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Écrits de Londres et dernières lettres/Écrits de Londres/10

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FRAGMENTS ET NOTES

Esquisse du fondement d’une doctrine (surtout à l’usage des groupes d’études en France) :

Une doctrine ne suffit à rien, mais il est indispensable d’en avoir une, ne serait-ce que pour éviter d’être trompé par les doctrines fausses. Le spectacle de l’étoile polaire ne dit jamais au pêcheur où il doit aller, mais il ne se dirigera pas dans la nuit s’il ne sait pas la reconnaître.

De plus, concevoir, comprendre et adopter la meilleure doctrine est facile. Les vérités fondamentales sont simples. La difficulté est dans l’application. Plus exactement, la difficulté est de s’en être tellement nourri, de les avoir si complètement absorbées que l’application devienne instinctive.

Mais la première difficulté est dans les mots. La vérité est au fond du cœur de tout homme, mais si profondément cachée qu’elle est difficile à traduire dans le langage. Les hommes ont tellement besoin des mots qu’une pensée qui n’est pas exprimée en paroles peut de ce fait être impuissante à s’accomplir dans les actions. Quand l’homme veut une chose qu’il ne sait pas nommer, on peut très bien lui faire croire qu’il veut autre chose, et détourner le trésor de son énergie vers quelque chose d’indifférent ou de mauvais.

C’est pourquoi il est utile de chercher et de trouver l’expression de la doctrine qui est le guide unique pour tous les problèmes humains.

Mais d’abord il est utile de déblayer les autres.

Un certain nombre de doctrines se sont disputé les esprits des hommes depuis deux ou trois siècles. Toutes ont laissé voir une insuffisance tellement éclatante que si elles n’ont pas disparu, c’était uniquement faute de pouvoir les remplacer par une meilleure.



La justice sociale

Il y a une fonction de l’État qui a pour objet la justice ! C’est la fonction judiciaire.

Évidence oubliée !

D’une part fonction judiciaire, d’autre part assistance (dont problème : non collective ou individuelle, mais pénétrée d’amour).

Pas le droit qui y mènera.

Ni besoin, sans notion d’obligation.

Le Code a ôté à la Justice sa majesté.

École de droit !

Fonction religieuse de justice et d’assistance.



La paix n’a pas de prestige ni de poésie.

La justice en a.

La justice, parole ou de paix ou de guerre.

Justice et balance.



Paysan : beauté de la nature.

Ouvrier : beauté des lois mécaniques.

Tâcher de réduire ou supprimer les métiers sans beauté.



La fonction judiciaire de l’État est incompatible avec la propagande

Donc avec les partis —

Et avec le nationalisme.

Titre : La fonction judiciaire de l’État.

État arbitre.

Aujourd’hui, qui est assez naïf pour voir la moindre relation entre la fonction judiciaire et la justice ?

Plainte du paysan égyptien — Vieille femme et Philippe. Fil à plomb.

Incompatible avec l’impérialisme.

L’enfer est la restitution des damnés dans l’obéissance.

Réforme du code par des prêtres, pasteurs, syndicalistes, paysans…

Préparer dans le pays une réforme du code.

« Cahiers » dans le pays comme en 1789.

Loi, avant tout norme judiciaire (de nos jours, c’est un règlement administratif !) ;

1o judiciaire ;

2o législatif ;

3o administratif, militaire et policier.

Aujourd’hui, il n’y a que 3o.

Qui soutiendra qu’à l’École de droit on encourage les jeunes gens à être justes ?

Trinité de Cousin. À remplacer par : vrai — beau — juste — les trois formes terrestres du bien.



Poser comme principe premier :

Poser principes constitutionnels et législatifs pour dans deux générations.

(Si on veut fixer le régime alimentaire minimum d’un homme, on ne prend pas pour base ce qu’il mange quand il a 40 degrés de fièvre.)

Investigation pour voir ce qui ne colle pas et est la faute.

De même internationalement (tribunal international).

(On peut les premiers temps procéder par avertissements — publiés dans la presse — qui peu à peu font jurisprudence.)

Ne pas oublier : utilisation de l’expérience acquise par tant de gens. Collèges libres, avec systèmes de stage, pour l’élaborer.



L’unique source de salut et de grandeur pour la France est de retrouver son génie au fond de son malheur — maintenant — afin d’avoir l’occasion de faire aussitôt passer cette reprise de contact dans l’action.

L’action rend un mobile réel.

L’action suscite des mobiles nouveaux.

Analyse.

Grand danger et grande ressource.

Organisation qui cristallise — capte les paroles, les transmet — milieu chaleureux, vivant.

Réenracinement.



Travail :

Discerner les pensées et besoins.

Choisir auxquels donner une réalité par la parole — par l’action (inventer les formes d’action à la fois dans cette pensée et par rapport au but pratique) — par l’organisation (inventer à partir des choses qui se produisent spontanément, en en précisant seulement le contour, et avec le même double souci).

Composition sur plusieurs plans, comme la composition poétique (analyse).




Méthodes d’éducation :
châtiment — récompense
suggestion
expression
exemple
récompense
action (organisation).

Deux premiers moyens grossiers —
presque seuls en usage.



Ce qui est sacré dans l’homme, c’est l’aptitude à l’impersonnel, la faculté de passage à l’impersonnel.

Toutes les fois qu’il y a atteinte à la personne d’un homme, il y a danger que par contrecoup ce qui en lui est impersonnel ne soit blessé. C’est ce contrecoup qu’il faut éviter.

