À travers la jungle politique et littéraire/6

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Librairie Valois (Première sériep. 231-271).

Une élection sous
Clemenceau


Cela se passait un peu après l’affaire Dreyfus. Georges Clemenceau n’était pas encore le Perd-la-Victoire. Il n’était même pas député. Quelques années avant, la tourmente de Panama l’avait à peu près englouti. Les électeurs du département du Var, définitivement dégoûtés de cet homme politique qu’on prétendait être l’agent de l’Angleterre et dont la vie éclatante, les dépenses excessives ne correspondaient nullement à ses ressources avouées, venaient de le renvoyer à ses chères études aux cris mille fois répétés de : « Aoh ! yes !… Aoh ! yes ! » Sombres jours ! Tout jeune, encore gamin, les échos de cette bagarre formidable devaient demeurer dans mes oreilles.

Le Var, pour marquer son mépris définitif du politicien taré, lui avait préféré un avocat réactionnaire de Marseille, un nommé Jourdan, homme d’esprit, qui ne fit qu’une courte apparition à la Chambre. Aux élections suivantes, en effet, on lui opposa le journaliste Maurice Allard, qui triompha sans peine et conserva la confiance du département durant de nombreuses années. Il faut dire que Maurice Allard, farouche républicain, teinté de blanquisme, socialiste jacobinisant, apparaissait un de ces échantillons si rares dans la faune parlementaire : l’homme intègre et convaincu. Il a abandonné, depuis, la scène politique, et c’est dommage. Je me permets de lui adresser, en passant, le salut ému du vieil ami et du disciple.

Donc Clemenceau était, comme on dit, sur le sable. Il cherchait sa voie, publiait des contes (fort mauvais) dans Le Matin, tâtait du théâtre. Un homme fini, disait-on. Mais le vieux matou avait des ressources de volonté tenace. L’affaire Dreyfus surgissant, il s’y lança à corps perdu.

L’affaire Dreyfus, ce fut pour lui comme un plongeon dans des eaux lustrales. Elle lui refit, promptement, une virginité. Les républicains commencèrent à tourner la tête de son côté. Des remords, un peu vagues, assaillaient certains esprits. On songeait qu’on avait peut-être eu tort de sacrifier assez brutalement un aussi rude combattant.

Lui ne pensait plus au Var, ce département rouge qui vit les insurrections de 1852 et balaya, tour à tour, tous les traîtres à la démocratie, depuis Émile Olivier, que les paysannes couvraient de crachats, jusqu’à Jules Roche et Clemenceau lui-même. Or, il advint que les Varois, qui n’avaient droit qu’à deux délégués au Sénat, furent, par extinction des inamovibles et par voie du sort, gratifiés d’un troisième siège. Une élection sénatoriale fut décidée.

Les deux sénateurs de l’époque étaient deux grands honnêtes hommes de républicains, élevés à l’école de Barbès, de Raspail, de Blanqui — des radicaux farouches comme on en trouvait en ce temps-là et dont l’espèce est à peu près perdue. L’un se nommait le docteur Sigallas. L’autre était simplement mon père, ingénieur des Arts et Métiers, fils d’un proscrit de l’Empire qui fut condamné à dix années de forteresse en compagnie de Barbès, de Blanqui et de quelques autres pour crime de conspiration, affiliation aux carbonari, jacobinisme, etc. Comme on voit, mon père avait de qui tenir.

La République — la vraie — a ses traditions, ses vieilles familles, ses titres de noblesse.

Clemenceau, bien que chef du parti radical, venait de la chouannerie. Son sang républicain n’avait pas la couleur du sang rouge des révolutionnaires du Var. Psychologiquement, cet homme peut s’expliquer par son hérédité. Mais passons.

On se trouvait donc en présence d’une vacance sénatoriale. Mon père, dont l’existence entière fut de droiture exemplaire, dont l’honnêteté rigide ne s’est jamais démentie et qui, trop candidement peut-être, se refusait à envisager a priori la malfaisance humaine, eut alors l’idée malencontreuse de ressusciter politiquement l’homme que le Var avait vomi. Pour commencer, il consulta quelques amis :

— Vous avez tort, lui dit-on un peu partout. Clemenceau nous a fait déjà bien du mal. C’est un serpent que vous allez réchauffer dans votre sein…

Mon père refusa de se rendre à ces objections.

— Bah ! disait-il, Clemenceau est un excellent républicain. Il a failli, soit. On lui a fourni la leçon qu’il méritait. Mais, depuis, ne s’est-il pas réhabilité ? N’a-t-il pas bataillé, ardemment, splendidement, pour la Justice, pour la Liberté, pour la Démocratie ?…

Vous voyez d’ici le thème. Ceci dit, et certain d’être suivi, malgré tout, par ses amis, mon père s’en alla trouver Clemenceau.

— Vous ne songez point à une revanche électorale ?…

— Je ne fais que ça, confessa le futur président du Conseil. Mais où et comment ?

— Il y a un siège dans le Var.

Clemenceau sursauta :

—Dans le Var !… Pas possible !…

Mon père eut un sourire :

— Très possible, au contraire, certain même… Toutes les vieilles histoires sont oubliées… Vous êtes aujourd’hui l’homme de la situation.

Clemenceau, cependant, hésitait. Il se souvenait. Et une nouvelle défaite était grosse de conséquences, pour lui. Mais mon père le pressait de plus en plus, argumentant, lui communiquant sa conviction… À la fin, l’autre déclara :

— Ma foi… je ne demande pas mieux… Mais je voudrais avoir une certitude.

— Vous l’avez. Je vous donne ma parole que vous serez élu. J’en fais mon affaire. Nous n’avons même pas besoin de vous.

Convaincu, Clemenceau accepta. Mon père partit pour le Var, se mit en campagne, se dépensa sans compter. Le candidat n’apparut qu’au dernier moment, timide, tout petit, dissimulé dans l’ombre de son grand électeur. Et, un beau dimanche soir, il se retrouva, sans douleur, élu du Var.

Ce soir-là, son visage rayonnait. Il tenait sa revanche. Il rebondissait sur les tréteaux politiques. Joie ! Joie ! Pleurs de joie ! Il avait pris les mains de mon père et balbutiait, avec une émotion qu’il ne cherchait nullement, lui, le cynique, à cacher :

— Mon cher ami… soyez remercié… Vous me rendez la vie ! Je n’oublierai jamais… jamais… jamais…

Jamais !… Ouais !… Vous allez voir la suite.

*
* *

Sénateur, et, de plus, rédacteur en chef de L’Aurore, dont il avait fait expulser Urbain Gohier, Clemenceau ne causa pas, tout d’abord, de grands dommages. Il se contentait de répandre son esprit et ses méchancetés dans les couloirs. Ses collègues le fuyaient comme la peste. Mais ici il faut que je marque un trait essentiel du caractère de cet homme.

Ce qu’on a appelé l’esprit de Clemenceau était surtout fait de grossièretés et d’incongruités inconcevables. C’était, je crois, avec feu Viviani, l’homme le plus mal embouché des deux Chambres. Il affectait volontiers un langage de charretier ou de collégien ivre. Je voudrais bien rapporter quelques-uns de ses « mots » parmi les plus exquis, mais il me faudrait employer le latin, cette langue qui brave l’honnêteté et que j’ai à peu près oubliée.

Essayons pourtant. Un après-midi, au Sénat, l’honorable M. Mézière, sénateur et académicien, pérorait dans un silence respectueux. Soudain, Clemenceau, qui siégeait à côté de mon père, se pencha vers lui et constata :

— Il parle bien, tout de même !

