Le Monde comme volonté et comme représentation/Suppléments au premier livre/Chapitre XI

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Traduction par A. Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome deuxièmep. 252-253).



CHAPITRE XI
À PROPOS DE LA RHÉTORIQUE[1]

L’éloquence est la faculté de faire partager aux autres nos opinions et nos projets, de leur communiquer nos propres sentiments, pour tout dire, de les faire sympathiser avec nous. Et nous devons arriver à ce résultat, en faisant pénétrer au moyen des mots nos pensées dans leur cerveau, avec une force telle que leurs propres pensées dévient de leur direction primitive pour suivre les nôtres, qui les entraîneront dans leur cours. Et le chef-d’œuvre sera d’autant plus parfait, que la direction naturelle de leurs idées différait davantage de celle des nôtres. C’est ce qui nous explique pourquoi la force de conviction et la passion rendent éloquent, comment en général l’éloquence est plutôt un don de la nature qu’un produit de l’art : pourtant l’art peut prêter ici à la nature un concours précieux.

Pour convaincre un homme d’une vérité et le ramener d’une erreur contraire dans laquelle il s’obstine, la première règle à suivre est facile et tout naturellement indiquée : c’est de mettre en avant d’abord les prémisses, pour les faire suivre après de la conclusion. Et toutefois cette règle est rarement observée, et l’on procède d’une manière toute contraire : un zèle impatient et le besoin d’avoir raison nous poussent à crier bien haut la conclusion à celui que possède l’erreur opposée. Ce procédé rend notre adversaire rétif, et dès lors sa volonté se montre rebelle aux raisons et prémisses dont il connaît d’avance le but. Aussi devra-t-on plutôt dissimuler la conclusion et ne donner que les prémisses, nettement, complètement, sous tous leurs aspects. Si possible, qu’on n’énonce même pas la conclusion : elle se présentera nécessairement, en vertu de lois fatales, à la raison des auditeurs, et la conviction qui naît ainsi chez eux y gagnera en sincérité ; de plus, loin de les remplir de confusion, elle s’accompagnera d’un sentiment de mérite personnel. Dans des cas difficiles on peut même faire semblant de vouloir arriver à une conclusion tout opposée à celle que l’on a réellement en vue : le fameux discours d’Antoine dans le Jules César de Shakespeare en est un exemple.

Beaucoup d’orateurs gâtent leurs plaidoyers, en produisant pêle-mêle tout ce qu’il est possible d’alléguer en faveur de leur cause, le vrai à côté de ce qui ne l’est qu’à demi ou de ce qui est simplement spécieux. Mais le public a bien vite fait de distinguer ou du moins de sentir ce qui est faux, et dès lors il suspecte même les raisons justes et bonnes : ne donnons donc que le vrai et le juste, produisons-le sans mélange, et gardons-nous de soutenir une vérité au moyen de raisons insuffisantes qui, par cela même qu’on les donne comme valables, en deviennent sophistiques. L’adversaire les réfutera et se donnera ainsi l’apparence d’avoir renversé également la vérité qui s’y appuie, c’est-à-dire qu’il donnera à des arguments ad hominem la valeur d’arguments ad rem. Les Chinois, eux, vont peut-être trop loin dans le sens opposé, quand ils énoncent cette maxime : « Celui qui est éloquent et qui a la langue aiguisée, ne devra jamais énoncer que la moitié d’une proposition ; et celui qui a le droit de son côté peut résolument sacrifier trois dixièmes de son affirmation ».



  1. Ce chapitre correspond à la fin du § 9 du 1er volume