Écrits de Londres et dernières lettres/Dernières lettres/03

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LETTRES À SES PARENTS

16 décembre (1942)
Darlings,

Je vous écris de chez Mme R., qui m’a accueillie très, très gentiment. Je ne suis en liberté dans Londres que depuis quarante-huit heures. Je vous ai télégraphié hier. Dès l’arrivée, j’ai été mise dans un centre de triage avec interdiction absolue de téléphoner, écrire ou télégraphier. C’est le cas de tout le monde. On y passe en général de six à dix jours. Moi, je n’ai pas eu de chance (toujours Antigone !), j’y ai passé dix-huit jours et demi. On était d’ailleurs très gentil et les conditions très confortables.

Quant aux premiers contacts avec les Français d’ici, tout le monde a été très, très gentil pour moi. Schumann est chic au possible. C. m’a accueillie comme si on était copains depuis dix ans. Mes petits projets ne paraissent pas en bonne voie. Cela vous fera sans doute plaisir. Je ne sais pas encore du tout quel va être mon job, ni si je serai en civil ou en uniforme. Je campe provisoirement à la caserne des volontaires françaises.

J’ai reçu une lettre d’André, mais rien de vous ; je suppose qu’une lettre de vous s’est perdue.

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Inutile de vous dire combien je suis anxieuse d’avoir de vos nouvelles. Je me fais du mauvais sang à votre sujet, bien entendu. Je pense beaucoup à vous. Mais je suis infiniment et intégralement heureuse d’avoir retraversé l’océan. Seulement, jusqu’ici, je continue à regretter pour moi (vous, c’est une tout autre affaire) la décision prise par moi en mai dernier. André, dans sa lettre, m’interrogeait là-dessus : vous pouvez lui dire la réponse. Ce sentiment peut lui sembler bizarre, mais c’est ainsi.

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Le voyage a été agréable. Beaucoup de roulis, mais personne sur le bateau n’a eu le mal de mer. Quelques jours de froid intense, mais le bateau était chauffé. Aucun incident. Atmosphère morale agréable.

Inutile de dire que je suis déjà éprise de Londres. Je l’étais d’avance. Inutile aussi de dire que j’aime l’Angleterre. Je n’ai eu aucune déception, au contraire. (Je m’attendais aux quelques imperfections que j’ai eu l’occasion de constater jusqu’ici.)

Mme R. transmet ses amitiés. Les enfants aussi. W. est très mûr, et devenu très gentil.


(Ici un passage coupé par la censure.)


Mais n’y allez pas un jour de froid ni de pluie. Téléphonez d’abord.

Les perspectives de voyage pour vous ne semblent pas très brillantes jusqu’ici. Je ferai de mon mieux, cela va sans dire.

Your most loving,

Simone.




31-12-42.
Darlings,

J’avais voulu attendre pour vous écrire d’avoir des nouvelles de vous, et aussi que l’embouteillage des fêtes soit passé. Je n’ai eu aucune nouvelle (sauf la lettre du 13 novembre). Je vous avais fait télégraphier deux fois, après mon arrivée, étant dans l’impossibilité de le faire moi-même. Puis je vous ai télégraphié deux fois moi-même, la seconde en vous demandant des nouvelles par télégramme. Je n’ai rien reçu.

L’absence de nouvelles de vous ne fait de mal qu’à moi ; c’est donc sans importance. Mais j’ose à peine penser à la possibilité que vous soyez sans nouvelles de moi.

Je suppose que vous avez repris les démarches que vous aviez commencées à la Délégation pour l’Afrique du Nord. Si je pouvais avoir une influence, je vous conseillerais de rester à New York jusqu’à ce que cet univers se soit calmé. À une époque comme la nôtre, il est absurde de faire des plans pour la réunion des familles. Il vaut bien mieux supporter la séparation comme une nécessité provisoire.

Pour moi, si je savais que vous avez des nouvelles de moi et que vous n’êtes pas malheureux, la séparation ne me ferait pas de peine. Il est vrai que je ne le sais pas. Je ne sais même pas si vous êtes en vie. Il va de soi que je suis anxieuse. Mais je le serais bien davantage si vous recommenciez à voyager. L’euphorie qui nous avait poussés à nous complaire à ces projets de voyage n’était peut-être pas raisonnable. L’Amérique est quand même ce qu’il y a de plus sûr en ce moment ; et, si vous méprisiez la sécurité, il ne fallait pas quitter Marseille.

Pour moi, je suis très bien ici quant aux choses extérieures — excepté que la question du logement est difficile, et que je me trouve toujours dans un campement provisoire. À part cela, tout va bien. Tout le monde est gentil pour moi au possible ; on me donne un travail purement intellectuel, entièrement personnel et que je règle à ma convenance. Bref, je devrais être très heureuse si je n’avais pas du bonheur, comme vous savez, des notions très particulières. Comme vous ne les partagez pas, vous ne regretterez pas qu’elles ne soient pas satisfaites. En fait, vous vous en doutez bien, je ne suis pas heureuse. Mais enfin la vie maintenant ne m’est pas moralement impossible, comme c’était le cas quand j’étais avec vous.

J’aime de plus en plus cette ville, ce pays et les gens qui l’habitent. Mais un des aspects pénibles de la vie d’exilé, c’est qu’il est presque impossible de dire à ceux parmi qui on se trouve qu’on les aime, parce que cela peut sembler de la flatterie. Une dame anglaise, amie de Mme R., à qui je disais que j’aimais l’Angleterre, m’a répondu : « I love France, but I don’t believe any French people love England. » Je ne sais pas si elle a été finalement persuadée de ma sincérité.

En un sens, choses et gens me paraissent être ici exactement tels qu’il me semble que je les attendais, et en un sens peut-être mieux. Lawrence définit quelque part l’Angleterre par les qualificatifs « humour and kindness ». Ce sont deux traits qu’on trouve partout dans les menues scènes de la vie quotidienne, et parmi des milieux très différents. Notamment kindness — à un degré bien plus élevé que je n’aurais osé l’espérer. Les gens ici ne s’engueulent pas mutuellement comme sur le continent ; il en est de même là où vous êtes, mais c’est parce que les nerfs y sont détendus ; au lieu qu’ici les nerfs sont tendus, mais on les domine par respect de soi-même et par une véritable générosité pour les autres. Il est possible que la guerre soit pour beaucoup dans tout cela. Ce pays a subi juste la quantité de souffrance qui est tonique et réveille les vertus latentes. Pas un coup de massue comme en France. N’empêche que, compte tenu de tout, il me paraît certain qu’ils valent mieux que nous dans la période historique présente. (Ce n’est pas difficile, il est vrai.)

Je vous ai écrit, dès que j’ai pu, en vous expliquant comment j’avais été tenue dix-neuf jours au secret et dans l’impossibilité de le faire. C’est une mesure générale, mais c’est généralement moins long. (Racontez cela à M., puisqu’il désire savoir comment ces choses se passent.) Je n’ai pas eu de chance. Au reste on est parfaitement bien traité matériellement et moralement. Ce qui n’empêche pas que tout le monde sort de là complètement à plat. C’est un phénomène singulier. Je n’ai pas fait exception. Mais quelques jours de liberté effacent cela complètement.

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Mme R. est gentille au possible pour moi. F. est de plus en plus sympathique. Chose assez singulière, nos esprits semblent avoir pris des orientations voisines.

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J’ai vu que le Lehigh a débordé. J’espère que le berceau de Sylvie[1] n’a pas été emporté par les eaux.

Love from my very soul.

S. W.




8-1-43
Darlings,

J’ai reçu votre télégramme aujourd’hui. Excepté votre lettre du 13 novembre je n’avais eu jusque-là aucune nouvelle de vous. Mais ce qui me tourmentait bien plus encore que ce manque de nouvelles, c’était la pensée que vous n’en aviez peut-être pas de moi. Je suis rassurée là-dessus, puisque vous avez eu ma première lettre. Sans doute aurez-vous bientôt la seconde. J’espère que vous aviez reçu aussi mes télégrammes. J’en ai envoyé deux. En tout cas, si la correspondance va bien dans un sens, c’est le principal. Si vos lettres continuent à ne pas m’arriver, il faudra quelquefois me télégraphier — mais à intervalles assez longs pour que ce ne soit pas ruineux.

