À travers le Grönland/24

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Traduction par Charles Rabot.
Librairie Hachette et Cie (p. 329-340).


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EN ROUTE VERS GODTHAAB.
(DESSIN DE HOLMBOE, D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.)


CHAPITRE XXII

navigation en bachot. — arrivée à godthaab



Le lendemain matin, 29 septembre, nous trainons l’embarcation à la mer. Ce n’est pas un travail facile de la tirer sur l’argile molle ; à chaque pas nous enfonçons profondément dans la vase. Parvenus enfin à l’extrémité de la plage, nous revenons en arrière pour prendre nos bagages. Devant nous tourbillonnent des troupes de mouettes ; à notre grand regret elles sont hors de portée ; nous nous réjouissions pourtant d’en abattre quelques-unes pour manger de la viande fraîche, dont nous sommes privés depuis si longtemps ! De retour à notre campement nous nous décidons à transporter nos bagages jusqu’au canot en prenant par les rochers, quelque difficile que soit celle route : nous sommes fatigués de barboter dans l’argile de la plage. Arrivé à une certaine distance de la mer, que vois-je ? Notre canot flotte maintenant au large ; l’eau pendant notre absence a recouvert la partie inférieure de la rive ! Heureusement Sverdrup a pris la précaution d’amarrer l’embarcation à un morceau de bois solidement enfoncé dans la vase. Tandis que je transporte les bagages sur une pointe de rocher, Sverdrup va chercher le canot, et bientôt l’emmène pour embarquer. Après une journée de fatigues, nous avons enfin réussi à atteindre la mer : désormais nous pourrons voguer jusqu’à Godthaab.

Nous dînons, prenons place dans le bateau, puis aux avirons. Nous longeons la côte septentrionale du fjord.

A notre grande satisfaction, le canot n’est pas aussi lourd que nous le supposions tout d’abord. Il n’est cependant pas un fin marcheur ; en tout cas il avance assez vile, à notre avis du moins. La coque laisse passer l’eau en grande quantité : toutes les dix minutes nous sommes obligés d’écoper.

L’extrémité supérieure du fjord forme une baie qui nous paraît particulièrement pittoresque. Au fond s’ouvre une vallée, de tous côtés s’étendent de jolies pentes et des monticules rocheux qui font très bien dans le paysage. Le gibier doit être abondant dans la région, le renne surtout. Pardonnez-moi cette dernière réflexion, mais la nourriture est la chose la plus intéressante pour nous en ce moment, et tout ce qui peut en procurer dans la nature nous paraît beau.

La côte septentrionale de l’Ameragdla est partout escarpée ; le soir venu, nous atterrissons à un point où nous pouvons tirer le canot au sec et trouver un espace suffisant pour nous étendre. De pareils endroits sont rares le long de celle partie du fjord. Notre étape a été courte, néanmoins nous sommes satisfaits : nous avons enfin atteint la mer. Ce qui nous rendait encore plus joyeux, c’était la perspective de manger ce soir de la viande fraîche et à discrétion, plaisir qu’approuveront seules les personnes soumises, comme nous, durant quarante jours à un régime de conserves. Pendant notre navigation j’avais réussi à abattre six mouettes bourgmestres (Larus glaucus).

Notre souper se compose de deux de ces palmipèdes. En un tour de main ils sont dépouillés, jetés dans la marmite et bientôt cuits. Un jour on demanda à Sverdrup, en train de raconter notre vie dans ce désert, si nous vidions les oiseaux. « Ah ! ma foi, je n’en sais rien ; avant de faire cuire les mouettes, Nansen relirait quelque chose de leur intérieur, probablement quelque boyau. Le tout allait ensuite dans la soupe ; de ma vie je n’ai rien mangé de plus délicat. » Les oiseaux cuits, nous les déchiquetons à belles dents ; en quelques instants il ne reste plus rien du premier : la tête, les pattes, tout a disparu. Le second, nous le mangeons lentement, pour le déguster ; après quoi nous buvons l’eau qui a servi à la cuisson. Quel bien-être nous éprouvons en mangeant comme des sauvages les produits de notre chasse, assis devant un feu dont l’éclat est pour ainsi dire masqué par les rayons d’une aurore boréale particulièrement brillante !


