À travers ma vie/4

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Honoré Champion, éditeur (p. 63-85).


CHAPITRE IV


Intrusion d’un corps franc. — Mon frère sous-lieutenant à seize ans. — Vengeance d’un teinturier. — La guerre d’Espagne. — Un geste bien militaire. — Nos batailles dans les escaliers. — Le général Marulaz mène l’assaut. — Le retour de l’empereur. — Billet mystérieux. — Procès du général Marchand. — Aide apportée par mon père et son cousin. — L’avocat Curasson. — À l’Opéra. — Le capitaine Randon. — Mon départ de Franche-Comté.


Pendant les Cent-Jours, un certain dimanche, tandis que mes frères et moi nous étions en promenade avec le lycée, un de ces soldats des compagnies de corps francs commandés par le colonel de Chambrun, espèces de vauriens ramassés dans les plus mauvais bouges, mais soldats aventureux, intrépides et pillards, entre chez mon père et demande impérieusement à lui parler, disant qu’il avait saisi sur M. de Scey[1] une correspondance royaliste de M. Marquiset et qu’il voulait l’arrêter pour le conduire à son colonel. Cet homme était ivre et paraissait être envoyé par ceux qui l’avaient mis en cet état et qui n’étaient autres que quelques ennemis secrets de mon père voulant lui jouer un mauvais tour.

Ce militaire fut saisi, désarmé sans opposer la moindre résistance et conduit à la préfecture par plusieurs personnes présentes. Le préfet, M. Bouvier-Dumolard, qui ne plaisantait pas avec les perturbateurs, dépêcha cet ivrogne au général Marulaz, qui le fit reconduire, sous bonne escorte, à son corps cantonné à quelques kilomètres de Besançon et qu’on n’avait pas voulu faire loger en ville dans la crainte de quelque désordre. Cette affaire n’eut d’autre suite que la consigne donnée aux patrouilles de surveiller notre maison, de manière à ce que pareille sottise ne se renouvelât plus.

Cette violation brutale du domicile d’un particulier par un corps franc fit du bruit dans le public et nous donna la réputation d’ardents royalistes, que nous ne méritions qu’à moitié. La première Restauration avait trouvé dans mon père, sinon une effervescence d’enthousiasme qui n’était pas dans sa nature, du moins une sympathie sincère et réelle ; mais son illusion n’avait pas été de longue durée, car, après avoir vu les fautes irréparables des Bourbons, il s’engagea en plein, comme tous ses amis, dans cette lutte que commençait alors le parti libéral, c’est-à-dire le parti de la jeunesse, contre le système réactionnaire de la monarchie dite légitime.

Dès les premiers jours de la rentrée des Bourbons, des brevets d’officiers ayant été expédiés directement à des fils d’anciens émigrés, de citoyens bien connus, ma famille songea à faire obtenir un de ces brevets à mon premier frère, qui n’aspirait qu’à entrer au service, mais qui aurait eu bien de la peine, en raison de son peu de goût pour l’étude, à être reçu dans une de nos écoles militaires.

Mon père avait un sien ami d’enfance, M. de Ville, frère de Mme Chéry, belle-mère de Lefaivre, qui avait été premier huissier du cabinet de l’Empereur et auquel Louis XVIII avait conservé le même titre et accordé la même confiance que son prédécesseur. Mon père écrivit à M. de Ville pour lui faire part de son désir et lui demander ses conseils à cet égard. Celui-ci lui répondit : « Adresse-moi une pétition au roi, pour lui demander un brevet de sous-lieutenant d’infanterie en faveur de ton fils, et je me charge du reste. » Ce qui fut dit fut fait ; M. de Ville remit cette pétition à Louis XVIII un jour où le monarque était en belle humeur et le brevet fut accordé.

Voilà donc mon frère Achille[2], à peine âgé de seize ans, officier dans le 12e régiment d’infanterie légère. Pendant le temps qu’il avait encore à passer à la maison avant de rejoindre son corps, on lui donna un maître d’escrime et un sergent de grenadiers qui venait deux fois par jour compléter son instruction de maniement d’armes, qu’il avait déjà commencée au lycée. Il partit pour Saint-Denis, où son régiment était en garnison, avec cette ébauche d’éducation militaire qui, toute légère qu’elle fût, lui servit beaucoup. Huit mois après, il assistait à la bataille de Ligny avec le 12e léger, qui faisait partie de la 70 division du 2e corps et se trouvait près de son général, le comte Girard, lorsque celui-ci tombait mortellement frappé en défendant la Haye.