L’aptitude à l’impersonnel peut aussi être blessée sans aucune atteinte à la personne. Ex. : propagande. C’est là du mal.

C’est le collectif qui étouffe cette aptitude.

Il n’y a pas à persuader la collectivité (qui n’existe pas) qu’elle doit respecter la personne.

Il faut persuader la personne qu’elle ne doit pas se noyer dans le collectif, mais laisser mûrir en elle-même l’impersonnel.

Cette maturation exige du silence, de l’espace.

Mais aussi de la chaleur, car le froid de la détresse contraint à se jeter tête baissée dans le collectif.

Il faut donc une vie collective qui, tout en entourant chaque être humain de chaleur, laisse autour de lui de l’espace et du silence.

La vie moderne est le contraire. Ex. : usine.

Insister sur la chaleur.

Collectif non susceptible de passer dans l’impersonnel. (Un groupe ne fait pas même une addition.) Mais peut recevoir la marque de l’impersonnel.

Répandre sur la vie collective elle-même une couleur de vie impersonnelle, c’est-à-dire de beauté.

Non la fausse imitation de beauté obtenue par les États totalitaires par l’impression de puissance, de force, de dynamisme.

Mais une beauté stable, en repos, à couleur d’éternité.

C’est là la fonction spéciale de la religion (expliquer comment).

Le christianisme a rempli cette fonction jusqu’au début du xiiie siècle. L’éclat du xiiie siècle lui-même est une survivance de la période antérieure.

En établissant l’Inquisition, le christianisme s’est condamné à n’être plus qu’un parti qui, comme tout parti, n’a que le choix entre devenir seul un régime totalitaire ou être un pion dans le jeu des luttes de partis.

L’Inquisition a disparu, mais l’effet est demeuré, et cela également dans les Églises dissidentes.

Il demeurera tant qu’une régénération intérieure n’aura pas fait évanouir la notion d’orthodoxie. Le Christ n’a pas dit : « Je suis l’orthodoxie. » Il a dit : « Je suis la vérité. »

Si cette régénération avait lieu, le christianisme pourrait accomplir son unique mission sociale, qui consiste à être, dans les pays de race blanche, l’inspiration centrale de tous les actes de la vie collective sans aucune exception.

Comment un être humain parvient-il à imposer au collectif la marque de l’impersonnel ?



Syndicats : exiger, non pas plus d’argent, mais des mobiles autres (mais ils sont incapables…).

Limiter l’argent comme mobile ― comment ?

Se servir du rationnement ?

Insérer dans le salaire des avantages gratuits en liaison avec le travail ― ex. voyages, livres, théâtre, musées ― pour intellectuels ― pour paysans, ouvriers, etc. Que chaque occupation ait des privilèges.

Monnaies spéciales (dont trafic punissable et déshonorant). Que l’argent ne soit plus l’équivalent de toutes choses.

Collèges d’adultes.

Heures supplémentaires payées en privilèges gratuits.

Principe rien de ce qui touche au besoin n’est soumis à l’argent.

Donc : nul n’a faim, froid… sans argent.

Lieux où n’importe qui peut aller manger et travailler.

Lieux où l’on peut aller manger sans travailler, mais rester seulement avec contrôle médical.

Les premiers chantiers de compagnons tenus à cet effet par des volontaires avec pensée de rééducation (y compris professionnelle) ― Voyage gratuit pour s’y rendre ― Crèche et écoles (internats) à côté.

Besoins de l’âme — propriété inaliénable ― liberté, obéissance — travail (cf. plus haut) honneur, égalité ― enracinement (vie de famille).



L’histoire est basée sur la documentation, c’est-à-dire sur le témoignage des meurtriers concernant les victimes.



Au début, la radio de Londres exprimait aux Français l’esprit de ceux qui avaient choisi l’honneur. Maintenant, il faut leur exprimer la spiritualité de leur propre malheur.



Que tout exercice de pouvoir de la collectivité sur les individus soit limité par le sacré.


Cérémonie : procédé par lequel le faux sacré lié au collectif est effacé par la sensation du sacré authentique, rendue plus puissante que le premier chez chaque individu.

Glissement terriblement facile. Une Église est une collectivité. Et ceux qui croient au Christ à cause de l’Église, non l’inverse, sont des idolâtres.



Le christianisme s’étant retiré de la vie profane… nous voyons ce que c’est.



La science et Hitler

L’histoire et Hitler

(Justice sans majesté, sans poésie, rabaissée aux vertus privées.)

Hitler symbole…

Nous tous qui savons manier une plume sommes plus coupables…



La vie collective, reflet de la beauté du monde, d’une part par l’orientation vers Dieu, d’autre part par l’association dans le temps avec le rythme des saisons.

Liturgie et saisons —

Fêtes plongeant dans la nature.



La Croix est tout. Elle est providentiellement inscrite dans l’espace de manière que nous ne puissions pas la méconnaître.



Le critérium de l’arbre et ses fruits est par avance la condamnation de la notion d’orthodoxie.



La science est un effort pour apercevoir l’ordonnance de l’univers. Par suite c’est un contact de la pensée humaine avec la sagesse éternelle. C’est quelque chose comme un sacrement.

Dans tous les peuples de l’antiquité — excepté, bien entendu, chez les Romains — vivait la pensée que la matière inerte, par la soumission à la nécessité, donne à l’homme l’exemple de l’obéissance à Dieu.

