À propos de l’Assommoir/Histoire d’un drame

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III

HISTOIRE D’UN DRAME


M. Zola, dont les trois tentatives dramatiques n’ont pas été heureuses, et qui est très convaincu qu’une pièce tirée d’un roman est une œuvre inférieure, n’avait aucune envie de livrer une nouvelle bataille sur le terrain de l’Assommoir : il l’aurait perdue, ou n’aurait pu la gagner qu’en sacrifiant ses théories. Lui-même d’ailleurs, explique très clairement les raisons qui l’ont engagé à rester en dehors du drame :

« Personnellement, dit-il dans son feuilleton du Voltaire, je regardais la scène comme une tentative grave et dangereuse. Jamais je n’aurais risqué cette tentative moi-même. Fatalement, lorsqu’on transporte un roman au théâtre, on ne peut obtenir qu’une œuvre moins complète, inférieure en intensité ; en un mot, on gâte le roman, et c’est toujours là une besogne mauvaise, quand elle est faite par le romancier.

» En outre, mon cas particulier se compliquait de trois échecs successifs, ce qui méritait réflexion. Le jour où il me plaira de tenter la fortune des planches une quatrième fois, je commencerai, par choisir mon terrain avec le plus grand soin, afin de livrer bataille dans les meilleures conditions possibles. Et, je l’avoue, le terrain de l’Assommoir me paraissait détestable. Je me demandais pourquoi tripler les difficultés en prenant des personnages, un milieu, une langue, qui m’obligeraient à des audaces trop brutales, si je voulais rester dans la note strictement réelle. Il n’est point lâche de refuser le combat quand la position n’est pas bonne.

» Donc il ne me plaisait pas de lutter avec mon roman et de courir les risques de ce casse-cou. Mais je ne voyais aucun mal à ce qu’un autre tentât l’aventure. Un autre ne serait pas tenu à respecter scrupuleusement le livre, un autre aurait toute liberté d’atténuer, de modifier, de travailler en dehors des idées théoriques que je professe ; on ne lui demanderait que de l’intérêt, du rire et des larmes. C’est ainsi que j’ai été amené à autoriser MM. Busnach et Gastineau, et je les ai choisis entre beaucoup d’autres, parce qu’ils voulaient bien me désintéresser complètement et accepter toute la responsabilité, sans réclamer en rien ma collaboration. »

Cette autorisation qu’il a accordée, les critiques la lui reprochent comme une concession indigne de lui, comme un sacrifice de ses principes fait au désir du succès ou de l’argent. Nous allons raconter l’histoire de ce drame, qui, comme beaucoup de choses, est né du hasard. Ensuite, quand les faits seront connus, ceux qui le croiront juste jetteront la pierre à M. Zola.

M. William Busnach n’avait jamais fait de drame et ne songeait guère à en faire. Il s’en tenait à des vaudevilles, que l’on représentait avec assez de succès aux Variétés, au Palais-Royal, ou aux Folies-Marigny. Mais son étoile l’avait destiné à jouer le rôle de novateur, à partager les haines qu’excita la nouvelle école naturaliste. — Un jour qu’il flânait sur le boulevard, il rencontra M. Mendès. M. Mendès tout en causant de choses et d’autres, lui demanda de lui procurer des abonnés pour un journal qu’il fondait : La République des lettres. M. Busnach le pria de lui adresser d’abord quelques exemplaires du premier numéro. Ce qui fut fait. Dans ce premier numéro, se trouvaient les premiers chapitres de L’Assommoir, ceux qui avaient déjà paru dans le Bien public et dont les réclamations des abonnés avaient interrompu la publication. Cette trouvaille d’un coin de la société encore peu exploré, le style puissant et ces types pleins de vie intéressèrent si fort M. Busnach, qu’il courut supplier M. Mendès de lui permettre de lire le manuscrit, jurant qu’il ne pouvait pas attendre la fin. M. Mendès lui donna un mot pour M. Zola, et celui-ci, peu habitué alors à l’admiration, accorda avec plaisir la permission demandée. — M. Busnach, en dévorant le manuscrit, éprouva un sentiment d’admiration, d’enthousiasme, que, jusque-là, Les Misérables et Les Châtiments avaient seuls excité en lui.