J’espère que c’est vrai que vous êtes « happy and perfectly well » ; mais je n’ose guère y croire.

D’après ce qu’on m’a dit ici, il n’y a presque aucune chance pour que vous puissiez venir. Il n’y a ici que deux catégories de médecins français : ceux qui étaient installés ici, avec droit d’exercer, avant la guerre — des anglo-français, en quelque sorte — et les médecins militaires, qui ne soignent que les militaires. C’est une lacune, car pour le personnel civil (dont je fais partie), absolument rien n’est prévu. Si on comblait cette lacune, si on organisait un ou plusieurs dispensaires pour Français civils, vous pourriez venir facilement. Mais je ne peux pas me mettre à essayer de faire organiser cela. Vous savez que j’ai peu d’éloquence et de pouvoir de persuasion ; et le peu que j’en ai, je pense devoir en disposer pour des choses d’un intérêt plus général et qui me touchent de moins près personnellement.

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J’ai malheureusement manqué M.-F. Il n’est à Londres que par intervalles, et je n’ai pu le joindre.

Quoique les milieux français ici aient naturellement beaucoup plus de cohésion qu’à New York, les occasions de se voir ne sont pas si nombreuses — d’autant que, comme vous pensez bien, je n’ai pas contracté d’habitudes mondaines. C’est peut-être un tort, mais je n’y peux rien. Je travaille beaucoup ; je veux dire quant au temps consacré au travail ; car pour l’intensité et les résultats, je n’ai pas de moyen de contrôle, étant donné qu’on m’a assigné un travail purement intellectuel. On continue aussi à être beaucoup plus gentil pour moi que je n’aurais tendance à trouver raisonnable. Mais comme ce qui concerne le travail et toutes les impressions qui s’y rattachent n’est pas une matière qu’il soit si facile de traiter par correspondance, et que ma vie en ce moment se ramène à cela, je ne peux pas vous dire grand’chose de moi.

Ce n’est pas que j’y consacre vraiment le temps que je devrais et que je voudrais, car je perds un temps énorme toutes les fois que je circule dans Londres. Cela n’empêche pas que je m’y sens maintenant absolument chez moi, et que j’aime tendrement cette ville avec ses blessures.

Avant d’être plongée dans le travail, j’ai assisté à deux concerts à la National Gallery. Mais je crois que je vous en ai parlé. Une autre chose que j’aimerais pouvoir vous décrire, parce que c’est une goutte concentrée de pur esprit anglais dans ce qu’il a de plus délicieux, c’est une exposition du Food Ministry intitulée Potato Fair, pour encourager le public à manger des pommes de terre au lieu de nourritures d’overseas. C’est conçu comme une chose pour enfants. Il y a des « nursery rhymes » adaptés au sujet, des glaces déformantes montrant ce qu’on devient quand on ne mange pas de pommes de terre, etc. Ce qui me frappe le plus dans ce peuple, dans sa situation actuelle, c’est une bonne humeur qui n’est ni quelque chose de spontané ni quelque chose d’artificiel, qui vient d’un sentiment de camaraderie fraternelle et tendre dans une épreuve commune à tous. Je suis convaincue qu’en réalité, malgré la séparation des familles, la dureté du travail et le reste, on est en réalité plus heureux ici qu’il y a quelques années, à cause de cela.

Je n’ai toujours pas de domicile. Écrivez-moi chez Mme R. Cette absence d’adresse me fait retarder de jour en jour le moment d’entrer en contact avec les gens. J’ai vu G., qui vous donnera des nouvelles de moi. Physiquement, je vais bien, les maux de tête me laissent à peu près tranquille ; je vis confortablement, et je prends parfaitement bien soin de moi-même. D’autre part, il n’est pas question de me changer de travail ; je suis installée d’une manière stable dans celui que j’ai. Ainsi n’ayez surtout aucun souci à mon sujet. Je vous donne ma parole que vous auriez tort d’en avoir. J’écrirai un de ces jours à A., et aussi à B., pour qui je ne sais pas s’il y aura moyen d’obtenir quelque chose.

Fondest love,

S.

P.S. — Lisez donc « Lettres aux Anglais » de Bernanos ; c’est très beau. J’ai vu M. et Mme B., qui sont gentils au possible, et m’ont chargée d’envoyer leurs souvenirs à André et à vous.




22 janvier 1943
Darlings,

J’ai eu une lettre, puis plus rien. Les courriers doivent être très irréguliers. G. vous donnera de mes nouvelles. Il vous dira qu’il m’a trouvée confortablement installée au fond d’un bureau, en bonne santé et en parfaite tranquillité… (je regrette de plus en plus la décision que j’ai prise en mai). Les bombardements jusqu’ici ne sont rien, moins que jadis à Paris. Je me débrouille matériellement très bien. J’ai trouvé une chambre, toute seule, sans aide extérieure, bien que l’article soit presque introuvable. (Mon adresse : c/o Mrs. Francis, 31 Portland Road, Holland Park, London W 11 ; écrivez-moi là.) Elle est bien, et la moitié du prix moyen. La propriétaire est charmante. Je mange bien, dors bien, etc., et tout le monde est gentil. Je ne sais pas si je travaille au vrai sens du mot, mais je ne fais pas autre chose que d’essayer. Si vous étiez ici, vous ne me verriez pas souvent.

Une suggestion à ce sujet : on m’a dit que les Belges, contrairement à nous, ont en Angleterre hôpitaux et dispensaires pour civils. Ne pourriez-vous pas être embauchés par eux ? Vous pourriez aller au consulat belge.

Il est vrai qu’il y a toujours cette incertitude au sujet de l’Afrique du Nord…

Dites à A. qu’il m’écrive ce qu’il désire exactement, s’il désire quelque chose dans la situation actuelle. L’Instruction publique est aux mains de C., que je ne connais pas. Je dois dire que je n’ai pas la moindre envie de caser qui que ce soit — excepté moi-même, et certainement pas dans le sens d’un avancement… Quand j’ai voulu venir ici, en été 40, c’était le côté de la défaite ; maintenant on sent un peu trop que c’est le côté de la victoire (je veux dire parmi les Français) ; et comme en fait je ne les ai pas rejoints au bon moment, n’étant pas parvenue à le faire, je ne me sens guère à mon aise dans cette atmosphère, en ce qui me concerne personnellement.

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Pour moi, je m’en veux de plus en plus mortellement d’avoir cédé à l’attrait des changements, il y a déjà près d’un an.

Dites à B. que je ne lui écris pas parce que les choses que j’aurais à lui dire, et qui seraient nombreuses, sont difficiles à mettre par écrit. Dites-lui aussi que j’ai l’intention de parler une fois carrément à A. Ph. à son sujet, mais pas avant d’avoir fait pour lui un travail qui lui donne satisfaction (si le cas se produit). Écrivez-moi si par hasard il n’a pas trouvé moyen de se débrouiller autrement. En ce cas, ce serait mieux. Qu’a-t-il besoin d’être quelque chose dans les affaires officielles du jour ? Moi, comme vous savez, mon idée pour moi était tout autre…

G. va transmettre à la Délégation Free French de New York un ordre émanant d’ici de dactylographier et envoyer : 1o  le « grand œuvre » de 1934, 2o  l’article pour Économie et Humanisme sur la vie d’usine (on l’a, n’est-ce pas ?), 3o  l’autre, à tendance tala[2], pour la même revue (intitulé : Conditions d’un travail non servile). Ils vont être furieux… ! Si tu leur proposes de faire le boulot, alors fais-toi payer ! S’ils le font dans leurs bureaux, surveille-les, et tâche que ce soit fait vite et bien…

Il y a quelques nouvelles corrections à faire aux poésies :

1o  Nouvelle fin des « Astres » (définitivement définitive, cette fois-ci, je crois !).

À votre aspect toute douleur importe peu.

