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À la poursuite d’un chapeau/03

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Éditions Beauchemin (p. 66-90).

LA NYMPHE DES BRUMES



ON prétendait qu’Ivan Lafaux était trop jeune, pour avoir tant de responsabilités ; mais enfin, que voulez-vous ? Orphelin de mère, depuis l’âge de sept ans, son père venait de mourir, le laissant, lui, Ivan, maître absolu de ses biens, c’est-à-dire de terres s’étendant sur l’espace de deux milles à peu près. C’était dans le nord, et le terrain n’ayant pas grande valeur dans ces régions, les habitants possédant des terres de deux ou trois milles d’étendue n’étaient pas très rares.

Ivan ne faisait que d’atteindre sa majorité, et c’est pourquoi on était d’opinion qu’il assumait trop de responsabilités pour son âge. Pourtant, il y avait six mois que son père était mort et tout semblait prospérer. Il n’était pas tout à fait seul d’ailleurs, pour son travail ; il était aidé par son fidèle serviteur Xsis, âgé de cinquante-cinq ans. Xsis étant entré en service chez les Lafaux quand Ivan n’avait que trois ans, celui-ci considérait son domestique plutôt comme un ami.

La terre la plus rapprochée de celle d’Ivan était celle d’un nommé Pellan : la terre des Pellan et celle d’Ivan se touchaient. M. Pellan père vivait seul avec ses deux fils, Jude et Fabius ; ce dernier était du même âge qu’Ivan. Mais, quel contraste entre les deux jeunes gens ! Ivan était d’un caractère doux et paisible, tandis que Fabius était prompt comme la poudre. Pour un rien, les poings de Fabius se crispaient, et à la moindre provocation, il était prêt à se battre. Ce qui ne l’empêchait pas de posséder un excellent cœur et de regretter ses accès de colère aussitôt qu’ils étaient passés.

Un soir, Ivan, accompagné de son domestique, passait à proximité de la terre des Pellan, quand Fabius, qui était à causer avec cinq ou six voisins (les voisins, dans ces régions, demeurent à deux, trois, quatre, cinq et six milles les uns des autres) l’interpella ainsi :

— Dis donc, Ivan, quand vas-tu te décider d’enlever cette clôture qui sépare ta terre de la nôtre, hein ?

— Mon cher Fabius, répondit Ivan, en s’arrêtant près du groupe formé de Fabius et ses amis, je croyais que c’était fini cette affaire de clôture ! Ce n’est pas de ma faute, tu sais, si nos terres ont été mal mesurées et…

— Mais, tu as au moins deux pieds de terrain qui nous appartiennent en justice, cria Fabius, qui vite crispa les poings. Enlève cette clôture, entends-tu, voisin, ou ce sera pire pour toi !

— Impossible ! s’exclama Ivan. Cela entraînerait une grande dépense, que je ne pourrais faire, dans le moment du moins. Et puis, bonsoir à tous ! Voilà la brume qui se lève ; je veux être de retour chez moi avant qu’elle devienne trop épaisse, ajouta-t-il.

En effet, la brume commençait à se lever, et bientôt l’œil ne parviendrait que difficilement à la percer.

— Ah ! Tu refuses d’enlever ta clôture, hein ! s’écria Fabius.

Il s’avança sur Ivan et lui appliqua un coup de poing sur le menton, qui fit que ce pauvre Ivan vit, pour le moins, trente-six mille chandelles et étoiles.

On a beau être dans de paisibles dispositions, on ne se laisse pas frapper sans riposter, à moins d’être un lâche. Ivan riposta par un coup de poing sur la mâchoire de Fabius, un coup de poing qui eut un résultat foudroyant : Fabius oscilla sur ses jambes pendant l’espace de quelques secondes, puis il tomba sur le sol, où il resta sans mouvement.

À travers la brume, qui allait toujours s’épaississant, Ivan vit qu’on s’agenouillait auprès de Fabius. Quelqu’un posa sa main sur le cœur du jeune homme.

— Le cœur ne bat plus ! Il est mort ! fit une voix.

— Assassin ! crièrent-ils tous, en montrant le poing à Ivan.

— Arrêtons-le ! Arrêtons-le ! Nous le livrerons à la justice !