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CHASSE AUX MOUETTES.
(DESSIN D’A. BLOCH.)

Le lendemain 30 septembre, le voyage ne fut pas aussi facile que la veille. Dans la matinée s’éleva un vent contraire qui fraîchit rapidement. Sous le souffle de cette forte brise, notre canot dérive et bondit sur les vagues d’une manière inquiétante. Il tient bien la mer, il n’embarque pas, mais il est lourd à ramer par vent debout, et le prélart servant de coque laisse pénétrer l’eau de tous côtés. Dans ces conditions nous faisons halte, tirons l’embarcation au sec et sommeillons ; peut-être le vent tombera-t-il dans la soirée. Vers le soir, la brise mollit, comme nous l’espérions, et de suite nous nous embarquons. Bientôt nous voici à Nua, au confluent de l’Ameralikfjord cl de l’Ilivdlekfjord.

La soirée est calme et nous atteignons sans difficulté la rive opposée de l’Ilivdlekfjord, au moment où l’obscurité arrive. Là nous faisons halte pour manger notre souper. Ne trouvant ni bois ni eau, nous l’avalons froid et sans boire, ce qui nous était souvent arrivé sur l’inlandsis. Nous pensions continuer notre route pendant là nuit, mais voici que de gros nuages arrivent de l’ouest et encapuchonnent tous les sommets. Maintenant le temps est devenu noir, il sera impossible de continuer la navigation. Nous prenons alors le parti de dormir pendant quelque temps : peut-être le ciel s’éclair-cira-t-il au lever de la lune. En tirant le canot à terre, Sverdrup eut la mauvaise chance de tomber à l’eau, accident particulièrement désagréable lorsqu’on ne possède pas d’effets de rechange. Le temps ne s’étant pas amélioré, nous dormons jusqu’au lendemain matin 1er octobre. Le soleil brille aujourd’hui ; de plus le vent nous est favorable. Nous poursuivons notre route le long de la rive septentrionale du fjord. Vers midi nous débarquons pour prendre un solide repas.

A cet endroit le sol est couvert d’Empetrum nigrum chargés de fruits. Voilà un excellent dessert.

Avec quel plaisir nous avalons ces baies ; nous leur trouvons un goût particulièrement agréable : il y a si longtemps que nous n’avons mangé de fruits ! Nous en absorbons une quantité énorme. Lorsque nous avions débarqué, le temps était calme, mais pendant notre collation un vent violent s’élève du nord. Cette brise nous est contraire, par suite le départ devient impossible, et nous restons à manger des baies. Quand nous sommes fatigués, nous faisons un somme, puis nous nous remettons à la cueillette, pour nous rendormir ensuite. Si la gourmandise est un péché capital, nous avons encouru une grosse punition pour notre conduite sur les bords de l’Ameralikfjord.

Vers minuit le vent tomba et aussitôt nous fîmes nos préparatifs de départ. Sverdrup avait eu la précaution de faire une provision de bois et de remplir la marmite à l’eau ; avant de nous mettre en route nous faisons un repas. A une heure du matin, nous prenons place dans le bachot cl avançons bientôt rapidement le long des falaises du fjord enveloppées d’une profonde obscurité. La mer est phosphorescente, et il nous semble remuer avec les rames de l’argent en fusion.

À l’aube nous nous arrêtons pour prendre un moment de repos : au-dessus de nous caquettent des lagopèdes. Malheureusement nous n’avons pas le temps de les poursuivre, et, à notre grand regret, nous devons abandonner cet excellent gibier.


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KETORA, JEUNE MÉTISSE GRÖNLANDAISE DE GODTHAAD.
(D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. C. RYBERG.)

Toute la matinée nous ramons pour ainsi dire sans nous arrêter. À un endroit la falaise se dresse absolument verticale. Vers midi, à notre grande surprise, nous arrivons à l’entrée du fjord. Sur ce point se trouve un cap, où nous nous arrêtons quelque temps. Vous pensez si nous sommes joyeux d’avoir fait autant de chemin. Dans quelques heures nous arriverons à Godthaab : en conséquence il n’est plus nécessaire de ménager nos provisions, et nous faisons un plantureux dîner.