Quelque temps après, L’Assommoir parut en volume, et excita les scandales que l’on sait. M. Zola, qui avait été fort touché de l’admiration expansive de M. Busnach, lui en envoya un volume avec une dédicace. M. Busnach alla le remercier ; le désir d’utiliser la situation du roman pour la scène l’avait déjà piqué ; et, plutôt comme interrogation que comme exclamation, il lança cette phrase :

« Quel dommage que l’on ne puisse pas transporter cela au théâtre ! »

M. Zola haussa les épaules en souriant, et trouva étrange l’idée même d’une pareille entreprise. On n’en parla plus.

M. Busnach avait prêté le volume qu’il admirait à son collaborateur et ami, M. Gastineau ; celui-ci, après l’avoir lu avec soin, crut qu’on en pouvait tirer un vaudeville en trois actes pour les Variétés. Les deux amis passèrent quelques heures à étudier la question. Mais les couplets refusaient de venir, les lèvres qui voulaient rire se crispaient, les situations légères ne se découpaient pas ; loin de là, l’action tragique se dessinait, s’imposait. — On comprend que la lugubre apparition du drame ait d’abord effrayé deux vaudevillistes. Néanmoins, ils se décidèrent bientôt à aborder franchement ce sujet qui s’emparait d’eux, et furent demander à M. Zola l’autorisation de tirer une pièce de son roman.

Un détail : M. Gastineau, qui était fort timide, attendit dans un fiacre le résultat des démarches de son collaborateur.

Le succès colossal de L’Assommoir avait déjà alléché plus d’un dramaturge ; il avait été question de M. Siraudin, puis de M. Sardou ; mais l’affaire ne s’était pas arrangée. Aussi M. Zola répondit-il alors aux sollicitations de M. Busnach par un mot qu’il ne prononce pourtant pas souvent :

« Impossible ! »

M. Busnach insista, et finit par obtenir l’autorisation de faire un scénario, qu’il rapporta au bout de trois jours. Mais, dans ce court intervalle, un auteur, très aimé du public, et qui est académicien, avait déclaré la tentative absolument irréalisable. M. Busnach mit son point d’honneur à le faire mentir ; comme son plan plut à M. Zola, il obtint enfin l’autorisation qu’il rêvait.

Le plan primitif comprenait douze tableaux. Deux ont été retranchés : l’un, qui était un simple changement de décor au dernier acte ; l’autre, qui se passait après la scène de l’échafaudage, avait pour titre : La première bouteille ; c’était le premier pas de Coupeau vers l’ivrognerie. — Après la première, comme le drame était trop long, on a dû supprimer encore le tableau de la Forge, qui plaisait peu au public.

Quatre mois après que les auteurs eurent commencé leur œuvre, Gastineau mourut, et M. Busnach se trouva seul chargé de toute la besogne : seul, disons-nous, car M. Zola avait mis comme condition sine qua non à son autorisation, qu’il n’aurait absolument pas à s’occuper de la pièce, et que, dans aucun cas, son nom ne serait mis en avant. Cette condition a-t-elle été strictement remplie ? Il est difficile de le croire. Dans plusieurs passages du drame de l’Ambigu, on retrouve la touche vigoureuse du puissant naturaliste. D’ailleurs, il est fort probable que M. Busnach soumettait son plan et son travail à M. Zola, et celui-ci n’aura sans doute pas pu s’empêcher de lui prêter l’appui de ses conseils. À quel point s’est arrêtée cette collaboration inévitable ? C’est ce que nous ignorons. Mais il faut croire qu’elle n’a pas été bien loin, puisque M. Zola, qui pourtant ne refuse jamais la responsabilité de ses actes et de ses œuvres, ne l’a pas avouée.