Cette pensée permet d’embrasser dans un seul acte de l’esprit la science comme investigation de la beauté du monde, l’art comme imitation de la beauté du monde, la justice comme équivalent de la beauté du monde parmi les choses humaines, et l’amour envers Dieu en tant qu’auteur de la beauté du monde.

Ainsi est restituée une unité perdue depuis des siècles.

Il faut y ajouter le travail comme contact pour ainsi dire physique avec la beauté du monde à travers la douleur de l’effort.

Non seulement la soumission de la matière à la nécessité est l’image de notre obéissance, mais cette nécessité est l’image de l’opération surnaturelle de la grâce (lumière — levier — mouvement circulaire [roue, astres, Pythagore]).

Les retours du temps et l’éternité. Par eux, donner une couleur d’éternité à la vie collective — liturgie et saisons — qu’elle soit liée au travail, au moins paysan (semailles, poussins…), éclairée par la science, exprimée par l’art, dirigée vers Dieu.

Nous sommes bien loin de là.

Mais le malheur est une occasion de modeler.

Le malheur contient des trésors de sagesse surnaturelle (idée chrétienne par excellence). Mais il faut le penser et l’exprimer. La plupart de ceux qui y sont exclus des moyens de l’expression. Et même autrement, la pensée y répugne, plus que la chair à la mort.

France, moyens d’expression à Londres. Malheur en France. Il faudrait pensée et expression en France, transmise de Londres.



Qu’est-ce que la culture ?

Formation de l’attention.

Participation aux trésors de spiritualité et de poésie accumulés par l’humanité au cours des âges. Connaissance de l’homme. Connaissance concrète du bien et du mal.

Poésie : expliquer. Le spectacle de l’univers est la première. Formation de l’attention par laquelle l’homme contemple l’univers.

L’enseignement des notions scientifiques élémentaires pour les enfants blancs n’a pas d’autre fin.

Ex. : astronomie. Enseigner celle des Grecs.

Puis, après avoir donné la notion de mouvement relatif (par l’exemple d’un train ou d’un bateau), indiquer que certaines mesures plus précises ont amené à penser qu’on peut formuler plus simplement les lois des mouvements des planètes en supposant que le soleil est au centre.

Dire pour commencer : « La terre tourne autour du soleil » — c’est la notion inquisitoriale de l’orthodoxie comme ersatz de la vérité.

Balance — avec tous les symboles, toutes les associations. Équilibre dans les fluides (bateaux, avions).

Tout autour de deux notions : équilibre, énergie.

Arithmétique : notion d’exactitude.

Géométrie : notion de nécessité (i.e. impossibilité).



Culture (dans la partie sur la spiritualité).

Formation de certaines qualités supérieures d’attention (les énumérer — poser un problème…).

Participation aux trésors de spiritualité transmis de génération en génération au cours des âges.

Connaissance du cœur humain. Connaissance concrète du bien et du mal. Participation aux trésors de poésie transmis de génération en génération au cours des âges. Développement de l’aptitude à la contemplation poétique de l’univers. Ici : éléments de science. Autour de quelques notions et sans jamais séparer les connaissances de la poésie.

Nombres : exactitude
Nombres :  relation, analogie (nombres proportionnels).

Géométrie : nécessité (i.e. impossibilité).

Sciences de la nature : équilibre
Sciences de la nature :  énergie

Astronomie (grecque) : contemplation de l’ordre du
Astronomie  monde dans les astres.

Dire des choses élémentaires, mais absolument vraies. Jamais d’erreur ou d’à peu près.

Ne presque jamais imposer de tâche à la mémoire.



« Un seul mot bien employé et parfaitement compris, c’est, au ciel et en ce monde, la vache de tous les désirs. »



Chibli (soufi Xe) :

« Éloigné de toi, celui qui est habitué à la proximité ne peut prendre patience.

Et celui qui a été meurtri par ton amour ne peut supporter même la proximité.

Si l’œil ne te voit pas, le cœur t’a déjà vu. »



« Pourquoi, lorsque je suis malade, personne de vous ne vient-il me visiter,

Alors que, si votre esclave est malade, je m’empresse d’aller le voir ?

Plus dur que la maladie est pour moi votre dédain, et le dédain de votre esclave est aussi dur pour moi. »

(Xe)



« Ton affection est déception, ton amour est haine, ton union est séparation et ta paix est combat.

Je n’ai pas cessé de stationner, à cause de ton amour, dans une station où les cœurs sont égarés. »

« Ah ! je ne serais pas si je savais comment j’étais sans toi et il n’y aurait même pas de « je ne serais pas » si je savais comment je ne serai plus. »



« Déplace ton cœur partout où tu voudras. Le véritable amour n’est que pour le Premier Aimé. »

(Xe)



Supplices et magie sympathique. Supplice de la roue ; est-ce une imitation du cours du soleil ? La pendaison a-t-elle été d’abord une pendaison au mât du navire, image de l’axe des pôles ? Et la crucifixion de même, un matelot attaché au mât ?

Ce qu’on nomme la magie sympathique et l’admiration d’un paysage sont choses de même nature.

L’imitation de l’Univers est le fondement de la plupart des pratiques antiques et des mythes dérivés des pratiques.

L’idée du microcosme est à la racine de tout cela. L’idée de l’Incarnation. Se donner comme modèle à imiter un homme dont l’âme serait l’Âme du Monde.

Les chrétiens ont presque perdu cette conception de l’âme du Christ.

