À propos de l’Assommoir/Avant-propos

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Il y a quelques années, personne ne parlait de M. Zola. On avait formé contre lui une sorte de conspiration du silence. Ses romans paraissaient et trouvaient quelques lecteurs, parfois quelques admirateurs ; mais aucun critique ne s’en occupait : La Conquête de Plassans n’a pas eu un seul article dans la presse parisienne ; La Faute de l’abbé Mouret en a eu deux. Un critique influent déclarait que l’auteur des Rougon-Macquart « l’horripilait », qu’« il ne pouvait pas souffrir ce monsieur ». Mais il disait cela dans l’intimité, et ne prenait pas la peine de communiquer ce jugement à son public.

En 1873, le théâtre de la Renaissance monta Thérèse Raquin ce fut un scandale ; ce drame eut, si je ne me trompe, sept représentations ; critiques et reporters tapèrent à l’envi sur l’œuvre nouvelle. On ne se contenta pas de calomnier la pièce, on alla presque jusqu’à insulter l’auteur. Le résultat de tout ce tapage fut que le public apprit à connaître le nom de M. Zola, et lut ses romans ; sans compter que, pour pouvoir plus à l’aise éreinter le dramaturge, on commença à mettre en relief le talent du romancier.

Enfin parut L’Assommoir ; ce livre étrange excita toutes les haines. Il se trouva des journalistes pour le dénoncer comme une œuvre immorale, fétide, malsaine. Bien des gens auraient désiré le rétablissement de l’Inquisition, pour qu’on pût brûler l’œuvre et son auteur. On se contenta, ne pouvant faire plus, de lui jeter à la face toute la boue dans laquelle marchaient ses personnages ; on aurait voulu l’ensevelir dans l’ignominie, confondre sa personnalité avec celle des scélérats qu’il dépeint, lui prêter les vices qu’il décrit, — sans vouloir remarquer la puissance d’indignation qui perce à chaque ligne.

Depuis ce moment, M. Zola occupa la presse et le public plus qu’aucun autre écrivain : on s’arracha ses livres, on se disputa sur son compte. Deux pièces de lui subirent, l’une à Cluny et l’autre au Palais-Royal, un échec éclatant ; les préfaces et les articles qu’il écrivit pour les défendre firent bondir ses adversaires. Peu de temps après, on apprit qu’une pièce tirée de son roman : L’Assommoir allait être montée à l’Ambigu. Pendant que le travail des répétitions se poursuivait, un article de lui, qui parut dans une Revue russe, où il se montrait sévère, dur quelquefois, envers les romanciers, ses collègues, vint encore aigrir les malveillants. Bref, les discussions qu’il excita devinrent si passionnées, les sujets de discussion si multiples, qu’il se forma toute une question, qu’on pourrait appeler la Question Zola.

C’est alors que l’idée me vint de chercher à connaître, de me faire une opinion sur cet homme attaqué si fort qui se défendait si bien, et sur le nouveau système qu’il préconisait. Je m’entourai de documents, je parvins à obtenir quelques renseignements, et je fis pour mon compte une étude aussi impartiale que désintéressée.

Ce travail me fit revenir des préjugés que j’avais conçus sur l’homme et sur l’œuvre.

S’il pouvait, je ne dirai pas convaincre quelques personnes, mais les décider à faire consciencieusement l’étude que j’ai faite, à examiner les documents et à juger sans parti pris, mon but serait pleinement atteint.