À travers l’Inde en automobile/47

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LES ÉTATS INDÉPENDANTS DU KATTIAWAR.


En quittant les possessions du Gaïkwar, quelques heures de mer sur un petit steamer encombré de passagers Gujratis nous mènent de Sorath à Verawal, le port de l’État musulman de Junaghad dans la presqu’île de Kattiawar, l’antique Shaurastra. Un Brahme nagar, officier du port, premier magistrat de la ville, vient nous chercher à bord en nous souhaitant la bienvenue au nom du Nabab. Une voiture qui nous attendait nous entraîne au galop de deux chevaux pies, à travers les ruelles de la cité, qui s’étage en gradins blancs sur la dune, dominant de ses faîtes crénelés l’immense nappe bruissante que les lourds bateaux du golfe Persique fleurissent de voiles cramoisies.

Nous avons abordé enfin la terre classique de la légende hindoue, de la fable monstrueuse, le sol sacré qu’ont foulé les dieux et les héros plus grands que les dieux mêmes.

En Kattiavar, il n’y a pas une montagne, pas un lac qui ne soient élevés, creusés, pour abriter ou désaltérer une divinité, envoyée par le grand Brahme comme secours ou punition aux humains. De Dvarka, la cité de Krisna, enguirlandée de mer, jusqu’à la colline de Shatrunja, consacrée aux Tirtankars des Jains depuis Sihor, la patrie des cinq cents Brahmes, jusqu’à Anhilwara Pattam, la capitale de la divine race des Cholunkee, chaque ruine est vivante, chaque pierre crie la foi forte des siècles passés.

Là-bas, à quelques kilomètres de nous, sur le rivage moëlleux de goëmons et de lianes de mer, où s’ébattent les macreuses et les goëlans blancs, le flot baigne encore Sonmath Pattam, la grande déchue, la spoliée, dont le temple d’or fut élevé par le dieu de la lune à celui qui conquière la mort et que l’espace habille Mahadeva. Elle est exquise, la légende de ce jeune Somma, frappé par la malédiction de son beau-père, d’une maladie de langueur mortelle et traînant sa souffrance à travers les lieux saints, s’arrêtant à chaque ruisselet pour contempler sa face mourante, enfin défaillant sur cette grève aride en murmurant de ses lèvres pâlies le nom de Shiva. Malgré sa puissance, le grand dieu ne put que commuer la peine et promettre au malheureux que l’éclat de son visage demeurerait encore dans les cieux quinze jours par mois. Dans une explosion de reconnaissance, l’adolescent érige à la gloire de son protecteur un temple dont les briques sont d’or fin, les guirlandes en pierres précieuses. Des milliers de Brahmes entretiennent le feu sacré qu’alimentent des libations de nectar divin, des fleuves de lait et de beurre fondu. Cent mille danseuses se courbent devant le lingam, au son des conques, des tam-tams et des fifres aigrelets, tandis que la foule immense adore silencieusement.

L’un des plus célèbres pèlerinages de l’Inde est né. Puis viennent les jours durs des destructions successives, par la volonté des dieux et la main des hommes. La légende se tait, l’histoire ne parle pas encore, jusqu’au jour, en 1001, où, dans la poussée des races, un torrent d’infidèles, robustes montagnards du Kaboul quittent leur aire de Gazni et sous la conquête de Mahmud le Bhut Shikan, l’iconoclaste, la vengeance d’Allah, ils se ruent sur la cité et ses dieux. Comme l’indiquent les monceaux de galets polis qui recouvrent leurs restes depuis près de dix siècles, les victimes de cette lutte fanatique sont tombées en moissons dans les plaines caillouteuses, semées de touffes d’alfa, que la route de Véraval à Pattam coupe comme un ruban de poussière.

Nous allons à pied à travers ce vaste cimetière, rongé par la mer, dont les vagues tranquilles clapotent à marée haute contre les grossières tombes, comme pour calmer encore d’une caresse, l’angoisse de ces musulmans farouches qui, la bataille gagnée, se couchèrent sur le sable brûlant et pleurèrent de nostalgie au souvenir de leurs fraîches vallées, toutes roses de fleurs de pêchers effeuillées. Sous la coupole à demi-effondrée, un trou béant marque la place où s’élevait la pierre sainte, profanée par les sectateurs du Coran. Ils entrèrent à cheval dans le sanctuaire et saccagèrent de leurs longs glaives recourbés tout ce qui rappelait l’idolâtrie abhorrée qu’ils avaient résolu d’extirper. Les Brahmes terrorisés firent offrir à Mahmud les trésors cachés du temple, s’il voulait arrêter la rage destructrice de ses soldats ; un instant, la cupidité fit vaciller ses officiers qui le pressaient d’accepter, mais lui, « la verge d’Allah », fier de la mission dont il se croyait investi, comme tous ceux de cette magnifique race musulmane, amoureux d’un beau geste, répondit noblement :

« Je suis un destructeur, non un marchand d’idoles, je suis venu pour abattre, non pour vendre. » Le soir, le drapeau vert du prophète flottait pour la première fois sur les débris de l’adoration hindoue, présage de cette lointaine conquête qui devait un jour faire régner sur l’Inde entière la splendeur des grands Moghols. Un Brahme nous sert de guide, et en nous racontant tout cela, sa voix vibre d’émotion religieuse dans laquelle perce une grande tristesse, la tristesse du découragement, en songeant à l’effort qu’il faudrait que fasse sa nation pour redevenir la race du passé.