Après les désastres de 1815, les Bourbons songèrent à réorganiser l’armée, mais une armée à eux, royale et bien pensante. On créa des légions au lieu de régiments ; ce n’était pas tout à fait l’ancien régime aboli par la Révolution, mais cela en approchait. Chaque légion reçut le nom de son département et chacune d’elles fut commandée par des militaires provenant des bandes de la chouannerie ou de l’armée de Condé. Quelques anciens colonels de l’armée impériale furent pourtant choisis, en de très rares occasions, parce qu’ils appartenaient à des notabilités ou des favoris du nouveau gouvernement qui avaient répondu de leur opinion politique.

La légion du Doubs, commandée par le comte de Grimaldi, fut organisée à Besançon, et mon frère Achille y fut incorporé avec son grade le 3 octobre 1816. Au bout de quelques mois, cette légion qui, comme toutes les autres, était vêtue de blanc, fut envoyée en garnison à Strasbourg, où mon frère, beau garçon, d’une tournure militaire élégante, y eut une aventure qui fit quelque bruit.

Un teinturier de la ville avait une jeune femme dont la beauté et la coquetterie troublaient autant le quartier d’artillerie que celui d’infanterie. Cette jeune femme, remarquée par notre sous-lieutenant qui en était devenu fort amoureux, répondit à ses agaceries provocantes et finit par lui donner un rendez-vous chez elle. Surprise en flagrant délit par le mari, celui-ci, quelque peu débonnaire, se borna tout simplement, pour punir le délinquant, à le faire saisir par ses ouvriers et à le faire plonger dans une cuve où l’on teignait en couleur chocolat des rideaux de soie décolorés. L’officier, ainsi lavé, rentra dans son logement — c’était par bonheur au milieu de la nuit — avec un uniforme chocolat, de blanc très éclatant qu’il était le matin. L’habit, c’était peu de chose ; mais la liqueur corrosive avait pénétré jusqu’aux chairs et laissé sur quelques parties du corps des taches révélatrices, que tous les efforts et les soins du pauvre sous-lieutenant ne purent faire disparaître en entier qu’au bout de cinq à six ans. Il est heureux que mon frère se soit marié seulement dix années plus tard !

Peu après son entrée au service, une sorte de découragement pour son métier s’empara d’Achille ; il avait toujours rêvé le champ de bataille, et il ne trouvait que la caserne et la parade en guise de camp et de combat. Enfant, il s’était vu entrant en vainqueur dans les villes conquises ; soldat, il lui fallait traîner un sabre inoffensif de garnison en garnison. Ce genre de vie molle et sans couleur avait fini par lui déplaire, et ce n’est pas la campagne d’Espagne, vainement travestie en guerre sérieuse par des bulletins sonores, qui changea ses idées.

Son régiment, le 27e de ligne, avait été désigné pour faire partie du Ier corps et de la 4e division sous les ordres du général vicomte Obert. Le 16 juillet 1823, il était devant Cadix où mon frère fit preuve d’entrain et de courage. Près du moulin d’Osio, il y avait une ferme isolée, occupée par les constitutionnels. Le colonel de dragons Rapatel, qui venait de lancer une partie de son régiment en tirailleurs qu’il appuyait de sa personne, passa sous les fenêtres de la ferme en question, et les Espagnols, au lieu de tirer sur lui et sa troupe, se bornèrent, on ne sait trop par quel caprice, à lui faire avec les mains un geste plus connu à la caserne qu’au couvent. Ce geste mit le colonel dans une rage folle. Rouge de colère, furieux, il allait lancer ses cavaliers contre les murs de la ferme, lorsque mon frère qui se trouvait près de là accourut avec une section de sa compagnie de grenadiers, fit enfoncer les portes par ses sapeurs, et les Espagnols, qui y étaient embusqués, furent tous tués ou faits prisonniers. Je laisse à penser combien il fut remercié par le colonel tout à fait calmé.

À quinze ou vingt ans de là, Achille rencontra aux eaux de Plombières le baron Rapatel, alors général commandant le département de la Haute-Saône ; il l’aborda et lui demanda de ses nouvelles. Ne le reconnaissant pas, le général le regarda d’un œil surpris ; alors Achille recula de trois pas et fit sur sa cuisse, à la stupéfaction profonde du public, le geste qui avait jadis tant irrité le général. « Marquiset ! » s’écria celui-ci plein de joie, et serrant tendrement les mains de celui qui l’avait autrefois vengé avec tant de promptitude et de vigueur, il le retint à déjeuner.

