sa petite sœur serait élevée dans le catholicisme par sa marraine Mlle Lina.

* * *

Près de dix ans se sont écoulés. M. Forester est mort depuis un an, enlevé presque subitement par l’influenza. George continue à demeurer dans la maison de son père avec sa tante Martha Forester et Viola demeure avec sa marraine Mlle Lina. Depuis la mort de son père, George est commis dans un magasin ; à dix-sept ans il se croit déjà un homme.

George retournait chez lui, après sa journée de travail. En passant, il s’arrêta chez Mlle Lina, (que lui et sa petite sœur nommaient toujours « Tante Lina » ) afin de remettre à la petite Viola un cadeau qu’il venait de lui acheter avec ses minces économies.

— Viola, dit-il, en entrant, je t’ai apporté un cadeau ; j’espère qu’il te fera plaisir.

Ce disant, George tendit à sa petite sœur une sacoche toute blanche et finement perlée.

— Oh ! s’écria Viola. La belle sacoche ! Mais… qui t’a dit ?

— Dit quoi, Viola ?

— Que je faisais ma première communion dans trois jours. J’entre en retraite demain matin, tu sais, George.

— Vraiment ! Je ne savais pas, répondit George.

— Voyez donc, Tante Lina, dit la petite, en montrant son joli cadeau à sa marraine. Cette belle sacoche toute blanche va compléter mon trousseau de première communiante, n’est-ce pas ?

— En effet, répondit gravement Mlle Lina.

— George, dit la petite, tu vas assister à ma première communion, n’est-ce pas ? Oh ! ne me refuse pas ! Si tu n’étais pas là, George, cela assombrirait le plus beau jour de ma vie !

— Vraiment, petite ?… Eh ! bien, j’y serai, puisque tu y tiens tant.

— Merci, mon grand frère, merci ! s’écria Viola. Oh ! si tu savais comme on est heureux quand on va faire sa première communion ! ajouta-t-elle.

George se levait pour partir, quand Viola remarqua qu’il étrennait un chapeau.

— Tu t’es acheté un chapeau ? demanda-t-elle.

— Oui. Comment l’aimes-tu ?

— Il te va bien ! dit l’enfant. N’est-ce pas, Tante Lina, que son chapeau lui va bien à George ?

— Oui, très bien, répondit Tante Lina.

— Il me coûte assez cher, vous savez, tante Lina ! dit George, en riant. C’est un mauvais jour pour étrenner un chapeau, car il vente, et j’ai toujours peur que le vent emporte mon couvre-chef. Eh bien ! bonjour, Tante Lina ! Bonjour, Viola !

— Tu ne me désappointeras pas, George, n’est-ce pas ? Je veux dire pour le jour de ma première communion… Tu seras là, dis !

— Je te le promets, petite sœur chérie ! répondit George. Puis il partit, en sifflotant.

Comme il mettait le pied sur le trottoir, George se trouva face à face avec un monsieur Lemaître, homme âgé, avocat brillant et distingué. Le jeune garçon enleva son chapeau avec un geste plein de courtoisie et dit :

— Passez le premier, Monsieur.

— Merci, jeune homme, répondit M. Lemaître, et il prit les devants ; mais bientôt il revint vers George et lui dit :

— Précédez-moi, jeune homme ; vous marchez plus vite que moi, et ça m’énerve de vous entendre piétiner sur mes talons.

George sourit ; M. Lemaître, chacun le savait, était un original.

Le jeune homme passa le premier, cette fois ; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’il entendit le bruit d’une voiture, accompagné du son d’une clochette. Aussitôt, les femmes s’arrêtèrent, firent volte-face, joignirent les mains et inclinèrent la tête. Les enfants cessèrent de jouer pour s’agenouiller et faire le signe de la croix : Les hommes enlevèrent respectueusement leurs chapeaux.

George continuait à siffloter et son chapeau restait planté fermement sur sa tête. Tout à coup, son couvre-chef lui fut enlevé, tandis qu’une voix formidable dit derrière lui :

— Enlevez votre chapeau devant le bon Dieu, jeune polisson !

George se retourna, très en colère, et il aperçut M. Lemaître, sa canne levée ; c’était cette canne qui avait enlevé son chapeau, bien sûr !

Le jeune homme fit un geste de menace dans la direction de M. Lemaître, puis il partit à la poursuite de son chapeau neuf.

Avez-vous déjà couru après votre chapeau un jour de grand vent, mes enfants ? Le chapeau part en valsant, il exécute des rondes fantastiques, puis il s’arrête, semblant attendre que son propriétaire vienne le ramasser. Mais, quand le propriétaire du chapeau n’en est plus qu’à quelques pas, le chapeau lui fait une sorte de révérence moqueuse, après quoi il recommence à valser de plus belle, ensuite il s’envole dans l’espace, où il fait les plus drôles de culbutes imaginables, redescendant vers le sol un instant, puis remontant dans l’espace… La poursuite d’un chapeau un jour de grand vent, c’est la plus belle comédie qu’on puisse rêver !

Enfin, arrivé près d’une maison isolée, le chapeau de George Forester entra par une des fenêtres de cette maison. Le jeune homme, trop excité pour sonner à la porte et demander poliment son chapeau, enjamba la fenêtre… Mais aussitôt, il s’arrêta, cloué au sol par l’étonnement et l’émotion.

