À travers l’Inde en automobile/13

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21 MAI.


L’implacable monotonie d’une après-midi de juin pèse sur le palais silencieux ; le soleil, réfléchi par les dômes dorés des mosquées, aveugle, et la terre, comme une immense lyre brûlante, vibre confusément du susurrement de milliers d’insectes, tapis dans la ramure des mimosas.


Nawab Nazim Feradun Jah

Dans l’étreinte continue de cette nature embrasée, un engourdissement sans douceur et sans rêves, s’empare de l’âme et des sens ; on ne vit plus. À travers les portes vitrées de la terrasse de ma chambre, une lumière ardente pénètre, malgré les stores de bois et les « tattis » d’herbes odoriférantes ; un oiselet jaune et brun, égaré dans l’immense pièce, voltige en se cognant aux cadres des glaces et des portraits qui garnissent les murs, tendus de soieries. Les ancêtres du Nabab actuel, dessinés par des indigènes, resplendissent de pierreries ; leur attitude hautaine et guerrière


Nawab Nazim Suraj-u-Dowahl

respire la force et la domination. Leurs prunelles fixes gardent encore le relief de cette autorité des Nizam, qui les rendit redoutables.


Nawab Nazim Mir Mohamed Jaffer et son fils Nawab Miran

Au-dessus de mon lit, le père de notre hôte se dresse vêtu de robes de velours cramoisi, étincelantes de perles et d’émeraudes, la main posée sur les plans de construction du palais, il regarde au loin songeant peut-être avec amertume à la libéralité britannique, qui crut compenser par une pension la perte du titre de Nizam et le gouvernement du Bengale qu’elle lui enleva. À côté de ce dernier souverain de la race, le hasard, par un rapprochement saisissant, a fait placer l’image d’un prince habillé simplement de mousseline blanche et appuyé sur une canne d’argent. La sensualité et la mollesse s’indiquent aux lèvres charnues et appesantissent les yeux noircis de « kolh », où ne luit cependant aucune férocité. Le nom de ce Nizam, qui respire une rose, en lisant une lettre d’amour, demeure éternellement associé à la sombre tragédie du Blak Hole, c’est Suraj Dowla, l’assoiffé de sang, l’ennemi perfide et inclément qui au siège de Calcutta, fit précipiter dans un réduit obscur, absolument clos, des centaines de femmes et d’enfants, qui y périrent asphyxiés. Après la perte de la bataille de Plassey, Suraj Dowlah, vaincu fugitif, fut ramené captif à Moorshidabad, qu’il avait quitté dans tout l’appareil glorieux d’un conquérant, confiant en son étoile et assuré du concours des Français, auxquels il témoignait une rare affection. Son beau-frère, soutenu par l’Angleterre, l’assassina et régna sagement à sa place. Un naïf portraitiste nous a conservé les traits de Mir Jaffer dans une peinture médiocre, mais pleine d’originalité, qui le représente debout, sur le même plan que son fils, retirant de sa bouche lippue le tuyau d’ivoire d’un narghilé. Amis et rivaux, victimes et assassins, la volonté d’un Dewan quelconque les a tous rassemblés dans la chambre d’honneur que j’occupe, et, durant la lourde quiétude des heures d’oisiveté, je m’amuse à les contempler pour retrouver entre eux et leurs descendants quelque vague ressemblance.

Comme je songe à ces illustres disparus, le balancement des grandes planches du « punka » se ralentit ; j’entends un murmure confus de voix inquiètes, une fuite de pieds nus claquant sur les dalles, et le rafraîchissant éventail s’arrête. Un coup d’œil jeté dans le grand hall, qui sépare mes appartements de ceux de mon frère, confirme le témoignage du ventilateur ; pas un « boy » n’est visible et sa voix courroucée s’emporte contre les absents, tandis qu’il cherche vainement à sortir de sa chambre cadenassée par un mauvais plaisant. La clef a été enlevée. Soudain, un rire malicieux tinte dans le silence, d’une façon inattendue, si près de moi, que je pourrais, semble-t-il, saisir de la main l’insolent gnome qui se joue ainsi de nous. À demi soulevée, une portière retombe sans bruit et une forme blanche glisse lestement le long du corridor. En une course folle, je me précipite à sa suite, guidée par la draperie flottante qui surgit au loin entre les colonnes d’onyx, et conduite par le rire incessant, clair et sarcastique, que l’écho multiplie et renvoie.

