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À la poursuite d’un chapeau/02

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Éditions Beauchemin (p. 36-63).

PERDUS SUR LA MÉDITERRANÉE



VOUS avez entendu parler déjà, n’est-ce pas, mes enfants, de l’île Julia, qui surgit, un jour, soudainement de la mer et qui… Mais, je me tais, car, pour le cas où quelques-unes d’entre vous ne connaîtraient pas l’histoire de cette île, le récit qui suit n’en sera que plus intéressant.


* * *


Sur les bords de la mer Méditerranée, au mois de juin de l’an 1831, à quatre heures de l’après-midi, sept enfants, trois fillettes et quatre garçonnets, dont les âges variaient de douze à cinq ans, étaient à prendre une grande décision.

Tout d’abord, nommons ces enfants, et disons, en même temps que leurs noms et prénoms, leurs âges respectifs. L’aîné, douze ans, se nomme Laurent Ducèdre ; assise à ses côtés est Julia, sa sœur, âgée de onze ans. Puis vient Hervé Laplaine, âgé de onze ans ; lui aussi, puis Jean Lachaise, neuf ans, et ses deux sœurs : Jeannine, qui, elle aussi, a neuf ans, puisqu’elle est la sœur jumelle de Jean, et Olivette, âgée de sept ans. Le plus jeune, c’est Guy Ducorbeau, âgé de cinq ans.

Assis dans une grande chaloupe, ces sept enfants forment le plus charmant groupe imaginable.

— Ce serait désobéir à nos parents, dit Laurent, en réponse à une proposition que vient de faire une des enfants.

— Nos parents ne nous ont pas défendu de faire une promenade en mer, que je sache ! répondit Hervé. La mer est calme et belle et, si vous ne désirez pas m’accompagner, vous autres, j’irai seul.

— Je t’accompagnerai, moi ! dirent en même temps Jean et Jeannine.

— Moi aussi ! Moi aussi ! s’écrièrent-ils tous, à l’exception de Laurent et de sa sœur Julia.

— Viens-tu, Laurent ? Allons, décide-toi ! dit Hervé. Vois : je vais couper les amarres.

— Viens donc ! Oh ! viens donc ! s’écria Olivette. Nous allons tant nous amuser !

— J’ai apporté deux lignes et des hameçons ; nous ferons la pêche, dit Jean, qui avait la passion de la pêche à la ligne.

— Et moi, j’ai apporté un gros paquet d’allumettes ; nous ferons cuire le poisson que nous prendrons, dit Hervé.

— Allons ! décide-toi, Laurent ! reprit Jean. Nous avons besoin de toi d’ailleurs, pour nous aider à manier les avirons.

Laurent ne résista plus ; la mer était si belle et une petite promenade, ce serait si agréable !

* * *

Les voilà donc partis ces sept enfants. Ils embarquèrent vite, puis Hervé, avec son couteau de poche, coupa l’amarre de la chaloupe. Au préalable, ils avaient déposé dans le fond de l’embarcation, quatre paniers de provisions, que leurs parents avaient préparés pour eux, en vue d’un pique-nique qu’ils devaient faire, cet après-midi-là, sur le bord de la grève.

Personne ne les vit partir. Il faisait une chaleur intolérable et chacun était chez soi ; seuls, ces enfants, qui ne craignaient pas les ardeurs du soleil, s’étaient risqués dehors.

Jamais la mer n’avait été si douce, si caressante. Une brise très légère agitait les flots ; on eût dit qu’ils riaient, les flots, en sympathie avec les sept joyeux enfants.

Hervé, qui avait une jolie voix, se mit bientôt à chanter :


— À cette brise molle,
Sous le dôme des cieux,
Voyez, ma barque vole
Sur les jolis flots bleus.

Et tous de reprendre en chœur :

— Vole, ma barque, vole,
Sur les jolis flots bleus !

II

— Sur l’océan tranquille
Va l’embarcation ;
Elle obéit, docile,
À nos coups d’aviron.

Et tous de chanter :

Combien elle est docile
Notre embarcation !

III

Laissons loin le rivage,
Car, sur l’immensité
Nous trouvons, sans partage,
Toute félicité.

Et tous de reprendre en chœur :

Laissons loin le rivage ;
Belle est l’immensité !

Que c’était joli d’entendre ces voix d’enfants flotter sur l’eau !

— Que j’ai faim ! s’écria soudain Jeannine.

— Oh ! toi, tu as toujours faim, n’est-ce pas, Jeannine ? demanda Julia en riant.

— Moi, je crois que Jeannine a le ver solitaire, dit très gravement Olivette, et tous de rire.