Et tous firent un mouvement vers Ivan ; mais celui-ci se sentit entraîné tout à coup, et une voix, celle d’Xsis, dit tout bas :

— Vite ! Vite, Monsieur Ivan ! Il faut fuir ! Heureusement la brume est si épaisse qu’il sera assez facile de nous dérober !

Ivan sentit qu’Xsis lui saisissait le bras et qu’il l’entraînait. Bientôt, tous deux se mirent à courir de toutes leurs forces.

— Écoutez, Monsieur Ivan, dit soudain Xsis, en s’arrêtant, c’est inutile pour nous de courir ainsi. Cachons-nous derrière un rocher plutôt. La brume est épaisse comme un mur, ce soir, et ceux qui vous poursuivent passeront outre, sans nous voir.

— Je suis donc poursuivi ? demanda Ivan.

— Poursuivi ! Écoutez !

On entendait des voix remplies de menaces à l’adresse d’Ivan. Ceux qui le poursuivaient s’arrêtèrent tout près du rocher derrière lequel le jeune homme et son domestique se tenaient cachés.

— Jamais nous ne pourrons le rejoindre ! disait une voix.

— Il ne pourra toujours pas aller loin, dans cette brume ! fit une autre voix.

— Et nous, nous finirons par nous égarer ! Attendons à demain ; aussitôt que la brume sera levée, nous nous mettrons à sa poursuite. Le misérable assassin !

Quand ils n’entendirent plus aucun bruit, Ivan et Xsis se levèrent. S’il eut été possible d’apercevoir le visage du jeune homme, on eût pu voir qu’il était blanc comme de la chaux, que ses lèvres tremblaient et que ses yeux étaient très effrayés.

— Xsis ! Xsis ! s’écria-t-il, est-ce que vraiment je l’ai tué Fabius ?

— Hélas, Monsieur Ivan, je le crois ! fit Xsis. Un coup de poing sur la mâchoire, c’est souvent mortel. Mais, vous avez été rudement provoqué, Monsieur Ivan et…

— J’ai tué Fabius ! Je l’ai tué ! Moi ! Je suis un assassin, un assassin ! cria Ivan, qui fondit en sanglots.

— Nous allons fuir, Monsieur Ivan, fuir tout de suite ! dit Xsis. Nous marcherons toute la nuit ; quand la brume se dissipera, nous devrons être loin d’ici. Venez, cher Monsieur Ivan !

Toute la nuit, ils marchèrent, toujours en ligne droite. Ce qui les arrêta, vers les six heures du matin, c’est une pièce d’eau, dans laquelle ils faillirent se précipiter.

— Il y a ici une rivière ou un lac, dit Xsis. Attendons que la brume se lève, avant de poursuivre notre chemin.

Quand la brume commença à se dissiper, ils virent qu’ils étaient sur le bord d’un lac, un grand lac, encaissé de hautes montagnes, et quand la brume se leva tout à fait, Ivan aperçut une île, au milieu de ce lac. Oui, c’était une île ; mais une île inaccessible, car elle semblait n’être qu’un énorme rocher, tombant à pic dans le lac.

— Vois donc, là-bas ! Une île ! s’écria Ivan.

— Oui, Monsieur Ivan, et je crois la connaître… de réputation, s’entend. Cette île, dont personne n’ose approcher, et à la proximité de laquelle nul ne voudrait habiter (car il n’y a pas une maison à moins de trente milles d’ici), cette île, dis-je, est connue sous le nom de la Marmite du Diable et elle est hantée, prétend-on, par la Nymphe des Brumes.

— Hantée ? Allons donc ! La première chose à faire, Xsis, c’est de nager vers cette île et de voir ce qu’il en retourne. Si l’île a la réputation d’être hantée, tant mieux pour moi ; je ne saurais trouver un plus sûr refuge que la Marmite du Diable !

— Vous voulez nager jusque là, Monsieur Ivan ! Défiez-vous ; cette île est plus éloignée qu’elle paraît être d’ici. Le mirage, en ces régions…

— Je nage comme un poisson, tu le sais, Xsis, Allons !

