Éléments d’idéologie/Seconde partie/Chapitre V

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Des signes durables de nos idées, et spécialement de l’écriture proprement dite.

Après avoir parlé si longuement des tems des verbes, et d’autres détails presque minutieux de nos langues articulées, l’on aura peut-être été surpris de m’entendre dire en finissant, que tout ce qui précède, est commun absolument à tous les langages, de quelqu’espèce qu’ils soient. Cependant, rien n’est plus exact, et il est facile de s’en convaincre. En effet, sans remonter jusqu’à la première partie de ces élémens, dont celle-ci n’est que la continuation, et sans répéter ici, ce que nous avons dit de la création des signes artificiels de nos idées, de leurs diverses espèces, de leurs fonctions, et de leurs propriétés communes, rappelons-nous seulement que tout systême de signes est un discours. Le discours est donc toujours la représentation plus ou moins parfaite de nos pensées. Or, toutes nos pensées ne consistant qu’à sentir et à juger, tout discours doit être composé de propositions ; ces propositions, de sujets et d’attributs ; ces sujets et ces attributs, d’idées principales et de complémens : et par conséquent, il faut nécessairement que nous retrouvions dans tous les langages possibles, quelque chose d’analogue aux élémens de la proposition, et aux moyens de syntaxe dont nous venons de rendre compte.

Si toutes ces parties sont plus développées, et si toutes leurs nuances sont mieux marquées dans le langage articulé que dans tout autre, c’est que par diverses causes, les sons de la voix sont de tous nos signes naturels, les plus commodes et les plus perfectibles ; et que, par ces motifs, ils ont été les plus employés, et les plus perfectionnés. Mais il n’en est pas moins vrai que quand nous avons recours aux gestes, aux attouchemens, ou même à d’autres signes totalement d’imagination que nous composons sur le modèle de ceux-là, nous ne pouvons les composer et les arranger, que suivant une méthode tout-à-fait semblable à celle qui préside au langage articulé ; parce que cette méthode ne dépend pas de notre choix ; qu’elle nous est dictée par l’opération même de la pensée qu’il s’agit d’exprimer ; en un mot, qu’elle est nécessaire, et non pas arbitraire. Tout ce que nous en avons dit est donc d’une vérité générale, et même universelle ; et n’est particulier à aucun langage.

Il n’en est pas de même du sujet que nous avons à traiter actuellement. Tous les signes naturels de nos idées sont momentanés. Ils se laissent appercevoir un instant, et s’évanouissent aussitôt.

Devenus artificiels, ils n’en demeurent pas moins fugitifs et transitoires : et tous ne sont pas également susceptibles d’être convertis en signes durables et permanens. Les uns ne le peuvent qu’à l’aide d’une traduction pénible : les autres se prêtent à une représentation directe et facile.

Par conséquent, ce qui est vrai des uns ne l’est pas des autres, et on ne peut point établir ici des vérités universelles. J’ai déjà indiqué cette observation, dans les chapitres 16 et 17 des élémens d’idéologie, et j’ai annoncé que je la développerais davantage, quand je parlerais de l’écriture et de l’ortographe. C’est ici le lieu de remplir cet engagement : mais, pour y réussir, il faut encore nous reporter un moment à l’origine du langage.

Tous les hommes, je dirai plus, tous les êtres animés parlent naturellement le langage d’action ; ou plutôt leurs actions parlent pour eux, sans qu’ils le veuillent : et manifestent leurs pensées à tous les êtres organisés à-peu-près de même, qui voyant que quand ils ressentent certaines affections, ils font certaines actions, en concluent que leurs semblables, quand ils font les mêmes actions, éprouvent les mêmes affections. De cette observation que chacun fait de son côté, il résulte bientôt que tous les individus, sur-tout dans la race humaine, font ces mêmes actions, non plus seulement pour les faire et pour l’effet immédiat qui en résulte, mais pour manifester ce qu’ils pensent. Alors ces actions, de signes naturels involontaires, deviennent signes volontaires institués. Leur signification est un secret surpris, qui devient un secret confié ; et son indice irrécusable se change en un moyen de le communiquer. On a le plus grand besoin, et par conséquent le plus grand desir de faire connaître ses pensées ; on en perfectionne tous les moyens. Heureusement la tentation et l’art de dissimuler ne naissent qu’après l’envie de se manifester. De-là vient l’institution du langage dès l’origine du genre humain, et l’usage perfide qu’on n’en a fait que trop souvent dans la suite.

Ce langage d’action s’adresse à trois sens, le tact, la vue, et l’ouïe. Il est composé de trois espèces de signes, les attouchemens, les gestes, et les sons.

On emploie plus ou moins chacune de ces trois parties du langage d’action, suivant les occasions ; mais on se sert toujours de toutes trois concurremment, sur-tout des deux dernières. Tout cela a déjà été observé.

Cependant, quoiqu’on emploie concurremment ces diverses branches du langage d’action, il n’en est pas moins vrai que chacune d’elles, (et principalement les deux dernières, ) étendue et perfectionnée par des conventions successives, est susceptible de devenir chacune séparément, un langage artificiel très-complet, et d’exprimer nos idées de toutes espèces, jusque dans leurs moindres détails. Ainsi, voilà trois classes de langages artificiels bien distincts, qui émanent directement du langage naturel, et chacune de ces classes peut se subdiviser encore en une multitude d’idiômes différens.

Mais tous ces langages divers ne sont toujours composés que de signes fugitifs, qui disparaissent aussitôt qu’ils sont perçus, qui se succèdent et se remplacent avec rapidité, qui s’effacent les uns les autres, et qui ne produisent que des impressions momentanées, toujours très-difficiles, souvent impossibles à rappeler avec exactitude. Les hommes n’ont donc pu se servir long-tems de ces signes, sans désirer de les rendre durables. Ils n’ont pu recevoir ces impressions, sans souhaiter de les prolonger et de les renouveller, pour y réfléchir et les combiner. En un mot, ils n’ont pu jouir long-tems de l’avantage de se communiquer leurs idées immédiatement et passagèrement, sans souhaiter d’en conserver l’expression pour des tems et des générations à venir, et de la transmettre à des distances éloignées. Il s’agit de voir comment ils y sont parvenus.

Ce motif leur a fait d’abord ériger des monumens, ficher des clous dans des murailles comme les romains, nouer des cordelettes comme les péruviens, percer des arbres d’une certaine manière, ou en planter de nouveaux, comme certains sauvages ; puis les a conduits à imaginer des peintures, des sculptures, des gravures, des plans, et des dessins de toute espèce, pour perpétuer au moins en masse, le souvenir d’hommes, d’événemens, de sentimens, de faits, ou de lieux qu’ils voulaient préserver d’un oubli total. J’écarte pour le moment ces divers genres de signes, ainsi que ceux inventés depuis, et qui sont exclusivement propres à l’arithmétique, à l’algèbre, à la chimie, à l’astronomie, et à diverses autres sciences.

J’ai ci-devant considéré tout cela comme autant de langues, ou plutôt de portions de langues ; et j’ai eu raison, puisque ce sont des systêmes de signes.

Mais ce ne sont que des systêmes incomplets, puisque chacun d’eux ne s’applique qu’à un petit nombre d’idées très-peu analysées, ouà une classe particuliè re d’idées ; ainsi ils n’ont pas pu remplir pleinement l’objet dont il s’agit.