— J’ai faim ! dit à son tour le petit Guy.

— Le fait est que l’air salin aiguise l’appétit, dit Hervé, et moi aussi je mangerais bien une bouchée.

— Mangeons, alors ! s’écrièrent-ils tous.

Aussitôt, on ouvrit les paniers, mais Laurent dit :

— Pourquoi puiser à même tous les paniers ? Ouvrons-en un seulement, et que Julia distribue les mets également entre tous.

— C’est bien, sage Laurent ! répondit Hervé, en riant.

— Maintenant, proposa Laurent, quand ils se furent tous restaurés, retournons au rivage. Voyez, le soleil est déjà bas à l’horizon, et nos parents vont être inquiets de nous.

— Comme tu voudras, Laurent, répondirent-ils tous.

Mais, à ce moment, un poisson de grande taille vint s’ébattre, à quelques pieds de la chaloupe. Le poisson plongeait, puis il revenait à la surface et tournait sur lui-même de la façon la plus comique.

— Oh !… Suivons ce poisson ! s’écria Jean Lachaise.

— Le poisson ! Le poisson ! cria le petit Guy, en battant des mains.

— Oui ! Oui ! Suivons le poisson ! s’écrièrent-ils tous.

— Suivre ce poisson ! Y pensez-vous ! intervint le prudent Laurent.

Mais il dut se soumettre et on se mit à poursuivre le poisson. Or, celui-ci semblait avoir pris à tâche d’entraîner bien loin les sept enfants, car il nageait avec une extrême vitesse. De temps à autre, il plongeait, pour reparaître, beaucoup plus loin ; on eût dit qu’il défiait ceux qui le poursuivaient de l’atteindre jamais. Ou bien, il faisait mille détours, à droite, à gauche, tournant sur lui-même et exécutant les plus grotesques culbutes.

Les enfants, très amusés, très excités et très intéressés, ne s’apercevaient pas de la distance qu’ils parcouraient. À force d’avirons, ils continuaient à poursuivre le poisson, tournant leur chaloupe à droite, quand le poisson tournait à droite, tournant à gauche quand il tournait à gauche.

Soudain, le poisson plongea, pour ne plus reparaître, et c’est alors seulement que Laurent s’aperçut que l’obscurité commençait à tomber ; c’est en vain même qu’il essaya de distinguer le rivage.

— Retournons ! Retournons, sans perdre un instant ! cria-t-il. Je le crains, le poisson nous a entraînés très loin !

Croyant prendre la direction du rivage, les pauvres enfants tournèrent leur embarcation, puis il se mirent à manier les avirons… Oui, il fallait se hâter !… Leurs parents !… Comme ils allaient être inquiets !

Pendant au delà d’une heure ils voguèrent sur l’océan ; mais le rivage semblait loin encore… Que dis-je ? il semblait s’éloigner toujours davantage. Alors, les aînés, parmi ces enfants, comprirent qu’ils étaient complètement désorientés ; ces tours et demi-tours qu’ils avaient faits, en poursuivant le poisson… Au lieu de s’approcher du rivage, ils s’en éloignaient probablement… Et, comment se guider sur cette mer ? Chaque coup d’aviron ne les éloignait-il pas, de plus en plus, de leur point de départ ? C’était évident ; oui, ils en étaient convaincus maintenant.

Alors, d’un commun accord, Laurent et Hervé cessèrent de manier les avirons ; à quoi servirait de s’épuiser, puisqu’ils étaient égarés en plein océan, à la merci de la si terrible Méditerranée !

* * *

Soudain, Guy se mit à pleurer :

— Je veux maman ! Je veux maman !

Olivette, elle aussi, se mit à sangloter.

— Écoutez, dit Laurent, ne nous décourageons pas. Une mauvaise nuit est vite passée ; aussitôt qu’il fera jour, nous y verrons et nous pourrons nous diriger vers le rivage.

— En attendant, il n’y a rien à faire, dit Hervé ; il fait si noir !

— Noir ! Tu l’as dit ! s’écria Jean. Et voyez donc ces gros nuages, qui courent très bas à l’horizon !

Il faisait noir, en effet, si noir ! De plus, l’atmosphère était très lourde et il régnait, sur la mer, un silence lugubre, un de ces silences qui oppressent et font pressentir je ne sais quelle catastrophe.

— Va-t-il tonner ? demanda Jeannine, qui avait une peur excessive du tonnerre.

— Je ne le crois pas, répondit Laurent ; je crains plutôt le vent.

— Non sans raison, s’écria Hervé ; car le voilà !