Quelques « chuts » discrets à son adresse fusèrent des bancs proches. Mais Clemenceau, sans s’occuper des mécontents, poursuivait :

— Oui, il parle bien ! Quel malheur qu’il se… (ici une allusion à l’amour qui n’a pas de nom).

Mon père ne broncha point. Autour d’eux, quelques remous. L’orateur lui-même, surpris, s’interrompit, avança la tête.

Alors, Clemenceau, à haute voix, de demander :

— Dites donc ? Est-ce que ça vous plairait de le… (nouvelle allusion à la chose).

Et il ne consentit à se taire que parce que la réprobation de ses voisins se faisait plus violente.

Autre anecdote du même tonneau. Dans les couloirs du Sénat, Clemenceau avise l’ancien ministre Vigier, qui fut son condisciple. Les deux hommes se saluent. Tout à coup :

— À propos, demande Clemenceau, mon cher Vigier, tu te fais toujours… (allusion encore à ce que vous devinez ! c’était une véritable marotte chez lui).

Vigier, un instant, le dévisagea, méprisant, puis il haussa les épaules et passa.

Ah ! les boutades de Clemenceau !

En voulez-vous une autre ? Voici. Lors de son renouvellement au Sénat, Clemenceau, alors ministre, faisait en auto la tournée du département.

Il avait, en face de lui, un vieillard, le père Clavier, maire de Draguignan. C’était un de ses fidèles, un de ceux qui l’avaient toujours soutenu, envers et contre tous, même aux heures tristes de la défaite. Or, ce jour-là, Clemenceau, de fort méchante humeur, bourru, ne desserrait pas les lèvres. Le père Clavier, très embarrassé, tentait vainement de nouer une apparence de conversation.

Avisant une superbe canne au pommeau d’argent ciselé que le ministre tournait rageusement entre ses doigts, le vieillard crut avoir trouvé le bon prétexte et, avec un sourire, il susurra :

— Vous avez une canne merveilleuse, monsieur le président !

Pas un mot de réponse. Le maire, Clavier, tout rouge de confusion n’insista pas.

L’auto roulait toujours dans la poussière. Clemenceau demeurait silencieux. Le vieux Clavier revint à la charge.

— Cette canne, fit-il, est tout à fait originale.

Mouvement nerveux chez le ministre et quelque chose comme un rugissement étouffé. Clavier, épouvanté, s’enfonça dans un coin.

L’auto filait, filait…

Pour la troisième fois, après une heure de silence obstiné, le vieillard essaya :

— Cette canne… commença-t-il.

Alors, Clemenceau se tourna vers lui, furieux. Et il lui lâcha dans le visage, goujatement :

— Cette canne… eh bien ! quoi !… voulez-vous que je vous la flanque dans le… ?

Ah ! les bobards de Clemenceau !

Dernière anecdote, personnellement recueillie. Un soir, je m’en vais à L’Aurore. Je venais demander à son rédacteur en chef d’intercéder pour je ne sais quel révolutionnaire menacé d’expulsion. J’avise, dans son bureau, un homme d’un certain âge, falot, timide, courbé en deux sur sa chaise et qui paraissait attendre le bon plaisir du patron. Au moment de quitter Clemenceau, qui me reconduisait à la porte, je l’interrogeai :

— Qu’est-ce donc que ce type assis dans votre bureau ?

Clemenceau se mit à rire :

— Comment ! Vous ne le reconnaissez pas ? Voyons, cherchez… Tout le monde le connaît, ce c…‑là.

— Euh ! je ne vois pas.

— Facile pourtant… C’est le héros, le fameux héros…

— Quel héros ?

— Le colonel Picquart.

Dehors, je n’en revenais point. Ce sacré diable vous avait une façon de déboulonner les grands hommes et d’accommoder les gloires… Et je revoyais la silhouette effacée, mièvre, de pauvre honteux, du Héros, enfoui dans l’ombre et dans la crainte.

Quelques semaines après, Clemenceau était ministre et le Héros — ce c…‑là ! — prenait le portefeuille de la Guerre.


II

On sait peut-être comment Clemenceau devint ministre. C’est de la petite histoire qui permet d’expliquer la grande, laquelle, qu’on le veuille ou non, demeure un récit froid et conventionnel si l’on ne projette pas quelque utile lumière sur ses détails et ses obscurités. Clemenceau donc, n’était que sénateur du Var, par la grâce de mon père. Un jour, le vieux, Sarrien fut chargé de constituer le cabinet.

Sarrien fit appeler Clemenceau. Dans sa pensée il ne s’agissait que d’une simple consultation. Il s’adressait à cet homme politique, de même qu’à bien d’autres, pour connaître leur pensée, prendre leur avis. Mais Clemenceau ne l’entendait pas ainsi. Il s’était fourré dans le crâne que son heure allait sonner. Et, dans son entourage, on flattait volontiers cette marotte.

Clemenceau se rendit chez le futur président du Conseil. Ce dernier, après lui avoir serré la main, lui indiqua un siège et, très poliment, demanda :

— Qu’est-ce que vous prenez ?

Pour le père Sarrien, il était question seulement d’offrir une boisson quelconque à son visiteur. Clemenceau, sans doute, le comprit ainsi. Peut-être, l’esprit empli de son ambition, imagina-t-il qu’on parlait du portefeuille tant convoité. Toujours est-il que, de sa voix sèche et tranchante, il répliqua :

— Je prends l’Intérieur.

Sarrien, démonté, abasourdi, n’osa le dissuader, C’était un homme timide. Il poussa un soupir et fit :

— Si vous voulez, mon cher ami.

C’est ainsi que Clemenceau devint ministre[1]. Il y avait des années qu’il attendait l’occasion. Il avait, au cours de son existence parlementaire, renversé gouvernement sur gouvernement. Aucun ne trouvait grâce devant lui. Mais pas un président de la République ne songeait à l’appeler et à le donner comme successeur aux ministres tombés. Le tombeur retombait à son banc de député, déçu et furieux. Le Pouvoir fuyait, se dérobait. Quand il y parvint, enfin, il était aigri, désabusé, avec ce terrible désir de domination qui le caractérise, qui n’est pas, au fond, de la volonté et se traduit par des caprices — de ces caprices de vieux gamin prompt aux boutades et aux gestes indécents.

Quelque temps après, il débarquait Sarrien et prenait la présidence du Conseil.

*
* *

Ce fut une heure intéressante. Chacun se demandait ce qu’allait tenter et réaliser ce farouche destructeur. Pour commencer, ça marcha assez bien. Clemenceau n’avait pas tout à fait oublié la Mêlée Sociale. Il y avait une grève chez les mineurs du Pas-de-Calais. Il s’y rendit le chapeau sur l’oreille. Il demanda à voir le révolutionnaire Broutchoux. Il déclara qu’il n’enverrait point de soldats. De fait, on ne les vit point. Le ministre les cachait. Mais il les avait sous la main, prêts à intervenir.

Tout cela, c’était pour épater la galerie. J’ai déjà dit qu’il, avait choisi le général Picquart comme ministre de la Guerre, histoire de jeter un défi à ses adversaires. Il crânait. Il posait. Le Grand Paon faisait la roue.

