À travers l’Exposition/04

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À travers l’Exposition
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 94 (p. 929-944).
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IV. LES ARTS LIBÉRAUX. — L’HISTOIRE DU TRAVAIL. [1]


Dans le palais des machines, nous avons vu le travail moderne à l’apogée de sa puissance ; le directeur de ce travail, l’homme, nous est apparu maître de la force par la science, maître du monde par la force. Le palais des Arts libéraux, où notre promenade nous conduit aujourd’hui, nous montre l’histoire du travail depuis ses premiers rudimens, les essais timides et gauches des inventions mécaniques, leurs perfectionnemens successifs. Ces galeries nous racontent l’histoire de l’homme, depuis ses obscures origines, et comment il est lentement monté à la haute condition qui lui était promise, de la caverne où le troglodyte taillait ses silex jusqu’au Collège de France et au Conservatoire des Arts et Métiers.

A l’entrée, un grand Bouddha de bois doré nous accueille. Il est bien placé là, le dieu lointain, à la lèvre indulgente et mystérieuse, à l’œil sagace et désabusé. Il nous prémunit contre l’orgueil et aussi contre les vaines apparences ; il enseigne que les certitudes absolues sont rares, que le savoir a ses engouemens, ses modes changeantes, et qu’il les faut accepter avec un esprit de doute bienveillant. Sous le dôme des machines, nous avions affaire aux seules sciences irréfutables, à celles qui prouvent chacune de leurs affirmations par une application triomphante ; ici, nous serons parfois induits en tentation par des sciences plus conjecturales. Voici, derrière le Bouddha, un vaste charnier de crânes, de squelettes, d’écorchés anatomiques : c’est la section d’anthropologie et d’ethnographie, la préface de l’histoire humaine. Un gorille ouvre paternellement la série des temps. Pour le visiteur non initié, des étiquettes permettent seules de distinguer, entre les squelettes et les cerveaux intentionnellement rapprochés, ceux qui appartiennent aux pithécoïdes et ceux que les tableaux explicatifs décorent de ce nom : « Homo industriosus, premier sous-ordre des primates. » Voilà un titre flatteur : est-il suffisamment distinctif ? Nous devons le croire, puisqu’il satisfait tout ce qu’il y a de gens habiles dans la connaissance des vieux os. Pourtant, ne vous semble-t-il pas que l’abeille, le castor et d’autres bêtes pourraient nous le disputer ? Ne les appelle-t-on pas communément des animaux industrieux ?

Sur ces tableaux et dans ces vitrines, rien n’affirme expressément la parenté de l’homme et du singe ; tout est disposé pour nous la persuader. La chose est possible, vraisemblable, si l’on veut ; qu’on en fournisse une preuve, et notre sentiment filial en suspens sera heureux de retrouver un père. Nous ne comprenons déjà plus le premier émoi des bonnes âmes qui se révoltèrent contre cette filiation. Sans entrer dans les subtilités de détail, toutes les théories sur la création peuvent être ramenées à deux hypothèses : l’opération immédiate, d’un coup de baguette, qui satisfaisait l’imagination de nos aïeux, qui n’est plus recevable depuis que nous connaissons mieux l’histoire physique de notre globe et de ses voisins ; l’opération lente, conforme aux lois générales de l’évolution, accomplie par l’intermédiaire des causes secondes. L’une et l’autre réservent la place d’un créateur ; la deuxième explication recule son intervention, mais elle s’accorde mieux avec ce que nous pouvons concevoir de la puissance et de la sagesse infinies ; elle exige une interprétation des textes sacrés dans leurs parties symboliques, elle n’implique aucune contradiction formelle de ces textes. Depuis le grand essor des sciences de la nature, nous voyons se reproduire de nos jours le malentendu qui troubla les esprits routiniers quand les télescopes agrandirent l’univers et découvrirent l’ordonnance véritable de ses parties : — « Voilà des certitudes qui ruinent vos croyances, » disaient les libertins aux dévots. — « Donc vos certitudes sont fausses, » répliquaient les dévots. On écrivit de gros livres pour et contre, on s’injuria, on se brûla. Quelques années passèrent : tout s’était tassé. Les deux ordres de vérités qui semblaient inconciliables aux contemporains de Galilée s’accordaient sans effort dans l’entendement des contemporains de Leibniz.