Nous nous taisons, nous chancelons sur nos chemins.

Ils sont là dans le cœur soudain, les feux divins.

2o  Prométhée, str. 5, v. 1 : « Plus lumineux fut le présent des nombres » ; str. 6, v. 1 : « L’aube est par lui une joie immortelle ».

3o  Jour, str. 3, v. 3 à 5 : « Toute cette splendeur posée ― Comme une caresse en tous lieux ― Nous reviendra tendre et limpide ».

4o  Chant de Violetta, à partir de str. 2 : « Le sommeil encor jamais n’avait comblé ― Tant que cette nuit mon cœur qui le buvait ― Mais il est venu, le jour doux à mes yeux — Plus que le sommeil || Voici que l’appel du jour tant attendu — Touche la cité parmi la pierre et l’eau — Un frémissement dans l’air encor muet — A surgi partout || Ton bonheur est là, viens et vois, ma cité — Épouse des mers, vois bien loin, vois tout près — Tant de flots gonflés de murmures heureux — Bénir ton éveil || Sur la mer s’étend lentement la clarté — La fête bientôt, etc. (reste inchangé).

Ce serait gentil de reproduire quelques exemplaires du recueil de vers, sans hâte (Violetta inclus, avec, avant, les quatre derniers vers de Jaffier).

À part ça, pas le temps de m’occuper de la pièce…

J’aimerais assez que ces vers paraissent tous ensemble, d’un coup, dans l’ordre chronologique, quelque part…

Que devient la revue de K. ?

J’aime bien cette remarque, qu’on vous laisse tomber maintenant que je ne suis plus là ! Quand j’étais là, je vivais comme dans un désert, et personne ne me donnait signe de vie.

Je vais vous faire envoyer un peu d’argent sur l’excès de mon traitement. Car inutile de dire que je dépense peu… Si vous n’en avez pas besoin, tâchez de le donner utilement. Mais vous en trouverez sans doute l’emploi…

Je voudrais tellement que vous soyez en bonne santé, que vous ne vous ennuyiez pas, que la vie de New York vous amuse, que vous lisiez de belles choses, qu’il fasse beau, et tant de choses de ce genre encore ! Si seulement je pouvais croire que vous n’êtes pas tristes, ni l’un ni l’autre…

Fondest love. S. W.




1er février
Darlings,

J’ai eu votre lettre du 21 décembre. La correspondance passe, mais lentement. On a à peine le courage d’écrire quand on se dit que les choses mettent ce temps. Il faudrait écrire des choses éternelles pour être sûr qu’elles seraient d’actualité. Relatives à Krishna, par exemple…

Chère M.[3], si c’est curieux comme tu aimes être heureuse, c’est curieux aussi comme j’aime que tu sois heureuse. Je ne suis pas moins incorrigible sur ce point. Je souhaite passionnément que l’air de New York soit ensoleillé et grisant, qu’il y ait de belles choses dans la Branch de la Public Library, de menus incidents excitants dans la vie quotidienne, quelques relations humaines agréables et intéressantes (aies-en donc avec les évangélistes voisins, s’ils sont toujours là). J’allais ajouter quelques films ou pièces de théâtre qui en vaillent la peine, mais j’ai trop peur des grippes. Quant aux services du dimanche matin à Harlem, vous n’appréciez pas…

Dans mes dernières lettres, je vous suggérais de vous adresser aux Belges pour votre voyage ici. Je vais encore prendre des informations pour vérifier si vous pouvez venir sans job, mais ça m’étonnerait. Il n’y en a pas chez les Français, quoique le besoin existe. Mais il est impossible de faire organiser de nouvelles choses. Les contacts personnels sont très rares ici, quoique tous les bureaux soient dans le même quartier.

J’aime de plus en plus Londres. Mais j’y circule peu. Je n’ai pas le temps. Je vous ai dit que j’ai trouvé une chambre dans le quartier de Notting Hill ? Je l’aurais parié ! J’ai été idiote de ne pas chercher là tout de suite (adresse : c/o Mrs. Francis, 31 Portland Road, Holland Park, London, W. 11). Elle est très jolie, au haut d’un cottage, avec des branches d’arbre pleines d’oiseaux, et le soir d’étoiles, juste devant la fenêtre.

C’est bizarre à quel point les pubs (que je fréquente très peu, rassurez-vous) ressemblent peu à nos bistros. — La police anglaise est quelque chose de délicieux.

Je me débrouille matériellement très bien, mange bien, dors bien, etc. et tout le monde est très gentil. C. (avec qui je travaille) est un très bon copain.

Ainsi vous voyez que, si vous êtes heureux, tout va bien…

Fondest love,
S. W.


Nouveau texte de Violetta, maintenant, je crois, définitif.

P.S. — J’ai vu Twelfth Night ici. Voir ça à Londres, cela vaut la peine. Il n’y a pas de rupture de continuité entre les scènes de beuverie de Shakespeare et l’atmosphère actuelle des pubs londoniens, et cela explique bien des choses (je ne veux pas dire par là qu’on se soûle dans les pubs, car ce n’est pas le cas).




1er mars
Darlings,

J’ai reçu la lettre adressée chez Mme R. Je suis tellement heureuse que vous me disiez que vous êtes heureux, quoique je n’ose pas y croire… C’est le printemps maintenant. On voit dans des squares de Londres des arbres en fleurs tout roses. Londres est plein de petits squares délicieux. Mais je vois peu Londres, parce que le travail m’absorbe. Je ne me surmène pourtant pas du tout ; de temps à autre la fatigue produit un arrêt automatique qui me force à me reposer jusqu’à ce que je sois de nouveau en forme ; mais dans ces moments-là non plus je ne me promène guère. Vous dites être certains que je réussis dans mon travail ; à vrai dire j’ignore totalement si ce que je fais est susceptible d’être efficace ; cela dépend de bien trop de facteurs inconnus. Mais je ne peux pas donner de détails. Les copains sont toujours aussi gentils que possible. Vous pouvez dire à A. qu’une partie des choses qu’on m’avait racontées, quand j’étais avec vous, sur les milieux d’ici est tout à fait fausse.

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Les occasions et surtout le temps m’ont manqué jusqu’ici pour pénétrer beaucoup dans les milieux anglais, et je le regrette beaucoup. Je continue à jouir avec délices de l’atmosphère tout à fait particulière des pubs des quartiers ouvriers. Je passe aussi des heures le dimanche à Hyde Park, à regarder les gens qui écoutent les orateurs. Je suppose que c’est là le seul reste qui subsiste dans les pays de race blanche, et peut-être dans le monde, des discussions de l’Agora d’Athènes parmi lesquelles circulait Socrate. J’habite un quartier pauvre, une chambre bon marché (mais tout à fait satisfaisante et convenablement meublée). L’atmosphère de la maison où je vis, et surtout ma logeuse, une veuve d’instituteur qui est restée seule, sans métier et sans autres ressources qu’une petite maison, il y a dix ans, avec un garçon de quatre ans et un nouveau-né sur les bras — tout cela est du Dickens tout pur. On se rend compte qu’il a mis le menu peuple anglais dans ses livres exactement tel qu’il est. Le plus surprenant, c’est que c’est précisément le côté sentimental de ses livres, qui sonne si faux, qui est tout à fait conforme à la réalité. Cela m’a fait penser de nouveau qu’il en est ainsi pour tous ceux dont le génie n’égale pas celui d’Homère : quand ils peignent fidèlement la réalité, cela sonne faux.

J’ai vu Jacques. Il m’a dit que vous alliez bien, mais que vous êtes un peu cafardeux et que vous vous ennuyez. Je comprends qu’on soit malheureux, mais comment peut-on s’ennuyer ? Ne pouvez-vous penser à Krishna ? Mais j’espère que le printemps va vous fournir l’occasion de nombreuses promenades dans la campagne. Je vous en prie, jouissez de la campagne, du printemps, du bleu enivrant du ciel au-dessus de New York, de tout, avec plénitude. Ne soyez pas ingrats envers les belles choses. Jouissez-en en sentant que pendant chaque seconde où vous en jouissez pleinement je suis avec vous.