Cherchons donc de quels expédiens les hommes ont pu s’aviser, pour rendre durable la série complette des signes de leurs idées dans tous ses détails ; et quoique bien sûrement, par toutes les raisons que nous avons dites plusieurs fois, les langues usuelles des hommes aient toujours été des langues vocales, examinons successivement les trois hypothèses où elles seraient dérivées d’une des trois branches différentes du langage naturel, les attouchemens, les gestes, et les cris : et voyons dans chacun de ces cas, ce qu’on aurait pu faire pour rendre permanens ces signes fugitifs. Cela nous fera mieux sentir l’esprit de cette opération, en quoi précisément elle consiste, et jusqu’à quel point chaque espèce des signes naturels s’y prête ou s’y refuse.

Supposons d’abord que la langue usuelle tirée du langage d’action, soit une suite de gestes convenus, ayant pour principes et pour racines les gestes naturels et involontaires, et en dérivant plus ou moins immédiatement. Il est évident que dans cette hypothèse, on ne pourrait faire autre chose, que d’imaginer une suite correspondante de figures tracées, n’importe sur quelle matière ni par quels moyens ; d’établir entr’elles les mêmes dérivations, les mêmes analogies, et des formes de composition et de décomposition analogues à celles des gestes ; et d’attacher à chacune de ces figures, une idée déjà liée à un des gestes de la langue usuelle, en y reconnaissant les mêmes élémens du discours, et les mêmes lois de coordination ou de syntaxe.

Mais cette série de figures elle-même, comment devons-nous la considérer ? Il est clair que c’est une seconde langue visuelle, puisque c’est un second systême de signes s’adressant comme les gestes au sens de la vue, seulement d’une manière plus durable. Mais c’est une seconde langue à la création de laquelle on n’est pas conduit immédiatement, comme à celle de la première, par des décompositions successives des premiers signes naturels. Les signes qui la composent n’ont de valeur que celle qu’on y attache, au moyen des gestes auxquels on convient qu’ils correspondent. Leur signification ne se manifeste jamais que par le secours de ces gestes ; et elle n’est connue que par ceux que l’on voit faire à celui qui la dicte, ou à celui qui l’explique.

Ces observations, au reste, n’empêchent pas que cette seconde langue ne remplit en partie son but, de rendre durables les impressions produites par la première, et ne fut déjà d’une grande utilité ; mais il ne faut pas les perdre de vue, parce que nous verrons qu’elles ont bien des conséquences.

Maintenant supposons que la langue usuelle dérivée du langage d’action, soit une suite d’attouchemens convenus. Il est évident encore qu’on ne pourrait les convertir en signes fixes et permanens, qu’en les représentant de même, par le moyen d’une suite de figures tracées. Là il y aurait un changement de plus : ce serait l’usage d’un sens qui serait substitué à celui d’un autre, puisque les attouchemens s’adressent au tact, et les figures tracées, à la vue : mais cette circonstance est indifférente. L’effet serait le même que dans le premier cas.

Actuellement, rentrons dans l’hypothèse réelle : et supposons que la langue usuelle et habituelle dérive principalement, comme cela est en effet dans tous les pays et dans tous les tems, de la troisième branche du langage d’action, des cris, et est composée d’une suite de sons convenus. Il n’est pas douteux que c’est encore là une collection de signes fugitifs qu’on peut rendre durables, en employant le même moyen, en attachant à une figure tracée, chacune des idées représentées par chacun des mots de la langue parlée. Il suffit pour cela, comme dans les deux premières suppositions, de créer autant de figures qu’il y a de signes différens dans la langue usuelle, et d’y observer les mêmes analogies, et le même ordre de composition.

Ainsi, il faut autant de ces figures, que de mots dans la langue parlée, les assujettir aux mêmes lois, et retenir fidèlement la valeur des unes et des autres. Ce sont deux langues paralelles et correspondantes. Pour pouvoir traduire de l’une dans l’autre, il faut qu’elles soient équivalentes, et qu’on les sache bien toutes deux ; c’est tout simple. Mais il ne faut point oublier que la valeur de la seconde ne lui est jamais imprimée directement ; qu’elle n’est que représentative de celle de la première ; et qu’elle ne se manifeste à qui que ce soit, que par le moyen des signes de cette première. C’est là un point très-remarquable.

Telle est la manière usitée par les anciens égyptiens, par les chinois, les japonnois, et généralement par tous les peuples qui se servent des figures que nous appelons hiéroglyphiques ou symboliques, et de celles qui en dérivent, en un mot, par tous les hommes qui ont une langue parlée et une langue peinte. Avec ce procédé, ils auraient, comme nous venons de le voir, représenté, figuré également leur langue usuelle, quand même elle aurait été composée de gestes ou d’attouchemens.

Mais les langues parlées, pour rendre durables les signes fugitifs qui les composent, offrent un autre moyen qui leur est particulier, et qui présente bien plus d’avantages. Quelques nombreux que soient les mots qu’elles emploient, tous sont les résultats de la fréquente répétition d’un assez petit nombre de sons. Les voix, les tons, et les articulations différentes qui constituent ces sons, sont faciles à distinguer jusqu’à un certain point. Il est donc aisé de représenter par des figures tracées, chacun des sons qui émanent de l’organe humain ; et s’ils le sont exactement et fidèlement, il n’en faut pas davantage pour rendre sensibles à la vue, d’une manière durable, non-seulement tous les mots actuels d’une langue parlée, et tous ceux qu’elle peut adopter dans la suite, mais encore tous ceux de toutes les langues parlées possibles, passées, présentes, et à venir. C’est là ce que font plus ou moins bien nos écritures proprement dites, soit syllabiques soit alphabétiques. C’est là ce que l’on appelle spécialement écrire : et c’est une opération à laquelle les langues orales seules peuvent donner lieu, puisqu’il s’y agit uniquement de représenter les sons.

Je parlerai bientôt de la différence de l’écriture syllabique et de l’écriture alphabétique, des causes de la supériorité de cette dernière, de l’inutilité de nos différens alphabets, de la nécessité d’en avoir un seul qui soit complet, des vices de toutes nos ortographes, et de la possibilité de les améliorer. Pour le moment, je m’en tiens à l’idée fondamentale.

Celle de l’écriture proprement dite, est de copier les sons ; et celle de l’écriture hiéroglyphique, est de représenter les idées. L’une est la copie figurée de la langue parlée, et rien de plus. L’autre est une nouvelle langue et une langue secondaire, qui n’a point de valeur propre, et dont la signification n’est jamais déterminée et manifestée que par les signes fugitifs de la langue usuelle.

Malgré ces différences, auxquelles même on ne fait pas toujours attention, il parait au premier coup-d’œil, que ces deux moyens de peindre la parole reviennent à-peu-près au même, et doivent remplir à-peu-près également le but qu’on se propose, qui est de rendre l’expression de nos idées durable et transportable, si l’on peut parler ainsi.

Cependant, si nous les examinons avec attention, nous trouverons qu’ils diffèrent par la nature de l’opération à laquelle ils donnent lieu, par la manière de l’exécuter, et par les effets qui en résultent ; nous reconnaîtrons que ces différences auxquelles on n’a pas assez pris garde, ont des conséquences si prodigieuses, qu’elles suffisent pour décider du destin des nations, et pour expliquer des phénomènes moraux et politiques, dont on n’a jamais bien rendu raison : et nous serons étonnés qu’un seul petit fait, en apparence bien peu remarquable, puisse avoir tant d’influence sur le sort des hommes : ce qui prouve bien que les moindres observations sur les opérations de notre esprit, sont de la plus haute importance, et portent une vive lumière sur l’histoire du genre humain.

Parlons d’abord de l’opération en elle-même.