Revenons à nos crânes. En voici des boisseaux, de tous les siècles, de toutes les races, de tous les pays. Que la science est donc une belle chose, et qu’on est infirme sans ses lumières ! Évidemment, ceux qui savent découvrent une infinité d’indices sur ces fronts blanchis d’où la pensée s’est envolée ; ils y lisent les caractères spécifiques des cervelles qui remplirent ces boîtes, leurs perfectionnemens graduels dans le temps, depuis l’homme quaternaire jusqu’à celui de la troisième république, dans l’espace, depuis le Boschiman jusqu’au Parisien, dans l’intelligence, depuis l’idiot jusqu’au génie, dans la vertu, depuis l’assassin Collignon jusqu’à M. de Montyon. Pour moi, qui n’en sais pas beaucoup plus long que le fossoyeur d’Hamlet, et qui ferais mal la différence du crâne de Yorick à celui d’Alexandre, je ne vois rien. L’ignorance fait naître des doutes injurieux. On me montre des crânes classés en série d’après leur provenance ; j’ai toujours envie de demander la contre-épreuve, l’indication de la provenance sur des pièces que j’aurais choisies. Je demeure rêveur devant une armoire pleine de « crânes belges, » depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours ; si quelque main malicieuse secouait une nuit cette armoire, après avoir effacé les numéros d’ordre, tomberait-on d’accord le lendemain pour remettre à leurs places respectives le chasseur de la forêt nervienne et l’habitant actuel, de, la Montagne-aux-Herbes ? Le calcul des probabilités nous invite à parier que oui, mais pas trop cher. Les affirmations des personnes, les plus doctes achèvent de me troubler. Un savant allemand a dessiné là l’homme de Néanderthal tel qu’il se le représente d’après un crâne fameux : poilu, prognathe, le iront fuyant. Cette esquisse donne un type intermédiaire entre un beau chimpanzé et un vilain homme. Le savant allemand devait avoir de bonnes raisons, j’y voudrais croire : mais d’autres me dissuadent. M. Godron a publié un dessin reproduisant la tête de saint Mansuy, évêque de Toul ; ce saint exagère les traits les plus saillans de l’homme de Néanderthal ; et M. Vogt a cité l’exemple d’un de ses amis, médecin distingué, qui se trouve dans le même cas. Un autre spécimen célèbre de l’homme quaternaire est le vieillard de Cro-Magnon ; or M. Broca a trouvé que la capacité crânienne de ce lointain ancêtre est notablement supérieure à, celle d’un Parisien du XIXe siècle. Où est le progrès, alors ? Peut-être sur ce tableau, où l’on a comparé les moyennes de trois séries ainsi qualifiées : Parisiens quelconques, — assassins, — hommes distingués. La moyenne de la dernière catégorie est sensiblement supérieure aux deux autres, mais il est triste de penser que les Parisiens quelconques diffèrent à peine des assassins par une fraction infinitésimale. Chose plus triste encore, un autre tableau, dressé par M. Duvernoy, m’enseigne que le rapport du cerveau au reste du corps est de 1 : 48 chez le gibbon, de 1 : 30 chez l’homme, de 1 : 14 chez le serin ; d’où il suivrait que cet oiseau nous passe de beaucoup en intelligence relative, nous tous les primates.

Les transes de l’esprit redoublent devant la vitrine italienne d’anthropologie criminelle. On sait que les physiologistes d’outre-monts, à la suite de M. le professeur Lombroso, ont poussé leurs recherches de ce côté. Quand on regarde la devanture d’un libraire de Rome ou de Florence, on est frappé de voir que la majeure partie des publications nouvelles, depuis quelques années, se rapportent à cet ordre d’études. Il semble que l’idéal inavoué, dans le pays d’où nous vint la science du droit, soit de remplacer les codes par quelques appareils d’anthropométrie. Ces messieurs nous ont envoyé une riche collection de moulages pris sur des têtes de condamnés. Ici encore, le manque d’habitude égare mon jugement. Cette cire verte, qui joue le bronze antique, je l’aurais acceptée pour une belle tête consulaire exhumée du forum ; elle me rappelle l’orateur du Capitole. Erreur, c’est l’assassin La Gala. A côté de ce meurtrier, un stupratore ; je ne puis m’empêcher de lui trouver le front d’un penseur, l’air noble et méditatif. D’autres masques sont plus ingrats ; n’oubliez pas qu’ils ont été moulés sur des gens qui n’avaient aucune raison de sourire. On entend fréquemment cette exclamation dans la foule qui circule devant les vitrines : « Ils ne sont pas comme tout le monde ! » Sans doute ; mais plus que jamais je demande la contre-épreuve. Que l’on mêle à ces têtes de coquins quelques têtes de grands hommes, prises en un moment de souci et la barbe mal faite, vous entendrez sûrement la même remarque de la foule : « Ils ne sont pas comme tout le monde. » J’oubliais, il est vrai, que cette confusion ne dérangerait pas les théories des aliénistes subalpins, au contraire. — Que d’embarras dans ces éludes ! On a placé là-haut le crâne de Charlotte Corday ; nous serions peinés d’apprendre qu’il a quelque conformité avec celui du cocher Collignon, et cependant il y aurait des raisons pour que cela soit, si la prédisposition au meurtre se reconnaît à des signes certains. Il arrive parfois qu’un détenu occupe ses loisirs à graver au trait des bonshommes sur le pot à l’eau de la prison ; M. Lombroso expose ces cruches sous la rubrique : « Céramique criminelle. » Ces dessins expriment, paraît-il, tout le vice des artistes qui les ont tracés.

On ne s’arracherait jamais d’une section où l’on apprend tant de choses. Des cartes teintées nous montrent la France divisée en deux régions, d’après la couleur des cheveux : la zone brune et la zone blonde sont sensiblement égales. Même partage équitable entre les yeux bleus et les yeux noirs. D’une collection de cristallins en émail, donnant la coloration de l’iris chez les différentes races, il semble ressortir que les plus beaux yeux se trouveraient chez les Lapons. On est tenté de réclamer on laveur d’une race éteinte, les Aztèques, pour peu qu’on ait examiné, dans le pavillon de la république bolivienne, une sébile pleine d’yeux fossiles, translucides, d’un or pâle de topaze. La rêverie s’y arrête longtemps, effrayée et retenue devant ces reliques où la lumière réveille des images mystérieuses. Quel joaillier pourrait offrir à une reine un collier qui valût ces diamans humains ? Diamans morts, qui recevaient la splendeur du monde et la transformaient en idées, longtemps avant que le pied d’un Européen ne se fût posé sur la terre américaine. Ils ont admiré les soleils du Pacifique, ils ont jeté comme les autres leurs feux d’amour ; peut-être une image dernière demeure et continue de vivre, invisible pour nous, au fond de chacun d’eux, si toutefois le poète dit vrai :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.

