À travers l’Europe/Volume 1/Journées parisiennes

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P.-G. Delisle (1p. 217-224).

III

JOURNÉES PARISIENNES.



L’HOMME le plus affairé de Paris c’est l’étranger, et vous le rencontrez à chaque pas dans cette grande cité cosmopolite où les parisiens auront bientôt peine à trouver place. Comme tous ceux qui n’ont rien à taire, il constate chaque soir que sa journée n’a pu suffire à ses nombreuses occupations, quoiqu’elle ait été plus remplie que celle d’un nègre dans sa plantation.

Il a la soif de tout voir, et de tout entendre, et l’on sait que s’il y a beaucoup à voir dans la Capitale de la France, il y a plus encore à entendre ; car de toutes les villes du monde, c’est celle qui parle davantage et le plus haut, je ne dis pas, avec le plus d’autorité.

Aussi, que de courses à faire ! Que de choses à étudier ! Que d’observations à noter ! Que de journaux à parcourir ! Que d’amusements ! Que de spectacles ! Que de distractions pour les yeux et pour les oreilles !

C’est la vie que je mène depuis plusieurs jours, et quand la journée est finie, c’est-à-dire quand minuit sonne ou va bientôt sonner, je ne suis pas fâché de me reposer.

M. de Maistre a dit que Paris est la ville ces jeunes gens. Rien n’est plus vrai, mais il faut ajouter qu’à Paris tout le monde est jeune. On y rencontre bien ça et là quelques cheveux blancs, mais ils sont plantés sur des têtes chaudes.

Paris a cela d’étrange que ceux mêmes qui en disent du mal y séjournent très volontiers. Je suis de ceux-là, et j’avoue que pour en mieux médire, j’y passerais bien quelques mois de plus.

Qu’il soit bien compris, du reste, que tout en médisant de Paris je ne l’estime pas un carcere duro. Pour peu qu’il ne soit pas en révolution — ce qui lui arrive encore quelquefois — il fait la vie douce à ses visiteurs ; et l’on peut s’y arranger à peu près le train de vie que l’on veut, y trouver des plaisirs de toutes sortes, même innocents ! — et une société convenable à tous les esprits.

Je ne méconnais pas non plus les beautés de Paris. Par ses rues et ses boulevards, par ses jardins, par ses boutiques, par ses théâtres, il surpasse toutes les autres villes du monde, et même les plus belles villes de l’antiquité. Mais il faut reconnaître que les grandes villes antiques, Athènes et Rome, possédaient des monuments d’architecture que Paris n’a pu égaler.

La plus belle ville du monde moderne a été bâtie à son heure. Elle est un produit naturel de la civilisation française au XIXe siècle, et un pronostic alarmant de décadence. Lorsque Athènes et Rome furent arrivées comme Paris moderne à l’apogée du luxe et de la richesse, et devinrent pour le monde civilisé d’alors les capitales du plaisir et des jouissances matérielles, la corruption les gangrenait, et leur déchéance commençait.

Ainsi en est-il de Paris.

Ville superbe, splendide, éblouissante, mais qui s’achemine vers cette civilisation énervante que Juvénal et Pétrone ont si justement flétrie dans leurs satires.

Aussi l’étranger — quand il est jeune — n’y fait-il jamais un long séjour sans danger. Il y a là dans l’air qu’il respire, dans l’odeur que l’asphalte exhale, je ne sais quoi qui lui monte à la tête, et lui fait croire qu’il est quelque chose. Après quelques semaines, ce n’est pus sans quelque satisfaction qu’il se regarde passer dans les vitrines des boulevards. Il se sent gagner par une agréable impression d’amour propre, et le jour vient où il secoue le joug de toute autorité et de tout respect, en même temps que le plaisir corrompt son cœur.

Ce qui l’enchante pardessus tout, ce qui est plein de séduction pour sa jeunesse, c’est que Paris lui semble si vivant ! Il ne peut y faire un pas sans y rencontrer, surabondante, florissante, coulant à pleins bords, la vie physique, la vie organique. Partout la sève circule, comme, dans la forêt quand le printemps s’épanouit. Son cœur se dilate à ce spectacle d’efflorescence et d’agrandissement ! il s’y livre; il s’abandonne à ce flot de la vie qui inonde et illumine toutes choses. Mais soudain, le torrent le jette sur le rivage, sans force, sans mouvement ! Ce qu’il a cru être la vie, c’est la mort !

C’est à Paris que s’adressait un poète de génie quand il disait:

Vous vouliez pétrir l’homme à votre fantaisie;

Vous vouliez faire un monde? — Eh bien, vous l’avez fait, Votre monde est superbe, et votre homme est- parfait Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie; Vous avez sagement taillé l’arbre de vie; Tout est bien balayé sur vos chemins de fer,

Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air.

Pauvre Alfred de Musset! Il en pouvait parler en connaissance de cause; car il avait respiré trop longtemps cet air empesté qui fait mourir.

Mais je ne veux pas entrer maintenant dans des considérations morales sur la vie parisienne.

Je ne veux pas laisser croire non plus que l’atmosphère de Paris soit partout insalubre; non certes, et les spectacles édifiants ne manquent pas dans la grande ville.

