Écrits de Londres et dernières lettres/Dernières lettres/02

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LETTRE À SON FRÈRE

17 avril 1943
Mon cher frère,

Je ne t’ai pas écrit jusqu’ici parce que c’est vraiment difficile pour moi de savoir quoi t’écrire, et décourageant de penser à l’intervalle entre le départ et l’arrivée de la lettre.

M. ayant parlé de toi à C. j’ai cru devoir lui faire ta biographie complète. Résultat si tu adhérais à la France Combattante — par exemple par une lettre à R., avec considérants — on serait fort content…

Du point de vue principes, à mon avis, l’adhésion implique seulement l’affirmation qu’il était juste et beau, en juin 1940, de proclamer le maintien de la France dans la guerre ; ce dont, pour moi, je n’ai jamais douté.

En dehors de cette indication, je ne peux malheureusement t’en donner aucune autre. Réfléchis (en essayant d’éliminer les faux effets d’optique) et fais pour le mieux.

J’ai écrit à nos parents que j’aime Londres ; mais la vérité est seulement que j’aimerais passionnément Londres si l’état du monde me laissait ma liberté d’esprit. En fait, je ne peux jouir de rien.

Je suis déchirée de plus en plus cruellement jour après jour par le regret et le remords d’avoir été assez faible pour avoir suivi tes conseils il y a un an.

Quant à toi, si tu étais maintenant dans des conditions favorables au travail mathématique, je te conseillerais certainement de ne plus penser qu’aux mathématiques, et cela définitivement, si possible, jusqu’à la mort.

Remarque bien, d’ailleurs, que je n’ai jamais cessé de me féliciter d’avoir retraversé l’océan.

Quant à toi, j’ignore totalement, au cas où — moralement parlant — tu viendrais chez nous, ce qu’on ferait de toi. Sûrement pas un militaire, jusqu’à nouvel ordre, ou, plus exactement, un militaire en affectation. spéciale. Mais laquelle ? Je ne sais pas. Et où ? J’ignore…

Les B. sont charmants ; malheureusement je ne les ai vus qu’une fois. J’ai du travail, et, comme d’habitude, je suis trop fatiguée pour circuler dans les rues. Le trajet de chez moi à mon bureau et retour me suffit (N. B. — Il est très préférable que ceci ne tombe pas sous les yeux de tes parents, bien qu’ils aient l’habitude. Prendre précautions en conséquence.)

Londres est plein d’arbres fruitiers en fleurs.

Amitiés à Éveline, à Alain et à ma nièce. J’espère qu’elle continue à rire aux éclats.

Salut,
S. W.