D’autres yeux voient, en dedans, qui ne se sont jamais ouverts. Si vous entrez dans ce palais par la travée des asiles et des écoles professionnelles, arrêtez-vous à l’atelier de brosserie des jeunes aveugles. Quelques-uns des pensionnaires s’y livrent à leurs travaux délicats. Je ne sais rien de plus expressif et de plus attachant que ces figures recueillies. Chez nous, le rayon de la physionomie humaine se concentre tout entier dans le regard ; chez eux, il est diffus, répandu sur tous les traits ; chaque muscle de leur face exprime l’attention intérieure, avec quelque chose d’infiniment doux, d’infiniment pur. A qui les dévisage, ces figures communiquent la sensation de repos qu’on éprouve en rentrant dans une chambre obscure, après avoir cheminé par les rues un jour d’été.

Continuons devant nous, suivons le primate à travers ses métamorphoses. On a figuré ses premières peines avec ses premières acquisitions dans une sorte de musée Grévin de la paléontologie. Près de la souche creuse ou de la grotte qui leur sert d’abri, des couples rougeâtres, vêtus de peaux de bêtes, taillent le silex, coulent le bronze, tournent les vases d’argile. Ces ouvriers essaient leurs premiers pas sur la longue route qui les conduira à la galerie des machines. Autour de ce noyau de l’humanité primitive, les maîtres de nos écoles d’archéologie ont prêté leur savoir à l’arrangement de tableaux plus complexes, empruntés aux grandes civilisations antiques : le potier d’Athènes et son confrère des Gaules, l’architecte chaldéen, le roi d’Assur dans un char fidèlement reconstitué par M. Heuzey, les fileuses de lin égyptiennes, les émailleurs et les imprimeurs de la Chine, partis les premiers et restés en chemin. L’empereur Fouh-Hi, qui peignait des sentences sages il y a cinq mille ans, est un écrivain tout à fait vénérable sous son manteau de feuillages. A côté de ces jeux de la science, il faut signaler doux œuvres d’un intérêt particulier, qui honorent grandement l’érudition française : la restitution du Parthénon, par M. Chipiez, et dans la salle des missions, à l’étage supérieur, celle de l’Apadanâ d’Artaxerxès, pur M. Dieulafoy.

On avance, on franchit les siècles par sauts un peu brusques, on arrive au grand Art, don d’Hermès Trismégiste. L’alchimiste Maïer, penché sur ses fourneaux, purifie dans une cornue la médecine universelle pour tous les métaux imparfaits. Sur les murs, des signes cabalistiques lui concilient les planètes ; on y voit le serpent Ouroboros et des formules empruntées à la chrysopée de Cléopâtre la Savante. La table ploie sous l’énorme livre, le Theatrum chemicum, auquel ce philosophe va ajouter de précieux commentaires, les Cantilènes intellectuelles du phénix ressuscite. Ne méprisez pas le souffleur Maïer ; de sa cave, nous passons directement dans le laboratoire de Lavoisier, réalité sortant d’un rêve. Voici l’imprimerie plantinienne ; la célèbre maison d’Anvers a prêté la presse de son fondateur, humble aïeule de cette machine Marinoni dont nous regardions l’autre jour l’effrayante mouture. D’autres ateliers, au rez-de-chaussée, et une suite de vitrines sur les terrasses centrales, déroulent sous les yeux du visiteur l’histoire de quelques arts libéraux, dessin, gravure, reliure, orfèvrerie, céramique, verrerie.

L’affiche-réclame a sa place dans ce musée. Le père de Montaigne demandait déjà qu’il y eût un lieu où celui qui avait des perles à vendre pût en prévenir le public. Si j’en juge par le plus ancien spécimen de la collection exposée, l’idée de Montaigne ne trouva sa forme qu’au commencement du XVIIIe siècle. Jusqu’aux dernières années de Louis XIV, nous dit M. Maindron dans son curieux livre, les Affiches illustrées, le monopole de ces publications était réservé aux libraires et aux comédiens. En 1715, un sieur Marius, marchand de parapluies, placarda sur les murs de Paris l’annonce de sa marchandise. Quand on réfléchit aux plus récentes transformations de nos mœurs commerciales et de nos mœurs politiques, on se demande si l’initiative du marchand de parapluies ne fut pas aussi grosse de conséquences que l’invention de la poudre à canon ; l’une et l’autre ont changé les procédés usités jadis pour conquérir le monde. L’histoire de l’imagerie populaire est à peine esquissée, juste assez pour faire naître un regret. J’aimerais retrouver ici les classiques d’Epinal, les naïves légendes de Geneviève de Brabant et du roi Dagobert, que- les joueurs d’orgue colportaient dans les campagnes, au temps de mon enfance ; je voudrais savoir si ces enluminures me donneraient encore, pour un sou, de plus vives joies et de plus longues pensées que l’Angelus n’en donne à ses possesseurs, pour 600,000 francs. Je crains que l’écarlate et l’azur n’aient pâli sur les manteaux de la dame et du roi ; je crains que tout n’ait pâli. Après l’affiche, l’imagerie aurait pu nous montrer comment le courant utilitaire s’est emparé de l’amusement du peuple pour attiser les convoitises, pour exploiter les passions. On ne colorie plus à Epinal ces contes merveilleux qui ne servaient à rien ; mais il y a dans Paris une grande usine qui tire le bonheur public sur quatre clichés et en répand les épreuves à des millions d’exemplaires ; dans les compartimens symétriques des quatre images, le même industriel grave avec la même conviction les bienfaits de la monarchie, les bienfaits de l’empire, les bienfaits de la république, les bienfaits futurs du général. Avez-vous quelquefois songé à ce que doit être l’état d’esprit de cet imagier éclectique, de ce Warwick de la lithographie qui tient boutique d’espérances pour tous, qui fabrique pour ses cliens antagonistes, à vingt francs le mille, des promesses et des accusations pareilles ? Si l’illusion féconde habitait dans son sein, je serais surpris.

