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Les Consolations (Sainte-Beuve)/À mademoiselle…

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Les ConsolationsMichel Lévy frères. (p. 75-78).


XXV

À MADEMOISELLE…


Alter ab undecimo tum me jam ceperat annus.
Virg.


J’arrive de bien loin et demain je repars.
J’admire d’un coup d’œil le fleuve, les remparts,
La haute cathédrale et sa flèche élancée ;
Mais rien ne me tient tant ici que la pensée
De ma jeune cousine, hélas ! et de savoir
Que je suis si près d’elle, et de n’oser la voir.
Autrefois je la vis ; c’était dans ma famille ;
Sa mère l’amena, toute petite fille,
Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison,
Chez sa grand’mère aveugle ; autour de la maison
Nous aimions à courir sur la verte pelouse ;
Elle avait bien quatre ans, moi j’en avais bien douze.
Alors mille douceurs charmaient nos entretiens ;
Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,
Et les nombreux baisers de sa bouche naïve
M’allumaient à la joue une flamme plus vive.
Elle disait souvent que j’étais son mari,
Et mon cœur s’en troublait, bien que j’eusse souri.
Sur le-bord de la mer où sont les coquillages,
Aux bois où sont les fleurs au milieu des feuillages,
Je lui donnais la main, et nous allions devant,
Elle jasant toujours, et moi déjà rêvant :

Rêves d’or ! bonheur d’ange ! — Ô jeune fille aimée,
Ces rapides lueurs n’étaient qu’ombre et fumée.
Ta mère est repartie au bout de quelques mois,
Et je ne t’ai depuis vue une seule fois
Ta grand’mère a heurté sur sa pierre fatale,
Et moi je suis sorti de ma ville natale ;
J’ai pleuré, j’ai souffert, et l’âge m’est venu.
J’ai perdu la fraîcheur et le rire ingénu
Et les vertus aussi de ma pieuse enfance.
Ton frêle souvenir m’a laissé sans défense ;
Et tandis que croissant en sagesse, en beauté,
À l’ombre, loin de moi, ta verte puberté
Sous les yeux de ta mère est lentement éclose,
Et qu’un espoir charmant sur ta tête repose,
J’ai voulu trop connaitre, et mes jours sont détruits ;
De l’arbre avant le temps, j’ai fait tomber les fruits ;
J’ai mis la hache au cœur et j’en sens la blessure ;
Et tout ce qui console une âme et la rassure,
Et lui rend le soleil quand l’orage est passé,
Redouble encor l’ardeur de mon mal insensé.
Toi-même que je crois si bonne sous tes charmes,
Toi dont un seul regard doit sécher tant de larmes,
Quand un hasard m’envoie à ta porte m’asseoir,
Passant si près de toi, j’ai peur de te revoir.
Car, si tu me voyais, si ton âme incertaine,
S’interrogeant longtemps, ne retrouvait qu’à peine
Dans ces traits sillonnés, sous ce front nuageux.
Cet ami d’autrefois, compagnon de tes jeux ;
Si de moi tu perdais, venant à me connaître,
Le souvenir doré que tu gardes peut-être ;
Si, voulant ressaisir dans tes yeux bleus mouillés
L’image et la couleur de mes jours envolés,
J’y rencontrais l’oubli serein et sans nuage,
Si ta bouche n’avait pour moi que ce langage

Poli, froid, et qui dit au cœur de se fermer ;…
Ou si tu m’étais douce, et si j’allais t’aimer !…

Et, sans savoir comment, tout rêvant de la sorte,
Je me trouvais déjà dans ta rue, à ta porte ;
— Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit ;
Je me nomme ; on s’embrasse avec pleurs, on s’assoit ;
Et de ton père alors, de tes frères que j’aime
Nous parlons, mais de toi — je n’osais, quand toi-même
Brusquement tu parus, ne ne me sachant pas là,
Et mon air étranger un moment te troubla.
Je te vis ; c’étaient bien tes cheveux, ton visage,
Ta candeur ; je m’étais seulement trompé d’âge ;
Je t’avais cru quinze ans, tu ne les avais pas ;
L’Enfance au front de lin guidait encor tes pas ;
Tu courais non voilée et le cœur sans mystère ;
Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire,
Confuse, un peu sauvage et prête à te cacher ;
Et quand j’eus obtenu qu’on te fit approcher,
Que j’eus saisi ta main et que je l’eus serrée,
Tu me remercias, et te crus honorée.

Ô bien digne en effet de respect et d’honneur,
Jeune fille sans tache, enfant chère au Seigneur,
Digne qu’un cœur souillé t’envie et te révère :
Tu suis le vrai sentier, oh ! marche et persévère ;
Ton enfance paisible est à ses derniers soirs ;
Un autre âge se lève avec d’autres devoirs ;
Remplis-les saintement ; reste timide encore,
Humble, naïve et bonne, afin que l’on t’honore.
Rien qu’à te voir ainsi, j’ai honte et repentir,
Et je pleure sur moi ; — demain il faut partir ;
Mais quand je reviendrai (peut-être dans l’année),
Quand l’œil humide, émue et de pudeur ornée,

Un souffle harmonieux gémira dans ta voix,
Et que nous causerons longuement d’autrefois,
Oh ! que, meilleur alors, lavé de mes souillures,
Je rouvre un peu mon âme à des voluptés pures,
Et que je puisse au moins toucher, sans les ternir,
Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir !

Octobre 1829.