La carrière des armes était la seule, la véritable vocation de mon frère ; il est fâcheux pour lui qu’il ait cru devoir la quitter ; il avait de la décision, de l’énergie, de l’élan et une grande dose de générosité dans le caractère, qualités précieuses pour un soldat. Malheureusement, il avait un peu trop négligé ses études classiques et redisait sans cesse cet adage, fort à la mode dans les lycées, au temps de l’Empire : Bah ! bah ! on en sait toujours assez pour se faire tuer…. Cela pouvait avoir du vrai au moment des grandes guerres, mais pendant la paix, c’était précisément le contraire qu’il fallait prêcher pour parvenir à quelque chose. En tout cas, malgré ce défaut, tous ceux qui ont connu mon frère lui décernent d’une voix unanime le brevet d’honnête homme et d’homme de cœur.

Dès le jeune âge, Achille montra toujours un goût très vif pour le métier des armes. Les jours de congé, lorsqu’il faisait mauvais temps, nous réunissions nos petits camarades du voisinage. Nous occupions trois vastes chambres au second sur la cour dans notre grande maison des Carmes, à Besançon, et c’est là que nous nous tenions pour nous amuser. Voici en quoi consistait notre jeu préféré. Après nous avoir rangés sur une seule ligne, mon frère Achille distribuait à chacun de nous un fusil, un sabre ou une épée, et cette distribution était d’autant plus facile que nous avions dans nos appartements un musée d’artillerie presque complet. Cela fait, on se séparait en deux troupes à peu près égales ; chacune d’elles nommait son chef, puis on se rangeait en assiégeants et assiégés ; les assiégés occupaient le palier de l’escalier de notre étage, les assiégeants prenaient place sur le palier inférieur. Une fois posté, on se ruait les uns sur les autres avec une impétuosité, ou plutôt une étourderie sans pareille, et il en résultait une épouvantable bagarre. Certain jour, le général Marulaz, venant rendre visite à ma mère, tomba en plein combat ; il s’amusa un instant à regarder ce spectacle qui flattait ses goûts, puis, s’intéressant à la lutte, il se mit à exciter les troupes. À ce moment, les assiégés avaient tenté une sortie vigoureusement repoussée ; Achille hurlant, rouge, les cheveux en désordre, dirigeait les assiégeants et essayait de frapper avec son sabre le chef ennemi qui, placé sur les marches supérieures de l’escalier, avait perdu son arme dans la mêlée et se défendait, de dos, à grands coups de pied. Ce héros, devenu depuis un grave et placide magistrat, luttait vigoureusement, mais il fut obligé de céder devant l’attaque terrible des assiégeants dirigée par Achille, auquel le général Marulaz, emporté, criait d’une voix de stentor : « Hardi, mon poulet, hardi ! Fends-lui le c… ! Fends-lui le c… ! » Attirée par ce bruit extraordinaire, ma mère parut tout à coup avec une de ses amies qui était chez elle pour l’instant ; et elles eurent un rire fou à la vue du brave Marulaz, en uniforme, montant à l’assaut dans les escaliers et vociférant une phrase par laquelle on n’a pas l’habitude de commencer une visite !

Le débarquement de l’Empereur à Cannes vint troubler la quiétude générale et bientôt la plupart des fonctionnaires et hommes politiques, dignes de figurer dans l’ordre de la Girouette, s’orientèrent avec empressement vers l’astre impérial. Leur état d’esprit fut résumé en nouvelle de la façon suivante :

« L’exterminateur a signé, le 25 février, un traité d’alliance, on ne sait avec qui. Le 26, le Corse est parti de l’île d’Elbe. Le 30, Buonaparte est débarqué à Cannes avec six cents hommes. Le 4 mars, le général Bonaparte s’est emparé de Grenoble. Le 2, Napoléon a fait son entrée à Lyon. Hier l’Empereur a été reçu à Fontainebleau au milieu des acclamations et Sa Majesté Impériale et Royale est attendue aux Tuileries demain 20 mars, jour anniversaire de la naissance du Roi de Rome. »