Cela ne dura pas. La politique de Clemenceau, radical et dreyfusard, s’affirma rapidement. Il avait promis l’abolition des conseils de guerre, la réduction du service militaire, les retraites ouvrières, l’impôt progressif (vieilles histoires, hein ?), tout ce qu’on voulait, tout ce qu’on désirait, tout ce qu’attendaient les démocrates. Premier effet de ces promesses : au 1er mai, Paris en état de siège, des troupes partout, des complots, des poursuites, des condamnations. Bientôt les prisons pleines de militants, de journalistes. Mon ami André Morizet, aujourd’hui sénateur de la Seine, a écrit là-dessus une brochure édifiante où il dresse le bilan (d’ailleurs incomplet) du ministère Clemenceau. C’est très instructif. Voyez plutôt.

Pour l’année 1906 (Clemenceau a pris la présidence du Conseil le 23 octobre 1906), trente-deux ans, trois mois et six jours de prison distribués pour faits de grève. En 1907, cinquante-cinq ans, cinq mois et vingt-deux jours. Plus, au tableau, NEUF MORTS ET CENT SOIXANTE-SEPT BLESSÉS.

En 1908, des massacres partout. SIX MORTS, TROIS CENTS BLESSÉS, onze ans, onze mois et vingt-six jours de prison. Ajoutez à cela les délits d’opinion, D’abord, trois cent quatre-vingt-douze révocations d’employés. Puis, onze ans, dix mois et huit jours de prison aux syndicalistes.

Enfin, l’homme qui écrivait dans L’Aurore (1er janvier 1906) : Contre l’antipatriotisme, ce n’est pas des condamnations qu’il s’agit de produire, ce sont des arguments…, distribuait, en 1907, treize ans et six mois de prison aux antimilitaristes et, en 1908 — tenez-vous bien — soixante-quatorze ans, huit mois et dix-sept jours.

Le bilan est joli. Et encore, à l’époque où il publia sa brochure, Morizet commit-il des oublis. C’est ainsi, pour prendre un exemple, qu’il ne mentionna point les cinq ans de prison (amnistiés par la suite) que je récoltai à la suite des affaires de Draveil-Villeneuve.

Mais, tel qu’il était établi, le total : quinze ouvriers tués, quatre cent soixante-sept mutilés, cent quatre-vingt-quatorze années de prison, trois cent quatre-vingt-douze révocations (bilan provisoire), avait de quoi réjouir. Cela permettait à Marcel Sembat d’écrire, en guise de préface :

Clemenceau, ton heure est venue ! Monte, mon vieux, monte à la gloire ! Grimpe tout en haut de ce pouvoir que si longtemps tu as guigné d’en bas ! En haut comme en bas, fais les grimaces de malin singe, de singe espiègle et bouleverseur qui aime à casser et détruire. Nargue les autres et toi-même ! Capable de tout, sauf d’œuvre utile ! Te voilà sauveur de la société ! Te voilà — l’eusses-tu cru ? sous Cornélius ! — Te voilà sauveur de la Patrie !

… Il faut, pour juger Clemenceau, qu’il ait rempli tout son destin, accompli tout son mandat de guerre civile et de guerre étrangère, réalisé tout son potentiel de destruction…

Paroles prophétiques. Marcel Sembat ajoutait cette anecdote qui peint bien le personnage aux plaisanteries grossières que j’ai déjà montré : Un collègue de province arrête un jour Clemenceau traversant les couloirs au trot : « Monsieur le Président du Conseil, je n’aurais qu’un seul mot à vous dire ! » Clemenceau pivote, s’arrête net et, fixant l’importun : « Un seul mot ? Pourvu que ce ne soit pas M…, vous pouvez y aller ! »

*
* *

Victor Hugo dit, de l’homme du Deux-Décembre : « Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. »

Cela pouvait alors s’appliquer à Clemenceau. Des courtisans et des flatteurs intéressés, il en remuait à la pelle, surtout au Parlement, et il les recrutait particulièrement parmi ses adversaires de la veille — ceux qu’il avait toujours combattus et qui n’avaient cessé de le combattre. Quant à ses amis, peuh ! Des gêneurs ! Voire des attardés, piétinant sur place et incapables d’évoluer. Lui savait se retourner. Quelques mois avant de cueillir son portefeuille, il déposait sur le bureau du Sénat un curieux projet de défense de la liberté individuelle. Ministre, il jetait, par centaines, ses adversaires dans les geôles.

Dans de telles conditions, on comprendra aisément que le vieux républicain qu’était mon père se soit insurgé. Dès les premiers jours, quand il vit où tendait la politique de Clemenceau, il se sépara de lui. Et, comme il avait son franc parler, il n’hésita nullement à dire ce qu’il pensait de cet homme qui lui fournissait le spectacle du plus scandaleux reniement.

Il était d’autant plus navré et furieux qu’il songeait que, sans lui, sans l’idée fâcheuse qu’il avait eue de tirer Clemenceau de ses chères études pour en faire un sénateur du Var, rien de semblable n’aurait pu se produire ! Et il se rappelait amèrement les conseils et les avertissements de ses amis :

— Vous allez réchauffer un serpent dans votre sein… Prenez garde ! Il vous mordra, un jour.

À la vérité, sa situation personnelle n’était pas en jeu. Il aurait pu sagement se taire. Clemenceau, sans doute, ne l’aurait point combattu, d’autant qu’il connaissait son immense popularité et son autorité morale dans le département du Var. Mais le dégoût fut plus fort que toutes les suggestions de la prudence. Et, je le répète, mon père était trop profondément républicain pour pouvoir se taire.

À ce propos, qu’on me permette une parenthèse. On a soutenu, à l’époque, que c’était moi-même qui, par mes attaques furieuses contre Clemenceau, avais fait brouiller mon père avec le ministre. Erreur. À ce moment-là, je n’étais pas très bien, très bien avec mon père. Il jugeait assez sévèrement ce qu’il appelait mes écarts. Tout démocrate et libéral qu’il fût, il se refusait à admettre mon anarchisme et mon hervéisme. Il disait bien à ses amis : « Il faut que jeunesse se passe ! » Mais il me tenait rigueur. Ma jeunesse ne passait pas vite. Je persévérais diaboliquement dans mes erreurs.

Aussi, quand j’écrivis ce fameux numéro des Hommes du Jour (le premier) qui représentait Clemenceau, en tête de mort au bout d’une pique, les ponts étaient-ils rompus complètement entre Clemenceau et mon père. Les deux hommes ne s’adressaient plus la parole. Tout était dit entre eux et chacun se préparait à la lutte prochaine. Mon intervention ne pouvait rien ajouter.

Mais il est très vrai que mon numéro biographique consacré au président du Conseil ne fit qu’aggraver les dissentiments. Mon père, que j’allais voir quelques jours après, ne me désapprouva nullement. Il se contenta de me dire :

— Tu es allé un peu fort.

À quoi Maurice Allard, présent à l’entretien, rétorqua :

— Il est à peine au niveau de la vérité.