La convention pour les étoiles et les couchers de soleil tient toujours.

Il y a parfois des clairs de lune merveilleux sur Londres dans le black-out.

Je n’ai toujours pas pu trouver quelqu’un qui me dise avec certitude où est Stonehenge.

J’espère que vous n’arrêtez pas de fouiller la Branch de la Public Library pour y trouver des choses belles et excitantes. Et si vous alliez à cette Branch située à Harlem, dont Blanche m’avait parlé, et où je regrette de n’avoir pas été, pour explorer la littérature sur les noirs ? Vous pourriez faire des découvertes qui me seront plus tard très utiles.

Car mes petites idées personnelles et ma petite conception du monde ont continué dans une certaine mesure, depuis que je suis ici, à présenter des caractères de prolifération cancéreuse. Mon travail ne gêne pas le processus, au contraire, car il y a des recoupements ; et la solitude où je vis le favorise beaucoup.

Avez-vous reçu le poème de Violetta, nouvelle version ? Je vous ai envoyé deux versions. Il ne faut pas donner mes vers à publier à K., car j’ai fait une ou deux petites améliorations presque dans chaque poème. Je vous les communiquerais bien, mais la correspondance est trop incertaine.

J’aurais bien besoin de l’article sur les Romains. Pourriez-vous le faire envoyer au plus vite par la Délégation à M. Sch. ?

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Voudrais-tu écrire à Antonio[4] ? Je n’ose pas le faire.

Fondest kisses, my darlings,
S. W.




17 avril 43
Darlings,

Il y a un certain temps que je n’ai pas eu de nouvelles… J’ai bien peur que vous n’ayez un cafard horrible, si ce n’est pire. Pourtant, si le printemps est aussi merveilleux à New York qu’ici, ce serait le moment de naviguer sur l’Hudson vers Albany. Je me demande s’il y a de grandes forêts pas trop loin de New York. Sur le bateau qui m’a amenée ici, j’avais lu un livre très bien — de l’humour américain authentique — sur les animaux fictifs qui sont censés peupler les forêts d’Amérique. Ce sont des blagues de « lumbermen » racontées par les anciens aux nouveaux comme canulars, mais qui sont devenues l’objet d’une tradition, de sorte qu’on peut décrire la forme, les mœurs, etc., de chaque animal fictif.

Le ciel doit être extrêmement bleu au-dessus de New York. Ici le printemps est merveilleux. Londres est plein d’arbres fruitiers blancs et roses.

Si vous voyez D., voulez-vous lui dire qu’étant donné son caractère (choisir d’autres mots…) et sa conception des choses, je ne crois pas du tout, mais pas du tout, qu’il se trouverait mieux ici qu’à New York.

Quant à moi, j’y suis beaucoup mieux. Mais j’ai un regret chaque jour plus amer et déchirant d’avoir suivi autrefois les conseils d’A. À part cela je vais tout à fait bien. Je travaille, sans savoir si cela servira jamais à quelque chose, mais tout à fait librement. Les copains, surtout Sch. et les C., sont toujours gentils pour moi à un degré absurde. Mme C. est une femme remarquable. Lui aussi d’ailleurs est un homme de grande valeur. Et Sch. est le plus chic copain qu’on puisse rêver.

Je n’ai malheureusement vu qu’une fois les B., parce que j’ai été absorbée par le travail.

Je vois régulièrement les R., qui sont assez près de mon bureau. Mme R. parle de vous de la manière la plus touchante.

Hyde Park est merveilleux en ce moment.

Quant à la maison où j’habite (et où j’ai un arbre en train de pousser toutes ses feuilles juste devant ma fenêtre), je vous ai dit, je crois, que c’était du pur Dickens. Hé bien, c’est de plus en plus Dickens.

Ma logeuse voudrait bien faire venir B.[5] pour soigner ses gosses. J’ai diagnostiqué des troubles thyroïdiens pour le plus jeune ; je l’ai amené à l’infirmerie de notre Quartier Général, et le diagnostic a été confirmé. C’était par hasard le jour de consultation d’un médecin anglais qui vient là une fois par mois et est un king’s physician. Quand ma landlady a su qui il était, elle a presque eu un arrêt du cœur, et le petit a demandé s’il prend le même médicament que le roi.

— Je voudrais tant, si vous êtes en bonne santé et sans ennuis d’argent, que vous soyez capables de jouir vraiment, pleinement, du ciel bleu, des levers et couchers de soleil, des étoiles, des prairies, de la poussée des fleurs, des feuilles et du bébé. Partout où il y a une belle chose, dites-vous que je suis là.

Je me demande s’il y a des rossignols américains ?

Fondest love, my two darlings,
Simone.


P.-S. — Il ne faut pas publier mes poèmes en Amérique, décidément ; j’ai encore changé un mot ou deux presque à chacun.

P.-S. pour M. — Ne pas oublier Krishna…




10 mai
Darlings,

Je viens de recevoir un câble. Je serais bien heureuse si je pouvais vraiment croire que vos « very happy » sont littéralement vrais… Au moins, j’espère que Sylvie, quand vous la voyez, vous rend heureux, et qu’elle rit toujours aux éclats.

Les journaux américains ont-ils dit qu’il y a un printemps ici comme il n’y en a pas eu de mémoire d’homme ? Les fleurs du printemps et celles du début de l’été sortent toutes en même temps, toutes les espèces d’arbres fruitiers sont en pleine floraison. Le dimanche, tout Londres se répand dans les parcs. Le ciel est d’un bleu pâle, profond, délicieux.

Et vous, j’espère que vous naviguez sur l’Hudson, que vous faites quelquefois une heure de voyage pour être dans la campagne. Je vous en prie, faites-le. Avez-vous assez d’argent ? Faut-il vous en envoyer un peu ? Je le pourrais facilement, je crois.

Je n’ai pas encore reçu les copies dactylographiées. Mais, darling M., je ne t’avais pas dit de faire le boulot toi-même. Je t’avais dit de le faire faire par la Délégation.

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Les quelques copains que j’ai ici sont toujours aussi chics. À part cela je ne vois à peu près personne. Je n’ai malheureusement toujours pas trouvé le temps de pénétrer dans les milieux anglais.

J’ai été très heureuse d’apprendre que Mme C. est la marraine de Sylvie.

Good-bye, darlings, God bless you.

Fondest love,
Simone.


Vous aurez vu sans doute dans les journaux qu’il est arrivé ici un de mes bons copains syndicalistes de jadis, G.


P.-S. — J’aimerais pouvoir vous donner des détails sur mon travail, etc. — Mais vraiment il vaut mieux attendre le moment où je pourrai vous raconter tout cela de vive voix. Sachez seulement que je n’ai pas de responsabilités pratiques. Je préfère cela.




22 mai 43
Darlings,

Il y a longtemps, j’ai l’impression, que je n’ai pas eu de nouvelles… un câble il y a quinze jours, c’est vrai (auquel j’ai répondu), avec « very happy » (ça fait du bien, même si on y croit plus ou moins). Mais la dernière lettre datait du 15 mars… Qu’est-ce qu’ils doivent manger comme lettres, les requins de l’Atlantique ! Je me demande s’ils digèrent bien les nôtres ? J’espère qu’elles leur procurent une éducation esthétique, etc., et qu’ils apprécient bien mieux les paysages sous-marins ensuite.

Ici tout continue à aller tout à fait bien pour moi. C., qui s’était absenté quelque temps de Londres, vient de revenir. J’en suis bien contente. C’est un vrai copain, et vous savez combien ces mots signifient pour moi. C’est une chance pour moi d’avoir affaire à lui pour mon travail. (Je ne vois presque jamais A. Ph.)

Au reste, en réalité, jusqu’ici, je n’ai eu affaire à personne — sauf pour certaines tâches occasionnelles que C. me confie parfois pour se décharger et qui interrompent le cours de mon travail ordinaire.

Celui-ci se meut sur un plan purement théorique. J’ai fait un second « grand œuvre », ou plutôt je suis en train, car ce n’est pas fini.