Ce lutin agile m’entraîne à travers des salles de marbre où peuvent banqueter cinq cents personnes, il me fait dévaler de monumentaux escaliers, traverser des antichambres désertes, des pièces vides, peintes à fresque ; derrière une porte, que nous dépassons, se démène le chauffeur, également prisonnier, et le rire fuse de plus en plus ironique, léger et insaisissable. Cette gaieté continue, douloureuse comme celle d’un maniaque, résonne étrangement dans la vaste habitation dépeuplée par je ne sais quel caprice « d’apsaras » (fées). D’une fenêtre ouverte, j’aperçois, en courant, le perron du palais que gardent généralement des sentinelles ; elles aussi ont été supprimées, sans doute, par la volonté de ce fantôme blanc que je désespère d’atteindre. Une grande lassitude m’accable et l’indicible crainte de me trouver avec une créature démente remplace insensiblement la curiosité qui m’avait jusqu’alors soutenue dans la poursuite de l’être mystérieux. Je tombe sur une pile de coussins entassés dans le coin d’un vestibule, pour reprendre haleine… Le rire s’est tu et mon regard interroge inutilement le fond du couloir, cherchant la porte par laquelle le farfadet a réussi à s’évader. La boiserie est lisse, unie, ininterrompue. Il n’y a aucun passage là.

Cette partie du palais m’est absolument inconnue. Je reviens sur mes pas, cherchant à regagner la bibliothèque qu’il me semble avoir entrevue, mais bientôt j’y renonce, toutes ces pièces démeublées, dallées uniformément de pierres blanches et noires, se ressemblent, et ne renferment aucun indice conducteur. J’inspecte de nouveau le lambris à l’extrémité de la galerie, je promène mes doigts sur toutes les saillies du bois, ils ne rencontrent pas le moindre loquet, pas le plus petit trou de serrure. Impatientée, je frappe du pied de toutes mes forces contre les panneaux, l’obstacle cède, révélant un spectacle ravissant.

Dans une immense rotonde de marbre blanc, une centaine de femmes, assises par terre, entourent un lit de repos sur lequel est étendue une princesse d’une beauté frappante. Ses traits me sont familiers, sa bouche voluptueusement cruelle, la lassitude de son regard me rappelle une autre physionomie que je n’arrive pas à nommer au premier abord.

Elle semble ignorer ma présence, et son attitude me déconcerte légèrement. Suis-je une invitée ou une intruse ? Les autres femmes, muettes, les yeux baissés, gardent une immobilité de statue : silencieusement, quelques-unes s’écartent du passage, lorsque, me remémorant le cérémonial de ma visite au harem, je m’approche de la belle princesse pour lui faire les « salams » d’usage.

Un masque d’indifférence moule tous les visages. Subitement, dans le groupe, une hostilité se déclare ; une main s’appesantit sur mon pied, des doigts de fer me serrent la cheville. Je regarde cet agresseur, dissimulé dans les plis vaporeux d’une gaze d’argent, et je reconnais, non une ennemie, mais une alliée : la femme du prince Muna. Elle murmure d’une voix imperceptible : « baïto, baïto » (reste). Dans ses beaux yeux pleins de prière, je lis un secret émoi, un ardent désir de me retenir auprès d’elle. Pour la satisfaire, je m’assieds à ses côtés. Nous chuchotons longtemps comme deux pensionnaires, car je comprends difficilement ce qu’elle essaie de m’expliquer.

Le nom de « Wasiff » Saheb, plusieurs fois répété par elle, finit par attirer mon attention, et la ressemblance, qui m’avait frappé en entrant, fait la lumière dans mon esprit. Cette femme, couchée dans des soies souples, est l’image du prince héritier ; le fils aîné du Nabab. Est-ce sa sœur ? La princesse secoue la tête négativement. Sa mère ? L’enfant se penche vers moi, et, toute frissonnante de crainte respectueuse, elle me dit : Oui, c’est ma « bonma » (belle-mère).

Je ne puis arriver à comprendre comment l’épouse favorite du vieux Nabab, mère de ses trois fils, se trouve dans ce palais, séparé par toute la largeur du parc de son harem, où la confine habituellement sa propre volonté et la force d’une coutume religieusement observée parmi les musulmans.

Sa voix éraillée, qui donne un ordre bref, interrompt mes suppositions. Une femme se lève, disparaît pendant quelques instants et revient portant une magnifique pipe en or. Le pied de ce « hooka » en métal précieux, a la forme d’une cloche renversée, l’intérieur est rempli d’eau de roses, et une sorte de tube en cristal de roche le surmonte comme une cheminée dont le bout, un godet en pierres précieuses, contient le feu, et le « chillum », mélange de sucre brut et de tabac. Un long tuyau d’aspiration en mailles de soie très serrées, adapté à un orifice de la cloche, se déroule comme un serpent et passe de main en main.

On présente le narghilé à la bégum qui me l’envoie aussitôt avec ses salutations et l’assurance de son inaltérable amitié. La fumée, traversant le liquide de la pipe, devient extraordinairement fade et écœurante, aussi, après en avoir tiré une bouffée, je l’offre cérémonieusement à la princesse Muna.

Une sorte d’animation règne maintenant dans la salle, les princesses, membres et la famille, se sont rapprochées de la couche de leur souveraine et forment à sa beauté une auréole lumineuse de pierreries, touchante de respect ; tandis que les caméristes, accroupies sur leurs talons dans les coins de l’appartement, jouent aux osselets en dévorant gloutonnement des goyaves.