Jusqu’à présent, on a répété sur tous les sens que l’auteur des Rougon-Macquart était un romancier, mais n’avait aucune des qualités indispensables au dramaturge ; ses trois échecs étaient une preuve à l’appui de ce qu’on avançait. — Quand L’Assommoir eut réussi, les opinions changèrent, on le rendit responsable de toutes les habiletés scéniques qui gâtent le sujet. Il y a là une contradiction flagrante ; et c’est pourtant de là qu’on part pour accuser M. Zola d’être un spéculateur sans vergogne, un écrivain sans foi ! — Cela montre sur quelle base s’appuient la plupart du temps ses détracteurs.

Une fois le drame achevé, il s’agissait de le faire jouer ; là commençaient les difficultés. Peu de directeurs auraient eu le courage de monter une pièce pareille, à grand spectacle, et qui avait, au dire de tous, neuf chances sur dix de faire un « four ». M. Chabrillat, qui reprenait l’Ambigu et qui ne demandait qu’à donner du relief à ce vieux réceptacle du mélo, se chargea bravement de cette téméraire entreprise ; il eut le mérite de croire au succès, et de ne reculer devant aucun sacrifice pour l’assurer.

Il ne restait plus que les acteurs à trouver.

M. Gil-Naza ne fit aucune difficulté pour accepter le rôle de Coupeau. Après l’avoir lu, il rencontra M. Busnach dans les coulisses de l’Ambigu, un soir que l’on donnait La jeunesse de Louis XIV. Il vint à lui, lui serra la main avec effusion, et lui dit :

« Ce sera mon éternel honneur, d’avoir créé le rôle de votre pièce. Et quant au succès, on peut garantir deux cents représentations. »

En parlant ainsi, il portait son costume de Mazarin. Et, depuis ce moment, il étudia son rôle avec une ardeur que rien ne ralentit, avec une conscience que rien ne rebuta. Il a passé des journées à Sainte-Anne ; il a pénétré dans les vrais assommoirs, il a vu de près cette vie du peuple qu’il voulait représenter.

Il fut plus difficile de trouver une Gervaise. Mlle Rousseil, à laquelle on s’adressa d’abord, refusa : le rôle ne lui convenait pas. Mme Léonide Leblanc ne put pas s’en charger ; Mlle Antonine non plus. On était fort embarrassé. C’est alors que Mlle Sarah Bernhard dit un jour à M. Busnach :

« Vous cherchez une Gervaise ? Mais vous en avez une sous la main : c’est Hélène Petit, qu’il vous faut ! »

Le soir même, M. Busnach courut à l’Odéon, où l’on donnait Conrad ; le lendemain, il se présentait chez Mme Hélène Petit. Il lui lut le rôle, qu’elle écouta avec une émotion profonde et toujours croissante ; quand il eut fini, elle se jeta dans les bras de son mari, M. Marais, en s’écriant :

« Ah ! voilà le rôle qu’il me faut ! Je l’attends depuis cinq ans ! »

Grâce à l’obligeance de M. Duquesnel, l’affaire put s’arranger ; tout le monde fut content, — excepté, à ce qu’on dit, M. Marais, qui aime mieux voir sa femme en princesse qu’en ouvrière, et en robe blanche qu’en haillons.

M. Dailly fut chargé du rôle difficile de Mes-Bottes, qu’il joue avec tant de bonne humeur. Il s’est aussi donné beaucoup de peine, et peut prendre sa part au succès. C’est lui qui a eu l’idée magnifique d’ouvrir au milieu son immense pain, et d’y enfermer son petit morceau de fromage ; c’est encore lui qui a imaginé la charmante scène muette de Gervaise, embrassant la rose que Goujet lui a offerte pour sa fête.

Le rôle de Nana, qui paraît d’abord à dix ans, puis à vingt, n’était pas facile à remplir. Par bonheur, Mlle Louise Magnier a une nièce, qui lui ressemble, ce qui permit de surmonter encore cet obstacle.

Les décors enfin, ont été donnés à MM. Chéret, Zarra, Poisson et Cornil, qui, tous, ont rivalisé de zèle et d’exactitude.

Ainsi, rien n’était négligé ; dans le plan de bataille, on ne livrait rien au hasard.