Dès que la marche triomphale de l’Empereur fut connue, on s’occupa d’organiser au chef-lieu du département une compagnie de cavalerie, composée de jeunes gens de bonne volonté et destinée à combattre l’usurpateur. Je fus placé sur cette liste, ainsi qu’un grand nombre de mes camarades appartenant aux bonnes familles du pays, mais l’arrivée rapide de l’Empereur à Paris anéantit ce projet d’une organisation bien imparfaite, d’ailleurs, et qui n’aurait jamais eu le résultat qu’on en attendait. Seulement, le lendemain du jour où la liste des défenseurs du trône et de l’autel (comme on les appelait par ironie) fut connue du public, je reçus par la poste, avec un petit étui, un billet d’une écriture visiblement altérée et ainsi conçu : Comme je sais que vous allez voler au secours de notre cher Roi, acceptez cette Notre-Dame, ne la quittez pas et elle vous protégera dans les plus grands dangers. Depuis, cette relique ne me quittait pas et j’y attachais un double prix, lorsque j’eus le malheur de la perdre un jour, étant à l’école de natation à Paris.

J’ai toujours cru que je devais le billet et la Vierge à l’affection secrète de Virginie Nodier, mais je ne le lui ai jamais demandé, dans la crainte qu’elle ne me répondit non. Je voulais conserver intacte cette douce certitude, que la naïve et tendre jeune fille avait eu une bonne pensée pour moi, et c’était perdre une trop charmante illusion que d’être tiré de mon erreur, si toutefois c’était une erreur…

Les Cent-Jours passèrent comme un ouragan, et les Bourbons rentrés, un fait politique se rattachant à ce néfaste système de la Terreur blanche se déroula à Besançon et valut à mon père une certaine popularité. Nous voulons parler du jugement du général Marchand[3].

Cet officier général, qui comptait de très longs et très brillants services, commandait, on se le rappelle, la 7e division militaire à Grenoble, en mars 1815, lors du débarquement de l’empereur Napoléon. Dès que cette nouvelle lui parvint, le général concentra ses troupes à Grenoble et, dans une proclamation adressée aux soldats, s’efforça de leur faire sentir la nécessité de rester fidèles à la France et au Roi. Efforts inutiles ! À l’apparition de l’Empereur, un régiment abandonna la porte dont la défense lui était confiée, pour aller se joindre à Napoléon.

Rétabli dans son commandement au second retour du Roi, le général devait croire, tout le lui annonçait d’ailleurs, que sa loyauté avait été appréciée ; mais, dit une biographie du temps, la calomnie était là pour verser ses poisons sur la pureté de sa conduite. Un intrigant, qui s’était fait son dénonciateur, parvint à se faire écouter du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, et, le 4 janvier 1816, le lieutenant général, démis de son commandement, fut traduit, à Besançon, devant un conseil de guerre ainsi composé :

Président : lieutenant général baron Villatte.

Rapporteur : baron Prétet, chef de bataillon du génie.

Juges : lieutenant général Dubreton, lieutenant général comte Van Dedem van Geder ; Tamisier de Bard, colonel d’artillerie ; Durieux, chef de bataillon à la légion du Doubs ; Lefaivre, capitaine du génie ; Petit de Beyré, capitaine aux dragons du Doubs.

Ce procès, fertile en tous genres de scandales, ce procès qu’une âme noble s’est efforcé d’oublier, fut prolongé six mois. Soixante-quinze témoins vinrent proclamer la justification du général Marchand et rejeter sur son accusateur le poids de la honte réservée à ceux qui le calomniaient. L’illustre prévenu fut acquitté et il mourut en retraite, il y a peu d’années, âgé de plus de quatre-vingts ans.

Son accusateur, le général Rostaing[4], qui se trouvait à Grenoble comme inspecteur aux revues sous les ordres du comte Marchand, au moment de l’apparition de l’Empereur, fut le véritable président occulte du conseil de guerre qui devait juger son ancien chef. Il vint à Besançon avec la mission ignoble et secrète, disait-on alors, de faire condamner à mort le général Marchand.

Celui-ci avait été recommandé à mon père par plusieurs de ses amis haut placés dans l’estime publique : ils écrivaient en termes chaleureux et le priaient en grâce de sauver la vie à cette victime innocente du parti extrême de 1815. Aidé de son cousin, le capitaine Lefaivre, membre du conseil de guerre, et aujourd’hui colonel en retraite, mon père mit tout en œuvre pour tirer le brave général des mains des bourreaux qui le réclamaient avec acharnement.

