À travers l’Europe/Volume 1/Le dimanche à Paris

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P.-G. Delisle (1p. 225-231).

IV

LE DIMANCHE A PARIS.



HIER était dimanche. J’en suis sûr, parce que j’ai consulté le calendrier. Mais ce n’est pas l’aspect de Paris qui me l’aurait rappelé.

J’ai quitté l’Hôtel du Louvre, et j’ai pris des appartements dans l’avenue Montaigne. Il y a sous mes fenêtres un jardin, et dans ce jardin un jardinier qui flâne toute la semaine, et qui travaille comme un forçât le dimanche. Il est en même temps mon concierge, et chaque dimanche je suis réveillé dès six heures du matin par le bruit de sa pioche et de son râteau. Quand je lui ai demandé s’il n’allait pas à la messe, il m’a répondu qu’il n’avait pas le temps.

Hier, je suis allé entendre, chez les Pères de l’Oratoire, Mgr Isoard qui y fait une série de conférences remarquables sur le Sacerdoce. J’apprécierai plus loin le mérite du conférencier ; mais je veux dire ici qu’en me rendant à la chapelle de l’Oratoire, rue du Regard, j’ai dû traverser une grande partie de Paris, et que j’y ai constaté avec chagrin l’inobservation presque générale du jour du Seigneur.

Presque toutes les boutiques étaient ouvertes, et partout sur mon chemin, il m’a semblé que le mouvement des affaires, du commerce, de l’industrie, était plus actif que jamais. Les travaux de percement du boulevard St-Germain se poursuivaient rapidement, et une foule d’ouvriers en blouse démolissaient, déblayaient, charroyaient, et rebâtissaient.

Je cheminais au milieu des ruines. De chaque côté, des murs entiers s’abattaient sous l’effort des cabestans, et de hautes cheminées, restées debout pour protester contre la démolition et contre le travail du dimanche, se couchaient à leur tour dans la poussière des décombres. Les chariots, qui en emportaient les débris, se croisaient avec d’autres chargés de nouveaux matériaux, pierres, briques, ciment, poutres et colonnes.

La rue était encombrée, et l’air retentissait de mille bruits et de clameurs, mêlées de blasphèmes.

L’activité humaine est certainement très louable, et ce doit être un beau spectacle pour le ciel que de contempler les hommes courant comme des abeilles industrieuses autour de cette ruche qu’on appelle la terre. Mais le travail du démolisseur a quelque chose qui attriste, surtout quand il démolit — en même temps que des édifices — une loi du Décalogue.

A un autre point de vue, quand on songe à tous les labeurs que ces constructions ont coûtés, à toutes les existences qu’elles ont abritées, à tous les souvenir qu’elles rappellent, il est pénible de les voir mettre à néant. Et, si la pensée s’élance dans l’avenir, peut-on prévoir sans regrets que les nouveaux édifices eux-mêmes feront bientôt place à d’autres, que les larges boulevards deviendront un jour trop étroits et qu’il faudra faire de nouveaux percements, de nouvelles démolitions, ou construire des chemins de fer aériens pour faciliter la circulation des millions d’hommes qui viendront après nous ?

Tout en rêvant ainsi, je poursuivais ma route au travers des décombres.

Aux coins des rues, les affiches des théâtres étaient plus attrayantes et mieux remplies que les jours de semaine, et la soirée ne pouvant suffire aux spectateurs, les principaux théâtres annonçaient des matinées commençant à 2 heures P. M., et finissant à 6 heures. Mon jardinier a trouvé le temps d’aller à l’une de ces matinées ; mais à son retour il a scrupuleusement repris son râteau. Ce matin, à 11 heures, il dormait encore.

Après dîner, hier soir, chez un ami, j’ai exprimé mon étonnement de voir une ville catholique, la capitale d’une nation appelée la fille ainée de l’Église, manquer aussi complètement au précepte de l’observation du dimanche. Quelqu’un m’a répondu :

— Mais Monsieur, il faut bien que les pauvres gens vivent, et comment vivront-ils le dimanche s’il ne travaillent pas ce jour- ?

— Et croyez-vous, lui-ai-je répliqué, qu’il n’y a de pauvres gens qu’à Paris ? Vos publicistes s’exténuent à prouver qu’il y a plus de pauvres à Londres qu’à Paris. Or, à Londres, pauvres et riches observent le dimanche, et il ont à manger ce jour- comme les autres jours.

— Mais songez, M., qu’il y a ici des veuves, mères de cinq enfants !

— C’est bien joli, mais il y a dans mon pays des veuves, mères de dix enfants, et elles réussissent à vivre sans travailler le dimanche !

— Est-il possible ? Mais, dans tous les cas, pourquoi voulez-vous que l’ouvrier se repose le septième jour s’il n’est pas fatigué ?

— Allons donc, lorsque Dieu se reposa le septième jour croyez-vous qu’il fût fatigué ?