Nous entrons dans une division nouvelle. Qu’est-ce encore que tous ces bustes, et cet aliéné de cire ? Les sujets de M. Lombroso, qui nous poursuivent ? On se rassure en reconnaissant le rire de Mme Samary, le sourire de Mlle Bartet. Pour la statuette de cire, dans la cage de verre au centre de la salle, c’est Hamlet qui a posé complaisamment, sous les traits de M. Monnet-Sully. L’Homo industriosus, fatigué de ses longs travaux, se repose à la Comédie-Française et à l’Académie nationale de musique. Tout célèbre ici les grandeurs de ces deux institutions d’état ; elles occupent, dans l’histoire des arts libéraux, un espace proportionnel à la place que le théâtre a prise dans notre vie sociale. Les visiteurs se nomment, avec une joie communicative, s’ils sont de Paris, avec un rien de fierté, s’ils sont de la province, les sociétaires de la Comédie dont les portraits et les bustes embellissent ces panneaux. C’est un sentiment assez étrange, et qui mériterait l’étude du moraliste, cette satisfaction affectueuse de la foule, quand elle reconnaît les traits d’un acteur favori. Le physiologiste n’y verra peut-être qu’une habitude réflexe de nos muscles faciaux, accoutumés à marquer des impressions hilares chaque fois que cet acteur entre en scène. Mais on constate le même contentement chez ceux qui découvrent M. Maubant, lequel n’a jamais éveillé que des impressions majestueuses. Je croirais plutôt que la foule reporte en entier sur ces personnages publics les sentimens désormais sans emploi qu’elle témoignait jadis aux grands, aux rois. « Cet effet a son origine dans la coutume, » disait Pascal ; et il ajoutait sur le prestige des rois, des grands, sur la force et sur la grimace, des choses trop libres pour qu’on se permette de les appliquer aux acteurs.

La section suivante est consacrée à l’histoire des moyens de transport. Encore une idée originale des organisateurs de cette exposition. L’histoire du travail nous fait assister à la lutte de l’homme contre la matière ; histoire du transport à sa lutte contre l’espace ; elle nous donne le raccourci du mouvement ambulatoire qui l’emporte sur le globe, depuis son premier pas au sommet de quelque plateau d’Asie, si c’est de là qu’il est parti, jusqu’à ses courses actuelles sur les voies rapides qui sillonnent la planète. Au rez-de-chaussée, dans les quatre divisions principales : voie de terre, voie de fer, voie fluviale, voie maritime, on a groupé les modèles des ouvrages d’art exécutés pour les besoins de la voirie et de la navigation, chez les anciens et chez les modernes ; on a réuni dans ce petit emplacement quelques véhicules historiques. L’Angleterre a envoyé la première locomotive de Stephenson et le wagon où voyageait Wellington. Sur la terrasse, des gravures et des photographies racontent les progrès de la locomotion, du chariot des pasteurs nomades jusqu’à nos trains-éclairs. Il n’est presque pas un de ces chars et de ces attelages dont on ne retrouverait le type en un coin de l’Asie ou de l’Afrique. Sans aller si loin, les bourgeois de Beauvais se font encore tirer à bras d’hommes dans des vinaigrettes, cent ans après la déclaration des droits. Chaque époque révèle son caractère dans son roulage. Les photographies prises sur des manuscrits du moyen âge composent une série très amusante ; vous y verrez le pape et l’empereur faisant route de compagnie dans un équipage tout pareil à nos voitures de blanchisseuses. Plus réjouissantes encore sont les lithographies de 1830, représentant les cabriolets et les mylords des héros de Balzac, la cour de Laffite et Caillard, les écossaises et les favorites d’où est issu notre omnibus démocratique. Le dernier terme de cette progression, en attendant mieux, est le chemin de fer à glissières qu’on essayait l’autre semaine sur l’esplanade des Invalides et qui promet de nous porter en quatre heures à Marseille. Quand je dis le dernier terme, c’est selon qu’on l’entend ; d’autres réserveraient cette qualification à des voitures plus lentes, qui ont aussi leur histoire dans la collection, et que vous avez chance de rencontrer en ressortant le matin de l’Exposition. Elles s’en reviennent à vide de Montparnasse, avec cet air de bon débarras, ce je ne sais quoi de guilleret qui émoustille le char, les chevaux empanachés, le cocher à la livrée noire, quand ils trottent au soleil, heureux de vivre, soulagés d’avoir gagné leur argent en désencombrant la terre d’un fardeau inutile. C’est pour monter la dedans que l’humanité se remue et se hâte si fort, par tous les moyens de locomotion que nous venons de passer en revue.

