À travers l’Europe/Volume 1/La chaire catholique

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P.-G. Delisle (1p. 299-308).

X

LA CHAIRE CATHOLIQUE.



LES voix de Paris sont nombreuses, et l’étranger qui voudrait les entendre toutes devrait faire dans cette ville un très long séjour.

Je me félicite d’en avoir entendu un bon nombre, s’élevant, les unes de la chaire catholique, d’autres de différente cercles littéraires, et les dernières des théâtres.

Je veux vous dire en quelques pages, lecteurs, ce que les unes et les autres m’ont appris.

Il y a deux grands genres de conférences : les conférences religieuses, dans les églises, et les conférences littéraires, sociales, ou religieuses dans les cercles.

J’aborderai séparément ces deux genres, et j’esquisserai à grands traits les orateurs qui s’y sont le plus distingués, spécialement ceux que j’ai eu le bonheur d’entendre.

Et tout d’abord, veuillez bien me suivre à Notre-Dame de Paris. Là s’élève une chaire qui est sans doute la plus illustrée de ce siècle, puisqu’on y a vu monter successivement les P. P. Lacordaire, de Ravignan, Félix, Hyacinthe et Monsabré.

Les deux premiers sont morts, mais leur gloire et leurs enseignements ont survécu. M. Loyson vit encore, hier à Genève, aujourd’hui à Paris, demain à Salt-Lake city peut-être ; mais le Père Hyacinthe n’est plus vivant, et l’Église a plus de raison de le pleurer que s’il était mort corporellement. Il m’a été donné d’entendre les deux survivants de ces illustres conférenciers, le P. Félix et le P. Monsabré, et je veux essayer de vous peindre en quelques coups de crayon ces deux princes de l’éloquence sacrée.

On connaît, ce lieu commun de collège : « Nascuntur poetæ, fiunt oratores. » Il n’est pas vrai à la lettre, et s’il arrive quelquefois qu’à force de travail un homme devienne orateur, il est plus fréquent de rencontrer parmi les orateurs des hommes qui sont nés tels. Pourquoi ? Parce que si l’on peut être poête, sans être orateur, l’on ne peut guère être un grand orateur sans être un peu poête.

Je me hâte de dire que c’est là une règle générale qui admet des exceptions, et tous ceux de mes lecteurs, qui ne sont pas poêtes, ont droit de se ranger au nombre des exceptions, et de cueillir la palme de l’éloquence.

Lacordaire fut un véritable orateur ; mais il était né avec ce don, et dès son plus bas âge sa bonne, nommée Colette, raconte qu’il faisait déjà des sermons dans une petite chapelle que sa mère lui avait arrangée, mais des sermons pleins de véhémence et d’action. Et comme l’affectueuse Colette l’interrompait un jour pour le prier de parler moins fort de crainte qu’il ne s’enrhumât : « Non, non, s’écria le terrible enfant, il se commet trop de péchés, je parlerai ! »

Ni le P. Félix, ni le P. Monsabré n’ont reçu du ciel, au même degré que le Père Lacordaire, ce don naturel de l’éloquence ; mais tous deux ont plus de culture que lui.

C’est à la Madeleine que j’ai pu entendre le Père Félix. La grande et belle église suffisait à peine à contenir la société choisie qui s’y était donné rendez-vous, et qui avait à sa tête la Maréchale de MacMahon. La réunion avait pour objet de venir en aide à je ne sais plus quelle œuvre de charité, et la Maréchale Présidente y fit elle-même une quête.

L’illustre jésuite monta en chaire et prit pour texte ces paroles de Jésus-Christ : « Tu dixisti, ego sum filius Dei. » C’est dire qu’il parla de la Divinité de Jésus-Christ. Naturellement, l’orateur ne pouvait aborder qu’un seul aspect d’un sujet si vaste, et il se borna à démontrer que nier la divinité de Jésus-Christ, c’est faire de lui un insensé ou un scélérat !

Il est indéniable, en effet, que Jésus-Christ, pendant sa vie mortelle, a souvent affirmé, dans les circonstances les plus solennelles, qu’il était le Fils de Dieu. C’est en cette qualité qu’il a posé devant le monde comme révélateur, comme thaumaturge, et comme réformateur. C’est en cette qualité qu’il a promulgué un enseignement nouveau qui est devenu la loi de l’humanité toute entière. C’est en cette qualité qu’il a apporté la guerre parmi les hommes et révolutionné l’univers, qu’il a armé les frères contre les frères, les enfants contre les pères, et qu’il a livré à la mort des milliers et des milliers de martyrs.