Avec l’écriture alphabétique, elle est purement mécanique et de la plus grande simplicité, si l’on fait abstraction de l’imperfection de nos alphabets et de l’irrégularité de nos ortographes. Elle se réduit, quand il s’agit d’écrire, à bien noter les sons que l’on entend prononcer, et quand il s’agit de lire, à prononcer exactement ceux que l’on voit écrits. Il n’y a pas changement de signes ; il n’y a que deux représentations différentes des mêmes signes convenus et usités. Il ne peut pas y avoir lieu à erreur ; la preuve en est, que pour écrire un discours prononcé, et pour lire un discours écrit, (toujours abstraction faite des irrégularités de l’ortographe, ) il n’est pas du tout nécessaire de les entendre. Celui qui tient un discours écrit par le moyen d’un alphabet, est donc bien sûr d’avoir la pensée de celui qui l’a dicté, pure et sans mêlange.

Il n’en est pas de même de l’écriture hiéroglyphique.

Il y a toujours double changement de signes. Il y a traduction, véritable interprétation, quand on l’écrit ; et nouvelle traduction, seconde interprétation, quand on la lit. La preuve en est, qu’on ne peut faire ni l’un ni l’autre sans comprendre les deux langues employées, la langue parlée et la langue peinte. Voilà donc déjà deux sources d’erreurs, deux causes d’incertitude. Pour que celui qui entend lire ou qui lit l’écriture hiéroglyphique, fût certain d’avoir précisément la pensée de celui qui l’a dictée, il faudrait qu’il eût la preuve que les signes de la langue parlée qui lui en expriment le sens, sont exactement ceux dont s’est servi l’auteur. Or, c’est une satisfaction qu’il ne peut se procurer, qu’en voyant l’auteur lui-même, et réduisant à rien la confiance accordée à l’écrit. Voilà donc déjà une grande différence tirée de la nature même de l’opération. Passons à la manière de l’exécuter.

Pour écrire et lire toutes sortes de langues au moyen de l’écriture alphabétique, il suffit d’avoir l’intelligence d’un très-petit nombre de caractères.

(je crois qu’un alphabet bien complet, et même très-scrupuleux à marquer les nuances les plus fines, en comprendrait une quarantaine.) or, c’est là un petit talent très-facile à acquérir, sur-tout si l’ortographe était régularisée ; et tellement facile, qu’avec une bonne organisation sociale, au bout de très-peu d’années, il n’y aurait presque pas un individu dans une nation policée, qui fut privé de cet avantage.

Il faut au contraire que l’écriture, ou plutôt la langue hiéroglyphique, ait autant de signes que la langue parlée a de mots ; et il faut avoir la connaissance de tous ces signes, pour l’écrire et la lire : c’est une nouvelle langue à apprendre, et une langue dont on ne peut pas acquérir l’intelligence par l’usage habituel de la société. C’est une véritable langue morte qu’on ne peut connaître que dans les livres. (c’est même une langue morte d’une espèce particulière, de la vraie valeur de laquelle il est impossible qu’on ait jamais de monumens, puisque cette valeur ne se manifeste jamais que par le moyen des signes fugitifs de la langue usuelle.) c’est donc l’étude de toute la vie que de la savoir à-peu-près, comme l’expérience le prouve à la Chine : et par conséquent, toute la masse de la nation est privée de l’usage de tout signe durable de ses idées : et le petit nombre des hommes qui se livrent à l’étude, et en même tems aux affaires publiques, puisqu’eux seuls sont capables de les faire, passe tout son tems à étudier l’art de s’exprimer sans y réussir complètement, et sans qu’il lui reste de loisir pour apprendre à penser. Maintenant, voyons les effets que tout cela produit.

1) quand on a surmonté toutes ces difficultés, on ne peut encore représenter en signes durables, que les langues que l’on comprend. La cause en est manifeste : on ne peut traduire sans entendre.

2) on ne peut même représenter que celle sur laquelle la langue écrite, la langue secondaire a été formée et calquée, ou tout au plus celles qui ont avec la première, les plus grandes analogies d’étimologie et de syntaxe. Pour peu qu’elles en diffèrent, on ne peut les rendre dans la langue écrite, que par des à-peu-près, et des équivalens qui les défigurent nécessairement. Voyez un peu ce que ce serait que du français écrit avec la construction, la syntaxe, la formation des verbes, les étimologies, les tropes, et les autres idiotismes de la langue anglaise ou allemande, et même de la langue italienne. Ce serait un patois ridicule et souvent inintelligible. C’est là ce qu’est une langue parlée quelconque, écrite avec une langue peinte qui n’est pas modelée sur elle, qui n’a pas été faite pour elle.

3) il est à remarquer que les figures tracées, quelque nombreuses et quelqu’embarrassantes qu’elles soient à former, à distinguer, et à retenir, sont bien loin de se prêter comme les signes vocaux, aux moindres nuances et aux plus légères modifications. Il est donc impossible qu’il y en ait autant que de mots, et que de différentes formes de chacun de ces mots : et quand on supposerait bien gratuitement, que des nations qui se servent d’un moyen si désavantageux, ont poussé la grammaire générale jusqu’au dernier terme de la perfection, qu’elles ont fait une application rigoureuse de ses principes à leur langue parlée, et qu’elles l’ont amenée au point de n’avoir aucune anomalie, de n’employer que les mots et les moyens de syntaxe réellement nécessaires, de ne modifier les premiers que de la manière la plus régulière et la plus avantageuse, et par conséquent de réduire le nombre de leurs signes, et de simplifier leurs relations autant que possible, quand dis-je, on ferait toutes ces suppositions, assurément bien peu fondées, il ne se pourrait pas encore que la langue écrite rendit toutes les formes d’une langue parlée ; et qu’elle n’altérât pas, en la représentant, même celle sur laquelle et pour laquelle elle aurait été composée, et à plus forte raison toutes les autres.

4) enfin, il y a une dernière observation à faire, sur cet usage de représenter une langue parlée au moyen d’une autre langue écrite qui lui correspond, observation à laquelle on n’a jamais fait assez d’attention, au moins que je sache, et qu’il n’est pas aisé de présenter de manière à la rendre très-sensible : la voici. Ces deux langues, chacune de leur côté, sont sujettes à des variations. La langue écrite n’a point été inventée tout de suite dans toute sa perfection et avec tous ses développemens ; et elle a dû recevoir de différens écrivains, des altérations et des améliorations successives. En un mot, elle a nécessairement beaucoup de variantes. La langue parlée de son côté, comme toutes les langues parlées, surtout celles qui ne sont point fixées par des ouvrages généralement répandus et marqués au coin de la perfection, doit éprouver de fréquens changemens ; par conséquent leurs rapports ont perpétuellement varié : or rien ne le constate. Car la langue parlée n’est nulle part écrite par elle-même ; ainsi personne ne sait ce qu’elle a été : et la signification de la langue écrite n’est jamais manifestée que par les signes vocaux, tels qu’ils sont au moment et dans les lieux où l’on s’en sert pour la traduire en la lisant ; ainsi, on ne sait pas non plus ce qu’elle était, ni à quoi elle répondait, quand l’écrit a été fait. Donc, d’une part on n’a nulle trace de ce qu’a été la langue parlée dans les tems antérieurs ; et un chinois, un japonnois peuvent à peine savoir comment parlait leur bisayeul. Et de l’autre, quand on voit dans la langue écrite un signe tombé en désuétude, ce n’est que par tradition, ou par des conjectures plus ou moins heureuses, que l’on peut savoir s’il répondait à un mot ou à une locution abandonnés, ou s’il existe encore sous une nouvelle forme, c’est-à-dire remplacé par un signe nouveau : et au contraire, quand on y voit un signe nouveau, on ne peut pas être sûr non plus, s’il est seulement le remplaçant d’un signe réformé, ou s’il est une nouvelle création répondant à un nouveau signe de la langue parlée. Ces deux langues parallèles sont deux quantités perpétuellement variables, qui se mesurent l’une l’autre, sans aucun type certain auquel les rapporter. Avec de tels moyens, il est impossible de jamais procéder avec pleine assurance.