Comme l’antique Janus, Paris a deux faces, et si l’une d’elles a le rictus de Voltaire, l’autre rappelle la grande figure historique de Saint Louis. En d’autres termes, il y a deux Paris, le Paris impie et le Paris catholique, le Paris qui blasphème et le Paris qui prie, le Paris qui nie, et celui qui croit, souffre et espère !

Nous étudierons successivement ces deux cités et ces deux peuples, et s’il nous arrive de lancer aux parisiens quelques traits satiriques, ils ne seront certainement pas dirigés contre cette population catholique de Paris, qui lutte avec tant de foi, de courage et de dévouement pour le triomphe de l’ordre social et religieux.

C’est dans ce groupe, plus nombreux qu’on ne croit, que j’ai l’honneur de compter quelques amis, et la vie que je mène ici est pleine d’agréments, au point que si la voix du sang ne me rappelait pas de l’autre coté de l’Atlantique, je ne serais pas près de repartir pour l’Amérique;

Nous sommes en décembre, et le soleil se lève assez tard pour que je me lève avec lui. Dès que j’ai fait ma toilette, et pris mon café au lait, je commence mes courses. Je visite les églises, les musées, les galeries, les palais, les parcs, les jardins. Je longe les quais, je m’égare dans les champs Élysées, je vais flâner sur les boulevards, je m’arrête aux vitrines et surtout aux étalages des libraires, et les heures passent comme par enchantement.

Le seul désagrément que j’éprouve, c’est le froid, et chose - qui vous étonnera, lecteurs canadiens, j’en souffre plus ici que je n’en ai jamais souffert dans mon cher pays de neige. Cela s’explique par le fait que nous portons ici des vêtements trop légers, et que les maisons y sont trop peu chauffées. Je me promène tout de même, et quand la bise froide se fait trop sentir, j’entre dans un café. Je déguste un excellent moka, et je lis un journal, tantôt l’un, tantôt l’autre, presque jamais le même, car je veux les connaître tous; ou bien, j’écoute discourir un groupe de parisiens ou d’étrangers dont la conversation m’intéresse.

Fuis, je reprends ma promenade en bravant le froid et le vent. C’est égal, je ne me plaindrai plus de nos rigoureux hivers. Notre neige vaut mieux que la boue glacée de Paris, et il y a des jours où je serais tenté de regretter nos appartements si chauds, nos fourrures si moelleuses, et nos grands sleighs où nous prenons si confortablement des bains d’air froid.

Mais pour me faire oublier tout cela, que de jouissances intellectuelles Paris me procure !

Au Canada, je ne pouvais étudier l’histoire, la littérature et l’art que dans les livres, enfermé dans ma bibliothèque. Ici, j’apprends, ou je crois apprendre, sans étudier. Les rues, les places publiques, les églises, les palais, les musées me donnent des cours sur presque toutes les branches de l’enseignement humain.

Une statue, un vieux mur, un frontispice, une colonnade, une peinture, une inscription,une armoirie, m’en disent plus qu’un volume, et quand je les contredis ils ne répliquent pas. Quand ils me déplaisent, je n’ai qu’à fermer les yeux, et même dans ce cas ils m’enseignent encore.

Lorsque je suis fatigué des leçons des choses — car tout enseignement fatigue — je vais entendre quelques hommes: tantôt un prédicateur célèbre, tantôt un professeur de la Sorbonne ou du Collège de France, tantôt un conférencier du Cercle Catholique du Luxembourg, ou du Cercle du Boulevard des Capucines.

Puis, quand une séance de ce dernier cercle m’a mis de mauvaise humeur, je vais me délasser et dissiper mon ire sur les quais.

Que d’heures j’y ai déjà passées devant les séduisants étalages des bouquinistes ! C’est une de mes plus douces jouissances d’aller lentement de l’un à l’autre, donnant un coup d’œil, un salut, un souvenir, à tous ces grands hommes des siècles écoulés, dont la pensée nous éclaire encore, et dont les vieux livres dorment dans la poussière, souvent même dans l’oubli.

Je lis les titres de leurs ouvrages, et quand ils me sont inconnus j’en parcours les tables, et j’essaie de deviner ce qu’ils ont dû écrire sur les sujets indiqués. J’y vois partout, tantôt des amis, tantôt des ennemis qui se coudoient sur le même rayon; quelquefois, deux génies qui, sans se connaître, ont défendu les mômes erreurs, ont prêché les mêmes vérités, le prêtre à côté du laïque, le prince près de l’enfant du peuple, le frère et la sœur, le mari et la femme, plus rarement le père et le fils !

Enfin, lorsque le soir arrive, je traverse la place du Palais Royal, et je vais m’installer dans un fauteuil d’orchestre de la Comédie Française.

Jugez de mes jouissances intellectuelles, lorsqu’on y joue une pièce de Corneille, de Racine, de Molière, ou bien un drame de Dumas, fils, une comédie d’Émile d’Augier, de Sardou, de Feuillet, ou de Musset. Je vous dirai plus tard ce que je pense du théâtre et surtout de l’art dramatique moderne; mais au point de vue purement littéraire, je puis bien vous dire que je ne m’ennuie jamais à la Maison de Molière.

Si j’ajoute en terminant qu’après avoir déjeuné à midi en parcourant les journaux du matin, je m’endors après minuit en feuilletant ceux du soir, vous avouerez que la journée parisienne est assez remplie.