D’une manière soudaine, le vent se mit à souffler. Les flots de la Méditerranée furent secoués, et bientôt, la chaloupe contenant les sept enfants fut entraînée avec une force formidable. Sur des lames, hautes comme des montagnes, l’embarcation montait, pour descendre, ensuite, des précipices. Même Hervé, le brave, se mit à trembler de peur, et Laurent devint pâle jusqu’aux lèvres ; il comprit qu’ils étaient perdus. Car, que pouvait leur frêle chaloupe contre cette mer en furie ?


Prenant le commandement, Laurent dit :

— Couchez-vous tous au fond de la barque ; Hervé, Jean et moi, nous veillerons. Inutile de nous lamenter et de crier ; nous sommes entre les mains du bon Dieu, ayons confiance en Lui !

— Mais, nous avons désobéi à nos parents ! dit Jeannine, et le bon Dieu va sûrement nous punir !

Vers les trois heures du matin, la tempête cessa, et bientôt il fit jour. Mais, dans quel état étaient les sept enfants ! Trempés jusqu’aux os, pâles, défaits ; ils faisaient pitié à voir.

Enfin, le soleil parut, et l’on vit qu’il ferait beau, mais extrêmement chaud, ce jour-là.

Avec l’apparition du soleil, les enfants reprirent un peu d’espoir, et, vers les huit heures, ils purent manger. Avec la prévoyance dont il était coutumier, Laurent, au moment où la tempête commençait, avait enveloppé d’un caoutchouc les paniers contenant les provisions, afin qu’elles ne fussent pas avariées par l’eau de mer.

À midi, le vent tomba tout à fait et la mer devint unie comme un miroir. Alors, Hervé prit sous un des sièges de la chaloupe, une lunette marine et se mit à examiner la Méditerranée… Elle était déserte ; au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, l’horizon et l’océan se confondaient ; pas un rivage en vue, pas un navire, pas même une barque de pêcheur…

— Tu ne vois rien ? demanda Laurent à Hervé.

— Rien ! répondit celui-ci.

— Hélas ! le vent nous a entraînés à des lieues et des lieues de tout rivage, et en dehors de la route des navires, probablement ! Dieu seul sait où nous sommes !

Les avirons avaient été déposés dans le fond de la chaloupe, la veille, et ils y étaient restés ; à quoi auraient-ils servi, puisqu’on ne savait nullement par où se diriger.

À tout instant, Hervé prenait la lunette marine et l’appliquait sur ses yeux… Rien, toujours rien… Cette persistance d’Hervé à examiner la mer déserte, finit par énerver Laurent.

— Laisse donc là cette lunette, Hervé, dit-il. À quoi sert ?… Tous, et chacun notre tour, nous avons inspecté la mer et avons pu constater qu’elle est déserte tant qu’on veut.

Cependant, Hervé persistait à observer la mer ; qu’y avait-il autre à faire, d’ailleurs ?

Il pouvait être cinq heures du soir. Laurent, Hervé et Jean venaient, encore une fois, d’examiner la mer. Tout à coup, la chaloupe fut soulevée par une énorme lame, et les enfants eussent été précipités à l’eau, s’ils ne se fussent cramponnés aux bords de l’embarcation. Ensuite, calme parfait. Mais, au bout d’un quart d’heure à peu près, une autre grosse lame se précipita sur la chaloupe, et jeta la terreur parmi les enfants, puis, au bout de quelques instants encore, la chaloupe fut de nouveau en péril, car une troisième lame, monstrueuse celle-là, souleva l’embarcation et la projeta à plusieurs pieds.

Ainsi qu’il l’avait fait entre le passage des deux premières lames, Hervé appliqua la lunette à ses yeux. Aussitôt, il cria de toutes ses forces :

— Navire ! Navire !

À ce cri, tous se levèrent et, les yeux fixés sur un point qu’indiquait Hervé, ils crièrent à leur tour :

— Navire ! Navire !

— Pourtant, dit Laurent, nous venons d’inspecter la mer et avons constaté qu’elle était déserte… Un navire ne surgit pas tout à coup ainsi ; nous le voyons venir de loin, de très loin même, or…

— On ne peut nier l’évidence, cependant, Laurent, répondirent, en même temps, Hervé et Jean. Il y a là un navire, un gros navire !

— C’est vrai, il y a là un navire ! dit Laurent, qui, à son tour, venait d’appliquer la lunette à ses yeux. C’est un navire d’un gros tonnage aussi ! Il faut lui faire des signaux !

— À quoi sert de faire des signaux ? Ce navire est trop loin ; il ne les verrait pas, dit Jean. Le mieux, ce serait d’aller au-devant de lui, sans perdre un instant.