Lefaivre s’attela, c’est le mot, après ses collègues du conseil, et secondé, à son tour, par des camarades discrets et dévoués, il les noya, pour ainsi dire, dans un océan de distractions, de parties de plaisir incessantes, de telle sorte que ces officiers furent inabordables pour ceux qui avaient intérêt à les influencer dans le sens d’une condamnation à mort. Mon père, lui, s’empara des gros bonnets du conseil, les détacha de l’opinion préconçue de leur président, et les ramena si bien, par des prévenances et des invitations de toutes sortes, qu’il les rendit favorables au général Marchand. Une de ses manœuvres les plus habiles, dans ces circonstances critiques, fut de séduire l’avocat Curasson[5], le plus exalté des royalistes du jour, et de l’amener à plaider la cause du général ; il la plaida dans la perfection, avec talent, convenance, et surtout avec énergie. Cette plaidoirie fut l’un des premiers motifs du gain du procès.

Ce fut dans ces moments solennels que je fis la connaissance de M. Randon, aujourd’hui général de division[6]. M. Randon, alors lieutenant de chasseurs à cheval, était le neveu et l’aide de camp du général Marchand. Âgé de vingt et un à vingt-deux ans, c’était à cette époque un fort joli et fort spirituel garçon. Il portait à ravir son élégant uniforme et montait merveilleusement à cheval. Plus d’une de nos belles dames, cachée derrière les rideaux de sa fenêtre, s’est mise en embuscade pour le voir passer, lorsque de la citadelle il descendait à Besançon où le procès de son oncle exigeait des communications perpétuelles entre le général et mon père.

J’ai vu une seule fois, depuis cette époque lointaine, M. Randon et le comte Marchand dans les salons du ministre de l’intérieur. Tous deux me reçurent très bien, mais leur accueil, pourtant, ne me rappela pas assez ce que ma famille avait fait pour la leur. Le souvenir du procès et des services rendus serait peut-être lui-même engouffré dans l’oubli, sans la lettre suivante, qu’après sa mise en liberté, le général adressa à mon père :


Au Lis, près Melun, le 20 juillet 1815.


Mon véritable ami,


J’avais dessein de ne vous écrire que de Paris, afin de pouvoir vous donner quelques détails sur les individus que j’ai tant sujet de haïr et sur les espérances que je pourrais former, mais il paraît que mon principal ennemi a eu l’adresse de circonvenir le ministre et lui a fait prendre la résolution de ne point me permettre d’aller à Paris. Il me semble que c’est avouer bien clairement qu’on craint que je ne me présente au Roi, et que je ne dévoile aux yeux de Sa Majesté toutes les infamies qu’on a mises en jeu contre moi. Le crime l’emporte cette fois sur l’innocence ; mais je ne crois pas que cette faible victoire soit de longue durée.

D’après les nouvelles que je reçois, l’opinion publique s’est formée à Paris, comme à Besançon. Tout ce qu’il y a d’honnête et de véritablement ami du Roi a de la peine à cacher son indignation contre le monstre qui m’a persécuté, et j’aime à croire que cette opinion en fera justice.

Je vous parle de ces choses parce que je connais l’intérêt que vous prenez à tout ce qui me regarde. Cependant, en prenant la plume, je n’avais le projet que de vous parler de ma vive reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour moi. Soyez bien persuadé que, dans une circonstance pareille, j’ai une âme de feu, et que personne ne sait mieux sentir que moi ; aussi, mon attachement pour vous sera éternel.

La ville de Besançon ne me sera jamais indifférente ; c’est ma seconde patrie. Je n’oublierai pas que j’y ai trouvé des amis chauds, dans un moment bien pénible, et ce n’est qu’alors que l’amitié est véritable. Si vous vous entretenez quelquefois de moi, rappelez-vous que j’ai laissé une partie de moi-même au milieu de vous, et que cette partie y restera autant que je vivrai.

Si je donnais un libre cours à toutes les expressions de mon cœur, je ne tarirais point, mais il me serait impossible de dire assez vivement tout ce que je pense.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je ne sais encore à quoi je me déterminerai ; on ne me conseille point de retourner de sitôt à Grenoble, afin d’éviter les persécutions d’un ami de Rostaing qui commande dans ce pays[7].

En attendant, je suis ici chez le plus parfait des hommes, le général Victor Maubourg, l’un de mes meilleurs amis.

Peut-être m’éloignerai-je un peu plus de Paris pour ne pas donner de l’ombrage. Dans ce cas, je me retirerai dans la terre d’un de mes parents, auprès de Provins ; mais, lorsque vous voudrez me donner de vos nouvelles, qui me seront toujours bien précieuses, vous pouvez me les adresser à Paris, chez M. Brunet, directeur de la caisse de Poissy, rue du Gros-Chenet ; ce sera le seul moyen pour que les lettres me parviennent partout.