Nous avons de la peine, nous autres occidentaux, à nous faire une idée d’une pareille anxiété, parce qu’enfin, dans les plus mauvais manuscrits de nos plus anciens langages, nous sommes sûrs d’avoir la peinture fidèle des sons tels qu’ils étaient proférés, et que nous en retrouvons la filiation et la dégénération : mais supposons pour un moment que les lettres sont aussi nombreuses, et aussi variables que les mots et les tournures de phrase ; et jugeons où nous en serions.

C’est là le sort des peuples qui se servent à-la-fois d’une langue parlée et d’une langue peinte.

La différence des dialectes doit produire à-peu-près les mêmes effets que la différence des tems, et multiplier les incertitudes.

Si vous ajoutez à tout cela l’incapacité de la plupart des écrivains, c’est-à-dire des traducteurs, incapacité qui est inévitable, puisque leur art est très-conjectural et très-difficile à acquérir, et qui doit causer de nombreuses fautes, lesquelles augmentent beaucoup la confusion, vous ne serez pas surpris que les voyageurs nous disent qu’à la Chine, la moindre convention, ou le plus simple ordre de l’empereur, donnent souvent lieu à une multitude de commentaires et d’incertitudes, comme chez nous un passage obscur d’une langue morte : et vous concluerez de plus avec assurance, qu’il est inévitable que les livres ainsi écrits, deviennent très-promptement absolument inintelligibles, à moins qu’on ne prenne souvent la précaution de les recopier, ce qui est une autre source d’erreurs, puisque ces copies sont autant de traductions.

Tout ce que nous venons de dire, est un peu abstrait, et a exigé beaucoup d’attention, parce qu’il est assez difficile de se bien transporter dans une situation dans laquelle on n’a jamais été ; délassons-nous actuellement à voir les conséquences qui résultent de ces faits. Il me paraît que les voici.

D’abord, il est certain que si les hommes ne peuvent presque pas penser, sans avoir converti quelques-uns de leurs signes naturels en signes artificiels, ils ne peuvent non plus faire presqu’aucuns progrès sans avoir trouvé un moyen quelconque de rendre durables ces signes artificiels primitifs, qui sont tous passagers et fugitifs.

Secondement, il n’est pas moins sûr que quand, pour son malheur, un peuple a pris le parti de fixer ces signes transitoires, au moyen d’une seconde langue représentant directement les mêmes idées d’une autre manière, il doit arriver : 1) que la presque totalité de la nation demeure inévitablement incapable d’apprendre cette seconde langue, et par conséquent absolument privée de l’usage de tout signe durable, et de la possibilité d’acquérir les connaissances les plus simples.

2) que le très-petit nombre de gens qui ont le tems de se livrer à de longues études, doivent le consumer tout entier à apprendre l’art de s’exprimer, et en avoir très-peu de reste pour acquérir de vraies connaissances.

3) qu’ils doivent y faire très-peu de progrès, étant à-peu-près réduits chacun à leurs propres forces, parce que les moyens de communiquer entr’eux sont difficiles, et qu’ils ne sont jamais sûrs de se comprendre complètement par écrit.

4) qu’en supposant qu’un d’eux fasse réellement une découverte précieuse, ou une observation importante, elle doit facilement s’oublier, ou du moins s’obscurcir, parce que les livres deviennent promptement inintelligibles.

5) qu’il en doit être de même des connaissances qu’ils pourraient recevoir des étrangers, sur-tout si elles sont d’un ordre un peu relevé ; et qu’au bout d’assez peu de temps on ne doit plus les retrouver chez eux, que dans l’état de fragmens et de débris, ou comme des formules dont on a conservé l’usage, mais sans en connaître ni l’esprit ni les motifs, encore moins les moyens de les retrouver si on les perdait.

6) qu’une telle nation doit avoir bien peu de communication avec les étrangers, et en conséquence, concevoir bientôt pour eux une aversion et un mépris stupides, parce qu’il leur est excessivement difficile d’apprendre sa langue, et qu’elle a aussi beaucoup de peine à apprendre les leurs, devant toujours commencer par apprendre à lire et à écrire.

7) que les savans ou demi-savans du pays, voyant que malgré tous leurs efforts ils ne peuvent faire aucun progrès réel, et qu’au contraire toutes les lumières qu’ils ont reçues en dépôt, s’éteignent ou du moins s’obscurcissent entre leurs mains, ils doivent bientôt se pénétrer d’un respect superstitieux pour l’antiquité et pour leurs devanciers ; et ils doivent imprimer ce sentiment au peuple, et par suite, l’horreur de tout changement, et ce dernier point sur-tout avec d’autant plus d’énergie, qu’ils sentent que tout changement dans les mœurs en apporte dans la langue, et que tout changement dans la langue confond et anéantit toute leur science.

Tel est le résumé des conséquences qui dérivent nécessairement de l’usage des signes hiéroglyphiques ; et il est remarquable que c’est en même tems l’exposé exact de ce que tous les historiens nous apprennent des anciens égyptiens, et de ce que tous nos voyageurs nous rapportent des chinois. La théorie est donc bien prouvée par les faits : et les faits suffisamment expliqués par la théorie. Car, quand nous voyons les mêmes phénomènes moraux, produits constamment pendant des milliers d’années, chez des peuples aussi éloignés l’un de l’autre, et observés dans des tems et par des hommes si différens, nous sommes bien autorisés à conclure qu’ils sont l’effet d’une institution qui leur est commune, et que nous savons d’ailleurs devoir nécessairement produire ces résultats. Il est donc bien inutile de recourir à d’autres causes, pour nous en rendre raison.

Ainsi, si depuis la plus haute antiquité, nous trouvons toujours en égypte et à la Chine, les connaissances dans un état stationnaire ou même rétrograde, et resserrées dans un petit nombre de mains, nous n’avons pas besoin d’en faire honneur à la politique bien ou mal entendue des gouvernans et des prétendus sages de ces deux nations ; il nous suffit de savoir que c’est l’effet nécessaire de l’insuffisance des moyens qu’elles ont de cultiver ces connaissances et de les répandre.

De même, si leurs sciences nous présentent toujours une apparence occulte et ténébreuse, et ne se montrent jamais qu’enveloppées dans l’ombre du mystère, nous ne devons pas attribuer cet effet à la sombre jalousie de leurs prêtres et de leurs lettrés, et à un systême bien combiné de leur part, pour se rendre impénétrables pendant des milliers de siècles ; de tels secrets sont impossibles à garder, quand ils sont faciles à apprendre. Mais quand on voit quelle est la langue soi-disant savante de ces prétendus adeptes, on reconnaît clairement que leur plus grand art, pour ne pas se laisser deviner, est d’avoir la plus grande peine à s’expliquer, et de ne comprendre eux-mêmes que très-imparfaitement les écrits dont ils sont les dépositaires. C’est assurément un secret bien gardé, que celui que personne ne sait complètement.

Par les mêmes raisons, je dirai que quand nous trouvons chez ces peuples, des connaissances d’un ordre très-relevé, nous pouvons prononcer hardiment qu’ils ne les ont point découvertes, parce que cela est impossible avec les signes dont ils ont l’usage : et comme nous trouvons toujours entre leurs mains ces connaissances, comme des possessions déjà anciennes et mal conservées, dont il ne reste que des fragmens et des débris, nous sommes, ce me semble, inévitablement conduits à conclure que ces nations, quelqu’antiques qu’elles soient, ont été précédées par d’autres, qui se servant de meilleurs signes, étaient beaucoup plus éclairées ; et qu’elles en ont autrefois tiré des lumières, qu’elles n’ont pas même pu conserver entières, bien loin de pouvoir les accroître, avec le mauvais moyen qu’elles ont pour les constater et les transmettre.