Quand ce sera fini, je me demande vraiment ce qu’on pourra bien faire de moi ? Ce que je possède d’aptitudes (à mon avis ce n’est guère) est encore limité par toutes sortes d’inhibitions…

Bien entendu, je ne pense pas avoir le moindre motif de supposer que ce que j’écris doive avoir un jour quelque efficacité… Comme vous le devinez, cela ne m’empêche pas d’écrire. Darling M., un jour peut-être tu taperas cela aussi (pas encore eu de nouvelles des manuscrits ici).

Tout cela strictement confidentiel.

Quant aux choses qu’on fait maintenant, qu’elles soient bonnes, mauvaises ou douteuses, je n’ai, comme je vous l’ai dit, aucune part ni responsabilité dans aucune. J’engueule des copains à l’occasion, mais très rarement, parce qu’on a peu de temps pour causer. Et ils sont si gentils… Je ne vois à peu près personne hors les copains.

Londres est chaud comme en été. Les parcs sont verts. La foule y est heureuse aux heures de loisir. Soyez heureux aussi, darlings. Procurez-vous toutes les joies possibles et savourez-les. Un beau sourire de ma part à Sylvie pour la prochaine rencontre. And for you, my two darlings, fondest love and kisses,


Simone.


P.-S. — Darling M., as-tu lu le Shropshire Lad ? (De A. E. Housman, paru en 1896.) Sinon prends-le à notre Branch de la Public Library. Je viens de le relire. Je l’aime de plus en plus. Il est à la Branch de la 125e rue.

P.-P.-S. — Viens de recevoir lettre du 3 avril, qui semble un peu cafardeuse. Qu’est-ce que c’est que ce job ? Manquez-vous d’argent ?




31 mai
Darlings,

Au moment de fermer ma dernière lettre (il y a huit jours), j’ai reçu la vôtre du 3 avril, envoyée par poste ordinaire.

Elle m’a paru bien cafardeuse. J’espère que depuis les événements vous ont remonté le moral.

Comptez-vous voir bientôt José[6] et faire la connaissance de son deuxième petit gars ? Cela pourrait-il s’arranger ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il me semble que vous seriez tellement mieux de ce côté-là, autant que la sagesse humaine peut discerner le mieux et le pire…

Darling M., tu verrais peut-être Antonio — s’il est en vie… — et du coup il ne penserait plus à moi.

Nous, ici, nous ne savons rien officiellement sur le lieu de notre installation définitive — si on restera ici ou si on partira. Mais je crois que, par la force des choses, tout, peu à peu, se concentrera au même endroit.

Ces derniers temps, tout le monde ici (je veux dire les Français) était dans un état d’extrême énervement, à cause de l’incertitude et des délais.

Printemps anormalement chaud ici, coupé de pluies. Les fruits, dit-on, commencent à pousser… Hélas ! Sauf les amandiers dans les rues de Londres, je n’ai pas vu d’arbres fruitiers en fleurs. Et vous ? J’espère que oui.

J’ai l’impression que vous manquez d’argent pour vous accorder le moindre plaisir. En est-il ainsi ? Dites-moi la vérité, je vous en prie. Un peu de plaisir est nécessaire en ce monde comme l’eau et le pain (ou la coca-cola et les corn-flakes).

Merci infiniment pour les papiers. Je les ai.

J’espère que vous aurez reçu ma dernière lettre où je vous parlais en détail de mon travail (si cela mérite ce nom).

Rien d’intéressant comme théâtre depuis longtemps. Mais bientôt on va, dit-on, jouer As you like it en plein air dans un parc. J’espère ne pas manquer ça.

Gardez un peu de joie au cœur, si vous pouvez, darlings.

Fondest love,
Simone.




9 juin 43
Darlings,

Vous avez dû être surpris en recevant le même câble à New York et Bethlehem à un faible intervalle, il y a un peu plus d’un mois. Il y a eu un quiproquo trop long à raconter, mais qu’un mot vous expliquera j’avais eu l’imprudence d’accepter les services de S. D. pour m’épargner une course à la poste. Cette brave petite, non seulement complique tout dans sa pensée, mais fait pousser du vaudeville tout autour d’elle.

Je me suis remise à faire chaque jour quelques lignes de sanscrit dans la Gîta. Comme cela fait du bien, la langue de Krishna !

Quelles perspectives pour vous ? Voyageuses ou sédentaires ? Pour moi, j’ignore.

Vous m’interrogez sur mon breakfast. Je n’ai pas établi de règles fixes, mais le plus commode de loin, ce sont les tea-shops, dont il y a toujours deux ou trois à côté de chaque sortie de métro (et j’ai un métro direct de ma chambre à mon bureau). Ce sont les A.B.C. et Lyons.

J’ai eu une bonne surprise ici concernant la cuisine (vu ce que tout le monde dit) : certains plats traditionnels sont remarquables, surtout le roast lamb with mint sauce. Le roast pork with apple sauce aussi est très honorable. Cela doit dater d’au moins deux mille ans (vous devinez mon raisonnement).

J’ai eu une autre surprise : c’est de voir combien — dès assez longtemps avant guerre je crois — votre coin du monde a influencé le goût d’ici. On a pris goût aux mixtures, notamment aux mixtures chimiques. C’est visible surtout pour les boissons, mais aussi pour la nourriture (jellies en gélatine, sauces chimiques, etc.).

Je demandais à une Anglaise si, ici, on mange l’apple sauce seulement avec le poulet et le porc, ou aussi quelquefois comme dessert. Elle m’a dit : « Rarement, ou alors mélangé à de la confiture. »

À mes yeux, un changement dans les mœurs alimentaires est un événement de première importance pour le progrès ou la décadence de la vraie culture.

La saveur pure de la pomme constitue un contact avec la beauté de l’univers au même titre que la contemplation d’un tableau de Cézanne. (Darling M., te rappelles-tu le sonnet où Rilke essaie d’exprimer quelque chose comme cela ?) Et plus de gens ont la capacité de savourer une compote de pommes que de contempler Cézanne.

Du moins on croirait. Mais aujourd’hui, dans les grandes villes, c’est plutôt l’inverse.

Vous ne vous plaindrez pas, aujourd’hui, que je ne parle pas d’alimentation…

Pour le stout, il y a une difficulté. Plusieurs des endroits où je mange n’ont pas de boissons alcoolisées ; et dans les pubs on ne mange pas. C’est comme ça, ici. Et je suis incapable d’avaler un grand verre de stout sans manger.

Vous ai-je jamais dit qu’un pub et un bistro, côte à côte, en diraient plus par leur contraste que beaucoup de gros volumes sur la différence des deux peuples, de leur histoire, de leur tempérament, de la manière dont s’y pose respectivement la question sociale ?

Un public-house est une affaire à compartiments cloisonnés (littéralement) qui donnent sur le même comptoir, mais n’ont l’un sur l’autre qu’une vue réduite à presque rien. Le personnel évolue d’une partie à l’autre du comptoir, séparé par ce comptoir du public des deux compartiments. Un compartiment est intitulé public-bar : on y trouve un ou deux bancs, parfois une table, un jeu de fléchettes ; les gens y sont presque tous debout, causant en groupes, chacun un énorme verre de bière dans la main ou à portée de la main. Ils sont très heureux. Un autre compartiment est nommé saloon ; il ressemble plus à nos cafés. Il y a de petites tables, des chaises rembourrées. On consomme exactement la même chose. On y semble moins heureux. C’est là, en principe, que vont les gens bien.

Parfois, il y a encore une ou deux autres cases.

Il y a là un symbole ; et, en le considérant, le symbole de quelque chose de très beau. Non pas relativement aux gens bien, évidemment. Relativement aux autres.

Ce peuple — qui a beaucoup de dignité — n’a pas l’esprit rouspéteur qu’avait jadis ma mère, et je l’en respecte davantage…

Allons, il faut se quitter ; au revoir, darlings. Darling M., jouis des beaux jours et pense à Krishna. Et à moi seulement pour penser à chaque joie, à chaque plaisir que je savourerais si j’étais avec vous en même temps qu’ici, et les savourer à ma place. Puissiez-vous tous deux être heureux de vivre.