Adieu, mon brave et excellent ami, je vous embrasse du meilleur de mon cœur, ainsi que toute votre aimable famille.

Votre bon ami,
Le lieutenant général,
Comte Marchand.


L’avocat Curasson, dont je viens de citer le nom, avait une réputation de gourmandise et de poltronnerie qui ne pouvait être comparée qu’à son talent de parole. Un jour qu’il était allé à la Chaudeau pour la liquidation Vautherin, il fit tellement honneur au déjeuner copieux qu’il eut, au milieu de la nuit, une indigestion des plus violentes. Surpris brutalement par le mal de cœur, il ne put parer à rien et se précipita à la fenêtre, sous laquelle se trouvait par malheur le char à bancs découvert de M. Accarier, le député de Gray ; voiture qui était sortie la veille toute neuve et toute fraîche des ateliers de Maturel, le plus célèbre alors de nos carrossiers franc-comtois. On était en juillet. Pour éviter la trop grande chaleur, M. Accarier partit le lendemain longtemps avant le jour, mais il s’assit plein de confiance dans l’inondation qui avait envahi son siège et fut obligé, à son arrivée, de brûler tous ses effets. Je ne dirai pas qu’il rit beaucoup de l’aventure.

M. Curasson n’alla à Paris pour la première fois qu’en mars 1816 ; il était fils du garde champêtre de Mont-sous-Vaudrey, petit bourg du Jura, et avait débuté dans le monde par être enfant de chœur à l’église cathédrale de Saint-Jean, à Besançon. Garçon vigoureux, aux épaules larges, à la poitrine puissamment développée, aux allures un peu gênées, un peu sauvages des montagnes du Jura, il avait une voix timbrée, retentissante, et, bien qu’il beuglât parfois en chantant, il était devenu avec l’âge passionné pour la musique. Le jour de son arrivée à Paris, il se hâta donc, après avoir fait un bon dîner chez Grignon, de se rendre à l’Opéra. Arrivé un des premiers, il prit un billet d’amphithéâtre et alla se placer au centre de l’hémicycle, le dos commodément appuyé contre une des premières loges. On donnait Œdipe à Colone. Au premier morceau, des élégants et des élégantes qui venaient d’entrer bruyamment dans la loge placée derrière notre avocat, se mirent à causer tout haut, sans la moindre gêne. Alors, Curasson se retourna vers eux, et leur dit avec une politesse toute naïve, toute provinciale : « Messieurs, j’arrive du fond de la Franche-Comté pour entendre cette délicieuse musique de l’Opéra, et vous m’empêchez de jouir du spectacle. De grâce, ayez la bonté de vous taire. »

Les quatre jeunes gens, après avoir échangé un fin coup d’œil d’intelligence, inclinèrent la tête en signe d’assentiment et se turent. La demande avait été tellement suppliante que des gens bien élevés ne pouvaient manquer de l’accueillir. Mais les deux femmes étaient si jolies, leurs yeux si veloutés, si caressants, et puis, l’herbe était si tendre, qu’un quart d’heure après, la recommandation du provincial était oubliée et que la conversation avait repris de plus belle ; des éclats de rire presque convulsifs vinrent même interrompre le chanteur Lays au milieu de son air Du malheur auguste victime, qu’il disait avec une si touchante expression. Trépignant d’indignation sur sa banquette ébranlée et ne pouvant plus y tenir, Curasson se lève furieux et s’adressant aux interrupteurs, leur dit brusquement : « Foutre, Messieurs, je vous ordonne de vous taire. » À cette apostrophe, la conversation cessa tout à coup et notre Franc-Comtois enthousiaste ne pensait déjà plus à cet incident lorsque tomba le rideau final ; mais au moment où il mettait son chapeau pour sortir, un des jeunes gens de la loge lui frappa sur l’épaule d’une main vigoureuse et lui dit : « Monsieur, voilà ma carte, j’espère que nous nous reverrons demain.

— Moi, monsieur, vous revoir demain ? Oh ! foutre, non. Vous m’avez bien trop embêté ce soir. » La réponse était franche, les jeunes gens étaient de bon goût, ils rirent aux éclats et l’aventure n’alla pas plus loin.