L’ordre de l’Univers incarné dans une pensée humaine. C’est notre fin. Le vrai se définit ainsi. Et le beau. Et le juste. La notion de Dieu créateur, c’est cela. Communauté d’origine entre l’ordre de l’Univers et la pensée humaine.



Superstitions concernant le nombre. Les primitifs qui ne disent pas combien ils ont d’enfants. Le joueur de golf contemporain qui ne dit pas combien de points il a faits. Histoire de Niobé — peut-être une des versions de l’histoire du péché originel. À méditer. Il y a un usage diabolique et un usage divin du nombre.



Usage divin ou diabolique du nombre, et par suite de la mathématique. Interdiction primitive du recensement. Un peuple qui se compte. Le nombre est puissance pour la nation ; l’âme numérotée est asservie. [Moïse a commencé par un recensement.]

Niobé compte ses enfants. Mais dès qu’ils sont puissants par la quantité ils sont esclaves de la quantité. La quantité sous la forme du temps rend esclaves toutes les choses créées. Les êtres créés ont choisi la quantité et par suite l’esclavage du temps.

La mathématique pure, étude de la quantité d’où la quantité est bannie. Rédemption de Niobé.

Par l’analogie et les notions d’unité et d’infini.

Étudier dans la quantité, non la quantité, mais les dispositions de la sagesse divine.

Le beau aussi détourne de la quantité.

(Le nombre des enfants, richesse dans les temps primitifs.)

Niobé. Le châtiment, c’est non seulement que ses enfants meurent, mais qu’ensuite elle mange. C’est la version la plus poignante du péché originel et de son châtiment.

Mathématique. Substitution du rapport à la quantité. Relativité de la quantité.

Versions du péché originel : 1o Ève ; 2o inceste entre soleil et lune (Esquimaux, Gitans) ; 3o vin de palme (nègres) ; 4o porte (contes de Grimm) ; 5o haine de la beauté ? (Blanche-Neige, amandier) ; 6o nombre (Niobé) ; 7o histoire de Tantale ; 8o Atrée et Thyeste ?



Chant du Nil : Ô faucille, mère d’autres petites,Nul forgeron n’en fit une autre mieux que toi.Une faucille forgée par Saïd Omar.Il la forgea au clair de lune.

Les faucilles ont-elles été faites à l’imitation du croissant de lune ?



Au soleil couchant : Ô Rouge, Rouge, descends vers la montagne. Nous sommes fatigués de ta longue présence. Ô Rouge, Rouge, tire à tes câbles. Devant toi, tu trouveras le pardon de Dieu.



Les Anges tombés sont tombés pour avoir refusé d’admettre l’Incarnation (et la Passion qui y est impliquée). Judas avait peut-être le même mobile (voulait éprouver la divinité du Christ), et saint Pierre : « … loin de moi, fils de Satan ! »



Celui qui souffre injustement doit avoir pitié d’abord de Dieu contraint de permettre l’injustice. De même pour les souffrances d’autrui.



L’image de la pièce d’étoffe sur l’arbre vient du spectacle de la surface de la mer agitée par le vent. Un invariant, des variations illimitées. Une étendue constante (le cercle de l’horizon).



« Nos débiteurs. » On ne peut pardonner une offense que si on pense que Dieu en est l’auteur. On pardonne nécessairement toute offense à Dieu, toute offense étant un mal fini, et Dieu étant le Bien infini et sans mélange. L’offenseur — s’il nous a fait du mal injustement — n’est qu’une pièce du mécanisme universel de la matière, qui a été disposé par la Sagesse divine. Mais il en est de même pour le mal que nous avons fait. Nous pouvons nous pardonner à nous-mêmes par la même considération.



« L’amor che muove il sole e l’altre stelle. » Par-delà Aristote, c’est la pensée d’antiquité sans doute immémoriale exprimée par l’hymne de Cléanthe : « Telle est la vertu du serviteur. » Idée perdue aujourd’hui (depuis la Renaissance ? depuis la grande industrie ?) que même sur la matière inerte Dieu règne exclusivement par l’Amour.

Comment régnerait-il autrement que par l’Amour, puisqu’il est uniquement le Bien ?

S’il régnait par autre chose, comment l’univers serait-il beau ?

Si l’homme doit imiter Dieu, le pouvoir que l’homme exerce aujourd’hui sur la matière ne paraît pas être de l’espèce qui répond à sa vocation.

« Chacun volontiers obéit en tout à l’Amour. »



« Black Bull. » Dieu vient à l’âme dépouillé de toute splendeur. Il vient seulement comme quelque chose qui demande à être aimé.

Il ne peut montrer aucun titre à être aimé, sinon qu’il est le Bien absolu.

Cela est équivalent au néant pour toute la partie créée, mortelle, charnelle de l’âme. Par rapport à cette partie, au niveau de laquelle se situe la conscience, Dieu n’a aucun titre à être aimé. Il est le mendiant absolu. Il demande l’amour sans montrer aucun titre qui lui y donne droit et sans rien offrir en échange. Il est exclusivement demande. Absolument pauvre. « L’Amour a pour compagne l’indigence. »

Le titre du Bien à être aimé repose sur une définition. Le Bien est ce qui mérite d’être aimé. Cela est d’une simplicité et d’une abstraction telles que cela semble un calembour. La réalité de ce titre ne peut être reconnue que par un esprit formé à reconnaître la réalité qui correspond à l’abstraction.

La mathématique fournit le début d’une telle formation, si on la pense à la fois dans sa pureté parfaite et dans sa propriété d’être applicable à la connaissance de la matière, à l’action sur la matière.