Dans l’après-midi notre marche est favorisée par un bon vent et nous avançons rapidement. Les planches sur lesquelles nous sommes assis nous coupent littéralement les jambes et à la longue nous causent une véritable souffrance. Dans ce bas monde le bonheur n’est jamais parfait.

Nous sortons du fjord et devant nous apparaît resplendissant de lumière le panorama de la pleine mer parsemée de rochers et d’îles pittoresques. Cette vue nous rappelle les paysages de la côte de Norvège. L’impression est tellement forte que nous nous arrêtons un instant pour admirer cette belle nature. Il n’est pas étonnant que nos grands-pères aient été attirés par ce pays : ils y retrouvaient les horizons de la patrie.


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MÉTISSES GRÖNLANDAISES.
(D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.)

Nous poursuivons notre route avec courage ; mais dans la soirée, la violence du courant nous oblige à nous arrêter. Il était alors neuf heures ; depuis vingt heures nous ramions pour ainsi dire sans arrêt.

Le souper fut aussi copieux que le dîner. Pour la première fois depuis que nous avions quitté le Jason, nous pouvions manger à discrétion, assurés désormais du lendemain. Nous avalons du pain, du beurre, du pâté de foie et, comme dessert, du chocolat à la viande, que nous mangeons enveloppés dans d’épaisses tranches de beurre. Après cela nous dégustons une citronnade ; nous absorbons tout ce que nous avons avant d’arriver à une localité civilisée, où tout cela n’aura ensuite aucune valeur. Nous ne voulons rien perdre. Le repas achevé, nous nous étendons sur les rochers et rêvons aux étoiles.

Le voyage est maintenant terminé ; nous avons rencontré en route bien des difficultés, mais nous les avons toutes vaincues ; nous avons traversé la banquise, puis l’inlandsis, et avons réussi à atteindre une localité habitée, dans un misérable bachot que nous avons construit nous-mêmes.

Nous nous roulons dans nos pæsks et nous endormons ensuite d’un profond sommeil, le meilleur que nous ayons eu depuis longtemps. C’est la dernière nuit que nous passons à la belle étoile.

Le lendemain 3 octobre, nous nous réveillons tard ; nous mangeons un plantureux déjeuner, puis reprenons place dans notre bachot. Quelques heures plus tard nous passons devant un promontoire situé au sud de Godthaab, sur lequel nous apercevons plusieurs huttes grönlandaises et une grande maison. C’était Ny Hernhut (la Nouvelle Maison du Seigneur), une des stations établies par les Frères Moraves au Grönland.

Tout à coup le vent se lève droit debout ; immédiatement nous prenons le parti d’atterrir et de gagner Godthaab par terre. Dès que nous touchons la plage, une foule d’indigènes, composée principalement de vieilles femmes, accourt au-devant de nous. C’est le même spectacle que celui dont nous avons été témoins sur la côte orientale. Tout ce monde crie, gesticule, et nous donne une impression de saleté. Les indigènes nous aident à transporter nos bagages et à tirer à terre le canot ; tout en se livrant à ce travail, ils manifestent par la plus expressive pantomime leur étonnement de nous voir arriver dans une pareille embarcation. Nous ne nous occupions guère de cette foule, dont nous ne comprenions pas les interpellations, lorsque se présente à nous un jeune homme qui n’a pas du tout l’air d’un Eskimo. Do you speak English ? nous dit-il. L’accent était danois et je me demandais si je n’allais pas lui répondre en anglais, lorsqu’il ajouta : Are you Englishmen ? « Non, nous sommes Norvégiens, repartis-je en norvégien. — Puis-je savoir votre nom ? demanda alors noire interlocuteur. — Je suis Nansen et nous venons « de traverser l’inlandsis. — Ah, je l’ignorais, fait le bonhomme ; permettez-moi de vous féliciter de votre nomination au grade de docteur. »

Immédiatement je demandai des renseignements sur les bateaux. Le dernier était parti depuis longtemps de Godthaab, mais, dans le courant d’octobre, le vapeur Fox devait quitter Ivigtut, situé à 280 milles dans le sud. Pour nous qui avions constamment espéré pouvoir regagner la Norvège après la traversée de l’inlandsis, la nouvelle n’était pas précisément agréable. La pensée de revoir notre pays après cette vie de souffrances nous avait toujours soutenus et maintenant cet espoir s’en allait.