La partie la plus curieuse et la plus complète de cette exhibition a trait à la découverte des aérostats. Les documens réunis ici nous donnent bien l’impression de la secousse violente ressentie par l’imagination de nos pères, quand ils virent l’homme s’élever dans les airs. Pour peu qu’on se rappelle l’attente vague des esprits à cette époque, l’espérance diffuse, sans objet précis, qui agitait les cœurs comme une approche d’aurore, on estimera que ce prodige dut contribuer pour beaucoup à l’exaltation générale, et qu’il le faut compter parmi les stimulans du mouvement révolutionnaire, au même titre pour le moins que la première représentation du Mariage de Figaro. Ne présageait-il pas que toutes les lois du monde allaient changer, que rien ne serait désormais impossible à l’homme sensible et vertueux ? Pendant quelques années, tout est aux ballons, les arts, l’industrie, les modes, les jeux, les caricatures ; on en met partout, sur les pendules, les éventails, les assiettes, les coiffures ; Clodion leur emprunte le motif de groupes ravissans. Le meilleur témoin de l’émoi public est encore l’avis paternel que le gouvernement fit insérer en tête de la Gazette de France du mardi 2 septembre 1783 : « On a fait une découverte dont le gouvernement juge convenable de donner connaissance, afin de prévenir les terreurs qu’elle pourrait occasionner parmi le peuple… (Suit la description de la montgolfière.) Chacun de ceux qui découvriraient dans le Ciel de pareils globes, qui présentent l’aspect de la Lune obscurcie, doit donc être prévenu que, loin d’être un phénomène effrayant, ce n’est qu’une machine toujours composée de taffetas, ou de toile légère revêtue de papier, qui ne peut causer aucun mal, et dont il est à présumer qu’on fera quelque jour des applications utiles aux besoins de la société. » En dépit de l’admonition royale, on vit peut-être alors le spectacle auquel j’assistai il y a quelques années, dans une campagne de la Petite-Russie. Une montgolfière, lancée en plein jour, était allée s’abattre dans les prairies où des bergers gardaient leurs troupeaux. Ces enfans s’avancèrent tranquillement vers le météore ; ils quittèrent leurs chapeaux, se prosternèrent, firent le signe de la croix et se mirent à prier. Ils ne marquaient aucune terreur ; ils agissaient comme on doit faire quand on est favorisé d’un miracle ; ces cœurs simples montraient clairement que le miracle est pour eux une manifestation normale, toujours attendue. Dans la dernière section, — la logique voudrait qu’elle fût une des premières, — nous retrouvons le travail aux prises avec la terre, la pierre, le bois, les métaux. L’examen des appareils scientifiques et des outils industriels, jusqu’à une époque récente, fait ressortir l’une des transformations les plus profondes qu’ait jamais subies l’esprit humain : l’abolition rapide et radicale du sens esthétique, tel qu’on l’entendait autrefois. Nos pères, fidèles à une tradition vieille comme l’homme, ne fabriquaient pas un seul produit qui n’eût quelques vestiges d’ornementation ; engins de travail ou instruirions de mathématiques, armes et meubles, boiseries et ferrures, tout, jusqu’aux plus vulgaires objets d’usage domestique, tout ce qui est ancien ici revêt une forme capricieuse, souvent charmante, et comporte des fantaisies surajoutées pour flatter les yeux. Depuis le commencement de notre siècle, l’ornementation se fait plus maigre, plus rare ; on arrive à nos années ; elle tombe brusquement, presque partout. Quelques industries, de pur luxe la maintiennent dans les choses superflues, destinées au petit nombre ; mais elle disparait de tous les objets de première nécessité et de commun usage. Quand le goût artistique essaie de la ressusciter, il est stérile, parce que son effort factice va contre une loi générale. Et il ne s’agit pas ici d’une de ces oscillations historiques qui ramènent et remportent certains besoins ; c’est la première fois que ce phénomène se produit depuis l’origine des sociétés. On peut l’expliquer par la valeur croissante du travail et de son coefficient, le temps ; nous faisons simple, pour faire davantage et plus vite ; la force employée à produire est consommée tout entière en utilité, on n’en peut plus rien distraire pour l’amusement. Mais cette explication ne suffit pas. Notre œil a changé. Là où celui de nos devanciers exigeait les couleurs vives et le dessin imaginé, le nôtre réclame les teintes neutres, les lignes droites, les surfaces polies, en un mot l’étroite convenance entre la forme et l’emploi, sans rien de plus. C’est l’élimination progressive de l’instinct du sauvage, de l’instinct de l’enfant, qui était devenu en s’épurant le goût du beau, mais qui n’en procédait pas moins de ce principe : la recherche du jouet et de la parure avant celle de l’utilité. Le sens plastique s’est cantonné dans le domaine restreint de quelques arts ; partout ailleurs, il est remplacé par le sens rationnel. Ce dernier nous façonne un monde plus sévère, plus triste aux yeux, mais imposant pour le regard intérieur, harmonique pour la pensée abstraite. L’ancien était beau comme un décor agréable ; le nouveau n’a que la beauté d’un théorème de géométrie.

Cette dernière section prend fin avec les premiers essais du daguerréotype, de la photographie, du télégraphe. L’histoire rétrospective du travail est achevée ; il va subir de nouvelles transformations et continuer ses destinées dans le palais des machines. Avec la chaîne de noms glorieux qui se déroulait en lettres d’or sur les frises, depuis l’entrée de la galerie, le cycle des grandes inventions se ferme. L’inventeur, au sens héroïque du mot, est une figure du passé ; nous avons peu de chances de la revoir chez nous. Dans l’état actuel des sciences, leurs bienfaits ultérieurs ne seront que les applications de principes déjà connus ; les routes sont étudiées dans toutes les directions, les points à explorer déterminés d’avance par la théorie. L’imprévu, le hasard de la trouvaille, n’ont plus guère de place dans le rayon de nos écoles et de nos sociétés savantes. Pour retrouver l’inventeur, il faut le chercher dans les milieux anciens du monde actuel, dans les groupes humains que notre civilisation n’a qu’imparfaitement pénétrés. Là, cette variété originale de l’homo industriosus fleurit encore. Je veux vous en présenter un, sans sortir de ce palais. Parmi tant d’âmes lointaines, différentes des nôtres, que l’Exposition a mises en branle et attirées dans notre sphère de travail, je n’en ai pas rencontré une plus intéressante.