Un jour, mon oncle F. de Mandre disait à notre brillant avocat qui, pendant un dîner, avait piqué les uns, pincé les autres, égratigné ceux-ci, mordu ceux-là : « Curasson, avec votre mauvaise langue, vous avez dû avoir bien des affaires dans votre vie ? — Jamais, cher ami, jamais, mais il n’a tenu qu’à moi. »

En 1816, lorsque les gens bien pensants avaient la rage d’être de la garde nationale et de jouer aux soldats, M. Curasson se trouvait un soir de garde en même temps que moi au poste de la place Saint-Pierre, à Besançon. C’était un poste d’honneur. Comme notre camarade était d’une poltronnerie sans exemple, il se faisait toujours dire à l’avance à quelle heure de la nuit il serait de faction. Alors, sa soubrette, qu’il avait soin d’aller prévenir lui-même, arrivait à l’heure dite, une lanterne à la main, se plaçait à côté de son maître et faisait la même promenade que ce simulacre d’homme, tant que durait la faction. C’était du plus haut comique.

M. Curasson a laissé trois enfants, deux filles et un fils ; ils avaient pour mère une petite bossue, grêle et disgracieuse, c’était une demoiselle Ethis, appartenant à une des meilleures et des plus anciennes familles bourgeoises de Besançon. On la disait une très excellente et digne femme.

Une des filles de M. Curasson, Mlle Elisa, a épousé un réfugié italien qui lui donnait des leçons de langue italienne.

Je ferai remarquer à cette occasion que les réfugiés politiques, à quelque pays qu’ils appartiennent et qui sont venus chercher un asile en France à la suite des révolutions politiques faites par eux dans l’intérêt du parti démocratique, sont tous marquis, comtes, vicomtes, barons ou chevaliers. C’est une contradiction que l’on trouve souvent dans la conduite des hommes politiques.

Quoi qu’il en soit, Mlle Curasson est aujourd’hui la comtesse de Francolini. Sa sœur est morte jeune et son frère Charles entra dans la magistrature, où ses débuts ne furent pas sans succès.

Dès l’année 1814, M. Curasson père ayant cru devoir entrer dans le parti royaliste extrême, son fils suivit plus tard le mouvement, et lorsque arriva la révolution de juillet, ces deux grands seigneurs, fils et petit-fils d’un humble garde champêtre de village, montrèrent une aversion invincible pour le gouvernement de Louis-Philippe. Charles Curasson donna sa démission de substitut du procureur du roi et fit bientôt un mariage superbe en épousant Mlle Viney, de Saint-Loup, aussi remarquable par la grâce de ses manières que par la rondeur de sa dot qui se montait à huit cent mille francs, en plus des forges importantes de Semouse. Devenu possesseur de cette brillante fortune et de ces usines, M. Curasson se persuada qu’il pourrait les faire valoir lui-même, mais en commerce comme en industrie, l’intelligence et l’esprit ne suffisent pas ; parfois même ils sont de trop. Entré dans une administration dont les détails lui étaient inconnus, dans un vaste dédale dont il n’avait pas la clef, Curasson a fait, au dire de ses employés eux-mêmes, des manœuvres à contresens et son navire commercial, mal dirigé, a vogué au caprice des flots et a fini par faire un naufrage désastreux. Rien n’a pu être sauvé de cette magnifique fortune. Le malheureux industriel serait réduit à une affreuse misère si un de ses amis, M. Louis de Vaulchier, ne lui avait donné une place dans les bureaux de l’administration du chemin de fer de Besançon à Dijon ; sa femme, en apprenant la ruine de ses enfants, est morte de chagrin quelques mois avant l’éclat de la catastrophe. Charles Curasson, d’un caractère doux et bienveillant, avait attiré à lui toutes les affections pendant son opulence, aussi les sympathies ne lui manquèrent jamais dans son adversité.

Cette anecdote fournit un sérieux enseignement. C’est toujours une grave inconséquence, une lourde faute que de changer de religion ou de caste. Si M. Curasson père, au lieu d’oublier ou de tâcher de faire oublier qu’il était homme de peu, comme dit si impertinemment l’aristocratique Saint-Simon, eût mis son orgueil à être le fils de ses œuvres, il pouvait à son aise devenir royaliste sans pour cela cesser d’être plébéien ; mais vouloir faire de la gentilhommerie à tout prix, c’est de la maladresse. Charles, héritant de tels principes, aurait continué la carrière qu’il avait choisie et qu’il aimait, il aurait conservé ses cinquante mille livres de rente, sa femme qu’il adorait et aucune position ne serait aujourd’hui dans nos pays plus heureuse, plus puissante que la sienne.