Pendant cette conversation survient le missionnaire allemand M. Voged. Il nous souhaite la bienvenue et nous invite à entrer chez lui. Cela nous cause une certaine surprise de nous trouver dans une maison, après trois mois de vie en plein air ; de nous asseoir sur une chaise à une table recouverte d’une nappe, de manger avec des fourchettes dans des assiettes, cela nous parait un luxe de nabab. Les mets qu’on nous présente nous semblent excellents, mais les mouettes que nous dépecions avec nos doigts autour d’un bon feu de bivouac nous paraissaient également bonnes.

Pendant que nous étions à table, arrivèrent le pasteur de Godthaab, M. Balle, et bientôt après le docteur Binzer. La nouvelle de notre arrivée aussitôt parvenue à la colonie, ils étaient partis pour nous souhaiter la bienvenue.

Nous racontons les principaux événements de notre voyage, puis prenons congé de notre aimable hôte.

Maintenant il pleut : nous étions donc arrivés à temps, car dans notre bachot le mauvais temps aurait été plus que désagréable. Après avoir assuré le transport de notre équipement à Godthaab, nous partons par terre pour la colonie.

Au delà d’un monticule apparaît sur le bord d’une baie la métropole du Grönland méridional, composée d’une église, de quatre ou cinq maisonnettes et de huttes grönlandaises. Au sommet d’un mât de pavillon flotte le drapeau danois, et la « ville » grouille d’une foule désireuse de voir les hardis explorateurs.

À notre entrée à Godthaab retentissent de nombreux coups de canon. Notre départ du Jason avait été salué par une salve, c’est également au bruit du canon que nous rentrons dans la civilisation. Quand nous arrivons dans les « rues », hommes et femmes sont rangés en lignes sur notre passage. Un joli spectacle, je vous assure, avec tous ces frais minois que fait valoir un costume élégant.

Mais attention : voici des Européennes ; les quatre dames danoises de la colonie viennent au-devant de nous et nous leur sommes présentés.

En l’absence de son mari, la femme du directeur de la colonie nous souhaite chez elle la bienvenue ; à quatre heures nous allons dîner chez le docteur.

Nous n’avons que le temps de faire une toilette sommaire, dans une petite chambre où une boîte à musique joue en notre honneur la Valse des roses. Là, pour la première fois depuis de longs mois, nous pûmes nous voir dans une glace. Vous devinez quel était notre aspect ; nous n’avions pas précisément bon air.

Avec quel plaisir nous nous débarbouillons ! mais il faut renoncer à l’espoir de nous débarrasser par un premier lavage de l’épaisse couche de crasse qui nous couvre. Nous revêtons des vêtements de dessous propres que nous avions transportés à travers l’inlandsis, et nous acheminons vers la maison du docteur, pour ainsi dire transfigurés.

Nous étions arrivés à bon port, et nous devions maintenant songer à nos camarades laissés à l’extrémité de l’Ameralikfjord. Après cela nous aurions à envoyer un exprès pour tenter de rejoindre le Fox.

Dans l’après-midi nous voulûmes faire partir un canot pour l’Ameralikfjord ; malheureusement une tempête s’était levée, et les Grönlandais, fort mauvais marins lorsqu’ils ne sont pas dans leurs kayaks, ne purent se mettre en route. Aucun homme non plus ne consentit à partir pour Ivigtut par un pareil temps.

Le soir nous couchâmes dans des lits. Pour mon compte je n’y dormis pas très bien : j’étais trop habitué à reposer sur les pierres ou sur la glace, pour trouver le repos sur un matelas.

Le matin je fus tiré de mes rêves par l’arrivée dans ma chambre d’une jeune beauté grönlandaise qui m’apportait le déjeuner. Après ce premier repas je me levai et allai visiter la « ville ».

Grand était le mouvement sur la plage. Les indigènes avaient capturé un grand nombre de phoques dans un filet et étaient occupés à les éventrer.