L’univers est providentiellement constitué de telle manière que la connaissance du concret soit suspendue à la connaissance de l’abstrait. L’univers guide ainsi l’âme d’abstraction en abstraction vers la suprême réalité qui est le Bien pur.



Flots de la mer. Accord. Le comment est inconnaissable pour notre perception. Nous essayons sans cesse, même malgré nous, d’y percevoir le nombre, mais il se dérobe, laissant en contact presque immédiat l’un et l’illimité.

Serpent, Léviathan, étoffe. Tout cela représente les ondulations de la mer.

Pain blanc et rond de l’hostie, image de la pleine mer, de la lune, du soleil.



Arc d’Apollon, d’Artémis. La flèche lancée par l’arc, mouvement droit procédant d’un demi-cercle. La corde du demi-cercle s’incurve alternativement dans les deux sens. Ainsi la lune produit le temps. La flèche serait le temps.



La joie est un besoin essentiel de l’âme. Le manque de joie, qu’il s’agisse de malheur ou simplement d’ennui, est un état de maladie où l’intelligence, le courage et la générosité s’éteignent. C’est une asphyxie. La pensée humaine se nourrit de joie.

Les plaisirs, les distractions, les divertissements, les satisfactions des sens ou de la vanité ne sont pas la joie. On n’apporte pas la joie du dehors à un être humain ou à une collectivité ; il faut qu’elle surgisse de l’intérieur. Mais on ne se la donne pas non plus à soi-même. Elle ne vient pas quand on la cherche.

Pourtant il y a des conditions qui la rendent ou non possible. La satisfaction des autres besoins de l’âme est au nombre de ces conditions.



Comme la satisfaction des besoins du corps produit le bien-être, celle des besoins de l’âme conduit à la joie. Elle y conduit, il n’est pas sûr qu’elle y suffise, ni qu’il n’y ait pas de joies qui en soient indépendantes. La joie est un mystère.




Tout progrès réel exige un effort d’invention. Par suite, dans une situation non satisfaisante, les remèdes qui se présentent à l’esprit ne sont pas les bons. Si l’attention générale est fixée en permanence sur une vue claire des besoins, les remèdes efficaces surgissent peu à peu.



Matière — homme — surnaturel. Quand la notion de surnaturel se perd, on peut rapporter le bien ou à l’homme ou à la matière. Deux erreurs. Le matérialisme au moins garde une vue juste de la faiblesse humaine. Mais il contraint à mépriser l’homme. En mettant le bien dans la matière, il fait traiter l’homme comme de la matière — ou au-dessous. Car d’un rapport à la fois extérieur et intérieur, il fait un rapport purement extérieur. Le surnaturel viole, mais avec consentement. L’autre erreur, qu’on peut nommer l’humanisme…

Des deux, le matérialiste a été plus proche de l’état où l’âme peut recevoir la vérité. Mais il n’a pas su demeurer quelque temps sans espoir.

Si Marx avait su…

Angoisse ; Marx et Platon.

Les matérialistes croient au matérialisme…



Rassembler les gens derrière les aspirations chrétiennes. Ce mot [convient] beaucoup mieux que celui de valeurs. Car valeurs invoque une présence, et aspiration une absence, et notre bien est absent.

Il faut essayer de les définir en termes auxquels un athée puisse intégralement adhérer, et cela sans rien leur ôter de ce qu’elles ont de spécifique. Cela est possible. Et au terme de cet effort de transposition, on obtient, non pas la « morale laïque », mais quelque chose de différent ; car la « morale laïque » n’est pas du christianisme traduit en un langage différent, mais du christianisme abaissé à un niveau inférieur.

Il faudrait proposer quelque chose de précis, spécifique et acceptable pour catholiques, protestants et athées — non comme un compromis, mais… — et demander dès maintenant aux organisations de résistance et notamment syndicales de dire si cette orientation est la leur.

Quelque chose d’acceptable pour un ouvrier communiste si…

(Exclusion — compter obstruction systématique.)

Même un chrétien de profession a besoin de cette traduction — car nous pensons en termes profanes — nécessaire pour briser cloison étanche non seulement entre hommes, mais dans l’âme.



Pourquoi ne pas interdire les partis politiques ?

Notion de maladies morales de carence.

Question de la police,
Question  de la répression pénale — relégation — bagnes d’enfants,
Question  de la prostitution.

Table rase ? Non — car il sera plus facile de détruire ce qui vient de Vichy que ce qu’on aurait fabriqué par erreur après.

Dans la classe ouvrière, séparer les questions de sous des autres.



Avec la notion obligation-besoin, on peut (contrairement à droit) rester dans le principe ou s’approcher du détail concret exactement autant qu’on veut. Car les besoins sont des faits, quoique difficiles à saisir. On peut les étudier.

Si quelqu’un dit : « L’homme a droit à la liberté » et qu’on demande : « Qu’est-ce que c’est que cette liberté à laquelle l’homme a droit ? », la notion employée ne fournit aucune méthode pour chercher une réponse correcte.

Au contraire, si on dit : « On est obligé de donner à l’homme ce dont il a besoin, et il a besoin de la liberté », et… en ce cas au contraire…

Et si on demande : « Qui est obligé ? » il faut répondre : « Chaque homme, selon les possibilités que lui donne la situation où il se trouve ».

Et si on demande : « Qui a besoin ? » Tous les hommes. Ce qui n’est pas universel par essence, bien que les formes puissent être variables, n’est pas un besoin.