Cette biographie était-elle donc si terrible ? Ma foi, tenez, elle débutait ainsi :

On a dit de Clemenceau qu’il avait une tête de Kalmouck ; on a dit aussi qu’il avait une tête de Caraïbe. En réalité, il a une tête de Turc. C’est même la tête de Turc rêvée. Avec lui, on est certain de ne pas rater son coup. Son rôle dans l’opposition, son rôle au pouvoir, les multiples incidents dont fourmille sa carrière politique, ses attitudes, ses gestes, ses paroles, les mots qu’il a trouvés, les maux qu’il a semés, tout concourt à faire de Clemenceau une cible vivante des mieux réussies…

Et ça se terminait par le couplet que voici :

Vous demandiez, je crois, si Clemenceau a une tête de Kalmouck ou une tête de Caraïbe. Regardez-le bien. Voyez ces pommettes saillantes, ces narines béantes, cette arcade sourcilière qui fait comme une barre au-dessus des yeux où l’on ne voit plus de pensée, des yeux qui sont des trous ; voyez ce front bombé, ce crâne nu, ce visage grimaçant et terrifiant. Kalmouck, Caraïbe, Mongol ? Allons donc ! Ce sont encore des vivants. Clemenceau, lui, a une tête de mort !

Vous voyez d’ici le ton du pamphlet. Il y en avait, comme ça, six énormes colonnes, dont aujourd’hui encore je ne retrancherai pas une syllabe. J’ajouterai plutôt (car, depuis, il y a eu la guéguerre, le défaitisme et le traité de Versailles). Mais pour l’époque, le Grand Flic était servi. Et il ne fallait pas s’attendre à des remerciements émus.

Quelques semaines après, à l’occasion d’un autre numéro sur le général d’Amade, j’étais poursuivi, condamné et jeté à la Santé. Tout cela n’était pas fait pour raccommoder mon père avec Clemenceau. Cependant, ce dernier, inquiet au sujet des prochaines élections sénatoriales, tenta à plusieurs reprises un rapprochement et, comme on va le voir, essaya de faire servir le fils emprisonné à une manière de chantage sur le père.


III

Le département du Var, on le sait peut-être, a toujours eu la réputation et la prétention d’être le premier parmi les plus rouges des départements. Les paysans de là-bas ont toujours marché à l’avant-garde de l’armée républicaine. En 51, ils s’insurgeaient contre le coup d’État, se battaient comme des diables contre les gendarmes et les soldats de Badinguet. Émile Zola, dans La Fortune des Rougon, a raconté ces événements au cœur desquels il a placé l’idylle de Miette et de Silvère.

Plus tard, le Var adopta Émile Olivier. L’homme au cœur léger était alors jeune avocat, très ardent républicain et irrésistiblement éloquent. Son père, Aristide, était connu comme un vieux démocrate. Son frère, officier, devait être tué en duel par un adversaire politique. Aussi, le jeune Émile jouissait-il d’une popularité immense. Un matin, il débarqua dans le petit village du Luc, dont mon grand-père fut longtemps le conseiller général. Traqué par la police, fuyant devant les mouchards, il venait demander asile. Mon grand-père, Charles Méric, lui donna un de ses costumes et le cacha, durant plusieurs semaines, dans sa maison. Il risquait gros, car il ne cessait de conspirer lui-même.

Singuliers retours de l’Histoire. Émile Olivier, qui s’était écrié : « Je serai le Spectre de l’Empire ! », devenait ministre libéral. Charles Méric, sorti de la forteresse de Belle-Isle, prenait le chemin de l’exil et se réfugiait à Livourne. Puis la guerre, la catastrophe. Émile Olivier, vomi par toute la France. Charles Méric, nommé député du Var, à une formidable majorité, et la Chambre des ruraux, flétrie par Crémieux, refusant, d’accord avec le gouvernement, de ratifier cette élection. Une veine, au fond, pour mon grand-père ; car, siégeant à la Chambre il se fût fait tuer pendant la Commune. C’était un de ces hommes dont le moule est à peu près perdu. Quelque temps après la chute de l’Empire, le vieux Blanqui, passant au Luc, fut acclamé par la population. Il parut sur le balcon de l’hôtel de ville et déclara brutalement :

— Je n’ai connu qu’un républicain, dans le Var. C’était Charles Méric.

Ce qui n’était pas très flatteur pour les autres. Mais Blanqui, aussitôt, d’ajouter :

— Seulement, il avait un bien sale caractère.

Le vieux s’y connaissait en « mauvais caractères ».

*
* *

Mais je m’égare. Revenons à Clemenceau. Cette digression, d’ailleurs, n’est pas tout à fait inutile, en ce sens qu’elle situe le « Var rouge », et aidera à faire comprendre les perplexités du Vendéen soumis à la réélection sénatoriale. Il avait beau se trouver à la présidence du Conseil, disposer de la toute-puissance, tenir dans ses mains le préfet Raux, un pauvre homme qui devint par la suite préfet de police à Paris, il sentait que la partie était dangereuse : Le Var bougeait. Les rapports qu’on lui adressait sur l’état des esprits n’étaient rien moins que rassurants.

Clemenceau, pratique avant tout, songea alors à une réconciliation avec mon père. Il lui envoya des amis. Au nombre de ceux-là, M. Thomson, qui vit toujours et ne pourra certes nier ces démarches.

M. Thomson disait à mon père :

— Voyons… c’est absurde… Vous ne pouvez aller à la bataille ainsi… Clemenceau ne vous demande nullement d’abandonner votre position. Mais qui vous empêche de vous présenter, les uns et les autres isolément, sans faire de listes ?

Mon père demeura inflexible. Plus pressant, M. Thomson ajoutait :

— Un conseil… Allez donc voir Clemenceau. Les choses peuvent parfaitement s’arranger.

À quoi mon père, intraitable, répliquait :

— Si Clemenceau a quelque chose à me dire, qu’il vienne me voir lui-même. Il sait où me rencontrer.

Il y eut d’autres démarches. Je venais de récolter, ainsi que je l’ai dit, une année de prison. Bah ! pour peu que mon père le voulût, cette affaire serait réglée. Jamais je n’entrerais à la Santé. C’était là prendre un homme par son faible. Mon père, un soir, me chuchota :

— C’est très embêtant… Voilà, maintenant, que c’est toi qui vas trinquer pour moi.

Le sacrifice d’Abraham ! Je le rassurai, en riant.

— Tu peux y aller. D’abord, si j’évite la prison, cette fois, je n’y couperai pas la prochaine. Je suis disposé à continuer de plus fort en plus fort.

Et la cause fut entendue. La bagarre commença. Mon père se rendit dans le Var, sonnant le ralliement des forces républicaines, dénonçant la malfaisance du ministre-renégat, traître à la République. C’était le joyeux temps où Maurice Allard, au Congrès socialiste de Toulouse, répliquait à J.‑L. Breton qui lui reprochait, pour se défendre, de pactiser avec les radicaux du Var :

— Ce n’est pas la même chose. Moi, j’ai le droit de faire alliance avec tous les honnêtes gens. Je combats un MALFAITEUR PUBLIC.

Malfaiteur public ! Le mot devait demeurer comme une flétrissure Il fit le tour du département. Et, bientôt, un grand congrès électoral se tenait au Luc où se précipitaient tous les délégués des communes. Mon père l’emporta haut la main. Il fut décidé que la bataille se livrerait contre le président du Conseil et sa politique.

Ça allait mal, très mal pour Clemenceau.

*
* *

Quand il connut ces incidents, Clemenceau entra dans une violente fureur. Il fit appeler le préfet et lui « lava la tête ». Coûte que coûte, il fallait battre les deux sénateurs sortants, Méric et Sigallas.

Le ministre ne voulait plus se souvenir que, s’il avait été élu sénateur et s’il détenait le pouvoir, il le devait, avant tout, à l’influence et à l’intervention de mon père. Il aurait pu se présenter seul et laisser les autres se débrouiller. Grâce aux moyens dont il disposait, son élection ne faisait pas de doute. Mais sa haine exaspérée lui dicta une autre tactique. Il résolut de constituer une liste de trois candidats et de mettre les délégués sénatoriaux en demeure de choisir.