Je crois que c’est là le plus fort argument que l’on puisse faire en faveur de l’existence d’un peuple éclairé, antérieur à tous ceux que nous connaissons : je crois même qu’il en démontre la nécessité, d’une manière irréprochable ; car elle est prise dans la nature de l’esprit humain et de ses moyens de connaître.

Quoiqu’il en soit, je crois avoir prouvé, et c’était l’objet de cette analyse, 1) que les hommes ne peuvent presque pas penser, sans avoir converti les signes naturels de leurs idées en signes artificiels ; 2) qu’ils ne peuvent avoir que des connaissances infiniment restreintes, tant qu’ils n’ont pas su rendre permanens ces signes artificiels fugitifs ; 3) qu’ils ne peuvent encore faire presqu’aucuns progrès, quand ces signes permanens, au lieu d’être la représentation directe et immédiate des signes fugitifs, sont une seconde langue distincte de la langue usuelle.

C’est cependant à ce dernier expédient qu’ils seraient réduits, si leurs langues usuelles étaient composées d’attouchemens ou de gestes : mais les langues orales donnent lieu à une méthode qui a des résultats bien plus avantageux ; et cette propriété suffirait-elle seule à justifier la préférence universelle donnée à ces langues, quand il n’y aurait pas en leur faveur beaucoup d’autres raisons tirées de notre organisation. Cette méthode est celle qui consiste à représenter, à noter, seulement les sons dont les mots de ces langues sont composés, sans s’embarrasser du tout des idées qu’ils expriment. Tout peuple qui a une langue parlée, et qui néglige ce moyen de la convertir en signes permanens, par cela seul se condamne à une inutilité absolue. Son existence, quelque longue qu’elle soit, est aussi stérile que celle des peuples qui n’ont aucuns signes permanens, et demeure absolument nulle pour les progrès de l’esprit humain. Elle peut et doit même leur nuire, en contribuant à en faire méconnaître la marche, et en induisant à erreur sur les moyens de les favoriser.

C’est donc pour une réunion d’hommes en société, une détermination bien importante, et qui doit avoir la plus grande influence sur leur destinée, que celle d’adopter l’usage de l’écriture hiéroglyphique, ou celui de l’écriture proprement dite. Mais cette détermination, comme la plupart de celles qui décident du sort des hommes, n’a jamais pu être prise après mûre délibération ; car, pour se décider avec connaissance de cause, il faudrait avoir déjà l’expérience du parti qu’on préfère, et la connaissance des effets qu’il peut produire après une longue suite de siècles. D’ailleurs un usage, un procédé général n’est jamais, sur-tout dans l’enfance des nations, adopté de dessein prémédité, et par l’effet d’une volonté expresse. Il naît, il s’introduit sans qu’on sache comment ; puis il prend faveur, et devient pré dominant, sans que personne le veuille. Cherchons donc comment des nations ont pu être conduites à se servir de l’écriture hiéroglyphique, ou de l’écriture proprement dite.

On a beaucoup dit que les hommes avaient commencé par employer les hiéroglyphes, les peintures symboliques et allégoriques ; et qu’ensuite, à force de les perfectionner, ils en étaient venus à inventer les lettres et les alphabets. Pour moi, j’avoue que je ne le crois pas. Premièrement, cette opinion n’est appuyée sur aucun fait positif : car l’histoire, au moins que je sache, ne nous a transmis le souvenir d’aucun peuple qui ait abandonné l’usage des hiéroglyphes pour celui de l’écriture alphabétique. Au contraire, nous voyons de nos jours les chinois qui depuis long-tems parlent concurremment deux langues, le chinois et le tartare mantchou, qui ont pour cette dernière une écriture alphabétique qui pourrait également leur servir pour la première, et qui sont bien à même d’en sentir tous les jours les avantages. Cependant, ils continuent toujours à représenter le chinois, au moyen d’une langue peinte, et le tartare, avec des caractères alphabétiques ; et cela ne tient point uniquement à la répugnance que cette nation a pour tout ce qui est nouveau ; cette répugnance est un effet bien plus qu’une cause. La vraie raison est que réellement il est extrêmement difficile à un peuple de changer une pareille habitude. Le jour où il s’en aviserait, il faudrait que tout le monde rapprit à lire ; que tous ses instituteurs quelconques changeassent leur enseignement ; ses tribunaux, leurs procédés ; et qu’il renouvellât totalement et sans retard tous ses livres, tous ses registres, tous ses actes publics et privés jusqu’aux moindres affiches, tous ses documens, tous ses manuscrits. Un pareil jour serait pour lui le commencement d’une ère absolument nouvelle, et certainement l’époque d’une révolution prodigieuse, source d’événemens si considérables, que la mémoire ne pourrait s’en être perdue entièrement. Or, puisque l’histoire ne nous l’apprend pas positivement, cela me suffit pour croire qu’un pareil changement n’a jamais eu lieu chez aucun peuple. D’ailleurs, ce n’est point ainsi que procède l’esprit humain.

Un changement brusque et complet ne s’opère jamais parmi les hommes en société : trop d’habitudes y résistent. Les nouveautés s’introduisent petit-à-petit quand elles ne sont pas diamétralement opposées aux usages antérieurs ; et les rendre vulgaires, est l’ouvrage du tems que lui seul peut exécuter.

Ma seconde raison, pour être persuadé qu’un pareil changement n’a jamais eu lieu dans aucun pays, c’est que ces deux procédés sont fondés sur deux vues de l’esprit totalement différentes. L’une consiste à entreprendre de représenter les idées ; l’autre, à essayer de peindre seulement les sons : en sorte qu’il est absolument impossible que le projet de réaliser l’une, conduise jamais à exécuter l’autre.

En effet, une figure hiéroglyphique est toujours une peinture. C’est la représentation d’un objet ou d’une action, ou plutôt de l’idée que nous en avons : car, répétons-le toujours, nous n’exprimons jamais que nos idées.

Supposez cette figure aussi perfectionnée, aussi modifiée, ou si vous voulez, aussi altérée et aussi dénaturée qu’il vous plaira ; elle deviendra ce que sont les caractères chinois, les chiffres de l’arithmétique, les signes de l’algèbre, les symboles astronomiques, chimiques, et pharmaceutiques.

Elle deviendra la peinture, l’emblême, la représentation d’idées très-compliquées, très-travaillées, très-abstraites, très-éloignées des objets sensibles ; mais jamais elle ne deviendra la note d’un son d’une langue parlée, qui soit toujours le même à quelque mot qu’il appartienne.

Or c’est là ce qu’est un caractère syllabique ou alphabétique. Jamais donc l’hiéroglyphe ne subira cette métamorphose.

Ces motifs me portent à croire que les hommes ont été réunis long-tems en corps de nation, ayant l’usage d’un langage articulé, peut-être même assez perfectionné, sans avoir trouvé le moyen de rendre permanent et de peindre exactement, chacun de ces signes si utiles et malheureusement si fugitifs. Dans ce long intervalle de tems, ils auront inventé plusieurs arts. Ils auront fait les premiers essais de la peinture, de la sculpture, de la gravure, et de tous les arts qui tiennent au dessin, pour perpétuer le souvenir des événemens qui avaient influé sur leur destinée, et des êtres qui leur étaient chers. Ils auront créé de même la musique, pour animer leurs danses, pour chanter leurs plaisirs et leurs malheurs, pour donner plus d’énergie à leurs récits, et augmenter la facilité de s’en ressouvenir. Ils y auront eu d’autant plus de facilité, que les langues naissantes dérivant immédiatement des cris de la nature, ne sont presque elles-mêmes que de la musique. Les tons et les tems y sont extrêmement marqués. Ils y jouent au moins un aussi grand rôle que les articulations et les voix, et il suffit de moduler le langage, d’une manière un peu plus prononcée, pour que le discours devienne un chant. Cette musique, dans son origine, est monotone ; elle a peu de tons différens. On aura pu facilement attacher un signe durable à chacun d’eux.

