À travers l’Inde en automobile/46

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18 DÉCEMBRE.


Le Gaikwar n’a pas voulu que nous quittions ses états sans avoir assisté à l’un des plaisirs les plus réputés de son territoire, la chasse au cheetah. L’on se sert de cet animal mi-léopard, mi-jaguar comme d’un faucon destiné à poursuivre du gros gibier. Ce matin, Kodah nous a éveillés à la pointe du jour, en nous apportant les « salam » d’un officier du palais, notre compagnon de battue, qui nous faisait prier de nous hâter pour jouir de la fraîcheur de la matinée avant l’ardeur du soleil. Nous traversons en voiture une campagne fertile, bien irriguée, des champs de coton, blancs et floconneux, la principale richesse du pays. À Makrapura tout dort au palais ; les jardiniers arrosent à larges jets d’admirables plates-bandes de pétunias roses, ratissent les allées ; leurs silhouettes brunes convainquent invinciblement que ce décor européen est fixé en sol indigène. Pour arriver aux immenses enclos des chasses réservées au Maharadja, on monte dans de petites charrettes à deux roues dont les panneaux longs et fort étroits sont émaillés de clous de cuivre et d’argent formant mille dessins. La caisse et les brancards en cuivre poli, font de ces voitures des véhicules très élégants ; dans le lointain sur une route poudreuse, elles filent au soleil comme des flèches d’or. Deux bœufs zébus les traînent encouragés par un bonhomme assis à califourchon sur le timon et qui les dirige par des cordes passées dans les naseaux. Le cheetah, condamné à un jeûne rigoureux pendant les deux jours qui précèdent la chasse, manifeste lorsque nous arrivons au rendez-vous une légitime impatience de s’élancer à la poursuite de son repas.


Ekka attelée de bœufs trotteurs. Le Cheetah avec sa suite. Encapuchonné.


Il est très entouré. Deux cipayes à cheval, des gardes chasses, des piqueurs, son gardien marchent à ses côtés, tandis qu’il se roule et s’étire à l’aise sur une claie de feuillage attelée de vaches trotteuses. Un capuchon de cuir rabattu sur les yeux le maintient dans l’obscurité et l’obéissance. Des centaines de daims, d’antilopes, des troupeaux charmants de gazelles inoffensives paissent dans les plaines, nous en voyons quelques unes couchées sans méfiance au pied des arbres, qui nous considèrent de leurs yeux humides. Le bruit de la charrette ne les effarouche pas. Le cheetah par exemple sent sa proie, il s’agite, il grogne, cherchant à se délivrer de son masque. Derrière un rempart de buissons, le carnassier et son gardien mettent pied à terre en se dissimulant sous le couvert des ronces desséchées. À quelques mètres d’eux, des antilopes broutent tranquillement, ignorantes du danger qui les menace. Ébloui par la vive clarté du jour, le cheetah, que son maître déchaperonne, reste une minute hésitant ; puis ses yeux, conduits par son flair, embrassent le paysage. Il bondit d’un saut souple et léger, à trente mètres et terrasse un mâle superbe qui protégeait la fuite du troupeau.


Retour de chasse. Encore affamé. L’Antilope terrassée.

Ses dents luisantes déchirent la chair encore palpitante, il s’enivre du sang de sa victime jusqu’au moment où sa suite accourue en hâte l’arrache à ce rouge festin en le recapuchonnant.

Cette chasse est extrêmement cruelle, elle n’exerce ni l’habileté, ni l’émulation humaine. C’est une tuerie froide, sans poursuite, qui exhale un relent de férocité sauvage et lâche, inséparable du caractère asiatique.

En allant définitivement prendre congé du Gaikwar, nous n’oublions pas néanmoins de le remercier vivement de cette distraction des plus goûtées et dont la rareté fait le mérite.

Nous trouvons le prince dans son parc. Sur les grandes pelouses garnies de fleurs, les serviteurs ont étendu des tapis moëlleux, recouverts de toiles blanches et pendant des heures, sa cour l’entourant, le Gaïkwar, pieds nus, assis à terre, s’emplit les yeux et les oreilles de musique et de danse indigènes. Cela semble une anomalie à la lumière électrique, devant ce petit homme si européen d’extérieur, de voir évoluer des femmes Mahrattes, dont tous les mouvements souples et lents dessinent les formes minces sous les saris collants.

Une danse officielle de bayadères est une marche rythmée, d’une grande lenteur, un long enchaînement de gestes et d’attitudes, que des chanteurs accompagnent en cognant en cadence deux cymbales de plomb qui rendent un son plein, sans éclat. On imagine difficilement un spectacle plus ennuyeux que ces danses lorsqu’elles se prolongent pendant plusieurs heures. Le Maharadja semble goûter assez cette représentation, sa main tapote le sol, suivant la mesure ; parfois il se retourne vers un de ses courtisans pour demander son appréciation ; il s’abandonne aux goûts de sa race, à ses plaisirs ataviques, jamais il ne m’a paru aussi étranger à l’Europe et à sa civilisation. Mais voici que retentit un gong, l’heure sonne, et tandis que les bayadères et les chanteurs continuent pour le peuple et les familiers à tordre leurs membres au battement des « tublas », le Gaïkwar se lève, ses ministres avec lui. Il nous salue cordialement, en rentrant au palais.

« Nous allons travailler, dit-il ». Je me rappelle alors qu’il quitte l’Inde avec toute sa famille par un prochain paquebot, qu’il s’absente pendant deux ans de ses États pour visiter l’Europe, aller en Amérique et au Japon, étudier ce qui fait les nations riches et les peuples victorieux.