Pour commencer, il avait déclaré, méprisant :

— Pas de milieu. Eux ou moi. Et, si je le veux, j’inscrirai, sur ma liste, deux cochons… Parfaitement ! Je ferai voter les Varois pour deux cochons…

Il ne prit pas deux cochons. Il se contenta de deux hommes politiques qui avaient nom : Louis Martin et Victor Reymonencq.

Et c’est là que ça commence, vraiment, à devenir drôle.

Louis Martin, très connu dans le Var où il fut longtemps un candidat malheureux, était le plus implacable adversaire de Clemenceau. Aujourd’hui radical, il avait naguère scandalisé ses amis par son nationalisme et son antidreyfusisme.

Cet avocat, à l’éloquence nasillarde, n’apparaissait dans le Var qu’au cours des périodes électorales et pour combattre Clemenceau. Il fut plusieurs fois candidat contre lui. Ainsi Clemenceau faisait choix de l’homme qui s’était efforcé de le faire battre contre l’homme qui l’avait fait élire. Mais passons. Je voudrais simplement caractériser Louis Martin et son genre d’éloquence en quelques traits rapides. Il était « l’homme qui remercie ». À la tribune du Sénat, il débutait en remerciant le ministre qui…, le distingué rapporteur qui…, l’honorable collègue dont… De sa voix d’outre-nez, il ne cessait de psalmodier :

— Je… remercie… mon cher collègue… Je remercie le rapporteur du budget… Je remercie le secrétaire de la Commission…

Il remerciait tout le monde.

Qu’on me permette, à ce propos, de rapporter une anecdote que je crois bien avoir déjà servie dans les Hommes du Jour (et que je ne garantis point).

Louis Martin était invité à dîner, dans une maison amie. Discours au dessert. Le sénateur se leva, jeta un coup d’œil sur l’assistance, et :

— Je remercie Mme X… par les soins de laquelle nous avons passé une si excellente soirée… Je remercie son époux, si distingué, si spirituel et hôte parfait… Je remercie M. Y… dont la conversation fut l’attrait de ce repas… Je remercie… Je remercie…

Il remercia tous les convives, les uns après les autres, y compris le maître-queux et le sommelier aux bourgognes délectables.

Puis, chacun s’en fut. Le sénateur héla un taxi. Mais, à peine la voiture se mettait-elle en marche, qu’il frappait à la vitre et commandait demi-tour. Il revint à la maison amie, se précipita comme un fou dans le couloir, gravit les étages tel un bolide…

Il avait oublié de remercier la bonne.

Tel était le premier candidat de la liste Clemenceau.

Mais le second ! Ah ! c’était encore plus rigolo. Celui-là, Victor Reymonencq, était un ancien ouvrier du port, bougrement révolutionnaire, à l’éloquence imagée, dont on avait fait un conseiller municipal de Toulon. Le plus curieux, c’est qu’au fur et à mesure qu’il réussissait dans la carrière politique, il montait en grade comme fonctionnaire de l’État. Coïncidence, disaient ses partisans. Mais rien ne le désignait particulièrement, étant donnée l’abondance de cuirs et de pataquès dont se nourrissait sa rhétorique, pour être expédié à la Haute Assemblée. Seulement, ce Reymonencq avait une manière de génie.

Qu’on en juge. À la première élection Clemenceau, devant l’assemblée des délégués, Reymonencq se leva pour demander la parole. Et il se mit à discourir, d’une voix chaude, entraînante, fleurant l’ail et le thym et évoquant de succulentes bouillabaisses. C’était très amusant. L’orateur se lançait dans la philosophie sociale.

Clemenceau se tourna vers mon père et murmura :

— Mais c’est très bien, ça… tout à fait bien… Je ne m’exprimerais pas autrement.

Reymonencq poursuivait. Les périodes se succédaient, dans un balancement harmonieux, avec des formules qui explosaient tout à coup et laissaient les auditeurs confondus. Clemenceau se trémoussait sur sa chaise.

— Qu’avez-vous donc ? lui demanda mon père.

— J’ai que… sapristi… j’ai déjà entendu ça quelque part… C’est curieux. Il me semble que je connais ça…

On s’en fut dîner. Au milieu du repas, Clemenceau se frappa soudain le front et s’écria, tel Archimède :

— J’y suis… Eurêka !…

— Quoi !… Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

— Le discours… Ce Reymonencq… Ah ! ça ! c’est trop fort.

Il se renversa sur sa chaise en éclatant de rire.

— Trop fort… trop fort ! s’exclamait-il, avec des larmes dans la gorge. Ah ! l’animal !… Imaginez que ce discours, appris par cœur, eh bien… il est de moi ! Vous trouverez ça, dans la Mêlée Sociale.

C’était rigoureusement exact.

Ce culot éblouit Clemenceau. Il n’avait jamais vu ça. Cela le dépassait. Il voulut mieux connaître l’homme. Il se l’attacha. Et, bientôt, tous deux devinrent une paire d’amis. Le Reymonencq, d’ailleurs, se montrait plein de zèle, acceptait toutes les corvées, toutes les commissions. Par contre, Clemenceau ne lui refusait rien. Et cela se savait à Toulon. Quand on voulait obtenir quelque faveur, on allait trouver Reymonencq. Il hochait la tête, se faisait un peu prier, puis déclarait :

— C’est bien. Je vais aller trouver le patron.

Il n’arrivait jamais chez le patron les mains vides. Il apportait souvent, très souvent, des cigarettes, d’excellents cigares. Un jour qu’on demandait au président du Conseil :

— Ce Reymonencq… quel est donc son rôle auprès de vous ?…

Clemenceau, qui n’en ratait pas une et qui venait, le matin même, de recevoir une boite de cigarettes, de répliquer :

— C’est mon alter-mégot.

N’empêche qu’il en fit un sénateur. À l’aide de quelle méthode spéciale ? Nous allons le voir.


IV

Le grand Congrès des républicains varois tenu, ainsi que je l’ai dit, dans ce petit village du Luc qu’on appelait alors la « Mecque rouge », avait décidé de combattre activement Clemenceau et sa politique. Or il n’existait pas d’exemple que le Congrès s’étant prononcé, les électeurs n’eussent suivi. D’autant qu’il s’agissait du suffrage restreint et que les congressistes, venus de tous les coins du département, étaient les mêmes qui devaient voter, à Draguignan, pour les futurs sénateurs.

D’autre part, le président du Conseil avait contre lui le seul journal important de la région, le Petit Var. Cet organe était dirigé par Jean Dutasta, fils de l’ancien maire de Toulon et frère de ce Dutasta qui servit Clemenceau et devait, pendant la guerre, trafiquer, en Suisse, sur le lait condensé qu’il fournissait à l’ennemi, cependant que son patron, aidé du triste Ignace et de l’élégant Jéroboam Mandel, pourchassait les défaitistes.

La situation paraissait donc mauvaise, très mauvaise pour le futur Perd-la-Victoire. Allait-il, comme autrefois, subir la sombre défaite, dans ce pays qu’il avait su reconquérir ? Il résolut de mettre tout en œuvre pour triompher de ses adversaires.