Partant de là, je me mis en devoir de lui expliquer un peu le troisième commandement de Dieu et sa raison d’être. Mais ses objections me firent bientôt comprendre que, sans m’en apercevoir, je lui parlais hébreu ; et comme je n’avais pas le loisir de commencer son éducation je le laissai.

Je veux cependant rendre justice à tout le monde, et je constate avec plaisir qu’un grand nombre de parisiens et de parisiennes observent le dimanche en vrais catholiques. Il y en a qui ferment régulièrement leurs boutiques ; c’est le petit nombre, mais enfin il y en a plusieurs, et moins leur nombre est grand, plus ils ont de mérite.

Un nombre considérable d’hommes et de femmes se font aussi un devoir d’assister à la messe, et j’ai été souvent édifié de voir la foule se presser dans plusieurs églises de Paris. Les femmes surtout envahissent les nefs à certaines heures, et quand un prédicateur de renom doit se faire entendre, le nombre des hommes augmente. Malheureusement tous ne s’y tiennent pas irréprochablement, et de manière à édifier l’assistance.

J’en ai remarqué souvent qui ne paraissent se rendre à l’église que pour accompagner leurs femmes. Ils sont superbes de mise, de tenue, et de respect… pour leurs propres personnes.

Ils ne s’agenouillent jamais, suivant le précepte de J. J. Rousseau, et ils se tiennent constamment assis, ou debout. Plier le genou devant Dieu ! Fi donc ! Ils croiraient manquer à leur dignité, en le faisant ! S’agenouiller devant une courtisane en chair et en os, cela se comprend ; mais devant un Être qu’on ne voit, pas, et qu’on n’entend pas, et dont tant de beaux esprits osent douter, ce serait puéril ! Il faut avant tout qu’un parisien se respecte, et se fasse respecter !

Au moment de l’Élévation, ils se dressent tout d’une pièce, se croisent les bras sur la poitrine, et inclinent légèrement la tête, par considération pour leurs femmes qui sont alors prosternées. Ils ne croient pas devoir refuser à Dieu ce qu’ils accordent à l’inconnu qu’ils rencontrent dans la rue, et que leurs femmes saluent. Ils inclinent légèrement la tête devant ce grand Inconnu que leurs femmes adorent !

Pauvres Parisiens ! Pliez donc le genou devant Dieu, et il fera en sorte que vous n’ayez pas à le plier devant le Prussien !

Quelques Parisiennes, allant à la messe, ne sont pas irréprochables non plus, et leur dévotion est un peu, beaucoup, mondaine. Les pages satiriques de Gustave Droz à leur adresse sont exagérées, mais contiennent cependant beaucoup de vrai. C’est à la Madeleine surtout, et à St-Roch que j’ai pu m’en convaincre. Elles oublient parfois qu’elles sont à l’église, et se croient au spectacle.

À Noël, j’ai voulu avoir une idée de la messe de minuit à Paris. On m’avait recommandé d’aller à St-Roch, où des voix renommées et de grands artistes devaient remplir la partie musicale de la solennité.

J’arrivai un peu tard et j’eus beaucoup de peine à pénétrer, tant la foule était compacte à l’entrée de la vaste église. Il ne restait, pas un siège inoccupé dans la grande nef, et les nefs latérales paraissaient encombrées ; je pensai qu’en avant et autour du chœur il y avait probablement des places vides, et je me faufilai avec beaucoup d’efforts au milieu de la masse. Mais il fut bientôt impossible d’aller plus loin, et je constatai, en essayant vainement de me retourner, que je ne pouvais plus ni reculer ni avancer.

Je restai là debout, pressé de tous les côtés comme un épi dans une gerbe, élevant au dessus des têtes mon pauvre chapeau qui avait déjà été écrasé plusieurs fois, et ne sachant comment j’allais me tirer de cet horrible pressoir vivant.

De temps vu temps un courant irrésistible m’emportait, tantôt en avant, tantôt en arrière, et mes pieds touchaient à peine les dalles. Autour de moi les conversations et les rires allaient leur train.

— Oh ! là là, monsieur, vous allez emporter ma robe !

— Ce n’est pas ma faute, madame, répondait le voisin, il y a force majeure.

— Moi, je suis disloquée, et je ne sortirai pas de cette mécanique avec tous mes membres.

— Et moi donc, j’ai deux côtes enfoncées, je pense, et j’ai perdu mes souliers !

— Vois donc Adèle, comme le sang lui monte au visage. Elle a sa congestion, je crois, et bien conditionnée !

Ce spectacle édifiant dura jusqu’à ce que, poussé tout à coup près d’une porte latérale, je réussis à m’esquiver.

Une classe très nombreuse de parisiens observe le dimanche en allant aux courses de Longchamp. Dès le matin, les omnibus de toutes sortes, les bateaux-mouches, les cabriolets, se dirigent à toute vitesse vers Longchamp, et toute la campagne environnante se couvre de spectateurs. Ils y passent gaiment, sinon innocemment, leur journée, et ils reviennent le soir, convaincus qu’ils ont rempli leur devoir envers Dieu puisqu’ils se sont reposés !