Cette formule est à la fois absolue comme un principe et souple comme la vie.



Témoignage indirect du respect.

Repose sur la liaison entre la sensibilité et l’exigence de bien qui est l’essence de l’homme. Cette liaison est inscrite dans, [est le nœud de,] la nature humaine et existe en tout homme.

[C’est l’incarnation du divin dans l’homme. C’est la vie. La dissociation de cela, c’est la mort. « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Ici-bas elle n’est que partielle.]

Quand la vie d’un homme est détruite ou mutilée, du fait des actes ou des omissions des autres hommes, par une blessure ou une privation de l’âme ou du corps, ce n’est pas en lui la sensibilité seulement qui subit le coup, mais aussi l’aspiration au bien.

Rien n’autorise à supposer que ce ne soit pas toujours vrai de tous les êtres humains sans aucune exception.

[N. B. Y compris le Christ. S’il y a un point de l’être en contact permanent avec l’autre réalité, ce point est hors d’atteinte.

L’aspiration au bien qui est en nous est exposée aux blessures du dehors. Mais en son centre le plus secret est un point, le siège d’une autre aspiration, qui ne l’est pas. Il faut le découvrir. C’est le siège de Brahma.

D’un autre côté, cette blessure excite. D’où l’utilisation de la douleur et l’art du châtiment.]

Cela est évité seulement si la blessure ou la privation qu’il subit répond à une nécessité. S’il sait que ceux qui semblent la lui infliger obéissent en réalité à une nécessité. S’il la reconnaît lui-même.

Platon. Même et Autre. La chose identique à aimer en tout homme.



Hommes identiques dans cette aspiration au bien et cette impuissance. Ceux qui choisissent le mal ou le prennent pour le bien, ou à quelque moment ont désespéré du bien. Une même compassion convient de la part de chaque homme à l’égard de tous les hommes, y compris soi-même, pour cette aspiration aveugle. Mais comme il ne peut pas les aider dans cette aspiration, il ne peut les aider que dans les besoins terrestres du corps et de l’âme. Ainsi une femme qui a perdu son fils. On ne peut le lui rendre. Mais les voisins s’occupent d’elle.



1o Tout homme est fait d’abord (quoique tel homme puisse mourir sans jamais l’avoir su) pour quelque chose d’infiniment plus haut qu’aucun idéal qui puisse lui être proposé par la vie publique (ce quelque chose, ce n’est pas le confort).

2o Les égards envers la chair souffrante de l’homme sont seulement l’expression concrète du respect pour cette vocation.

L’inexprimable a plus que toute autre chose besoin d’être exprimé. Pour cela il faut qu’il soit transposé.

Le divin —



Pas de libéralisme (dire pourquoi) — pas de totalitarisme (dire pourquoi) — quelque chose d’humain.

Union des contraires (mais bonne union — quelle est la mauvaise ? les définir) — unique levier pour élever.



L’homme ne peut pas se prendre pour but lui-même. S’il l’essaie, il tombe dans la recherche du plaisir immédiat, l’indifférence, l’ennui. Il lui faut un but hors de lui. Or toutes les choses en ce monde hors de lui lui sont inférieures. Une seule a sur lui l’apparence de la supériorité. C’est la société. Mais c’est une fausse apparence. Quant aux autres hommes, ils lui sont supérieurs ou inférieurs à tel ou tel égard, mais ils sont essentiellement ses semblables. Pourquoi les prendrait-il pour but s’il ne peut pas se prendre pour but lui-même ?



Milieux économiques plus grands que la nation, milieux culturels plus petits. (Nation, quel genre d’unité, alors ?)



Le bien est hors de ce monde. Mais il a ici-bas pour symboles visibles tous les hommes, en ce sens que tous les hommes sont des récepteurs pour ses ondes (s’ils sont détraqués, et réparables ou non, ce n’est pas notre affaire).



Le malheur n’est secouru que par miracle.



Le sens du bien réagit au malheur et à la beauté. Il faut l’un ou l’autre. Une disposition sans doute providentielle fait que les civilisations privées de beauté tombent dans le malheur par un mécanisme interne.

(Mais, hélas, les autres ne sont pas garanties contre les attaques extérieures du malheur.)



Responsabilité, au lieu de solidarité.

Quand un être humain est arbitrairement tué, condamné à la faim, arraché à sa famille — quelque chose est offensé qui mérite bien plus de respect que le bonheur même de l’homme en question. Lui-même le sent. Il se demande douloureusement comment c’est possible. Au contraire, si l’homme est solennellement puni, il y a hommage à ce quelque chose.



Esprit des revendications ouvrières : universelles. C’est ce qui avait changé les vingt dernières années. Les mêmes revendications ont un caractère tout autre. Mais même alors, elles étaient enfantines. Qu’elles deviennent adultes.



Garder un vide, quelque chose de réservé — dont chaque homme fera ce qu’il voudra — mais qu’on pourra dédier à ce qui est plus haut que rien de terrestre.

Ce qu’on reconnaît généralement pour l’artiste, le savant, il faut le reconnaître pour tout homme.



Sensibilité universelle — que la sensibilité à la justice (à l’injustice) devienne profonde au point de réagir à toutes les formes d’injustice (et non pas seulement à certaines, objets d’associations).



Celui qui s’est mis hors de la loi ne doit pas être traité comme tel — le châtiment le ramène dans la loi.

(Il faut renouveler la conception du châtiment.)