A l’extrémité de la travée latérale qui relie le palais des Arts libéraux à celui des industries diverses, un emplacement est réservé à l’industrie rurale du peuple russe, à ces manufactures primitives dont la tradition se perpétue dans les villages du Dnieper et du Volga. Ces jours derniers, j’avisai là un petit éventaire qui porte cette enseigne : Kosticof-Almasof, inventeur-mécanicien : Omsk, Sibérie. — Sur l’établi s’entassent des modèles en carton, en liège, en fil de fer ; manèges, moulins, moteurs hydrauliques, débarcadères flottans, filtres, tours de campagne, sentiers de chaîne pour les marais, que sais-je encore ? Vingt autres mécaniques, appropriées aux besoins particuliers du pays des vastes eaux. Kosticof-Almasof, le mécanicien samooutchka, comme ils disent (littéralement : autodidacte, qui s’est instruit tout seul), était assis au milieu de ses œuvres : un homme dans la force de l’âge, aux traits réguliers et intelligens, avec une pensée en travail sous la face calme du paysan russe. Je lui demandai son histoire ; son regard s’anima, les paroles se pressèrent sur ses lèvres, sonnant la joie et la confiance de l’enfant abandonné qui entend une voix. Je traduis son récit ; j’ai le regret de l’abréger, je n’y ajoute pas un mot :

« Je suis natif d’Omsk, en Sibérie. Depuis l’enfance, j’ai travaillé là dans les fabriques pour gagner mon pain. J’ai toujours été entraîné vers la mécanique ; je regardais les machines, et je combinais des modifications, des perfectionnemens ; à mes momens de liberté, je construisais de petites machines en manière de jouets. Je n’avais qu’un désir, trouver les moyens de m’instruire quelque part et d’essayer mes inventions. J’entendis qu’on faisait une exposition à Ekatérinenbourg, dans l’Oural, et l’idée me vint de m’y rendre. Mais comment arriver jusque-là ? Je résolus démettre en gage mon isba ; vous savez, maintenant, on donne de l’argent sur les maisons, dans les banques. Je touchai 80 roubles ; c’était trop peu : j’arrachai les pieux de la palissade, je les vendis aux voisins. Je laissai une partie de l’argent à ma mère et à mes sœurs, et je partis, emportant mes modèles. Le général-gouverneur eut connaissance de moi, il nie montra des bontés ; on m’amena à Ekatérinenbourg et j’y reçus un brevet. Quelque chose me poussait à continuer plus loin, dans le monde de Dieu. Je parvins à Kazan ; j’y rencontrai une dame, une bonne âme, qui me conduisit à Kharkof. Mon bonheur voulut que là aussi il y eût une exposition ; je reçus un second brevet. Un acteur des théâtres, André Bourlak, s’intéressa à moi et me mena à Moscou, me disant que là je pourrais apprendre. A Moscou, je fis la connaissance d’un marchand ; il me donna quelques avis et me mit en rapport avec un certain Américain. Celui-là regarda attentivement mes modèles, il voulait en prendre plusieurs, il me proposa cent roubles. Cette affaire ne me paraissait pas pure ; j’en écrivis à André Bourlak, qui avait rejoint son théâtre, à Pétersbourg ; il me répondit de laisser là l’Américain et m’envoya un peu d’argent, en me conseillant de venir à Pétersbourg. De bonnes gens m’adressèrent au quartier impérial, à une personne très importante, le général. Richter. Il a parlé de moi à Sa Majesté elle-même ! On me fit recevoir dans les usines de l’état : je restai quelques mois dans celle de la marine, à Cronstadt, puis dans une autre. Je regardais, j’apprenais ; je vis bien que plusieurs de mes inventions étaient déjà inventées, et qu’on faisait beaucoup mieux ; mais je perfectionnais les autres, qui sont bonnes. Un an se passa ; on commença à parler autour de moi de l’exposition de Paris ; je n’avais plus qu’une idée, y aller. Par bonheur notre général-gouverneur de Sibérie arriva à Pétersbourg ; il fut si bienveillant pour moi, il m’ouvrit un nouveau crédit, et sur sa demande on m’amena à Paris. Ici, quand j’ai visité la galerie des machines, j’ai bien vu ce que c’était ! Je voudrais y étudier, et puis, si c’est possible, étudier aussi en Angleterre ; mais pas trop longtemps : je veux retourner dans ma Sibérie. Jusque-là, ce ne sera pas facile de vivre. Le commissaire de la section, Andréef, m’a aidé ; il est mort l’autre semaine, il est dans le royaume céleste. Je ne connais plus personne, je n’entends pas la langue : le plus triste, c’est que le jury a passé une première fois devant mes machines sans s’arrêter. Une famille m’avait pris en pension, elle va partir. Mais ce n’est rien ; l’argent viendra, quand je vendrai mes machines ; sûrement, elles se vendront. »