— Mais, s’il allait s’éloigner pendant ce temps ! s’exclama Hervé.

— Ce navire ne bouge pas ! dit Laurent, qui examinait avec persistance le navire en question.

— Comment ! Le navire ne bouge pas !

— J’affirme qu’il ne bouge pas ! répéta Laurent.

— Alors, hâtons-nous ! Hâtons-nous ! s’écria Hervé, en saisissant deux des avirons.

Il y avait une vingtaine de minutes que Laurent et Hervé maniaient les avirons de toutes leurs forces, afin d’atteindre le navire, qui était à près d’une lieue de distance, quand Julia, qui tenait la lunette marine collée à ses yeux, s’écria soudain.

— Il est singulier ce navire ! Vois donc, Laurent !

Laurent prit la lunette et observa le navire pendant l’espace de plusieurs minutes, puis il dit tranquillement :

— Ce navire n’en est pas un !

— Non, ce n’est pas un navire ; c’est une île ! dit Julia.

— Une île ! Allons donc ! firent-ils tous.

— Nous avons pourtant assez fouillé l’horizon avec cette lunette, depuis le lever du soleil ; s’il y avait eu là une île, nous l’aurions sûrement vue ! dit Hervé. Puis, encore une fois, il appliqua la lunette à ses yeux, et, à son tour, il s’écria ; « Une île ! Une île ! »


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Un île qui a surgi soudain de la mer…

— Une île qui a surgi soudain de la mer, alors, dit Jean, car, tous, nous savons qu’elle n’était pas là il y a un quart d’heure.

— Qu’importe, en fin de compte ! Cinglons vers l’île !

— Oui ! Oui ! Cinglons vers l’île ! crièrent-ils tous.

En moins d’une demi-heure, la chaloupe accosta l’île, qui avait surgit soudainement de la mer, comme pour leur offrir un asile contre l’élément perfide.

L’île n’était qu’un bizarre amoncellement de rochers ; mais, avec quelle joie tous sautèrent sur la grève ! Quel soulagement pour ces pauvres petits de sentir un terrain solide sous leurs pieds !

— Puisque c’est Julia qui a découvert, la première, que ce que nous prenions pour un navire était une île, dit Hervé, nommons cette île l’Île Julia, voulez-vous ?

— Va pour l’Île Julia ! s’écrièrent-ils tous.

L’installation se fit rapidement. L’île contenait tant de grottes naturelles, qu’on eut vite fait de trouver un logis fort convenable dans l’une d’elles, pour toute la petite colonie. Quant à la nourriture, on en était assuré, grâce aux lignes de pêche et aux hameçons dont Jean s’était muni, quand il était parti de chez lui, la veille. Était-ce seulement la veille vraiment qu’ils avaient quitté joyeusement leurs parents, ces enfants ? Ils avaient passé par tant d’épreuves, depuis lors !

Quand ils eurent été huit jours sur l’Île Julia, les aînés, parmi les jeunes naufragés, préparèrent un document disant que, au mois de juin 1831, à sept heures dix minutes du soir, ils avaient abordé à une île, d’origine très récente et très mystérieuse, à laquelle ils avaient donné le nom de l’Île Julia, et ils essayèrent de déterminer la position de cette île. Ce document, mis dans une bouteille cachetée, fut jeté à la mer et confié à la garde de Dieu.


* * *


Vous comprenez sans peine dans quelle douleur et dans quel deuil étaient les familles Ducèdre, Laplaine, Ducorbeau et Lachaise, depuis le jour où leurs enfants avaient disparu ? Nous n’insisterons pas sur cela ; qu’il suffise de dire que ces mères, subitement privées de leurs enfants, avaient failli perdre la raison, sous le coup terrible qui les avaient frappées.

Près de six mois s’étaient écoulés, sans nouvelles, et ces pauvres parents, se souvenant de la tempête qui avait fait rage, la nuit de la disparition de leurs enfants, avaient perdu tout espoir de les revoir jamais ici-bas, car ils étaient convaincus que leur frêle embarcation avait vite fait naufrage.

Un jour, une nouvelle singulière se répandit : une île avait surgi, soudain, au beau milieu de la Méditerranée. Cette île, plusieurs navigateurs en avaient eu connaissance… de loin, cependant, car nul n’avait osé en approcher, à cause des brisants, dont la position leur était inconnue.