Exemple de la distance entre l’intention et les faits : le traité de Versailles, destiné à affaiblir l’Allemagne, et qui l’a humiliée, mais renforcée — politiquement par la balkanisation de l’Europe centrale, militairement par les restrictions imposées à la Reichswehr.

Règle générale : les vrais problèmes et les facteurs décisifs ne sont jamais où on croit qu’ils sont.



Vingtième siècle. La guerre a remplacé le profit comme mobile dominant.



On croyait pouvoir compter sur l’or (c’est-à-dire le nombre) comme contrôle automatique.

Mais on est allé trop loin. On a entièrement dispensé l’esprit de la charge de penser, et on a cassé le contrôle.



La preuve que nous dépendons du transcendant, ce sont les absurdités dans lesquelles tout le monde tombe dès qu’on essaie de résoudre ou même de poser les problèmes d’origine (langage, métiers, etc.). Aussi, sauf les imprudents, maintenant on les évite pudiquement. On n’en parle pas. On a raison. Mais ce n’est pas honnête, à moins de dire qu’ils sont hors de notre portée, et d’en tirer les conclusions.

Traditions antiques d’un enseignement divin.



Poète — sentiment que le poème existe hors de lui — absurde, mais c’est la preuve… Et une vérité non encore connue ?



Gosses dans les ateliers — tout petits, avec leurs pères — culture ouvrière.



Danger social aussitôt après la guerre, à cause de l’entraînement à la désobéissance.



L’argent comme comptable est sans prestige. C’est le pouvoir de punir et récompenser qui fait le prestige.

Ce pouvoir est divin ; mais sur terre il ne peut être exercé que par la pensée attentive et équitable de l’homme. L’homme est juge. Il ne peut déposer ce fardeau.

Combien de gens exercent en fait le pouvoir judiciaire sans jamais en avoir contemplé la majesté.

L’attention est la marque de respect que doit quiconque juge à quiconque est jugé par lui.

[« Il n’est pas intéressant… »]


Le premier devoir de l’école est de développer chez les enfants la faculté d’attention, par des exercices scolaires, bien sûr, mais en leur rappelant sans cesse qu’il leur faut savoir être attentifs pour pouvoir, plus tard, être justes.



Missions judiciaires. Enlever un homme à son milieu, le mettre dans un centre où atmosphère spirituelle intense, le faire juger 3, 5 ans, le renvoyer chez lui.

Paysans, professeurs.

Que les gens ne soient plus étiquetés pour la vie.



Le seul remède au chômage, c’est de bâtir. Mais bâtir quoi ?

L’unique chose que nous puissions bâtir, c’est une civilisation. Nouvelle, par rapport à l’affreux chaos qui finit en cauchemar. Antique d’esprit. Vivante. Si nous pouvons…



L’argent. Bien sûr, pour qu’il joue son rôle comptable, il faut que les gens essaient d’en gagner. Qu’ils aient des embêtements s’ils n’en ont pas, des agréments s’ils en ont. Mais limités.

Est-il indispensable qu’ils veuillent en avoir toujours davantage ? Sûrement pas. Au contraire. Cela fausse.

Avec le système proposé[1], celui qui est sans argent a largement assez d’embêtements — sauf s’il a du vice. Alors il est puni.

(Système « on probation ».)

Le manque d’argent est regardé comme la douleur dans l’organisme : signe d’un désordre, qui peut être situé au même point que le signe ou en un autre point. Souvent, quand il y a mal de tête, c’est le foie qui est détraqué.

On a fait de l’argent un juge et un bourreau. On s’est aperçu que c’est un juge et bourreau injuste et cruel. Alors on ne veut plus qu’il soit comptable. Comme c’est bien raisonné !

Quant aux questions d’or et de papier, quel sens est-ce qu’elles ont toutes tant qu’on ne sait pas quel rôle on veut faire jouer à la monnaie ? C’est trop bête. Une fois la fonction de la monnaie clairement définie, il faut manier le métal et le papier de manière qu’elle la joue le mieux possible.



Garder la monnaie comme comptable. L’éliminer comme juge et bourreau.

Que jamais le manque d’argent ne soit une cause de souffrance, ni la possession de l’argent une cause de plaisir.

Si quelqu’un n’a pas d’argent, quelque chose ne colle pas.



Comme il ne peut être question de supprimer les différences de fortune, et que les petites différences empoisonnent autant que les grandes quand la pensée en est obsédée, il ne peut y avoir égalité que si on suscite des stimulants autres que l’argent, et si on diminue beaucoup la part de l’argent dans les pensées des hommes.

Il faut déconsidérer l’argent. Un procédé qui pourrait y servir serait de rémunérer faiblement quelques-uns de ceux qui possèdent le plus haut degré de considération ou même de puissance.

Il faut mettre les conditions humaines dans la catégorie des choses non mesurables. Qu’il soit publiquement reconnu qu’un mineur, un ingénieur, un ministre, ne sont pas plus ou moins l’un que l’autre.



Il faut que l’argent soit déconsidéré. Son prestige empêche, non seulement que les âmes trouvent de la nourriture, mais aussi que dans l’état de famine où elles se trouvent elles connaissent leur propre faim ; car il est trop facile d’attribuer la souffrance au manque d’argent. Il empêche par suite aussi que les hommes reconnaissent les obligations dont ils sont liés. Il a presque effacé tout sentiment d’obligation, en y substituant comme unique vertu la probité en matière d’argent dans la vie privée.