Et il se mit à me les expliquer avec feu, ses machines. J’ignore ce qu’elles valent, peut-être rien pour nous ; je sais seulement qu’en Russie il faut accommoder les instrumens de travail aux lieux et aux hommes ; dans les régions reculées où l’eau et le vent, seront longtemps les seuls moteurs économiques, j’ai vu des appareils très primitifs, à la fois simples et ingénieux, rendre plus de services que nos engins délicats. — Tandis qu’Ahnasof poursuivait ses explications, je le regardais avec un serrement de cœur. Faute de connaître les premiers principes, voilà un homme qui a dépensé de grands efforts d’intelligence pour rouvrir à lui seul le sillon déjà creusé par l’élite de l’humanité, pour réinventer l’ABC de la science, comme l’enfant de génie qui retrouvait les propositions d’Euclide. De deux choses l’une : ou ce pauvre garçon n’a refait que du vieux neuf, et c’est le naufrage certain ; ou il y a quelque chose de pratique dans son bagage, et c’est encore le naufrage probable. « L’Américain » de Moscou se trouvera partout, dans toutes les nationalités, pour exploiter celle brebis désignée à la tonte. Le paysan d’Omsk ne soupçonne pas la férocité de la bataille, la lourdeur des poids à soulever pour réussir dans ce monde supérieur qui l’attirait ; fasciné par le rayonnement de notre Paris, il nous est arrivé de si loin, d’aventure en aventure, portant vers nous son petit espoir tenace, comptant sur les bonnes dames et les braves acteurs qui ramassent en route les délaissés. Le voilà perdu dans notre tourbillon, seul, quasi-muet. Quelle que soit la valeur de ses travaux, l’homme est de la race droite et forte. Si ces lignes passent sous les yeux de quelques-uns, parmi nos ingénieurs et nos savans, je les supplie de jeter un regard sur l’éventaire d’Almasof et de prendre la mesure de ses aptitudes ; l’inventeur sibérien leur rappellera les précurseurs qui ont préparé leurs triomphes actuels, qui cherchaient, devinaient, croyaient ainsi, il n’y a pas si longtemps ; en souvenir de ces ancêtres, ils voudront tendre la main à ce frère attardé.

Il m’a retenu, et le palais des Arts libéraux contient encore tant de choses dont j’aurais dû parler ! Elles attendront : une âme, c’est plus précieux que les choses. On me pardonnera de passer rapidement devant l’exposition pénitentiaire du ministère de l’intérieur, qui développe sur le pourtour du rez-de-chaussée ses collections de chaussons de lisière. Pourtant, les plus industrieux des hommes, ce sont encore les détenus. On nous exhibe leurs travaux de fantaisie, leurs chefs-d’œuvre en mie de pain, en plumes, en brins de salsepareille ; l’un d’eux, ayant patiemment colligé ces brins, est parvenu à tresser une très belle corde d’évasion avec ce dépuratif. Ils font même des vers : voici plusieurs cantates composées pour le 14 juillet par les pensionnaires de Gaillon. On en reçoit parfois de pires, et qui n’ont pas l’excuse de la maison centrale. Le public se porte vers la section rétrospective : des fers, des brodequins, des chevalets, des gravures lamentables, le supplice de Calas, l’écartèlement de Damions, bref toutes les abominations de l’ancien régime jusqu’en 1789 ; à partir de cette date, l’homme devient doux comme un agneau. Sur deux socles opposés, avec ces mentions en grosses lettres : Autrefois, aujourd’hui, — deux condamnés de cire ; celui d’autrefois, en haillons, hâve, hirsute, ferré aux chevilles sur sa botte de paille, menace du poing la société ; celui d’aujourd’hui, angélique, rasé de frais, bien vêtu, lit un bon livre, en s’appuyant sur sa pioche, dans un parterre de gazon et de fleurs. Il y a des fleurs à ses pieds. Qui donc parlait du grand nombre des récidivistes ? Voilà une concurrence redoutable pour les pauvres industriels qui montrent les horreurs de l’inquisition à la foire de Neuilly.

Montons dans les salles du premier étage : c’est le quartier-général de renseignement à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieur. Ses trophées commençaient déjà au rez-de-chaussée ; ils débordent sur les pavillons de la ville de Paris, et un peu partout. La pédagogie expose avec orgueil ses écoles de tout ordre, les bibliothèques populaires, les laboratoires, les méthodes nouvelles, les nouveaux lycées de garçons, de filles, les tableaux comparés où les vieilles taches noires de l’ignorance s’éclaircissent rapidement, depuis quelques années. Tout nous parle des sacrifices consentis pour donnera tous la plus grande somme d’instruction possible ; et l’esprit rencontre ici les plus cruels problèmes qui puissent l’assaillir. — A-t-on bien fait ? Oui, nous dit un commandement intérieur plus fort que tous les raisonnemens. — A-t-on fait du bien ? C’est une autre question, insoluble, parce qu’elle est mal posée. Écartons la phraséologie de boniment électoral ; l’expérience personnelle et l’observation s’accordent pour nous démontrer que l’instruction, — je ne dis pas la science, apanage de quelques rares élus, — ne rend l’homme ni plus moral, ni plus heureux ; elle augmente l’intensité générale de la vie, et c’est tout. Consultez vos tables de criminalité, vos tables de suicides. Il faut donner l’instruction comme il faut donner du pain, sans plus d’illusion sur l’effet vertueux de ce don. Le pain restaure nos forces pour le bien ou pour le mal, indifféremment. Ainsi de l’aliment intellectuel. Suivant la nature de celui qui le reçoit, l’usage qu’il en fera, le milieu que vous lui préparez, cet aliment décuplera ses forces, pour le bien ou pour le mal. En d’autres termes, vous avez surchargé les deux plateaux de la balance, celui du bien et celui du mal ; vous n’avez rien changé à leur équilibre, qui reste constant. Pour ce qui est du bonheur, si ce mot a un sens, l’instruction ne saurait le procurer, puisqu’elle sert notre instinct d’inquiétude contre notre instinct de repos ; elle ne peut être une condition de bonheur, puisqu’elle accroît la concurrence vitale, l’effort pénible des mieux doués, l’élimination des plus faibles ; mais comme elle hausse par là les moyennes de l’effort, elle est une condition de grandeur. En la répandant, on reste dans le plan naturel, dans le plan providentiel, qui est d’élever les individus et les sociétés par plus de labeur, pour ne pas dire plus de souffrance. Si vous disiez la vérité aux hommes, vous leur parleriez ainsi : « Je t’envoie à l’école comme au régiment, pour y apprendre l’exercice en vue d’une bataille d’autant plus acharnée que tu le sauras mieux et que vous serez plus nombreux à le savoir ; d’une bataille qui a pour fin dernière de grandir la collectivité au prix de ton repos, de ton bien-être, et parfois de ta vie, à toi individu. » Vous abusez les hommes en leur présentant l’instruction comme une panacée à leurs maux. Mais je reconnais qu’en les abusant pour les élever, vous rentrez encore dans le plan naturel, dans la sublime duperie instigatrice de la vie terrestre. Voilà pourquoi j’applaudis à tout ce que vous me montrez ici, par des raisons qui ne sont point habituellement les vôtres, et avec cette réserve que vous aurez fait un travail de dément, si ayant labouré le champ vous n’y semez pas de bonnes graines, si vous en semez de vénéneuses.