Maître du pouvoir, il possédait des moyens d’agir. Il fit entrer en jeu la police, la corruption et le chantage. Je n’exagère en rien. Une nuée de mouchards s’abattit sur le département, et le préfet, Raux, bien stylé, régla les opérations. Avec ce mépris formidable des hommes qui l’a toujours caractérisé, Clemenceau usait, avec les uns de la menace, avec les autres de promesses (qu’il ne devait, d’ailleurs, nullement tenir).

Cela dura plusieurs semaines, et cette admirable méthode devait porter ses fruits.

Elle aboutit, notamment, avec le maire de Toulon, le citoyen Escartefigue. Et cette délicieuse histoire vaut une parenthèse.
*
* *

Le citoyen Escartefigue, que j’ai eu le grand honneur d’apprécier, dans sa jeunesse, était un terrible compagnon anarchiste. Il s’appelait alors Jouvarin. Doué d’une éloquence impétueuse, il régnait à Marseille, dans les meetings houleux et les réunions électorales où il venait proclamer son superbe mépris du suffrage universel. Il exerçait, à cette époque, la profession d’ingénieur civil, vivait très simplement, très pauvrement même et bénéficiait de l’estime générale. Mais, au fond, l’ambition le mordait. Il songeait, non sans raison, que l’anarchisme ne mène à rien, si l’on n’en sort point.

Déjà, sous Jouvarin, perçait Escartefigue.

Un beau jour, il trouva son Chemin de Damas… sur la route de Toulon. Il vint, en effet, s’installer dans les alentours du Chapeau-Rouge et s’affirma socialiste. Son éloquence, sa barbe fluviale, son assurance attirèrent l’attention. Mon père s’intéressa à lui. Il vit, dans cet homme, jeune et plein d’ardeur, une force. Il le poussa, le soutint. Bientôt, Escartefigue, devenu populaire, était candidat au Conseil municipal.

À ce moment-là, le citoyen Escartefigue n’avait pas le sou, ce qui n’est pas un crime. J’étais logé à la même enseigne. Chose curieuse et que je dois signaler, nous étions employés, tous deux, chez un parfumeur de la rue des Pyramides. Moi, je m’occupais de la correspondance. Lui était représentant général pour le Midi. Seulement, ce métier, que j’ai exercé provisoirement (parmi tant d’autres), ne me plaisait qu’à moitié. Je n’arrivais jamais à l’heure le matin (la nuit m’ayant un peu fatigué). Je dormais sur les paperasses. D’autres fois, je me faisais porter malade, comme au régiment. Et je me souviens qu’un matin, le brave Escartefigue vint me réveiller dans la petite chambre d’hôtel que j’occupais rue Grégoire-de-Tours :

— Allons ! ne fais pas le fada. Voilà huit jours qu’on ne t’a vu à la maison.

Il réussit à me convaincre. Il m’emmena presque de force et c’est ainsi que je lui dus de n’être jeté à la porte que… trois semaines après. Cela se passait quelques jours avant les élections municipales de Toulon. Escartefigue me chuchotait :

— Si seulement je pouvais être adjoint au maire… je serai tranquille.

Il fut mieux qu’adjoint. Arrivé en tête de la liste, on en fit le premier magistrat de la ville. Je note encore ce détail. Le samedi qui précéda son triomphe, il prit le train, à l’aide d’un permis, et, sortant du café de Rohan, au Palais-Royal, où nous venions de quitter mon père et Maurice Allard, nous grimpâmes, tous deux, sur l’impériale d’un omnibus, Escartefigue se pencha vers moi et murmura :

— Je ne paye que ma place… J’ai juste ce qu’il me faut pour retourner.

Pauvre, mais honnête. Quelques mois après, il était riche. Comment l’est-il devenu ? Il a eu quelques démêlés avec la justice. Mais chut ! La ville de Toulon lui a pardonné. Elle en a fait un député nationaliste. À Toulon, on n’y regarde pas de si près.

Eh bien ! cet ancien anarchiste, parvenu à la mairie de Toulon, se montrait, au Congrès du Luc, parmi les plus enragés contre Clemenceau. Ah ! mais ! Ah ! mais ! Il n’avait qu’à venir, le président du Conseil. Il serait bien reçu.

Le président du Conseil ne vint pas. Il envoya simplement un représentant qui fit dire à Escartefigue :

— Vous allez, sous peu, recevoir la visite d’un inspecteur des Finances.

Un inspecteur des Finances ? Outre ! Bouffre ! Sale blague. Escartefigue et ses amis se mirent à réfléchir. Ils s’étaient bien engagés à mener la bataille contre Clemenceau. Mais, après tout, on a toujours le droit de changer d’avis. Et puis, un inspecteur des finances fourrant son nez dans les affaires de la Ville ! Décidément, Clemenceau avait du bon. On pouvait voter pour lui.

Et la délégation toulonnaise passa, avec armes et bagages, dans l’autre camp.

Ainsi travaillait Clemenceau. Et ce système, qui avait si promptement réussi à Toulon, fleurissait dans tout le département, partout où l’on savait pouvoir l’appliquer plus ou moins brutalement.

*
* *

Mon père, de son côté, parcourait les communes, sonnant le réveil des énergies républicaines. Partout où il se présentait, il se voyait reçu avec joie. On lui offrait à dîner. On le fêtait. Et chacun de l’assurer de sa fidélité. Mais, après son départ, surgissaient les agents de Clemenceau.

On alla même jusqu’à employer la calomnie. Durant cette campagne électorale, je me reposais tranquillement dans une cellule de la Santé, purgeant la peine infamante que j’avais vraiment bien méritée. On raconta, d’une oreille à l’autre, que mon père avait tenté démarches sur démarches en ma faveur, que le ministre était demeuré inflexible et que le combat acharné qu’on lui livrait n’avait point d’autres raisons. Il y eut un certain nombre d’imbéciles qui acceptèrent ces bourdes et les propagèrent.

Le Petit Var, pendant ce temps, poursuivait sa campagne contre le ministre. Maurice Allard, sans répit, dénonçait la tyrannie clemenciste et flagellait un régime qu’il plaçait plus bas que l’Empire. Si l’on veut se faire une idée approximative des polémiques de ce temps, qu’on me permette de citer.

Maurice Allard écrivait, dans le Petit Var du 1er octobre 1908 (c’est loin !) :

« Le Vendéen, revenu à la chouannerie de ses ancêtres, punit, en la personne du jeune Méric, la constance et la vaillance républicaine d’une famille qui est l’honneur du Var et de la Provence tout entière. Il punit aussi l’indépendance du père qui s’est refusé noblement à le suivre dans ses palinodies et ses reniements.

«… Le Var républicain, le Var de 1851, restera-t-il muet devant de telles ignominies ? Les vieux ont-ils donc combattu l’Empire pour que Clemenceau chaussât les bottes de Napoléon III ?