À l’extrémité de cette nécropole, une ruine circulaire à ciel ouvert, jonche le sable frais du rivage de moëllons disjoints, de chapiteaux sculptés. C’est le temple merveilleux dont les piliers décapités ne supportent plus que des nids de mouettes et de pigeons sauvages. L’on distingue encore sur les colonnes extérieures des torses de dieux, des membres de déesses, les chevauchées guerrières des fondateurs, les faces hideuses des démons, l’éternel combat du fort et du timide, tout cela usé, déformé par les siècles et les intempéries de façon à n’être plus pour ainsi dire que le squelette des finesses primitives.

La ville de Sonmath Pattam n’est guère qu’un village de murs croulants, de rues étroites, pavées de pierres blanches, où vit une population mixte d’Hindous et de Mahométans, dont l’inimitié née il y a mille ans n’est point encore complètement apaisée.

Nous passons à travers les portes cloutées d’une cuirasse de crocs forgés, sous les arches couvertes de plantes grasses, entre les maisons, par delà lesquelles scintille la ligne verte de la mer, dont la voix monotone berce le repos de la cité morte. En sortant de Pattam, au confluent des rivières sacrées Sarswati et Hiran, nous nous arrêtons au Ghat crématoire abandonné où furent incinérés les restes mortels de Krisna : l’incarnation du dieu Vishnou, la plus populaire parmi les jeunes gens, les femmes et les simples du peuple. Krisna, d’après la légende, naquit en Katiawar, de la race lunaire : les Yadous, perpétuée de nos jours par le Jam de Jmmagar, et le Maharaja de Jessalmeer ; Il y bâtit Dvarka, l’asile des justes dont il quitta le rivage odorant pour secourir de ses armes célestes les Pandous dans cette lutte cyclopéenne racontée en sanscrit par le poème épique Maharatta. Enfin, c’est ici, sur les escaliers de marbre, que les ficus balaient de leurs fleurs luisantes, qu’il dépouilla la forme humaine pour retourner parmi les dieux, après avoir assisté, impuissant, à la destruction presque totale de sa race. Krisna, dit le naïf conteur, avait eu d’une de ses 16.000 femmes, Jambuvatti, un fils Samb, beau, intelligent et indomptable. Un jour que l’enfant s’amusait sur la place ensoleillée de Dvarka avec ses petits compagnons, ils virent passer des Brahmes graves et recueillis, allant offrir des noix de coco et des prières à un temple voisin. Aussitôt leur vint l’idée mutine d’ennuyer les sages en mettant à l’épreuve leurs pouvoirs de prophétie. En un tour de main, Samb est habillé en femme, soigneusement voilé, paré de bijoux et amené aux « richis » pour qu’ils prédisent quel sera le sexe de l’enfant que la femme mettra au monde. Les saints hommes, irrités par cette irrévérence et sans pitié pour le jeune âge de leurs persécuteurs, répondirent, en les maudissant, que la femme serait mère d’un morceau de fer qui causerait la destruction de la race Yadou. Grande fut la consternation dans Dvarka, lorsqu’en déshabillant Samb, l’on trouva dans les plis de son voile une flèche de fer, qui, d’après les conseils du roi Ugrasena, fut réduite en poudre sur une meule à broyer le grain. Portée par un courant maudit, la poussière jetée au vent tomba sur la rive de Sonmath où elle germa et produisit des champs de bétel, tandis que la pointe acérée de la flèche, enlevée par la mer, fut avalée par un poisson que captura un chasseur de la tribu aborigène des Bhils.