Delà l’invention des notes dont effectivement on retrouve des traces dans les monumens de la plus effrayante antiquité.

Alors, des hommes ingénieux voulant représenter d’une manière durable, les moindres détails du discours, auront eu le choix de deux moyens. Ou ils auront essayé de séparer les différentes parties d’une ou de plusieurs figures exprimant un court récit, une phrase, et d’affecter l’une de ces parties à exprimer le sens d’un des mots, et l’autre à exprimer celui d’un autre. Dans cette hypothèse, ils auront profité des métaphores et des analogies déjà employées dans le langage oral. On avait dit le cœur, pour dire le sentiment ; ils auront peint un cœur enflammé pour dire l’amour, un cœur flétri pour dire le chagrin, etc… et petit-à-petit, ils se seront réduits à quelques traits, dont l’étymologie même sera devenue presque impossible à retrouver.

Ou bien, au lieu de décomposer l’idée de la phrase, ils auront essayé d’en décomposer les sons. Leurs notes marquaient déjà les tons, peut-être même les tems ; quelques autres auront marqué les articulations

et les voix. cette dernière précaution de marquer les voix, n’est même pas indispensable, puisque plusieurs langues anciennes, et nommément l’hébreu, se sont long-tems écrites en ne marquant que les articulations et les accens (c’est-à-dire les tons), et laissant à l’intelligence du lecteur à suppléer les voyelles.

Ce fait prouve bien ce que je viens de dire, que les langues naissantes sont tout près des cris naturels ; qu’elles ne diffèrent presque pas de la musique ; et que leur discours n’est presque qu’un chant ; puisque pour le représenter, il a paru important de marquer les tons, et inutile de marquer les voix. Une pareille écriture n’est autre chose que nos notes, auxquelles on ajouterait des consonnes ; et elle montre bien clairement qu’il a été aisé d’arriver jusqu’à l’écriture, par le moyen de la musique.

Au moment où une nation s’est donnée des signes permanens, il aura donc dépendu absolument du hasard, c’est-à-dire, des circonstances particulières, que nous ne pouvons plus appercevoir, de décider à qui des sectateurs de la peinture ou de ceux de la musique, sera restée la gloire de figurer le langage, et si l’on préférerait de le peindre ou de le noter ; car l’un de ces deux usages peut être, comme on le voit, tout aussi anciennement imaginé que l’autre. Mais je le répète, une fois un de ces deux partis pris, on n’aura jamais pu passer insensiblement à l’autre, ni même y venir de dessein prémédité. ç’aurait été la subversion de la société toute entière.

Si jamais il est arrivé que dans le même pays un de ces deux usages ait remplacé l’autre, cela n’aura pu s’effectuer que comme nous allons peut-être voir cette grande révolution s’opérer à la Chine : c’est-à-dire, qu’une nation se servant d’une langue peinte aura été subjuguée par une autre ayant une écriture. Le peuple vaincu aura conservé long-tems sa langue et ses hiéroglyphes ; et le vainqueur aura même été obligé de se servir de ceux-ci toutes les fois qu’il aura écrit la langue de ses nouveaux sujets, sans quoi ils n’auraient pu le lire. Mais à la longue la langue des conquérans se sera toujours répandue d’avantage, tandis que celle des sujets aura été de plus en plus négligée et enfin oubliée, et avec elle la langue peinte qui y correspondait ; mais l’une n’aura jamais pu disparaître sans l’autre.

Je suis convaincu que c’est là ce qui est arrivé dans l’ancienne égypte, et que c’est ce qui rend absolument insurmontable la difficulté que nous éprouvons à comprendre ses hiéroglyphes, parce que non-seulement la clef de ce chiffre est perdue, mais même le souvenir de la langue dont il était la représentation est totalement oublié. Je sais pourtant qu’Hérodote et Diodore De Sicile nous disent qu’il existait en même temps dans ce pays une écriture mystérieuse qui était hiéroglyphique, et une écriture vulgaire qui était alphabétique, et qu’ils ne font point mention que ces deux écritures se rapportassent à deux langues différentes. Mais il est à remarquer que ces récits sont ceux d’hommes qui n’ayant pas profondément réfléchi sur la nature de ces signes, croient que l’obscurité de tout ce qui est écrit en hiéroglyphes tient uniquement à la jalouse inquiétude des prêtres, et pensent que l’on peut passer tout naturellement et par gradations successives, des caractères hiéroglyphiques aux alphabétiques. Or ces deux suppositions sont également fausses. On peut donc et l’on doit suivant moi, sans nier les faits, révoquer en doute l’explication de la manière dont ils sont arrivés. Je pense que c’est un sujet à soumettre tout de nouveau à la discussion, malgré les grands travaux de Warburton et du comte De Cailus ; et qu’il serait également curieux et utile d’examiner si ce n’est point aussi à la cause que j’indique, que tient la disparution de quelques anciennes langues de l’Inde, et la difficulté de deviner certaines écritures. Je suis tenté de le croire ; car il me paraît impossible que l’usage d’une langue peinte ait été abandonné autrement, que par l’abolition de la langue parlée à laquelle elle correspond. Au reste il serait encore plus impossible qu’un peuple ayant joui des avantages d’une véritable écriture, y renonçât pour adopter une langue peinte ; et c’est sans doute cette considération, qui a établi l’opinion que ce dernier procédé est le plus ancien, quoique je ne voye aucune raison de le croire.

Quoiqu’il en soit, le jour où une nation a choisi entre ces deux manières de rendre permanens les signes de ses idées, le jour où elle a adopté l’une des deux, elle a décidé de son sort à jamais.

Si elle a préféré les hiéroglyphes, elle s’est ôté à elle-même tout moyen d’accroître ses connaissances, et même de conserver dans leur pureté celles qu’elle pourrait recevoir d’ailleurs ; elle a prononcé que son existence, quelque longue qu’elle fut, serait presque aussi inutile aux progrès ultérieurs de l’esprit humain, que si elle n’avait point du tout de signes permanens de ses idées ; elle a fait de son histoire comme de celle des peuples sauvages, une lacune plus ou moins longue, dans l’histoire du genre humain. Elle s’est faite un rameau inutile de ce grand arbre, pouvant porter quelques feuilles, mais incapable de produire aucuns fruits. Nous ne chercherons donc pas à pénétrer plus avant dans la connaissance de l’écriture hiéroglyphique, et à en déterminer les règles et les procédés. Il nous suffit d’avoir montré son origine et ses propriétés, ou plutôt sa privation absolue de toutes propriétés utiles : et nous allons nous occuper exclusivement de l’écriture proprement dite, de celle qui note les sons sans songer à représenter les idées, de celle en un mot qui est la langue parlée elle-même rendue permanente, et non pas une autre langue qui aspire à lui correspondre, et n’y réussit jamais complètement.

On divise ordinairement l’écriture proprement dite en deux branches, la syllabique et l’alphabétique.

On regarde la premiè re comme la plus ancienne ; il semble que ce soit le premier pas dans l’art de décomposer les sons ; il paraît qu’on commence par distinguer dans un mot les différens sons qui forment les syllabes, et que ce n’est que par une seconde analyse que l’on découvre dans chacune de ces syllabes une articulation et une voix, et qu’on les représente par des caractères séparés.