« La République de Clemenceau est, d’ailleurs, au-dessous de l’Empire… Les temps sont troubles. Il est tout naturel que, quand les couards se taisent ou se cachent, les petit-fils de proscrits se dressent. »

Dans un autre numéro, Allard s’exprimait ainsi :

« Ne pouvant coffrer le père, on coffre le fils. C’est ainsi que les grands se vengent des petits. »

De son côté, le bon Prosper Ferrero, qui fut très longtemps député socialiste de Toulon, disait :

« Il ne faut pas attendre de ce gouvernement une initiative libérale. Il aggraverait, s’il le pouvait, les passages du Code permettant d’envoyer à la Santé les écrivains libertaires. Un régime de silence lui irait à merveille ; il a déjà créé à la Chambre le groupe bienveillant des muets du Sérail — ; il s’en trouve bien. Il a besoin, maintenant, d’un journalisme domestiqué en lequel l’habile maniement de l’encensoir remplacerait le talent. »

Enfin, de tous les coins du département, de violentes protestations affluaient. C’était une indignation générale. De la commune de Vidauban, pour prendre un exemple, les groupes républicains écrivaient : « Clemenceau a poursuivi son triste chemin. Étant donnés son tempérament, son audace, son insatiable ambition, il ne pouvait agir autrement qu’il agit et ils sont frappés de cécité les républicains qui n’avaient point prévu qu’arrivé au faite du pouvoir, cet homme serait le Messie rêvé par la réaction… »

À Toulon même, on prenait parti contre le maire Escartefigue et l’on mettait les républicains en garde contre « les conseils de trahison de leur chef ». Mais je borne mes citations qui deviendraient fastidieuses. Je n’y ai insisté que pour bien montrer quel était l’état d’esprit des électeurs du Var. En présence du suffrage universel, Clemenceau n’aurait pas pesé lourd. Malheureusement, il n’avait à compter qu’avec le suffrage au deuxième degré et ne manquait point de moyens d’action.

En réalité, Clemenceau fut moralement battu et le sentit bien. Il ne dut le triomphe de sa liste, en compagnie de l’homme aux remerciements, Louis Martin, et du discoureur-perroquet, Reymonencq, qu’à ce fait qu’il disposait de la toute-puissance.

*
* *

Les élections s’effectuèrent dans la peur et dans la lâcheté. Il y eut bien quelques convaincus — assez nombreux tout de même, puisqu’il, formaient plus d’une centaine de suffrages — qui résistèrent à toutes les tentations comme à toutes les menaces. Mais les autres ! Mon père me conta plus tard qu’un mois avant le scrutin, il était déjà fixé. Il sentait ses amis de la veille gênés et tremblants. La terreur régnait dans le département. On n’osait plus ouvrir la bouche. On n’osait risquer un geste. Et ceux qui, dans les rues de Draguignan, ne craignaient point de se montrer avec mon père, savaient à quoi ils s’exposaient.

Cependant, dans les journées qui précédèrent l’élection, les deux adversaires du ministre tout-puissant, Méric et Sigallas, se voyaient entourés et acclamés par la foule. Mais cette foule ne votait point. Elle pouvait, tout au plus, manifester ses sentiments. Elle ne s’en priva point et il y eut quelques jolies bagarres. Les citoyens libres parcoururent la ville en criant : « À bas Clemenceau ! Vive Méric ! Vive Flax ! » (Eh ! oui ! il n’y a qu’à relire les journaux de l’époque ; on verra que je n’invente rien.) Quant aux délégués, ils rasaient les murs, filaient comme des ombres, honteux et craintifs…

Soudain débarqua dans Draguignan un bataillon de policiers en civil, de ceux que Léon Daudet appelle les « hambourgeois ». Jamais l’on n’avait vu autant de gueules sinistres, de moustaches hérissées et de ripatons monstrueux. Les bourriques s’en allaient par quatre sur le pavé, s’installaient aux tables des cafés… Mais ceci n’était encore rien. Deux jours avant la bataille, il apparut, Lui, le Maître. Et avec son escorte ! À sa droite, Gérault-Richard ! À sa gauche, Laberdesque !

Mais, à ce propos (et si cela vous amuse), il faut que j’ouvre une nouvelle parenthèse pour vous présenter rapidement ces deux sympathiques spadassins.
V

Gérault-Richard, placé à côté du président du Conseil, en qualité de garde du corps, était un ancien socialiste révolutionnaire. Il avait débuté, dans sa jeunesse, comme poète dans les cabarets de Montmartre où il rimait les chansons que signait ce pauvre Marcel Legay. On lui devait certains couplets qui ne sont pas tout à fait oubliés aujourd’hui :


Allons ! les fils des fusillés !
Mettez dans vos fusils rouillés
De la mitraille…
……………………………
Nous avons vu vos Trois Couleurs
Galvauder chez les empereurs
De la ripaille.
Les nôtres n’ont jamais flotté
Qu’au souffle de la Liberté
Dans la bataille !


Il y avait encore ceci, de très édifiant :


Nous ferons, bourgeois ruminants,
Dans vos estomacs bedonnants,
Plus d’une entaille !…


Ah ! cette « Bataille » ! l’avons-nous chantée, clamée, vociférée, dans les manifestations de la rue, au Père-Lachaise, dans les brasseries de Montmartre et du Quartier ! C’était vraiment une belle chanson de combat et, comme on peut voir, Gérault-Richard ne donnait pas précisément dans la pastorale.

Bientôt, fatigué du métier peu avantageux de chansonnier, notre homme tâta du journalisme, avec le grand Lissagaray. Il se révéla polémiste ardent et vigoureux, un peu canaille et populacier ! C’était un terrible engueuleur. Un beau matin, il lança le Chambard, avec dessins de Steinlen, et se mit à décortiquer le président de la République, Casimir-Périer. Poursuivi, il fut défendu par Jaurès et condamné. Condamné, le peuple ouvrier en fit un député. Il était alors très populaire. Nul mieux que lui, peut-être, ne maniait l’invective et l’injure. Quelques duels heureux là-dessus, une force physique qui en imposait, un courage certain, et l’on comprendra que ce polémiste fût redouté.

Si l’on veut avoir une idée approximative des polémiques de Gérault-Richard et du ton qu’il leur donnait, il faut surtout parcourir la collection du Chambard. On y verra que Deschanel était qualifié de « cornichon bien conservé, malgré ses trente-cinq ans », que la République était traitée de « fille perdue, paillasse à malfaiteurs, chair à curés… ». Un autre jour, il écrivait sur Joseph Reinach : « S’il existait, sur la carte de France, des Alpes plus basses, il les représenterait au Parlement, car il est au-dessous de la bassesse. »

Député de Paris (XIIIe arrondissement), il devint rédacteur en chef de la Petite République et, bientôt, se lança à corps perdu dans l’affaire Dreyfus, ce qui demeure à son honneur. Mais, battu en 1898, il s’en alla chercher un siège au loin, avec l’appui du gouvernement. Et il devint Géau-Icha, représentant de la Guadeloupe. Après quoi, on vit cet ancien chambardeur directeur d’usines, concessionnaire du Mont-de-Piété de Monaco, directeur de Paris-Journal. Naturellement, il avait lâché Jaurès, la Petite République et le socialisme. La Révolution mène à tout, quand on sait s’en sortir.

Tel était le premier champion de Clemenceau.

L’autre, Laberdesque, avait moins d’envergure. Spadassin professionnel, il avait attiré l’attention sur lui par un duel féroce avec Max Régis, maire antisémite d’Alger, qui manqua devenir député de Paris et ne dut son échec qu’à l’intervention du vieux lutteur Jean Allemane, soutenu alors par Clemenceau, rédacteur en chef de L’Aurore. C’est drôle, hein, l’histoire, et ça vous ouvre des horizons !

Ce Laberdesque, dont on craignait l’épée, était, chose curieuse, fort dévoué à… Camille Pelletan. Au fond, sous ses aspects de Rodomont, un assez brave type. Un jour, il intervint, au cours d’une élection législative dans le quatorzième, contre le candidat radical que Pelletan, précisément, ne pouvait sentir. Ce candidat s’appelait Messimy, et il a fait parler de lui depuis. Laberdesque résolut, histoire d’être agréable à Camille, de lui chercher pouille.