Eh bien, s’il n’était pas Dieu que faut-il penser de lui ? — Ou il croyait l’être, et alors il faut l’assimiler à ces infortunés que l’on rencontre dans les asiles d’aliénés, et qui se croient empereurs ou rois ! Ou bien il savait qu’il ne l’était pas, et dans ce cas c’est un imposteur qui a trompé l’humanité, et qui doit porter la responsabilité de millions de crimes !

Et cependant les négateurs de la Divinité, Strauss, Renan, Havet et les autres s’inclinent avec respect et admiration devant Jésus. Ils le proclament le plus grand des prophètes, le sage entre les sages, le bienfaiteur de l’humanité, et ils lui élèveraient volontiers une statue avec cette inscription : « Au plus grand des génies ! »

Insensés, la contradiction et l’hypocrisie sont trop manifestes. Si Jésus n’a pas droit à un temple, il ne mérite pas une statue, et le gibet n’était pas assez pour punir sa témérité !

Mais non, une telle hypothèse, un tel blasphème nous jettent dans un labyrinthe d’impossibilités, de contradictions et de ténèbres, dont il est impossible de sortir sans se prosterner devant Jésus pour lui répéter cette parole de Pierre :

Oui, vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant,

Tel est le pâle résumé de cette conférence du P. Félix, qui pendant une heure nous a tenus suspendus à ses lèvres.

Le P. Félix est de taille moyenne, un peu au-dessous de la moyenne peut-être ; c’est du moins l’effet qu’il produit lorsqu’il arrive en chaire ; mais en parlant il grandit à vue d’œil. Il a un port noble, une belle tête, des traits réguliers, des yeux pleins de flamme, mais de cette flamme douce que la lampe solitaire répand dans le sanctuaire.

Son front est haut, sa lèvre mince, et tout son visage a une grande expression de douceur et d’affabilité, ce qui ne l’empêche pas de mettre dans son débit beaucoup d’action et d’énergie.

Son éloquence n’a pas les hardiesses, disons les témérités de Lacordaire, ni ces mouvements inattendus qui enlèvent un auditoire. Il ne possède pas non plus, comme le grand dominicain, cette espèce de fluide qui circule comme un courant électrique entre l’orateur et ceux qui l’écoutent.

Mais s’il s’élève moins haut, il est aussi moins exposé à descendre, et son éloquence entraînante roule comme un beau fleuve avec une force constante et une profondeur toujours égale. Sa doctrine est sûre, son argumentation serrée, sa polémique triomphante, et sa diction pleine de chaleur et de vie.

Lorsque Lacordaire mourut, quelqu’un a dit que la chaire de Notre-Dame était veuve. On pouvait le dire dans le même sens qu’on le disait de l’Église Catholique, il y a quelques années, lorsque Pie IX mourut. Mais lorsqu’un pape meurt, il y a toujours en un coin quelconque du globe, dans une église, au fond d’un monastère, ou dans une prison, un homme qui sera quelques jours après le Chef de l’Église.

Cette merveilleuse fécondité de l’Église mère, qui est à Rome, se retrouve dans toutes les églises et dans toutes les chaires catholiques de l’univers. La Chaire Catholique n’est réellement jamais veuve, et quand un de ses maîtres en descend pour n’y plus remonter, un autre lui succède, et la parole divine ne cesse pas de retentir.

Quand la sève apostolique aura produit les Lacordaire, les Ravignan et les Félix, croit-on qu’elle sera épuisée ? Non.

Dix-huit ans après Lacordaire, un de ses jeunes disciples, sortant comme lui du cloître, vêtu de cette robe monastique dont les plis renferment tant de souvenirs glorieux, succédait dans la chaire de Notre-Dame au religieux dévoyé que la France avait quelque temps acclamé, et qui venait d’échanger le froc — non pas contre une épée — mais contre une quenouille !

Ce nouveau fils de Saint Dominique, c’était le P. Monsabré, et sa première parole fut un souvenir pour celui qui avait été son maître :

« Il y a dix-huit ans, commença-t-il, à la place où je suis, un homme que vous avez admiré et aimé s’écriait : Ô murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d’intelligences privées de Dieu, autels qui m’avez béni, je ne me sépare point de vous. — Et cependant on ne le revit plus, la tombe avait étouffé sa grande voix. — Est-il mort tout-à-fait ? Non, il vit dans la persévérante admiration de la France et du monde entier ; il vit en vous qu’il a appelés sa gloire et sa couronne ; il vit dans l’humble enfant qui vient offrir aujourd’hui à vos regards le froc illustré par son génie et sa sainteté, vous faire entendre une voix qu’il a bénie, et travailler à sa renommée en vous prouvant une fois de plus que personne ne peut l’égaler. »

Ce magnifique début donna aux fidèles de Notre-Dame des espérances qui n’ont pas été trompées, et la foule qui se presse autour de sa chaire s’est toujours accrue depuis.