Fondest love,
Simone.


J’ai eu la lettre où il est question de commencer à lire tout haut Erewhon. Elle m’a fait un plaisir infini.




15 juin
Darlings,

Je viens de recevoir votre lettre du 8 mai. Combien une pareille lettre rend heureux ! J’espère qu’avant que les fleurs blanches et roses des arbres de Riverside Drive ne soient disparues, vous vous en êtes rassasié les yeux et le cœur. Ici, tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Ce qu’on voit maintenant, ce sont des cerises, des fraises, des pêches mûres.

Les roses ont été, cette année, précoces et abondantes comme le reste. Bien avant la date habituelle, je crois, elles ont rempli les parcs à profusion.

Je suis contente que B. ne pense plus à venir ici. D’abord parce qu’il n’y a jamais eu la plus petite parcelle de possibilité. Puis parce qu’il y serait très malheureux. C’est extrêmement facile de l’être ; pour peu surtout qu’on ait le caractère à ça, et vous savez à quel point c’est son cas.

Vous savez aussi que je suis très différemment constituée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les B. sont hors de Londres en vacances. J’ai vu Mme B. peu avant leur départ. Elle est très gentille — mais un peu insulaire (je pense à quelques paroles à propos de la sous-alimentation des enfants du continent). Elle se proposait d’écrire à A.

Je vois aussi Mme R. de temps à autre. Elle parle de vous deux dans les termes les plus touchants. Encore une qui serait heureuse d’avoir son médecin.

Pour la thyroïde du fils de ma propriétaire, je me suis soigneusement abstenue de dire que j’avais fait un diagnostic. Je ne voulais pas risquer une réédition de l’histoire de mon appendicite, vous vous souvenez ? (Vous vous souvenez plus que moi, bien sûr !)

Je suis heureuse de ce que vous dites de la bonne humeur d’A. pendant son séjour à New York. Je craignais qu’il ne soit tombé dans un cafard permanent. Peut-être travaille-t-il un peu de nouveau ?

Antigone a passé par quelques sales moments, c’est vrai. Mais ça n’a pas duré. C’est loin maintenant.

Je me demande s’il y aura vraiment pour vous des chances d’embauche pour l’Afrique du Nord ?

Combien tout est incertain, imprévisible en ce moment… On ne peut vivre qu’au jour le jour. Au moins, darling M., tu ne dois pas t’ennuyer.

Je t’interdis — tu entends ? — de te crever avec tes sacs de perles. Fais-en juste assez pour t’occuper et cesse dès que tu en as marre. Je veux que, quand on se reverra, tu sois toujours fraîche et jeune, et continues à avoir l’air de ma sœur cadette…

Ne vous faites aucun souci. Ni pour mon alimentation. Je vous donne ma parole que je fais des repas réguliers et que vous-mêmes jugeriez très convenables. Ni pour mes vêtements : je ne me laisse manquer de rien.

Au reste, ici, à côté de jours chauds, il y en a beaucoup d’autres où sortir avec des vêtements d’été serait imprudent. On me dit qu’il faut s’attendre à la même chose en juillet et août.

Darlings, j’espère que vous trouvez de belles choses à la Public Library. Darling M., sais-tu que Meredith a écrit de la poésie vraiment belle ? J’ai découvert ça récemment. J’aimerais tant pouvoir vous suggérer des livres, pour qu’on se sente ensemble pendant que vous les liriez. Mais depuis que je suis ici, j’ai à peine lu. J’ai noirci du papier…

Mes copains sont loin d’ici. Ils ignorent leur chance, d’échapper à mes engueulades ; sans rien savoir, je ne doute pas qu’ils ne les méritent abondamment (comme tous les autres…). Si vous voyez B., dites-lui bien que je n’ai eu, n’ai, et, j’espère, n’aurai (je préférerais coucher sous les ponts) aucune responsabilité dans rien — ni dans le bien ni dans le mal.

N’avez-vous pas repris aussi mon Iliade chez K. ? Il doit en avoir un exemplaire.

J’ignore si l’article sur les Romains est arrivé ou non. Le reste est là. Merci.

Bonjour à A. Félicitez-le de ma part pour sa première communion (s’il l’a faite). Profondes tendresses à Sylvie — et à vous la même chose, à la nième puissance.

Simone


P.-S. — Est-ce que Jane Austen n’amuserait pas B.[7] ?




25 juin
Darlings,

J’ai retardé un peu cette lettre, parce que j’ai commis l’erreur habituelle d’en attendre une de vous…

C. est revenu à Londres, mais je ne l’ai pas encore vu. Quoiqu’il soit un copain, ou plutôt parce qu’il est un si bon copain, je n’attends pas cette entrevue sans appréhension. Il y aura sans doute quelques « divergences de vues sociologiques ». Cette allusion[8], si vous vous souvenez, concerne dona Aurora… Mais soyez tranquilles, C. ne procède pas ainsi.

J’en ai tellement marre de ces enchevêtrements d’absurdités que par moments (et ces moments sont nombreux) la seule chose qui m’intéresse est de savoir si vous irez en Afrique du Nord.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les Espagnols sont enfin libérés, dit-on. Mais qui sait si Antonio est en vie ?

Il y a déjà quelque temps (vous l’avais-je dit ?), j’ai rencontré ici le fils de Br., celui pour lequel tu as tapé cette lettre, darling M. Il partait le lendemain. Drôle de garçon, très sympathique, semble-t-il, à certains égards. J’ai eu l’impression qu’il m’en a longtemps beaucoup voulu de n’avoir pas répondu à la lettre de son père (« Qui êtes-vous ? »)[9].

Ici, la vie semble monotone en ce moment. On est sous le poids de l’attente.

Comme théâtre, etc., rien d’intéressant. Les cinémas (où je ne suis jamais allée) s’obstinent à donner des choses genre « thriller » ayant pour scène l’Europe contemporaine (le continent), et pour sujet la lutte contre la Gestapo. On dit que le public — surtout les hommes et les femmes en uniforme — proteste instinctivement en se précipitant sur les films qui n’ont aucun rapport avec la guerre, fût-ce les pires navets.

Les roses sont [10] proches de leur fin. On voit des pois de senteur merveilleux. Les carottes qu’on sert crues dans les salades sont maintenant plutôt dures (ce qui ne m’empêche pas, bien entendu, d’en consommer). Le printemps est loin déjà. L’été va sans doute être court. Vraiment, une abondance de vêtements légers n’est pas nécessaire.

Il n’est pas question pour moi de pièce de théâtre, ni de poésie, ni de théorie des religions, du folklore, etc. Mais, quant au troisième point, quelque fois j’ai l’impression — exacte ou illusoire — que, dans l’arrière-boutique de ce qui me sert de cerveau, est venu quelque chose qui plus tard, quand j’aurai le loisir, sera peut-être une idée…

En tout cas ces germes d’idées vont toujours dans le même sens…

Allons, au revoir, darlings. Je vous embrasse tous les deux, encore, encore et encore.

Simone.


Reçu lettre du 9 juin, écrite à Bethlehem. Ferai tout mon possible. Serais, moi aussi, très heureuse.

P.-S. — Vu C. ; divergences moindres que je ne craignais. Mais je parle uniquement pour lui, personnellement…




5 juillet 1943
Darlings,

La dernière lettre que j’aie eue de vous était du 9 juin. Je n’ai pu deviner, en la lisant, si vos espoirs, pour l’Afrique du Nord, sont fondés seulement sur la situation générale, ou si on vous a donné des assurances précises et personnelles.

D’ici, je ne puis me faire encore aucune idée de vos chances. En tout cas j’ai parlé pour vous, en employant les arguments les plus persuasifs que j’aie pu imaginer. Je ne peux rien de plus. Malheureusement, cela ne dépend pas directement de Ph.