Temple de Sonmath

L’homme fixa le fer effilé trouvé dans le ventre de l’animal à une des baguettes de son carquois pour s’en servir dans ses expéditions à la poursuite des buffles et des léopards. Et lorsque les Yadous, pour effacer l’effet de la malédiction qui pesait sur leur race, entreprirent un pèlerinage à Sonmath, ils s’assirent au bord des vagues murmurantes, à la place ou nous sommes, me dit notre guide, à l’ombre des feuilles de bétel nées de la poussière détestée. Ils en mangèrent, s’enivrèrent, se battirent entr’eux d’une façon si atroce que le sable n’était plus qu’un tapis de chairs mutilées, un lac de sang. Krisna seul, son fils et son conducteur de char échappèrent au carnage ; derniers survivants de la princière race de la lune. Krisna, courbé par son immense douleur, exténué de fatigue, s’éloigna des deux autres pour se reposer à l’ombre d’un ficus dans la plaine. Alors le chasseur Bhil qui avait ramassé le morceau de fer acheva de réaliser, instrument inconscient, la prédiction des Brahmes vindicatifs. Au sommet d’un petit temple que la piété des fidèles entretient encore de nos jours, il aperçut une forme vague ramassée au pied d’un arbre ; il choisit sa flèche la plus meurtrière, le sort guidant sa main, il tire, transperçant le dieu folâtre et inconstant pour lequel moururent d’amour les laitières de Muttra. Un rejeton de l’arbre qui abrita Krisna expirant se dresse solitaire dans la plaine poussiéreuse ; autour de son tronc énorme, les pèlerins viennent encore apaiser par les cérémonies de Shrad (funéraires) l’âme des ancêtres.

À l’endroit où les cendres de Krisna furent livrées aux flots bourbeux, un carré de murs enserrant un rameau desséché commémore le fait. Des escaliers, étroits comme une bordure de pierres, descendent jusqu’à l’eau calme, verte de mousse flottante, dans laquelle se jouent des poissons qui se rassemblent à la voix des « Joguis » accroupis sur les marches où ils prennent leur repas. Ils sont jeunes et très beaux les Ascètes. L’un est un Brahme Gaur, de l’Inde du Nord, adorateur de Shiwah, le cou ceint d’un collier de rudrack, les bras chargés d’annaux en fer, de sonnettes, il est drapé d’une peau de tigre, et tout en grignotant des graines frites, il chantonne des hymnes religieux tourné vers la rivière divine.

Le plus jeune a des yeux ardents, des dents éblouissantes, un triple rang de talismans aux chevilles, au cou, sur le front ; il a tout quitté pour se livrer aux pèlerinages sans fin, à la mendicité religieuse, aux austérités folles, extravagantes. Il tourne vers moi son regard flamboyant, me montrant le ciel, la terre, l’espace, et me disant : « Takor, Takor » (Dieu, Dieu). Il frémit d’ivresse religieuse, ses membres se tordent comme en un spasme, il retombe anéanti, les lèvres agitées d’une prière inconsciente. Un autre est vieux, drapé d’orange. C’est un « Sanyasi », qui ayant vu le fils de son fils revêtir le cordon sacré, a tout abandonné pour arriver sur terre à la connaissance absolue de l’Être-Suprême qui envahit tout, pénètre tout, mais que seul « Yoga Bias », l’ascétisme, peut faire trouver. Il vit depuis deux ans dans une hutte de boue avec un bol de cuivre et une peau d’antilope, pour tout ameublement. Le matin, il s’accroupit en face du soleil, son chapelet entre les doigts, et il s’absorbe dans la contemplation de Dieu. Il perd conscience de son existence corporelle, ses yeux errent, sans le voir, sur le ravissant paysage qui s’étend à ses pieds, ses oreilles n’entendent pas le murmure du vent dans les branches tombantes, il ne goûte pas les modestes provisions que de pieux fidèles lui apportent. Il est dans un état de rêve perpétuel, dominé, subjugué par une idée fixe, une folie particulière. Du moins, c’est ce que me raconte notre Brahme qui le considère comme un saint, un initié, une puissance formidable. Si je l’en crois, le Sanyasi possède des pouvoirs visionnaires et prophétiques dont il me cite plusieurs exemples. Timidement, je demande s’il ne voudrait pas me faire pénétrer à sa suite dans ce futur qui n’a pas de mystère pour lui, paraît-il. Il écoute la requête du Brahme sans témoigner aucune surprise, aucune vanité, aucune satisfaction. Pas un muscle du visage ne remue pour indiquer que c’est à un être de chair et non à une momie bronzée que nous nous adressons.

Lentement, il se tourne vers moi, ses yeux fixés dans les miens, il me tend un coin de ses draperies oranges et me fait signe de m’asseoir près de lui, par terre. Il continue à me regarder sans me voir, et murmure des citations, des Védas, qui résumées par l’interprétation de notre guide se réduisent à une exhortation à la patience, parce que la vie est longue, dit-il, et le fardeau de douleur trop lourd pour les forces humaines. Je voudrais bien encore questionner, demander, mais le Brahme me fait comprendre que nous avons déjà trop abusé de ce saint homme et qu’il est temps de le laisser à sa solitude. Il ne se détourne pas pour nous voir partir, il demeure toujours les yeux perdus dans l’invisible, émiettant machinalement un gâteau de riz aux poissons enhardis par son immobilité de statue.