Si vous vous étiez trouvés, lecteurs, sur la grande place de Notre-Dame le premier dimanche du carême de 1876, vous auriez vu un de vos compatriotes fendre les flots pressés de quatre à cinq milliers d’hommes pour pénétrer un des premiers sous la voûte immense de la vieille basilique.

Vous auriez remarqué, parmi cette foule, des jeunes gens et des vieillards, des magistrats, des hommes d’épée, des députés, des ministres — pas ceux d’aujourd’hui — des hommes de lettres, enfin l’élite de la noblesse, de l’intelligence et du savoir. Quel beau spectacle présente alors le majestueux temple ! Quel tableau que cette nef immense réservée aux hommes, inondée de têtes qui bientôt se mettent en mouvement, et se tournent toutes ensemble vers la chaire, où l’illustre dominicain vient d’apparaître !

Le P. Monsabré est robuste et de bonne taille. Sa figure est énergique et distinguée, ses traits sont accentués, sa voix puissante, son geste large et dominateur.

C’est avant tout un philosophe et un théologien, et il a choisi Saint Thomas pour guide. Mais le philosophe n’exclut pas l’orateur, et c’est sur les ailes de l’éloquence qu’il nous emporte aux plus hauts sommets de la Métaphysique.

Comme orateur, il a du souffle, et de l’ampleur, je devrais peut être dire de la rondeur. Moins encore que le P. Félix, il ne ressemble à Lacordaire ; il n’a pas ce feu dévorant et ces transports indisciplinés de son maître. Mais il a beaucoup plus de science, de logique et d’élévation véritable dans la pensée.

Sa parole plane toujours dans les hauteurs de la théologie catholique ; elle n’est pas froide cependant, et se laisse parfois entraîner à des mouvements passionnés qui électrisent l’auditoire.

J’en veux citer un exemple mémorable.

Les lugubres années de 1870-71 avaient passé sur la France, et deux provinces de cet infortuné pays avaient été cédées à l’Allemagne.

Le P. Monsabré avait prêché le carême à Metz, qui est la tête de la Lorraine, et le jour de Pâques il célébrait avec cette population affligée la résurrection du Sauveur. En terminant il s’émut profondément en présence de cette multitude qui pleurait sur le tombeau de sa nationalité, et il lui laissa cet adieu poignant et plein d’espoir :

« Mes frères, les peuples aussi ressuscitent quand ils ont été baignés dans la grâce du Christ ; et quand malgré leurs vices et leurs crimes, ils n’ont pas abjuré la foi, l’épée d’un barbare et la plume d’un ambitieux ne peuvent pas les assassiner pour toujours.

« On change leur nom, mais non pas leur sang. Quand l’expiation touche à son terme ce sang se réveille et revient par la pente naturelle se mêler au couranc de la vieille vie nationale.

« Vous n’êtes pas morts pour moi, mes frères… mes amis… mes compatriotes… Non, vous n’êtes pas morts. Partout où j’irai, je vous le jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs, de vos patriotiques aspirations, de vos patriotiques colères ; partout, je vous appellerai des Français, jusqu’au jour béni où je reviendrai dans cette cathédrale prêcher le sermon de la délivrance et chanter avec vous un Te Deum comme ces voûtes n’en ont jamais entendu. »

Il y avait autre chose que ces voûtes n’avaient jamais entendu et qu’elles entendirent ce jour-là ; car l’auditoire se leva tout entier et éclata en applaudissements. La majesté du lieu saint n’avait pu retenir l’explosion de l’enthousiasme.

N’allez pas croire cependant que le P. Monsabré prenne bien fréquemment ce ton lyrique. Je vous l’ai dit, le philosophe chrétien domine chez lui, et naturellement c’est à la raison qu’il s’adresse plutôt, qu’au sentiment.

Je l’ai entendu deux fois, et chaque fois j’ai été étonné des hauteurs dogmatiques où l’orateur se tenait constamment.

Il parlait du gouvernement divin dans ce monde, et il expliquait comment Dieu peut exercer une souveraineté absolue sur toutes choses sans détruire la liberté de l’homme.

On sait que c’est le grand mystère de la vie humaine, de savoir comment l’homme peut être libre de faire ce qu’il veut sans néanmoins rien changer aux décrets éternels de son Créateur. Or le P. Monsabré, toujours appuyé sur l’ange de l’école, et marchant aux sublimes clartés des Saintes Écritures, illuminait de sa parole lucide tous les recoins les plus obscurs de ce difficile problème.