Mais le vrai est que ces deux procédés se retrouvent bien souvent mêlés ensemble dans toutes les écritures, comme nous le verrons bientôt.

Au reste l’écriture syllabique a absolument les mêmes propriétés que l’écriture alphabétique ; seulement elle exige un bien plus grand nombre de caractères, parce qu’il y a bien plus de syllabes différentes que d’articulations et de voix distinctes, puisqu’il résulte une syllabe de chacune des nombreuses combinaisons, que l’on peut faire de ces articulations et de ces voix, en les réunissant.

La manière d’écrire l’hébreu dont nous parlions tout-à-l’heure, est en grande partie une écriture syllabique ; car quand d’une syllabe, on n’indique que l’articulation (je laisse à part l’accent ou le ton que dans les deux cas on peut marquer ou ne pas marquer), et quand on laisse à l’intelligence du lecteur à suppléer la voix, il ne s’agit à la vérité que d’ajouter un signe qui indique cette voix, pour être tout-à-fait à l’écriture alphabétique ; mais tant que cette addition n’est pas faite, le caractère qui exprime l’articulation exprime à lui seul toute la syllabe. C’est un véritable caractère syllabique.

On en peut dire autant des alphabets de la plupart des langues orientales. Non-seulement la forme de leurs lettres est excessivement incommode et très-difficile à tracer ; elles sont surchargées de points, de traits, et de notes hors ligne, qui sont une source perpétuelle d’erreurs : mais encore, comme dans l’hébreu, une partie des sons n’est point exprimée. On laisse à l’intelligence du lecteur à la suppléer ; et qui plus est, la valeur de ce qui est écrit est souvent changée par l’influence de ce qui ne l’est pas ; en sorte qu’il faut savoir la langue et sa syntaxe pour pouvoir lire, et que, comme ledit très-bien le citoyen Volney, la lecture est une divination perpétuelle. On ne sauroit trop méditer ce qu’il a écrit sur ce sujet. Il a très-bien vu que si les orientaux en général sont l’opposé des occidentaux presque en tout, depuis les moindres usages jusqu’aux opinions les plus importantes, cela vient de la difficulté de la communication des idées entre ces deux classes d’hommes ; et que cette difficulté tient bien moins à la différence des langues usuelles ou des signes fugitifs des idées, qu’à l’imperfection des alphabets ou des signes permanens. En conséquence il propose de commencer par écrire ces langues avec notre alphabet, en y ajoutant quelques caractères : et il prouve parfaitement, qu’en employant ce moyen, non-seulement on apprendrait beaucoup plus vîte les langages de ces peuples, mais encore qu’il serait plus aisé et moins cher de publier et de répandre le peu de manuscrits et de livres qu’ils possèdent, qu’en continuant à se servir de leurs caractères ; et que par là on arriverait, avec le tems, jusqu’à leur faire adopter à eux-mêmes une écriture perfectionnée.

Je crois cette idée excellente ; et si je m’y suis arrêté plus qu’il ne semble que j’aurais dû le faire, ce n’est pas seulement parce qu’elle vient parfaitement à l’appui de ce que j’ai dit ci-dessus relativement à la langue peinte des chinois, mais parce que je suis persuadé qu’elle sera exécutée tôt ou tard, et qu’elle aura des conséquences extrêmement importantes, et dont il est impossible d’assigner le terme. En effet, le sort des peuples dépend uniquement de l’état de leurs lumières ; et celui-ci tient essentiellement au degré de perfection et de commodité des signes permanens qu’ils ont su se procurer. C’est par ceux-là seuls que les connaissances se perpétuent, s’accroissent, et se répandent. Or les nations dont il s’agit, sont, il est vrai, préservées bien heureusement pour elles, de l’usage des langues hiéroglyphiques ; mais elles en sont au premier pas dans l’art d’écrire.

C’est à celles qui sont plus avancées à leur faire faire de nouveaux progrès ; sans cela elles resteraient long-tems en stagnation ; car, dans toutes les sociétés, c’est toujours du dehors qu’est venue l’impulsion des grandes et utiles innovations.

L’histoire fait foi que tout peuple livré à lui-même arrive et reste à un certain terme qu’il ne passe plus ; et le grand avantage des modernes occidentaux est que les connoissances sont cultivées en même tems dans plusieurs états rivaux, qui se secourent mutuellement et se relaient pour ainsi dire. Quand l’un d’eux commence à se ralentir, l’autre en le devançant l’entraîne avec lui dans la carrière.

C’est ce qui affermit et perpétue leur marche progressive. Faisons donc participer à cet avantage nos premiers maîtres, et reportons dans l’Orient les améliorations que les grecs et leurs successeurs ont faites à l’écriture, qu’ils ont reçue de ces contrées.

Quoiqu’il en soit, notre écriture européenne, dérivée des alphabets grecs et romains, est le dernier état des choses ; et, quoiqu’elle ne soit pas parfaite, elle est jusqu’à présent, ce que les hommes ont imaginé de mieux dans ce genre. C’est donc elle dont il faut actuellement nous occuper ; nous trouverons dans ses défauts même les moyens de l’améliorer encore. Mais pour en bien juger, pour voir nettement et complètement ce que nous en devons penser, pour démêler avec exactitude en quoi elle mérite le nom d’alphabétique, et jusqu’à quel point elle est encore syllabique, sans que nous nous en doutions, il faut commencer par examiner avec attention la parole elle-même dont elle est la représentation, et dont elle doit être la représentation fidèle pour être parfaite. C’est, j’ose le dire, ce qui n’a jamais été bien fait.

Les grammairiens, même les plus scrupuleux en analyses, commencent par dire que les voix représentées par les voyelles sont une espèce de sons, et que les articulations représentées par les consonnes sont une autre espèce de sons, comme s’il pouvait y avoir dans la nature une articulation sans voix, et une voix sans articulation. Ce premier faux pas fait, cette première erreur commise, il leur a été impossible de voir avec lucidité comment une écriture répond à la parole ; quand un caractère est réellement alphabétique ou véritablement syllabique ; et ce que c’est qu’une syllabe : et ils n’ont pu démêler avec netteté tous les différens sons qui composent le discours, et qui se succèdent avec tant de rapidité dans la prononciation.

Or, en quoi consiste cette erreur fondamentale ? Dans la faute qui est la source de toutes les erreurs philosophiques, et je pourrais ajouter, de toutes les autres. Elle consiste à prendre une abstraction pour une réalité, à personnifier une idée abstraite, à croire qu’une qualité que nous remarquons dans un sujet est un être réel et physique, comme le sujet auquel elle appartient.

Les voix et les articulations ne sont point des sons, mais des qualités inhérentes aux sons ; et aucun son réel ne peut être dépourvu ni de l’une ni de l’autre. Revenons donc aux faits.

Tout langage oral est composé de mots. Ces mots sont composés de sons qui se succèdent. Chacun de ces sons est un effet physique produit par l’organe vocal sur l’organe auditif. Il résulte de l’émission d’une certaine quantité d’air qui sort de la gorge, pendant que le systême entier de l’organe vocal est disposé d’une certaine manière. Quand cette disposition de l’organe change en tout ou en partie, d’une manière ou d’une autre, ce n’est plus le même effet qui est produit ; ce n’est plus le même son qui se continue ; ç’en est un autre qui lui succède. Chaque son, chaque émission d’air réellement distincte d’une autre, réellement différente d’elle par quelque circonstance que ce soit, forme une syllabe naturelle ou physique. Ces syllabes naturelles ou physiques sont toujours séparées l’une de l’autre par un mouvement quelconque dans l’organe, par un changement dans sa disposition, qui interrompt l’émission de l’air ou seulement la modifie. Si ces syllabes naturelles ou physiques ne sont pas exactement les mêmes que celles qui sont reconnues et avouées par les grammaires, les rhétoriques, et les poétiques des différentes langues, et qu’on peut appeler syllabes conventionnelles ou artificielles, la raison en est que les premières, (ou les sons réels) ne sont pas toujours aisées à démêler ; et que plusieurs de ces syllabes physiques s’unissent ou se confondent facilement avec celle qui les suit ou qui les précède, parce qu’elles sont ou très-brèves ou très-sourdes, ou que le mouvement organique qui les sépare est très-peu sensible. De là vient que l’on en a souvent réuni plusieurs ensemble sans s’en appercevoir ; et que les syllabes conventionnelles varient dans les divers idiômes et dans les différentes époques d’une même langue, tandis que les syllabes naturelles sont et seront éternellement les mêmes dans tous les langages. C’est ce que nous allons voir plus clairement en les examinant.