La paix rétablie en France, on s’occupa de mon avenir. M. le baron des Touches[8], nommé récemment préfet à Versailles et qui avait eu de bonnes relations avec mon père lorsqu’il était dans le Jura, consentit à me prendre près de lui et à se charger de mon éducation administrative. Il fallut donc se résigner à quitter Besançon que j’aimais tant et faire mes adieux à tous mes camarades. Lorsque je pris congé de Mme Nodier et de ses filles, mon courage factice me soutint, mais en tendant la main à Virginie, je sentis mon cœur se gonfler et des larmes mouiller mes paupières. Virginie était pâle et me regardait avec une anxiété touchante, la pression plusieurs fois accentuée de sa main me dit tout ce qu’elle éprouvait. J’abrégeai cet adieu pénible en sortant brusquement, mais quand je fus dans la rue, mes yeux se fondirent en deux cataractes tumultueuses. Mon Dieu ! quelle douleur inconnue et profonde je ressentais ! Mais quel que fût mon chagrin, c’est pour celui qui reste que l’abandon est le plus amer.

  1. Scey-Montbéliard (Pierre-Georges, comte de), né à Besançon en 1771. Après avoir été grand bailli d’épée de Dole et officier supérieur des gendarmes de la maison du roi, il émigra, servit dans l’armée de Condé, rentra en France et accepta la place de conseiller général de la Haute-Saône. Préfet du Doubs en 1814, puis en 1816, il fut nommé député de ce département en 1815 et siégea à la Chambre jusqu’en 1820.
  2. Marquiset (François-Maurice-Achille), 1798-1865. Sous-lieutenant au 12e léger, 4 octobre 1814 ; sous-lieutenant à la légion du Doubs, 11 février 1816 ; lieutenant au 27e de ligne, 10 octobre 1823 ; démissionnaire, 24 octobre 1823 ; campagnes, 1815, 1823 ; chevalier de la Légion d’honneur, médaillé de Sainte-Hélène.
  3. Marchand (Jean-Gabriel, comte), né à Lallenc (Isère), en 1765, mort à Saint-Ismier (Isère), en 1851. Élu capitaine au 4e bataillon des volontaires de l’Isère, 13 mai 1794 ; chef de bataillon, 3 nivôse an IV ; chef de brigade, 11 nivôse an V ; général de brigade, 21 vendémiaire an VIII ; général de division, 23 décembre 1805. Il prit part à toutes les campagnes depuis 1794. Grand-Aigle de la Légion d’honneur en l’an XII, comte de l’Empire en 1808, pair de France en 1837.
  4. Rostaing (Jean-Antoine, baron), 1564-1846. D’abord employé de la Régie générale, il devint commissaire des guerres pendant la Révolution, puis inspecteur aux revues sous l’Empire. Pour le récompenser de sa triste conduite en 1816, Louis XVIII le fit baron et le nomma intendant militaire.
  5. Curasson (Jacques), 1770-1841. Savant jurisconsulte franc-comtois, auteur d’un grand nombre d’ouvrages de droit.
  6. Mauduit, dans son Histoire des derniers jours de la Grande Armée, tome Ier, raconte qu’au retour de l’île d’Elbe, Napoléon arriva devant le village de Lafrey où se tenait la compagnie de voltigeurs du 5e de ligne. En l’apercevant, le lieutenant Randon s’écria : « Soldats, le voilà !… Faites feu ! » mais les soldats ayant répondu par le cri de : Vive l’Empereur ! Randon partit au galop, poursuivi pendant plusieurs kilomètres par le capitaine Schultz, des lanciers polonais, et ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval.

    Quarante ans plus tard, le même officier était nommé maréchal de France, grand-croix de la Légion d’honneur et sénateur par le neveu de l’homme qu’il avait voulu faire massacrer. Le prince Jérôme seul lui tint toujours rigueur de sa conduite passée.

  7. C’était le général Donadieu.
  8. Des Touches (Alexandre-Guillaume-Étienne-Hersent, baron), né à Paris le 31 mars 1773, mort à Bretels (Sarthe), le 8 juin 1826. Fils d’un employé supérieur des finances, il fut sous-préfet de la Rochelle en 1803, préfet du Jura en 1809, de la Haute-Garonne en 1813, d’Indre-et-Loire en octobre 1814, de Seine-et-Oise en 1815. Il était commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre de la Réunion, et avait été nommé, en 1820, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Malgré ce qu’ont prétendu certains biographes, il n’était nullement parent de l’auteur du Glorieux.