Il semble peu probable qu’une vraie guérison puisse s’accomplir sans quelques actes de folie dans le genre des noces de saint François avec la Pauvreté. Aujourd’hui, bien entendu, il ne s’agirait pas de la création d’un ordre. D’ailleurs, même au xiiie siècle, l’Ordre au fond a été peu de chose dans cette merveilleuse aventure.

La difficulté aujourd’hui est bien plus grande. La Pauvreté, au moment où saint François l’a prise pour épouse, n’était pas, comme l’a dit Dante, méprisée depuis plus de mille ans. À ce moment même, et depuis un certain temps déjà, elle était embrassée et chérie par les Cathares, Pauvres de Lyon et autres. Seulement ceux-là ont été exterminés et oubliés, au lieu que saint François, plus justement, a été canonisé. Nous sommes bien loin d’être baignés d’un courant de spiritualité comme celui du xiie siècle. Notre situation est bien plus comparable à celle de l’Empire romain au moment où le Christ est né. Peu auparavant, un homme qui osait se dire stoïcien trouvait naturel de faire périr par la faim cinq magistrats provinciaux pour obtenir le paiement d’une dette usuraire. Son ami Cicéron trouvait seulement qu’il exagérait un peu. Les stoïciens romains méritent d’être mis à côté de beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui.

C’est pourtant dans une telle atmosphère qu’il faut, non seulement que la Pauvreté trouve des époux, mais qu’il y ait un courant entraînant beaucoup de cœurs vers elle.

Aujourd’hui la plupart des Français éprouvent tous les jours des douleurs, des soucis et des angoisses réservés, en temps normal, aux miséreux. En un sens, le pays a été précipité dans la pauvreté tout entier. Il est ainsi entré en contact avec quelques vérités précieuses, mais qui risquent de ne pas pénétrer dans sa conscience faute d’être formulées.

Il y a dans la pauvreté une poésie dont il n’y a aucun autre équivalent. C’est la poésie qui émane de la chair misérable vue dans la vérité de sa misère. Le spectacle des fleurs de cerisier, au printemps, n’irait pas droit au cœur comme il fait si leur fragilité n’était tellement sensible. En général une condition de l’extrême beauté est d’être presque absente, ou par la distance, ou par la faiblesse. Les astres sont immuables, mais très lointains ; les fleurs blanches sont là, mais déjà presque détruites. De la même manière l’homme ne peut aimer Dieu d’un amour pur que s’il le conçoit comme étant hors du monde, dans les cieux ; ou bien présent sur terre à la manière des hommes, mais faible, humilié et tué ; ou encore, ce qui est un degré d’absence encore plus grand, présent comme un minuscule morceau de matière destiné à être mangé.

La condition humaine, c’est-à-dire la dépendance d’une pensée souveraine, capable de concevoir et d’aimer ce monde et l’autre, rendue esclave d’un morceau de chair qui lui-même est soumis à toutes les actions extérieures, cela est beau. Qu’il y ait là de la beauté, c’est infiniment mystérieux. Mais en fait il en est ainsi. Dans l’art, tout ce qui évoque la misère humaine dans sa vérité est infiniment touchant et beau.

La richesse anéantit cette beauté, non pas en apportant un remède à la misère de la chair et de l’âme soumise à la chair, car aucun remède ne nous est accordé ici-bas, mais en la dissimulant par un mensonge. C’est le mensonge enfermé dans la richesse qui tue la poésie. C’est pourquoi les riches ont besoin d’avoir le luxe comme ersatz. Depuis qu’on a enlevé aux pauvres les biens de la pauvreté, eux aussi ont besoin de luxe. Seulement ils ne l’ont pas.

Un petit bistro, où sont dévorés pour quelques sous des repas sommaires, est plein de poésie à en déborder. Car il est vraiment un refuge contre la faim, le froid, l’épuisement ; il est placé sur la limite, comme un poste frontière. Cette poésie est déjà tout à fait absente d’un restaurant moyen, où rien ne rappelle la possibilité que des hommes aient faim.

C’est à cause du mensonge de la richesse que saint François n’en a pas voulu. Il a cherché dans la pauvreté non la douleur, mais la vérité et la beauté. Il cherchait la poésie du contact vrai, conforme à la vérité de la situation humaine, avec cet univers où nous avons été placés.

Aimer la poésie de la pauvreté n’est pas un obstacle à la compassion pour les pauvres. Au contraire, car la compassion est à la racine de cette poésie. Les œuvres de la compassion n’en sont pas non plus diminuées, mais accrues. L’amour de la pauvreté n’est nullement ascétique ; il cueille et savoure dans leur plénitude toutes les joies, tous les plaisirs qui s’offrent. Saint François fut heureux, d’un bonheur parfaitement pur, le jour où son compagnon lui apporta plusieurs pains entiers qu’on lui avait donnés comme aumône, et où ils se mirent à manger près d’une fontaine aux eaux claires, sur une grande pierre plate, sous un beau soleil. À plus forte raison l’amour de la pauvreté incline-t-il pour les autres à soulager les souffrances, à procurer des joies. Il est même une condition pour que cette inclination soit entière. Chez celui qui est étranger à l’amour de la pauvreté, l’inclination à nourrir ceux qui ont faim est gênée par le sentiment d’une inconvenance, d’un manque de goût, dans le fait que des hommes ont faim. En temps normal du moins, cela ne se fait pas…

  1. Il s’agit sans doute d’un rapport qu’on avait demandé à Simone Weil.