J’ai fait il y a quelque temps la connaissance d’un « Blimp ». C’est une espèce intéressante à observer. Il dit qu’il a tellement souffert les trois premiers mois de la guerre (i. e. 1939), ayant compris dès lors que de toute manière tout était fini, que quelque chose est mort en lui et que sa sensibilité ne peut plus réagir aux malheurs de la guerre. La cause de cette atroce souffrance, c’étaient les premières mesures — très désordonnées — d’étatisation, et l’installation de quantité de gens de gauche dans des postes importants… Après ça, à quoi peut-on être encore sensible !

Bien entendu, on ne trouve rien de ce genre parmi les jeunes, du moins à ce que j’ai entendu affirmer.

Depuis quelques jours (et nuits) chaleur étouffante. Soyez tranquilles, j’ai la possibilité de m’habiller en conséquence.

Le printemps est décidément loin. La moisson approche ; elle sera, dit-on, splendide. On ne voit plus de fraises. Sont apparues à leur place, d’abord des « loganberries », sorte de framboises sauvages au goût assez framboisé, très sauvage, et souvent très aigre ; puis des framboises proprement dites. En dehors des fruits et des puddings, presque tous les desserts sont à la gélatine. On me dit que cette mode de la gélatine date de longtemps avant la guerre… Voir une de mes précédentes lettres.

Bientôt — dans une heure peut-être, ou demain, ou après-demain — il y aura un coup de vent, un peu de pluie, et il fera presque froid. Du moins c’est probable. Tout Londres attend cela dans une espèce de torpeur et d’étouffement. Ces journées doivent être pénibles dans les usines. Pour moi, n’ayant pas à me remuer, je n’en souffre pas trop.

Vos descriptions de Sylvie me remplissent de joie. Il doit être délicieux d’être auprès d’elle dans un parc. Quand vous y êtes, pensez que j’y suis avec vous… Vous aurez connu, quand même, les joies des grands-parents.

Dites-moi ce que vous lisez en ce moment.

Au revoir, darlings. Je vous serre tous deux dans mes bras encore et encore.

Simone.




12 juillet 43
Darlings,

Je viens de recevoir votre câble. J’espère que vous verrez Antonio[11]. Je ne sais toujours rien à ce sujet.

Reçu une longue lettre de Blanche, très gentille. Voulez-vous la remercier et lui dire que je lui écrirai dès que j’aurai la possibilité et le loisir de lui écrire beaucoup de choses intéressantes ?

(Les dentistes alors, j’imagine, fréquenteront les basses-cours.)

Je pense tout le temps à Sylvie et à son rire ensoleillé. Mais quoique j’éprouve aussi une nostalgie pour les jaunes d’œufs, légumes et fruits que je n’ai pas consommés à cinq mois, et qui maintenant imprimeraient un rythme tellement accéléré à l’opération de noircir du papier que personne ne regardera jamais (sauf vous, peut-être, un jour…), je préfère avoir eu une mère comme la mienne (sans parler du père…), malgré le lait défectueux… Comme aurait dit sentencieusement Mme D., il y a plus d’une espèce de lait.

J’espère qu’on ne lui donne pas de gélatine.

Dites à A. que j’ai eu sous les yeux le rapport sur l’Enseignement dont il me parle. À première vue ça ne m’a pas paru passionnant ; mais je n’ai pas eu le temps de le lire. Je ne sais pas si je pourrai le lui faire envoyer.

Rien d’intéressant ici. Les gens (i. e. nos compatriotes) sont de plus en plus nerveux. Phénomènes mentaux d’émigration. Je reste de plus en plus à l’écart. (Ceci n’implique pas la moindre brouille avec les copains.) C’est beaucoup mieux ainsi.

Fait la connaissance de quelques jeunes Anglaises, très jeunes et très gentilles. C’est intéressant. Mais les occasions de se voir à loisir et de causer sont très, très limitées. C’est le cas partout aujourd’hui.

Au revoir, darlings. Je vous embrasse mille et mille fois.

Simone.




18 juillet 43
Darlings,

Votre description du séjour à Bethlehem, dans votre dernière lettre, m’a fait à la fois beaucoup de peine et beaucoup de plaisir. Beaucoup de peine à cause de la chaleur et autres inconforts ; je vous voudrais tellement environnés seulement de bien-être à tous égards ! En même temps je suis très heureuse que vos lettres ne soient pas des berquinades, où vous ne laisseriez apparaître de votre vie que le rose. Quand les couleurs sont mélangées, on sent que c’est vrai, et on se sent vraiment proches à travers les lettres.

Le plaisir m’a été fourni, bien entendu, par les passages concernant Sylvie. Jamais vous ne pouvez me donner trop de détails sur elle ; je ne m’en lasse pas. Vous n’imaginez pas ce que c’est pour moi. Je suis heureuse à la fois en pensant à elle et aux joies brèves, mais pures, qu’elle vous a données. J’aimerais seulement qu’elle ait un lieu de promenades dénué de petites filles en rang d’oignon.

Aucune des circonstances actuelles de sa vie ne semble devoir l’orienter du côté « Marie en goudron »[12].

Je suis heureuse aussi que les A. et les Révérends[13] vous fassent un milieu humain sympathique. Amitiés de ma part à tous. Que la petite sache que je pense à elle, ne l’oublie pas, et souhaite très vivement que le bien spirituel qu’elle désire lui vienne un jour d’une manière authentique.

Darling M., tu crois que j’ai quelque chose à donner. C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuadent de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir.

C’est un bloc massif. Ce qui s’y ajoute fait bloc avec le reste. À mesure que le bloc croît, il devient plus compact. Je ne peux pas le distribuer par petits morceaux.

Pour le recevoir, il faudrait un effort. Et un effort, c’est tellement fatigant !

Certains sentent confusément la présence de quelque chose. Mais il leur suffit d’émettre quelques épithètes élogieuses sur mon intelligence, et leur conscience est tout à fait satisfaite. Après quoi, quand on m’écoute ou me lit, c’est avec la même attention hâtive qu’on accorde à tout, en décidant intérieurement d’une manière définitive, pour chaque petit bout d’idée à mesure qu’il apparaît : « Je suis d’accord avec ceci », « je ne suis pas d’accord avec cela », « ceci est épatant », « cela est complètement fou » (cette dernière antithèse est de mon patron). On conclut : « C’est très intéressant », et on passe à autre chose. On ne s’est pas fatigué.

Qu’attendre d’autre ? Je suis persuadée que les chrétiens les plus fervents parmi eux ne concentrent pas beaucoup davantage leur attention quand ils prient ou lisent l’Évangile.

Pourquoi supposer que c’est mieux ailleurs ? J’ai déjà connu quelques-uns de ces ailleurs.

Quant à la postérité, d’ici qu’il y ait une génération avec muscle et pensée, les imprimés et manuscrits de notre époque auront sans doute matériellement disparu.

Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable.

Quant à l’inefficacité pratique de mon effort d’écrire, dès lors qu’on ne m’a pas confié la tâche que je désirais, ça ou autre chose… (je ne peux pas d’ailleurs me représenter pour moi la possibilité d’autre chose).

Voilà.

Votre rencontre éventuelle avec Antonio[14] est maintenant la pensée qui m’occupe le plus. Mais il ne faut pas trop y compter, crainte de déception. Je ne sais toujours rien à ce sujet.

Au revoir, darlings. Je vous embrasse mille fois.

Simone.




28 juillet 1943
Darlings,

Je reçois à l’instant deux lettres (7 et 14 juillet). Cela rend le dialogue plus facile.

Il y a eu malentendu. Il n’y a pas de changement pour moi, et je n’en prévois aucun jusqu’à nouvel ordre. Je vis toujours bien tranquillement dans ma chambre, mes livres dispersés entre elle et mon bureau.

Si vous réussissez — une fois que ce serait un fait accompli — j’en ferais part à mes copains, qui comprendraient ce qui leur reste à faire. Je les y aiderais. Je leur dirais que ma capacité de travail, etc.

En fait, d’ailleurs, je leur ai déjà expliqué tout ça, comme argument pour vous.

Je ne pense rencontrer pour moi-même aucun obstacle du côté français. Je ne vois aucune cause possible de difficulté. Mais une fois la chose arrangée sur papier, l’attente peut encore être très longue. (Ou courte — tout dépend du moment où cela se produirait, et des circonstances à ce moment.)