S’étant dépouillé de ses vêtements, Ivan nagea vers l’île, qui était, en effet, plus éloignée qu’il ne l’avait supposé, et quand il en fut tout près, il craignit de ne pouvoir y aborder. Mais, il aperçut une sorte de crevasse dans le roc, et il y pénétra. Aussitôt, un cri lui échappa et il comprit pourquoi on nommait cette île la Marmite du Diable. Il se trouvait dans une immense marmite, c’est-à-dire que le centre de l’île était une vaste vallée, complètement entourée de montagnes. Vue du lac ou de ses rives, l’île ressemblait à un inculte rocher ; il fallait y pénétrer pour savoir à quoi s’en tenir.

Ivan se dit qu’il venait de trouver l’endroit idéal où il pourrait vivre et se cacher. Dans le fond de cette marmite, qui songerait à le chercher et qui pourrait le voir ?… Les montagnes, qui formaient les bords de la marmite, le déroberaient aux yeux de tous. Sur cette île, il vivrait en paix, avec Xsis pour seul compagnon, et ensemble, ils cultiveraient le terrain, qui paraissait être très fertile.

— Au fond de cette marmite où, seul, l’œil du Créateur peut pénétrer, se disait-il, j’essayerai d’expier le crime que j’ai commis ; crime involontaire, il est vrai, car, Dieu sait que je n’avais pas l’intention de le tuer, ce pauvre Fabius !

Quand il fut revenu sur la terre ferme, Ivan fit part à Xsis de ses découvertes, et il fut décidé qu’on s’installerait dans la Marmite du Diable aussitôt que faire se pourrait.

* * *

Deux mois se sont écoulés depuis les événements racontés plus haut.

Ivan et son domestique étaient complètement installés dans la Marmite du Diable. À la faveur de la brume, Xsis avait transporté, en voiture, sur le bord du lac, les meubles, provisions, volailles, bestiaux, foin, avoine, grains de semence, etc., etc., de la ferme Lafaulx, puis lui et Ivan avaient construit un radeau au moyen duquel le tout avait été porté sur l’île. Une cabane avait été bâtie ensuite, et aussi des abris pour les volailles et bestiaux. Une vaste caverne ayant été découverte, on y avait déposé les objets qui n’étaient pas de première nécessité.

Comme Ivan et Xsis avaient quitté la terre ferme au mois d’août, c’était déjà l’automne, quand nous les retrouvons, et si la vie dans la Marmite du Diable n’était pas des plus divertissantes, elle était bien endurable ; même Xsis se disait qu’il se serait plu parfaitement dans ce nouveau domaine, n’eût été de l’état dans lequel était son jeune maître : Ivan était devenu fort morose ; jamais un sourire n’avait effleuré ses lèvres depuis le soir de sa malheureuse rencontre avec Fabius Pellan, et sans cesse Xsis l’entendait murmurer :

— Je suis un assassin, un assassin !

Quels efforts le fidèle serviteur avait faits pour essayer de distraire son maître ! Mais c’était inutile : Ivan était toujours triste. C’est à peine s’il prenait assez de nourriture pour se soutenir. Xsis, vivant avec Ivan et le voyant chaque jour, ne s’apercevait pas des terribles changements qui s’opéraient chez le jeune homme ; il était devenu très maigre, ses yeux étaient cernés de bistre, ses lèvres avaient une teinte bleue, et ses joues creuses étaient presque écarlates… et c’est justement cette couleur des joues d’Ivan qui trompait Xsis ; pourtant, elle aurait dû l’effrayer.

L’hiver fut rude dans la Marmite du Diable. Pendant plus d’un mois, le thermomètre se maintint à 40 degrés sous zéro. Heureusement le bois ne manquait pas, et dans la cabane abritant Ivan et son domestique, le poêle ne s’éteignait ni le jour ni la nuit.

L’hiver n’était pas bien avancé, quand Xsis s’aperçut qu’Ivan toussait presque continuellement.

— Vous avez pris le rhume, Monsieur Ivan ? demanda-t-il. Je vais vous préparer une bonne tisane de graine de lin.

— C’est inutile, Xsis, répondit Ivan ; ce rhume, que j’ai contracté l’été dernier, me parait être inguérissable et… je l’aime autant. Je ne tiens nullement à vivre.

Ces sortes de discours décourageaient Xsis ; il aimait tant son jeune maître, voyez-vous !