A ce même étage, dans la galerie en retour, toute la librairie, tous les éditeurs, tous les livres ; à la suite, toute la photographie, cet art envahissant, toutes les figures connues et inconnues. — Il y a trop de choses dans ce palais : l’histoire de l’homme, toutes les connaissances, tous les arts, et des idées embusquées derrière chaque objet… Le grand Bouddha lui-même prend un air de lassitude, et cependant il semble dire : tout n’est pas ici. — Sortons, allons respirer.

Sur le seuil, une musique m’appelle ; elle part du cabaret roumain. Je reconnais ces hommes aux vestes blanches soutachées de lisérés noirs, ces yeux languissans dans des visages énergiques, ces physionomies qu’on voit peintes sous la tiare et le manteau des hospodars, aux murs des vieilles maisons moldaves. Quand ils veulent bien jouer des mélodies nationales, au lieu des valses italiennes, leur orchestre rencontre des sonorités étranges, dans l’accord des violons, de la guitare et de la flûte de Pan. Alors, ces cordes et ces roseaux contiennent tous les délires de la passion, toutes les larmes qu’a jamais bues la terre ; il passe là des notes qui mettent à nu toutes les places meurtries du cœur. Elles le remportent en arrière, bien loin, par-delà les années abolies ; dans un cabaret semblable où jouaient ces mêmes Lautars, à Ferestréou. C’est tout près de Bucharest ; alentour, l’immense plaine en juillet n’est qu’une seule gerbe de blé. On allait à Ferestréou au soleil couchant, qui traînait ses flammes sur les vagues rousses de cette mer d’épis ; jusqu’aux premières étoiles, les Lautars raclaient leurs arpèges et jetaient leurs chansons insensées ; elles fuyaient sur les blés à la forte odeur comme des cris de bêtes blessées, faisant lever de la nuit les rêves où l’on voit tout ; mais alors, ces rêves se levaient en avant, dans l’illimité du désir et de l’espérance, ils appelaient ; maintenant, il faut retourner la tête pour les distinguer encore, loin, derrière… Le Bouddha avait raison, tout n’est pas là-haut, sur les bancs de la classe où le pédagogue prétend donner la science intégrale. Les hommes lui échappent pour demander à des Bohémiens ce que le magister ne sait pas exprimer. Tous les hommes : écoutez monter ces musiques diverses de chaque point de l’Exposition, de partout où sont campés les représentans de quelque peuplade ; réveillez les vieux airs qui dorment dans les épinettes et les clavecins de ces collections, dans la boutique du luthier gothique, et jusque dans le bois de cette harpe exhumée d’un tombeau d’Egypte, où elle gardait les soupirs immémoriaux du Nil. De toujours, de partout, l’unanime concert s’élève, couvrant le bruit des machines et des métiers. Comme tout ce que nous voyons ici, il nous fait mesurer les innombrables échelons de l’ascension humaine, depuis l’extrême barbarie jusqu’à l’extrême raffinement, depuis le Canaque et le Malais qui frappent sur des pots de fer devant leurs paillotes, jusqu’au dôme central où M. Widor joue une fugue de Bach sur le grand orgue Cavaillé ; mais enfantine ou savante, avec ses moyens inégaux d’expression, c’est la langue universelle, fraternelle, le fond de la méditation du Bouddha, la voix qui dit à tous les mêmes choses, les seules nécessaires, qui évêque pour chacun de nous son rêve de Ferestréou, ce rêve qu’on a trouvé dans le berceau, qu’on emporte à la tombe, et dont on attend la réalisation au-delà.

En attendant, debout. L’heure n’est pas au rêve. Les idées, les obsédantes idées nous rappellent dans ces galeries. Elles gîtent là comme le charbon dans le puits de mine, sollicitant le mineur d’aller extraire de ces ténèbres de quoi faire un peu plus de lumière. Rentrons dans les galeries, pour y chercher les matériaux qui éclaireront notre prochain entretien.


Eugène-Melchior de Vogüé.

  1. Voyez la Revue du 1er et 15 juillet et du 1er août.