Ma petite amie, elle, demeure fidèlement à mes côtés jusqu’au moment où la princesse mère me prie, en excellent anglais, d’accepter un coussin d’honneur auprès d’elle et de lui raconter notre voyage. Ma surprise est extrême ; je me demande comment elle a pu apprendre cette langue étrangère ?

Sans se faire prier, elle me dit qu’une doctoresse anglaise vient la soigner tous les jours et qu’elle s’habitue par la même occasion à converser avec des Européens.

Il y a chez elle une avidité surprenante de savoir, d’apprendre, une vivacité d’intelligence qui vient aux Musulmanes après la jeunesse. Les premières années de leur vie, esclaves de l’amour, uniquement occupées à se débarrasser de leurs rivales ou à les supplanter, toutes les facultés de leur âme sont concentrées dans le désir de se maintenir en faveur le plus longtemps possible.

L’Oriental n’étant accessible qu’à la seule séduction physique, une fois l’heure de la passion passée, les femmes ne conservent plus aucune influence, aussi le soin de leur beauté, le perfectionnement de cette arme unique sans laquelle leur existence devient atrocement monotone, occupe exclusivement leurs longues heures de réclusion.

Lorsque leurs enfants ont atteint l’âge d’homme, le rang qu’ils occupent les élève ; elles ne sont plus simplement un caprice oublié ; la dignité de leur maternité s’affirme, un champ s’ouvre à leur influence, elles ont en main un instrument soumis et une ambition dévorante les aiguillonne.

L’intrigue politique remplace les intrigues du « harem » ; ces femmes qui étaient courbées sous le joug despotique de l’époux, deviennent les égales du père de leurs fils en défendant ou en consolidant la situation sociale de leurs enfants communs.

L’on a vu parmi elles des princesses, tutrices de futurs souverains, faire preuve d’une habileté diplomatique, d’une profondeur de vues auxquelles le gouvernement britannique s’est plu à rendre hommage, et tel Nabab, dont la ligne de conduite vis-à-vis de la puissance souveraine, étonne, à la fois par sa hardiesse et sa prudence, est dirigée par sa mère ou ses tantes.

Le Nabab de Moorshidabab n’étant point un prince régnant, sa femme n’a pu donner jusqu’à présent la mesure de ses capacités politiques, mais elle a su imposer à son entourage la crainte de sa personnalité. Elle ne subit plus la loi, elle l’impose. Ayant appris que ses belles-filles avaient passé quelques heures avec moi, elle voulut aussi me voir, m’entendre et elle s’est fait transporter en palanquin jusqu’au guest house. Un de ses eunuques, chargé d’éloigner tous les indiscrets masculins, les importuns, s’en est acquitté consciencieusement. Je m’explique le palais désert, les sentinelles écartées, les chambres fermées à clef.

Par une attention courtoise, la bégum avait décidé que la femme de Muna Saheb irait me chercher et me présenterait à elle.

Le sérieux enfantin du gracieux guide n’avait point résisté à ma mine déconfite devant la porte de mon frère, un fou rire avait saisi la princesse et elle s’était sauvée comptant m’envoyer une de ses suivantes pour m’accompagner à la salle de « Durbar ». Je reconnais, en effet, la pièce attenante à nos appartements, ornée de statues de marbre, reproduction de la Vénus de Milo, et de plusieurs chefs-d’œuvre européens placés dans des niches entre des appliques d’argent et le « machan » de la bégum qui n’est autre que le siège en ivoire sculpté, trône des anciens Nizam qu’en flânant dans cette salle où l’on ne couronne plus, que des souvenirs, j’ai souvent admiré.

La bégum s’absorbe dans les délices de son hooka et ne m’adresse plus la parole, tandis qu’une suivante se met à chanter une mélopée plaintive à laquelle toutes les autres répondent en frappant des mains pour marquer la cadence.

La petite Muna me prend alors à part et tâche de me distraire en m’indiquant ses belles-sœurs, les femmes de Wasif Saheb. La première, épousée par ordre de ses parents, est commune, lourde, la seconde, qu’une intrigue quelconque lui a permis d’apercevoir avant le mariage, est remarquablement jolie, effrontée, et disparait presque sous les amples godets d’une soierie mauve et rose.

Vers la fin de la soirée, l’on apporte les lumières : des torches que les dames d’atour tiennent à la main. C’est le signal du départ. Toutes les princesses ploient le genou devant la bégum, prenant un coin de leurs robes, elles le font toucher à terre et le relèvent à la hauteur du front qu’elles courbent ensuite sur leurs mains jointes. La femme du Nabab répond par un simple salut, elle se lève, monte dans un palanquin amené par ses suivantes, et s’en va majestueuse, arrogante, royalement drapée dans un brocart d’or fauve.