Le printemps revint, Xsis avait espéré que la belle saison ramènerait Ivan à la santé. Il n’en fut rien, et bientôt, il dut se rendre à l’évidence : le jeune homme se mourait, lentement, mais sûrement ; de plus, il était menacé de perdre la raison. Oui, Ivan était dans un déplorable état, il parlait à peine, ou bien il marmottait des paroles incompréhensibles, et, à certains moments, il éclatait en sanglots convulsifs. Parfois, il quittait la maison, et si Xsis ne fût allé à sa recherche, il serait resté des journées entières sans boire ni manger. Se levant fort matin, il s’en allait à travers le rideau des brumes, qui semblait être presque continuellement suspendu sur l’île, depuis que le printemps était revenu.

— Monsieur Ivan, lui dit Xsis un jour, vous ne devriez pas vous promener ainsi dans la brume ; c’est presque mortel pour vous, cette humidité !

Mais Ivan avait haussé les épaules, pour toute réponse.

C’est vers la fin du mois de mai qu’Ivan aperçut pour la première fois la Nymphe des Brumes. Du côté est de l’île, les bords de la Marmite du Diable étaient, par places, quelques peu écorchés. En un certain endroit, à une dizaine de pieds du sol, le rocher était fendu, de manière à former deux murs distincts, ayant entre eux un espace de trois pieds au plus.

Un matin, Ivan s’étant éloigné de nouveau de la maison, s’en alla vers l’est, pour voir la brume se lever. Rien n’intéressait le pauvre garçon comme de voir le voile blanc des brumes se lever lentement sur les décors agrestes de l’île.

— As-tu déjà vu la brume se lever, Xsis ? demanda-t-il, un jour, à son domestique. Ce rideau blanc… on dirait que ce sont des mains célestes qui le soulèvent.

Or, en ce matin dont il est question, Ivan jouissait du spectacle toujours nouveau pour lui, et bientôt, toute l’île fut débarrassée de ses brumes. Seulement, entre les deux murs de la partie écorchée de la Marmite du Diable, ceux dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui n’étaient séparés l’un de l’autre que par une distance de trois pieds, une brume légère flottait encore, et, à l’imagination surexcitée du jeune homme, ces parcelles de brume affectaient la forme d’une femme. Une femme voilée et gracieusement drapée, dont les longs vêtements traînaient sur les rochers.

Ivan, les yeux démesurément ouverts, regardait l’apparition.

— La Nymphe des Brumes ! murmura-t-il. Qu’elle est belle ! Oh ! Qu’elle est belle !

Mais, déjà, la vision s’effaçait, car le soleil projetait ses rayons sur toute la nature.

Chaque matin, ensuite, Ivan se rendait à la partie est de l’île, pour voir la Nymphe des Brumes, dont il parlait sans cesse à Xsis :

— Vois-tu, Xsis, la Nymphe des Brumes m’apparaît chaque jour, pour m’encourager et me consoler… Je lui parle… Elle ne me répond pas, il est vrai, mais parfois, elle incline la tête pour me faire comprendre qu’elle entend bien ce que je lui dis et qu’elle sympathise avec moi… Je ne regrette qu’une chose : c’est que ses apparitions soient trop courtes, beaucoup trop courtes !

Vers le milieu de juin, Xsis dit à Ivan :

— Monsieur Ivan, j’aimerais aller faire une petite promenade sur la terre ferme, si vous n’y avez pas d’objections. Vous le savez peut-être, j’ai construit une chaloupe durant l’hiver et…

— Mon pauvre Xsis, répondit Ivan, tu n’es pas prisonnier dans la Marmite du Diable. Va te promener sur la terre ferme, si le cœur t’en dit !… Moi, je ne serai plus jamais seul, maintenant que la Nymphe des Brumes vient me visiter chaque jour.

— Je serai de retour ce soir, Monsieur Ivan, promit Xsis.

Le soleil commençait à décliner à l’horizon, quand Xsis revint sur l’île ; il était accompagné d’un jeune homme.

— Attendez-moi ici, s’il vous plaît, dit Xsis au jeune homme. Monsieur Ivan… il ne faut pas le surprendre ; je vais lui annoncer votre arrivée.

— C’est très bien ! répondit le jeune homme.

— Monsieur Ivan, dit Xsis, en arrivant auprès de son jeune maître, qui ne parut même pas s’apercevoir que son domestique avait été absent toute la journée, j’ai ramené quelqu’un avec moi.

— Oui ? fit Ivan, d’un air indifférent.