Messimy était averti. Il savait à quel genre d’homme il avait affaire. N’empêche qu’un soir, dans une réunion électorale, alors que Laberdesque l’interrompait et l’injuriait grossièrement, le candidat bondit de la tribune, et v’lan ! il administra une paire de gifles à son insulteur.

Laberdesque se dressa, très calme et souriant. Il tendit sa carte au candidat. Et il s’en alla, frottant joyeusement ses paumes :

— Ça y est… il a marché… je le tiens.

Il ajoutait :

— Demain, je l’embroche.

Certains dans son entourage protestèrent. L’un d’eux même prononça le mot d’assassinat. Mais Laberdesque, entêté, ne cessait de répéter :

— Je le tuerai… Je le tuerai !…

Il passa la nuit, chez un de ses amis, le vieux Castagné, un bonapartiste enragé, qui se flattait de connaître son Napoléon au point de vous dire combien il avait de cheveux sur le crâne à Marengo et combien il lui en restait à Sainte-Hélène, en compagnie du père Dios, révolutionnaire fougueux, célèbre sur l’avenue d’Orléans et ennemi déclaré du duel. Il faut croire que cette nuit porta conseil, car le duel eut lieu et Messimy vit toujours. On dit même qu’il est devenu quelque chose comme général.

Tel était le deuxième paladin de Clemenceau.

Inutile de souligner l’ahurissement des Dracénois quand ils virent Clemenceau débarquer dans cette ville, entre le chambardeur assagi et emmillionné et le féroce mousquetaire, avec un essaim de mouchards autour d’eux. Cela leur donnait un avant-goût de la liberté des opérations électorales.

*
* *

Vint le grand jour. La veille, une réunion fut organisée où les candidats devaient exposer leur programme devant les délégués sénatoriaux. On avait dit à mon père : « N’y allez pas… Ça ne servira à rien ! » Il s’y rendit tout de même. Et, à peine entré, il comprit. La salle était composée uniquement d’agents bourgeois et des délégués dont Clemenceau était sûr.

Mon père dut prendre la parole devant cet auditoire… éclectique. Chose assez singulière, et qui prouve bien que la sincérité et l’honnêteté reconnues en imposent toujours, il put s’exprimer dans le silence. Et, cependant, avec quelle véhémence il attaqua Clemenceau et sa politique, rappelant comment, grâce à lui, le Var en avait fait un sénateur. Pas une protestation. Pas un murmure. On l’écoutait dans une sorte de stupeur.

À un moment, faisant justice des insinuations colportées dans le département depuis trois semaines, il s’écria, désignant Clemenceau du doigt :

— Cet homme me doit son siège. Sans moi, vous n’auriez pas ici un président du Conseil… Eh bien ! moi, je ne lui dois rien. Je ne lui ai jamais rien demandé et je le défie d’établir le contraire.

Pendant ce temps, Clemenceau bondissait sur sa chaise.

Mon père se tourna alors vers ceux qui l’écoutaient :

— Y a-t-il, ici, un seul homme qui puisse en dire autant ?

Silence glacial. Clemenceau se trémoussait de plus belle. Mais il se taisait.

Le résultat, cependant, était connu d’avance. La liste Clemenceau fut élue. Quand tout fut terminé, on assista à un spectacle curieux. Mon père était debout, au milieu de quelques amis, dans le couloir qui commandait la sortie de la Préfecture. Les délégués devaient passer devant lui. En passant, tous se courbaient et, le chapeau à la main, saluaient le vaincu impassible. Puis ils fuyaient, honteux.

Dans la ville, quand on connut les résultats, pourtant prévus, ce fut une explosion de colère. Les cafés étaient bondés de curieux et de militants venus de tous les coins du département. Une manifestation violente s’organisa spontanément. La foule se rendit devant l’hôtel du ministre, aux cris de « À bas Clemenceau ! » Les bourriques parisiennes eurent du mal à la disperser.

Clemenceau, ce soir-là, tout triomphant qu’il était, dut songer, avec quelque amertume, à d’autres manifestations lointaines, alors que les électeurs du Var l’accueillaient avec des clameurs et le poursuivaient de leurs « Aoh ! yes ! »

Mais, au départ, ce fut pire. La foule reconduisit le triomphateur jusqu’à la gare, parmi les vociférations. Pâle, les dents serrées, Clemenceau, au milieu de ses policiers, attendait le train. La foule grossissait d’instant en instant et la police perdait la tête. On commençait à jeter des pierres. Il y avait de l’émeute dans l’air.

Enfin, le train arriva. La foule, dans un dernier effort, se rua en avant, bousculant tout.

— À bas Clemenceau !… À bas Clemenceau !

Par là-dessus, une formidable tempête de sifflets suraigus.

Alors, à la minute où le train s’ébranlait dans le vacarme, on vit Clemenceau apparaître à la portière de son compartiment et il eut un geste de menace pour la foule.

Les Varois se souviennent encore de cet homme à la face livide, aux yeux pleins de rage, qui tendait furieusement le poing.

*
* *

Et puis ?

Mon père, battu triomphalement (si je puis ainsi m’exprimer), rentra paisiblement dans le rang. Il avait représenté le Var pendant une douzaine d’années au Sénat, occupé les fonctions de rapporteur et de président de la Commission de la Marine, compté parmi les travailleurs et les compétences de la Haute Assemblée. Il redevint simple citoyen avec, pour tout potage, sa petite retraite de sénateur.

Le docteur Sigallas, compagnon d’infortune de mon père, fut dédommagé par Clemenceau qui le nomma directeur d’un asile d’aliénés du côté d’Avignon. Mais mon père, lui, ne réclamait rien. Un jour, sur des démarches du vieux Combes, le ministre Monis lui fit offrir une perception à Bordeaux. Mon père refusa. En vain, ses amis et Combes en tête insistèrent-ils. Ils se heurtèrent à son inflexibilité.

À propos du petit père Combes, et avant d’en finir avec cette triste histoire, il faut que je note le mot qu’il me dit un matin que j’étais allé l’interviewer, chez lui, rue Claude-Bernard. Nous causions des élections du Var et de Clemenceau. L’ancien ministre, enfoui dans son fauteuil, la calotte sur son crâne, tout menu, tout ratatiné, souriait :

Et il prononça :

— Clemenceau, c’est évidemment une force… Il aurait pu faire de grandes choses. Le malheur, c’est qu’il lui a toujours manqué ça.

En même temps, il mettait la main sur son cœur.

Jugement à méditer. Seulement, si Clemenceau manquait de cœur, il n’a jamais manqué d’estomac. Et me voici au bout. Mon père, en dépit de toutes les pressions amicales, refusa obstinément les situations qu’on lui offrait. Il vécut quelque temps dans le Var, puis revint à Paris. Il traversa la guerre tant bien que mal, avec tous ses enfants au front.

Dans ses dernières années, il était définitivement dégoûté de la politique, et lorsque je revins, démobilisé, je le trouvai aussi résolument antimilitariste et pacifiste que je l’étais moi-même.

Il mourut, deux ans après l’armistice.

Il mourut pauvre, comme il avait vécu, après avoir eu cent fois l’occasion de s’enrichir.

C’est à peine si l’on trouva, chez lui, quelques assignats.



  1. Il faut ajouter que M. Aristide Briand pressenti n’avait accepté un portefeuille qu’à la condition que Clemenceau entrerait avec lui dans le Ministère.