André (celui d’ici) croit que pour vous aussi ce genre d’attente peut être très long.

J’ai vu C. il y a quelques jours et lui ai reparlé de vous. Il en a parlé à André, de passage ici. André ne voit aucun inconvénient, et ne pense pas qu’il y ait d’obstacles. [Il croit] que du côté français c’est très facile. (C’est très favorable, mais attention… cela ne dépend peut-être pas seulement de lui. Pas de joie prématurée !)

Mais André craint que, etc. (cf. plus haut).

Si j’étais vous, j’irais tout de suite demander ce qu’il en est au vieux monsieur à cheveux blancs, si paternel, vous vous souvenez ?

Mais, à un autre point de vue, ce qui est encore bien plus important, c’est d’aller voir ces gens si gentils à l’extrême sud de Manhattan. (Ou bien l’avez-vous fait ?) Si j’étais vous, à moins que les officiels français ne soient devenus extrêmement efficients, j’essaierais — le sourire irrésistible de M. aidant — de hâter d’avance les choses avec ces gens-là. En leur rappelant les précédentes visites avec moi.

À propos de Manhattan, j’ai vu quelque part que Walt Whitman est né à Brooklyn, mort à New-Jersey, et — sauf un voyage à la Nouvelle-Orléans, vers la trentaine, et, pendant la guerre civile, un séjour de plusieurs années à Washington, où il gagnait sa vie dans un bureau et passait son temps libre en welfare work dans les hôpitaux de guerre — n’a jamais quitté New York.

Je ne m’étais jamais doutée de ça ! (Vérifiez si c’est exact.)

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… Je suis aussi incapable de faire moi-même ce qu’on nomme « des démarches » que de gravir le Mont Everest. Une incapacité du même ordre.

… Je compte voir Sch. très prochainement. Je lui exposerai la situation. Il agira s’il peut et s’il veut (les réactions des gens, en ce moment, sont très difficiles à prévoir).

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sch., n’ayant jamais songé comme moi à ramasser des bouts de connaissance qui ne le regardaient pas, est d’une ignorance totale en science, et par suite admire éperdument tout ce qui est scientifique. Il a bien meilleur esprit que moi. Et est infiniment plus jeune. Et très, très gentil.

Malheureusement je n’ai pas mauvais esprit seulement à l’égard de la science. Un jour ou l’autre je lui ferai de la peine. Ce serait déjà fait sans doute, mais je ne l’ai pas vu depuis deux mois.

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C. m’a promis de s’occuper de vous sans tarder dès qu’il aura rejoint l’autre André. Si en fait les choses traînent par trop, il faudrait obtenir que la Délégation télégraphie à votre sujet à ce dernier. Mais seulement à un moment où il aurait C. auprès de lui. Je télégraphierais à C. en même temps. S’il y avait lieu, je vous avertirais par câble.

Pas trop d’espoir !

Mille, mille et mille baisers pour tous deux, my darlings.

Simone.




4 août 1943
Darlings,

Les jours chauds sont revenus, coupés d’ondées torrentielles. Pas pour longtemps. On dit que septembre est souvent sec et ensoleillé ; mais probablement pas très chaud. Puis, c’est l’Angleterre grise, jusqu’au printemps.

Le soir, on danse en plein air dans les parcs. Les petites filles cockney pas sages vont tous les soirs se promener dans les parks et les pubs avec des boys — ramassés en cours de route — au grand désespoir de leurs mères, qui ne peuvent leur persuader d’aller plutôt à l’église. Elles ne voient pas à quoi ça sert.

Bien entendu, j’écris au pluriel en pensant au singulier. C’est une petite fille de dix-neuf ans, fraîche, saine, jolie, très gentille, qui vient faire le ménage. Je cause parfois un peu avec elle, malgré la différence de langue. Elle me tient souvent de longs discours où je ne puis saisir un mot, puis me demande mon avis ; j’approuve énergiquement, et je frémis en pensant quels blasphèmes ou propos immoraux j’ai pu approuver ainsi ! Je crois d’ailleurs qu’elle prend soin d’elle-même, avec les boys, comme elle le dit. Le plus clair de son temps libre, si les boys ne le prennent pas, va au coiffeur. Elle n’a pas deux idées dans la tête, ou plutôt pas une. Famille purement cockney. Quartier : City. Père : ouvrier des tabacs. Va au pub le dimanche matin (mais sans commettre d’excès, semble-t-il). Mère : méthodiste très pieuse. Six enfants, dont deux garçons, entre dix-neuf et neuf ans. La petite de neuf ans passe toute la journée du dimanche à l’église (méthodiste). C’est la seule de la famille (avec la mère). Elle aime bien ça. Il semble que le père est le seul de la famille qui lise le journal. La fille aînée (celle que je connais) ne pense à la guerre que comme possibilité de bombes pour elle. Elle ignore tout à fait ce qui se passe.

J’ai le plaisir de rectifier une information fausse que je vous avais transmise. On mange parfois ici en dessert de la compote de pommes passée, sans aucun mélange, comme chez nous.

Les mélanges se nomment « fruit fool ». C’est un peu de compote de fruits, passée, mêlée à beaucoup de custards (chimiques) ou de gélatine, ou d’autre chose. Le nom est délicieux !

Mais ces fools ne sont pas comme ceux de Shakespeare. Ils mentent, en faisant croire qu’ils sont du fruit, au lieu que dans Sh. les fous sont les seuls personnages qui disent la vérité.

Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :

En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison — seuls ceux-là ont en fait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.

Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.

Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.

L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles ― chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous ― leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendus par personne ? (sauf Velasquez). Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.

Darling M., sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous et moi ― malgré l’École, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?

Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai à donner ».

École, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.

On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale, et parfois extravague un peu…

Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’ « intelligence » est l’équivalent pratique de l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux leur étiquette !

Rien de nouveau à votre sujet depuis ma dernière lettre (du 28 juillet ; si vous ne la recevez pas, câblez-le moi). Ni au mien.

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Mille baisers, darlings. Espérez, mais modérément. Soyez heureux. Je vous serre dans mes bras tous deux bien des fois.

Simone.







16 août 1943
Darlings,

Très peu de temps et d’inspiration disponibles pour les lettres maintenant. Elles seront courtes, espacées, irrégulières. Mais vous avez une autre source de réconfort.

Quand vous aurez celle-ci (si elle n’est pas rapide), vous aurez peut-être aussi le câble attendu. (Rien de certain !…)

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Au revoir, darlings. Mille et mille tendresses.

Simone.




FIN
  1. Nièce de Simone Weil, née peu avant le départ de celle-ci pour l’Angleterre.
  2. Voir note p. 198.
  3. Ici, et en plusieurs autres passages, l’initiale M. représente le surnom familial de la mère de Simone Weil.
  4. Paysan espagnol anarchiste, interné au camp du Vernet puis au camp de Djelfa en Algérie par le gouvernement de Vichy.
  5. Il s’agit du père de S. W., qui était médecin.
  6. Il s’agit d’une amie qui habitait le Maroc. Cette phrase signifie évidemment : Avez-vous des chances de pouvoir aller bientôt en Afrique du Nord ?
  7. Voir note page 234.
  8. Allusion à un procès qui avait eu lieu en Espagne vers 1934. Dona Aurora, ayant tué sa fille qu’elle adorait, avait expliqué son acte, semble-t-il, par des « divergences de vues sociologiques ».
  9. À propos d’un article de S. W. publié dans une revue, le père, qui ne la connaissait pas, lui avait écrit une lettre de félicitations qui commençait par ces mots : « Mademoiselle — Qui êtes-vous ? »
  10. Un ou plusieurs mots coupés par la censure.
  11. C’est-à-dire : J’espère que vous irez bientôt en Algérie.
  12. Allusion à un conte de Grimm : « Marie en or et Marie en goudron ».
  13. Il s’agit d’un pasteur américain et de sa femme, voisins de palier des parents de Simone Weil.
  14. Voir note page 248.