— Cher Monsieur Ivan, reprit Xsis, nous n’aurions pas dû tant nous presser de nous sauver, le soir de votre rencontre avec M. Fabius. Il n’était qu’étourdi… Vous me comprenez bien, n’est-ce pas, Monsieur Ivan ?… M. Fabius Pellan vit ; il est ici, sur l’île, en ce moment.

À cet instant, Fabius accourait auprès d’Ivan et lui saisissait joyeusement les mains. Mais aussitôt, il recula, surpris de le voir si terriblement changé.

— Cher Ivan ! parvint-il à articuler. Que je suis heureux de te revoir ! Je suis venu te chercher, Ivan ! Viens ! Quitte cette île ! Retournons là-bas, sur ta ferme !

— Quitter cette île ! s’écria Ivan. Jamais, Fabius, jamais ! M’en aller d’ici, où la Nymphe des Brumes s’en vient me visiter si souvent ! Je le répète, jamais !

— Mon cher Ivan… commença Fabius.

— Tu ne l’as pas vue, toi, la Nymphe des Brumes, Fabius ; moi, je l’ai vue plus d’une fois, et je l’aime ! Je l’aime, entends-tu ! Chaque jour, à l’aurore, elle m’apparaît ; elle vient m’encourager et me consoler. Moi, quitter cette île et ne plus la revoir !

Fabius jeta les yeux sur Xsis et celui-ci fit un geste désolé, en portant la main à son front. Hélas ! Ivan avait presque complètement perdu la raison. Il ne vivait plus maintenant que pour les apparitions de la Nymphe des Brumes. Plus d’une fois, Xsis avait surpris son maître, en frais d’orner de guirlandes et de fleurs le rocher où la Nymphe lui apparaissait, disait-il. Un matin, au moment où la Nymphe des Brumes disparaissait, le vent avait emporté une partie de ces guirlandes et fleurs, et il crut, pauvre insensé, que la Nymphe les avait emportées avec elle avant de disparaître. C’était pathétique, si pathétique même, que Fabius résolut de ne plus quitter son ami, de passer tout le reste de la saison dans la Marmite du Diable. Il comprenait bien qu’Ivan ne pourrait vivre longtemps ; il n’était plus que l’ombre de lui-même, et une toux sèche déchirait continuellement sa poitrine.

Quand revint l’hiver, l’île et ses alentours furent débarrassés de leurs brumes et Ivan se livra à de véritables crises de désespoir.

— La Nymphe des Brumes ne m’apparaît plus ! dit-il à Fabius, en éclatant en sanglots. Elle m’a abandonné, abandonné ! Pourtant, j’avais espéré la voir chaque jour et jusqu’à l’heure de ma mort, qui ne peut pas être bien éloignée !

Et les bras du malheureux se tendaient sans cesse vers l’est de l’île.

Durant toute la froide saison, que Fabius passa dans la Marmite du Diable, Ivan s’occupa à cultiver, en serre chaude, des églantines, des marguerites, des boutons-d’or, des muguets et des violettes ; il se donnait une peine extraordinaire pour la culture de ces fleurs.

— C’est pour orner le piédestal de la Nymphe des Brumes, toutes ces fleurs, Fabius, disait-il. Elle reviendra, au printemps, tu sais ! Je la vois, en rêve, chaque nuit, et elle me promet de venir me voir bientôt.

Des larmes remplissaient les yeux de Fabius à ces discours de son compagnon et ce pauvre Xsis s’arrachait les cheveux de désespoir.

Le printemps était de retour, accompagné de ses denses brumes.

Un matin, Fabius et Xsis s’aperçurent qu’Ivan avait quitté la maison, emportant avec lui toutes les fleurs qu’il avait cultivées avec tant de soin, durant l’hiver. Saisis comme d’un pressentiment, ils partirent à sa recherche, s’acheminant machinalement vers l’est de l’île.


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Ils virent Ivan couché par terre.

Arrivés auprès du piédestal de la Nymphe des Brumes, Fabius et Xsis virent Ivan couché par terre, les bras remplis de fleurs, un sourire radieux sur les lèvres, puis, ayant levé les yeux, tous deux, ils aperçurent, pendant un instant, des parcelles de brume flottant encore entre les deux murs du rocher…

Ivan était mort ! Mais ses derniers moments avaient été heureux, puisque, avant de mourir, il avait pu revoir la Nymphe des Brumes.