* * *

George était dans une grande pièce, vivement éclairée. Au fond de cette pièce, il vit cinq ou six personnes groupées autour d’un lit et qui pleuraient ; au milieu de leurs sanglots on pouvait entendre un murmure de prières. Aucune des personnes entourant le lit ne vit George ; chacun était trop absorbé dans sa douleur.


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Au fond de cette pièce, il vit cinq ou six personnes.

Dans le lit était un jeune homme de dix-sept ans, qui se mourait. La mort avait déposé son sinistre cachet sur le visage de l’agonisant.

Soudain, une porte intérieure s’ouvrit et un prêtre parut. Le visage du mourant s’illumina de joie en apercevant le Ministre de Dieu, qui se pencha sur le jeune homme et lui parla tout bas, puis il prit dans ses mains une petite boîte en or, de laquelle il retira une hostie qu’il déposa sur la langue du moribond. Presque aussitôt le jeune homme ouvrit les yeux et il murmura, avec un sourire de bonheur infini : « Merci, mon Dieu ! » puis il expira…

George ne put retenir ses larmes. Ce jeune homme qui venait de mourir avait à peine dix-sept ans, son âge à lui, George, et il était mort avec un sourire sur les lèvres ! Pourtant, la pensée seule de la mort c’était si épouvantable ! Comment pouvait-on, en souriant, partir pour l’éternité ?

George ramassa son chapeau, et enjambant encore une fois la fenêtre, il sortit de la maison. Il n’alla pas loin cependant ; s’appuyant sur une clôture, il attendit la sortie du prêtre.

Bientôt, le prêtre quitta la maison, à son tour, et George, s’approchant, lui dit :

M. l’Abbé, me permettez-vous de vous poser une question ?

— Certainement, mon enfant, répondit le prêtre, et j’y répondrai si je le puis.

M. l’Abbé, reprit George, j’étais dans cette maison, tout à l’heure…

— Oui, je sais ; je vous ai vu.

— Dites-moi, M. l’Abbé, comment se fait-il que ce jeune homme soit mort avec un sourire sur les lèvres ? je ne comprends pas…

— Mon enfant, répondit le prêtre, ce jeune homme est mort bien préparé ; de plus, je venais de lui administrer le Saint Viatique, qu’on nomme aussi le Pain des forts.

— Ah ! dit George.

— Vous êtes George Forester, reprit le prêtre. Je vous connais, ou plutôt, je connais votre petite sœur Viola.

— Vous connaissez Viola, M. l’Abbé ! s’écria George. La chère petite !

— Oui, je connais bien votre petite sœur ; c’est moi qui la prépare à sa première communion.

— Ah ! oui, je sais. Viola m’a parlé de sa première communion ; elle m’a même fait promettre d’y assister… M. l’Abbé, demanda George, pourrais-je aller à votre presbytère, causer quelques instants avec vous ? Ce soir peut-être, si ça ne vous dérange pas ?

— Pas ce soir ; tout de suite, mon enfant ! répondit le prêtre.

Le prêtre comprenait bien que George était sous l’impression que lui avait causée la mort du jeune homme ; or, les impressions, chez les jeunes (surtout les bonnes) sont généralement de courte durée, et ce soir, George aurait peut-être oublié la suprême leçon qu’il venait de recevoir.

— Je vous suis, M. l’Abbé, dit George humblement.

— Venez alors, mon enfant ! dit le prêtre. Et le bon Abbé conduisit George Forester droit à son presbytère.

* * *

C’était le matin de la première communion de Viola, et sept heures venaient de sonner. Tout à coup, on frappa à la porte de chez Mlle Martha Forester et George, qui alla ouvrir, se trouva en face de sa petite sœur.

— George, cher George, dit Viola, je viens m’assurer que tu vas tenir ta promesse et venir à l’église ce matin… Mais oui, car je vois que tu as revêtu tes habits des dimanches. Tu viens, n’est-ce pas ?

— Ai-je déjà manqué à ma parole, Viola ? J’avais promis, tu sais !

— Au revoir, alors, cher, cher grand frère ! dit Viola, en se suspendant au cou de George. Je vais beaucoup prier pour toi, George !

— Au revoir, petite sœur ! répondit George.

L’église était remplie de communiantes et de communiants, ce matin-là ; les fillettes d’un côté, les garçonnets de l’autre, et Viola fut une des premières à s’approcher de la Sainte Table.

Levant les yeux vers le Tabernacle, pendant son action de grâces, Viola aperçut soudain… Mais… ce jeune homme qui venait de recevoir la sainte Hostie… comme il ressemblait à George !… Ciel ! c’était George, George son frère, son cher grand frère, qui faisait, lui aussi, sa première communion !

Viola faillit crier, tant sa surprise et sa joie furent grandes.

Oui, grâce au saint prêtre qu’il avait rencontré le jour où il avait perdu son chapeau, George s’était décidé d’embrasser la religion catholique, et maintenant, plus rien ne divisait ce frère et cette sœur, si bien faits pour s’entendre et s’aimer.

Quand le prêtre passe par la ville maintenant, portant sur lui le Saint Viatique, George ne se contente pas d’enlever son chapeau ; chaque fois, il se met à genoux pour réciter une fervente prière et demander humblement la bénédiction de CELUI qui passe.