Et ne voilà-t-il pas qu’un soir, alors que M. Ducèdre, le père de Laurent et de Julia, était à faire une promenade sur la mer, en songeant à ses enfants disparus, il aperçut une bouteille qui flottait. Il s’en empara et l’emporta chez lui, pour en examiner le contenu, car il vit que cette bouteille contenait un document quelconque… Et bientôt, une nouvelle circula, nouvelle presque incroyable, celle-là : les sept enfants, si mystérieusement disparus, il y avait près de six mois, ne s’étaient pas noyés ; ils avaient trouvé refuge sur une île mystérieuse, qu’ils avaient nommée l’Île Julia.

Inutile de le dire, M. et Mme Ducèdre, M. et Mme Laplaine, M. et Mme Ducorbeau, ainsi que M. et Mme Lachaise résolurent de partir, sans perdre une heure, à la recherche de leurs enfants. Ils louèrent un solide bateau, qui avait nom La Bourrasque, et que commandait le capitaine Pitre, vieux marin, qui connaissait la Méditerranée comme sa main.

La navigation se faisait lentement, mais sûrement sur La Bourrasque ; mais enfin, on arriva à l’emplacement de l’île… En vain chercha-t-on l’Île Julia, cependant ; elle avait disparu !… Non, le capitaine Pitre n’avait pu se tromper ; à midi juste, il avait fait son point, et il pouvait affirmer qu’on était sur la longitude et latitude indiquéespar les navigateurs qui avaient eu connaissance de cette île.

L’Île Julia avait complètement disparu !

La Bourrasque prit parole avec un navire qui passait, non loin… Oui, c’est bien là qu’avait surgi soudainement, de la mer, une île, il y avait six mois ; mais, aussi soudainement et aussi mystérieusement qu’elle était apparue, elle avait disparu, il y avait deux jours, l’Île Julia, d’après un sondage fait la veille, s’était enfoncée à deux cents pieds sous les flots.

Comment dépeindre le désespoir de ces parents ? Leurs enfants, leurs bien-aimés enfants ! Ils avaient cru trouver un sûr refuge sur l’Île Julia… et, avec elle, ils avaient été engloutis, à deux cents pieds sous la mer ! Cette fois, ils étaient réellement perdus à jamais !

Hélas ! il n’y avait plus qu’à virer de bord, quoi qu’il fit déjà nuit, La Bourrasque quitta, sans retard, l’ancien emplacement de l’Île Julia.

Les passagers, retirés dans le salon, se livraient à leur immense douleur. Leurs enfants ! Leurs chers bien-aimés ! Quel terrible sort que le leur !

Tout à coup, le cri d’un matelot retentit sur le pont :

— Un feu, par tribord devant !

En un clin d’œil, les passagers eurent quitté le salon et, arrivés sur le pont, ils virent, en effet, un feu, à une distance d’un mille à peu près.

— Nos enfants ! Nos enfants ! Ce sont eux !

Le capitaine Pitre haussa les épaules d’un air quelque peu sceptique ; mais tout de même, il dirigea son bateau vers le feu en vue…

Plus on approchait, mieux on distinguait ce qui se passait : une chaloupe, contenant sept enfants, voguait sur la Méditerranée, et ces enfants… Oui c’étaient Laurent, Julia, Hervé, Jean, Jeannine, Olivette et le petit Guy !

Bien vite, le capitaine Pitre eut sauté dans la chaloupe, puis il tendit aux parents, affolés de joie, leurs chers enfants retrouvés.

Voici ce qui s’était passé :

Il y avait cinq mois et demi que Laurent, Julia, Hervé, Jean, Jeannine, Olivette et Guy étaient sur l’île, quand ils s’aperçurent de la catastrophe dont ils étaient menacés : l’Île Julia s’enfonçait dans la mer !…

Que faire ?… Eh ! bien, on n’avait pas le choix ; il fallait abandonner ce sol qui se dérobait sous leurs pieds. Aussi longtemps qu’ils le purent, sans danger, ils restèrent sur l’île ; mais, bientôt, ils durent prendre place dans leur chaloupe, et s’aventurer sur l’immensité. Assis dans leur embarcation, les enfants avaient vu ce coin de terre où ils avaient trouvé refuge, six mois plus tôt s’enfoncer lentement sous la mer, et les aînés ne purent retenir leurs larmes, en voyant ainsi disparaître cette île, sur laquelle ils avaient été presque heureux.

Plus rien ne restait de ce qui avait été l’Île Julia.

Donc, mes enfants, ne cherchez pas, sur la carte de la Méditerranée, l’Île Julia ; vous ne l’y trouveriez pas. Si cette île a déjà figuré sur les cartes géographiques, ça n’a été que pour fort peu de temps. Car l’Île Julia, qui surgit tout à coup de la mer, en juin 1831, disparut soudainement aussi, au mois de décembre de la même année.