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À travers l’Europe/Volume 1/La chaussée du Géant

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P.-G. Delisle (1p. 33-37).

II

LA CHAUSSÉE DU GÉANT.



JE ne sais pas de plus belle route à parcourir que celle qui conduit de Portrush à la Chaussée du Géant, (Giant’s Causeway).

Portrush est une jolie petite ville, sur une grève de basalte rouge, mirant ses hôtels coquets dans les flots verts de l’Atlantique, regardant au couchant les monts Donegal et vers le levant les hautes falaises entrecoupées qui s’étendent jusqu’à la Chaussée du Géant.

Comme nous étions allègres et joyeux ! Comme le ciel était beau et comme la mer était limpide, pendant que nous longions, perchés sur un jaunting car, ces célèbres côtes du Nord de l’Irlande !

Que d’histoires, que de légendes traversaient nos pensées, quand nous laissions sur notre gauche les ruines imposantes de Dunluce Castle, qui fut longtemps la résidence de la famille quasi royale des McQuillans, dont les descendants sont devenus scieurs de bois !

Bientôt nous descendons sur la chaussée géante,

Au premier coup d’œil il semble impossible que ce phénomène soit l’œuvre de la nature, tant il y a de régularité, d’art et de combinaisons savantes dans cet entassement de colonnes basaltiques si bien taillées, si polies, et s’adaptant si bien ensemble.

Je sais bien qu’il y a dans toute la nature une harmonie étonnante ; je reconnais qu’elle nous montre à chaque pas des merveilles que l’art ne saurait accomplir. Mais j’ai toujours cru jusqu’à présent que l’homme seul pouvait construire un édifice, tailler des milliers de colonnes de pierre pentagones, hexagones et eptagones, parfaitement régulières, les rapprocher les unes des autres, et les ranger dans l’ordre qui convient pour que leurs angles concordent parfaitement.

Or c’est là le spectacle que j’ai sous les yeux, et je ne puis admettre tout d’abord que ce beau travail, supérieur à la grande muraille de la Chine, plus artistique que les grandes voies romaines, ne soit pas dû à la main de l’homme.

Cependant nous avançons lentement sur ces têtes de colonnes perpendiculairement enfoncées dans le sable du rivage et dans la mer. Nous admirons cette architecture d’un nouveau genre, nous calculons l’espace qu’elle embrasse, et nous constatons que ses pièces sont innombrables.

Qui donc a pu accomplir ce gigantesque ouvrage ? Combien de milliers de bras a-t-il fallu pour tailler ces pierres et les transporter sur ce rivage désert ? Quelles mains puissantes les ont rangées dans cette symétrie admirable ?

Voici comment la légende répond à cette question :

Dans les âges reculés, vivait en cet endroit le géant Fin McCoul, qui était le champion de la vieille Hibernie. Un jour il apprit que Scot, le géant de la vieille Calédonie, de l’autre côté de la mer d’Irlande, défiait tout ceux qui osaient se présenter devant lui, et les abattait sous ses coups.

Il disait même, parait-il, à qui voulait l’entendre, que s’il ne craignait pas l’humidité, il traverserait la mer à la nage pour aller frotter les côtes du grand Fin McCoul.

Le grand Fin fut piqué de ces vantardises, et pour permettre à Scot de venir le rencontrer sans se mouiller, il construisit une jetée colossale pour relier la terre d’Écosse aux rivages d’Erin.

Scot traversa alors, se battit avec Fin et fut vaincu. Mais le vainqueur fut généreux, et ne tua pas son ennemi. Bien plus il lui permit de se marier et de se fixer en Irlande. Je ne serais pas surpris qu’il eût épousé quelque sœur de Fin, qui s’appelait sans doute Fifine, et que ses provocations au frère n’eussent précisément pour but de faire connaissance avec cette Fifine, dont il avait peut-être entendu parler.

Quoiqu’il en soit, Scot ne retourna pas en Écosse et le pont cyclopéen devenu inutile fut détruit par le temps et par la mer. Ses deux extrémités seules sont encore visibles, la première formant ce lit de colonnes juxtaposées que nous visitons, et la seconde montrant encore ses énormes piliers de basalte dans l’Isle de Staffa sur les côtes d’Écosse, près de la Grotte de Fingal et du fauteuil d’Ossian.

J’avouerai candidement que les données de la science sur la chaussée du géant ne sont guère plus satisfaisantes que la légende ; et quand on a parcouru toute cette étrange falaise, quand on a contemplé l’Orgue du géant, qui est une rangée de colonnes de hauteurs différentes, disposées comme les tuyaux d’un orgue ; quand on a fait le tour de cet hémicycle, entouré d’une double colonnade superposée, où la mer vient battre, et que l’on appelle l’amphithéâtre, on reste confondu devant tant de merveilles naturelles. Non seulement l’explication en parait impossible ; mais la plume se sent impuissante à les décrire. Leur architecture semble exiger l’intelligence humaine ; mais leur étendue, et leurs masses énormes défient vainement la force de l’homme.

Un romancier célèbre, M. Thackeray, a visité la Chaussée du géant et il en a fait une description humoristique et fantaisiste que je reproduis sans la traduire, parce que la traduction lui enlèverait son originalité :

It looks like the beginning of the world, somehow ; the sea looks older than in other places ; the hills and rocks strange, formed differently from other rocks and hills, as those vast dubious monsters were formed who possessed the earth before man. The hill-tops are shattered into a thousand cragged fantastical shapes ; the water comes swelling into scores of little strange creeks, or goes off with a leap, roaring into those mysterious caves yonder, which penetrate who knows how far into our common world. The savage rock sides are painted of a hundred colours… yonder is a kelp-burner : a lurid smoke from his burning kelp rises up into the leaden sky, and he looks as naked and fierce as Cain. Bubbling up out of the rocks at the very brim of the sea rises a little crystal spring. How comes it there ? And there is an old gray hag beside, who has been there for hundreds and hundreds of years and there sits and sells whiskey at the extremity of creation ! How do you dare to sell whiskey there, old woman ? Did you serve old Saturn with a glass when he lay along the causeway here ? In reply she says she has no change for a shilling : she never has ; but her whiskey is good.

Kohl a fait aussi de ces lieux une description pompeuse, et il déclare que l’Amphithéâtre du géant est le plus beau du monde, sans excepter le Colisée. En terminant il ajoute : « que le touriste ne doit pas craindre d’exagérer en décrivant cette scène, parce que tout ce qu’il pourra dire restera toujours en deçà de la vérité. »

Ce que je puis affirmer, c’est que l’Amérique avec sa grande et riche nature, la Suisse avec ses paysages renommés, la Méditerranée avec ses côtes charmantes et pittoresques, ne m’ont rien offert d’aussi grand et d’aussi merveilleux que la Chaussée du géant.

Quand j’en revins le soir aux flammes mourantes du soleil couchant qui rougissaient l’Atlantique, j’en avais l’esprit tout obsédé.