Après avoir assisté à ce spectacle j’allai voir si Sverdrup était levé. Quel ne fut pas mon étonnement de le trouver en train d’avaler un plantureux déjeuner, ce qui ne l’empêcha pas de se remettre à table quelques instants après. Pendant trois jours mon camarade doubla tous ses repas ; mais son estomac protesta bientôt contre ce régime et pendant une demi-journée il dut garder le lit. Longtemps, du reste, nous absorbâmes une quantité énorme de nourriture : jamais nous n’étions rassasiés.

Dans l’après-midi du 4 octobre, un exprès consentit enfin à partir pour le sud. Il s’engageait à se rendre à la colonie de Fiskernæss, située à 80 milles de Godthaab, et à envoyer de là notre courrier à Ivigtut par un nouvel exprès. Si notre poste arrivait à temps à bord du Fox, chaque kayakman aurait droit à un supplément d’honoraires.

En toute hâte j’écrivis au capitaine du vapeur et au directeur de la Compagnie d’Ivigtut à laquelle appartient le bâtiment. Je leur demandai d’envoyer le Fox nous chercher à Godthaab. Je ne pouvais songer à partir pour Ivigtut, nos compagnons ne nous ayant pas encore rejoints, et le mauvais temps pouvant rendre très long le voyage jusqu’à cette colonie.

Pour le cas où le Fox ne pourrait venir à Godthaab, je joignis à cette correspondance une lettre pour M. Gamel lui annonçant le succès de l’expédition.

Malheureusement, pendant plusieurs jours le mauvais temps empêcha notre exprès de partir.

Dans la soirée, le pasteur expédia deux bons kayakmans dans l’Ameralikfjord pour annoncer notre heureuse arrivée à Dietrichson. Les dames de Godthaab avaient eu l’attention de leur remettre des friandises pour nos camarades ; j’y joignis des aliments plus solides, tels que du pain, du beurre et du lard. Enfin je donnai au messager une longue pipe en porcelaine et une livre de tabac pour Balto, un cadeau que je lui avais promis depuis longtemps. Le 5 octobre, les deux Grönlandais prirent la mer et le lendemain matin arrivèrent au campement de la caravane.

Dans la matinée on essaya de faire partir un canot pour l’Ameralikfjord, mais il dut bientôt revenir : les Grönlandais n’ont pas, comme je l’ai déjà dit, grand courage pour ramer contre une haute mer.

Dans l’après-midi une nouvelle tentative fut faite, mais sans plus de succès que la précédente. L’équipage s’arrêta sur une île située à une heure au sud de Godthaab et y séjourna plusieurs jours sous la lente. En restant ainsi près de la colonie, les bateliers avaient droit, tout en se reposant, à une solde qu’ils n’auraient pas touchée s’ils avaient reparu à Godthaab.

Le 6 octobre arriva le directeur de la colonie, M. Bistrup, qui avait été inspecter la colonie d’Umanak, située dans le fjord de Godthaab. Lui aussi avait eu l’attention d’envoyer des vivres à nos camarades restés dans l’Ameralikfjord.

Le 7 octobre les exprès envoyés dans l’Ameralikfjord étaient de retour, m’apportant une lettre de Dielrichson. Toute la petite bande vivait là-bas dans l’abondance, heureuse de notre arrivée à Godthaab.

Le 9 octobre, le temps étant devenu meilleur, je pus mettre en route un oumiak pour aller chercher nos compagnons. Le même jour la chaloupe, partie le 5, quitta l’île où elle avait cherché un refuge.

Désormais, d’un moment à l’autre, nos camarades pouvaient arriver. Grande était l’impatience des Grönlandais et surtout des Grönlandaises, de voir nos deux Lapons. Les deux exprès envoyés dans l’Ameralikfjord avaient raconté que la petite bande comptait deux hommes vêtus d’une manière extraordinaire et qui ressemblaient aux Eskimos.

Le 12 octobre enfin arrivèrent Dietrichson et sa troupe. Toute la population se pressait sur le rivage pour jouir de ce spectacle. Balto était tout fier de la curiosité dont il était l’objet ; quant à Ravna, il était calme comme d’habitude. Lorsqu’il me vit, il s’inclina en me serrant silencieusement la main : l’éclat de son œil indiquait seul sa satisfaction.


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notre halte dans la matinée du 1er octobre. (d’après une photographie.)