Dans chacune de ces émissions d’air, dans chacun de ces sons, il y a plusieurs choses à remarquer, savoir, la voix, la durée, le ton, le timbre et l’ articulation. ce ne sont point là autant d’espèces de sons, mais ce sont autant de circonstances par lesquelles un son diffère d’un autre et peut en être distingué. Toutes ne sont pas également utiles, ni même également possibles à représenter ; mais elles sont bonnes à observer pour ne pas les confondre et pour s’en faire une idée juste.

J’appelle la voix cette circonstance du son qui fait qu’il est un a ou un i plutôt qu’un o ou un u. c’est elle qui détermine principalement la nature des sons les plus remarquables dans nos langues ; et il n’y a point de langage où on n’en tienne compte. Une langue qui n’auroit qu’une seule voix ou voyelle toujours la même, serait un ramage insupportable ; et serait en contradiction perpétuelle avec la nature de notre organisation, qui nous fait produire des voix différentes suivant les différentes impressions dont nous sommes affectés.

La durée du son est ce qui fait qu’il est long ou bref. Tout son émis est en soi également susceptible d’être plus long ou plus bref. Cependant ceux qui mettent l’organe dans une situation difficile à changer, ont par cela même plus de disposition à se prolonger. Tels sont, en général, les sons que nous appelons graves, et ceux qui sont précédés ou suivis d’une articulation pénible. Il n’y a point de langues où il n’y ait des syllabes longues et brèves, et même des longues plus longues et des brèves plus brèves que d’autres, et encore, outre cela, de ces schéva

ou e muets que l’on n’a pas toujours assez remarqués entre les articulations qui paraissent se suivre, parce qu’ils sont plus brefs que les plus brèves des syllabes plus sonores. Mais souvent ces différences de durée sont si faibles, qu’elles sont presque insensibles et tout-à-fait impossibles à noter. Ce sont elles qui constituent la mesure et la cadence du discours. Plus elles sont marquées, et plus la langue est mesurée et cadencée. En général elles le sont d’autant plus que l’on remonte plus près de l’origine du langage. Cela doit venir de deux causes : la première, c’est que quand l’organe n’est pas assoupli, il s’arrête nécessairement davantage sur les sons qu’il a de la peine à produire, et glisse sur ceux qui sont faciles. La seconde, c’est que ces différences de durée étant impossibles à représenter exactement par l’écriture, elles doivent insensiblement s’affaiblir à mesure que les signes permanens étant plus employés, la prononciation est plus influencée par l’usage de la lecture. Ce qu’il y a de certain, c’est que les brèves et les longues sont extrêmement marquées dans les langues anciennes et dans celles des peuples sauvages, et qu’elles sont presque insensibles dans la plupart des langues modernes.

Les brèves et les longues doivent aussi, toutes choses égales d’ailleurs, se conserver plus marquées chez un peuple où l’on parle beaucoup à haute-voix en public ; car elles contribuent puissamment à rendre la parole plus distincte et plus susceptible d’être entendue à une grande distance ; et aussi elles sont plus aisées à observer dans la prononciation soutenue qu’exige un semblable emploi du discours.

Le ton d’un son, est ce qui fait qu’il est, ce que nous appelons aigu ou grave ; qu’il occupe un rang plus ou moins élevé dans l’échelle de la gamme. C’est la note qui marque le ton,

comme c’est la voyelle qui marque la voix.

mais ces différences de ton, qui sont assez grandes dans la musique pour être appréciées par toute oreille sensible et exercée, sont souvent à peine assignables dans le discours, et toujours impossibles à marquer avec exactitude. On ne peut que les indiquer à peu près par certains signes accessoires, qui ne sont jamais rigoureusement comparables entr’eux comme les notes. Ces signes sont les accens ; et ceux-là seuls méritent vraiment et complètement le nom d’accent, accentus,

qui vient de ad cantum, et signifie servant au chant.

Il ne faut pas confondre avec ces accens, des signes auxquels on a donné abusivement ce nom, et qui, dans beaucoup d’écritures, remplissent des fonctions absolument différentes, comme de modifier l’articulation ou la voix qui est écrite, ou de suppléer une lettre supprimée, ou de marquer soit l’étymologie soit la nature grammaticale d’un mot, etc. Tels sont, suivant moi, tous les prétendus accens dont nous nous servons en français. Par exemple, nous mettons ce que nous appelons un accent aigu sur le troisième e de fermeté, pour indiquer qu’il est fermé, un accent grave sur le premier e de il tète, pour indiquer qu’il est bref, et un accent circonflexe, c’est-à-dire, aigu et grave successivement sur le premier e

de tête, pour indiquer qu’il est ouvert. Aucun de ces signes n’est un véritable accent. Le second est purement un signe de quantité. Le premier et le troisième modifient uniquement la voix ; et suppléants au manque d’un caractère, ils font que la même voyelle représente successivement deux voix différentes. Mais aucun d’eux n’a aucun rapport au ton de la syllabe, et n’est par conséquent ni aigu, ni grave, ni circonflexe. Il en est de même de celui que nous mettons sur le mot à,

quand il est préposition. Celui-là est purement grammatical. Il ne fait rien du tout à la prononciation. Il est vrai qu’il y a des cas, où l’effet de ces accens peut induire à erreur : et voici pourquoi. De même que nous avons remarqué que certains sons sont naturellement plutôt longs que brefs, de même il y en a qui ont plus d’analogie avec les tons graves, qu’avec les tons aigus ; et réciproquement. Ainsi, par exemple, l’ o de cotte, espèce de juppe, et celui de côte,

espèce d’os, sont bien réellement deux voix différentes ; et, à la rigueur, toutes deux peuvent se chanter sur tous les tons de la gamme.

Il en est de même de l’ a de patin et de celui de pâtée. cependant il est vrai de dire que le premier de ces o, et le premier de ces a, ont plus de disposition à être brefs et aigus ; et que les deux derniers sont plus naturellement longs et graves. Ainsi, les accens qui déterminent ces voix, paraissent en fixer le ton ; mais on voit que ce n’est qu’accidentellement, comme ils en fixent la durée : et si l’on voulait avoir égard à ces effets sécondaires, on pourrait tout aussi bien regarder ces signes comme des signes de quantité, que comme des signes de chant, des accens.

Quoiqu’il en soit, voilà ce que c’est que le ton ;

et c’est une circonstance des sons tout-à-fait différente de la voix et de la durée,

quoiqu’elle n’en soit pas absolument indépendante.

Remarquons, en finissant, qu’il en est du ton

des sons comme de leur durée. il est d’autant plus remarquable que l’on se rapproche davantage de l’institution du langage. Plus les langues sont près de leur origine, plus elles sont accentuées et chantantes ; comme elles sont plus mesurées et cadencées. La raison en est la même : elles tiennent encore beaucoup des cris primitifs.

L’organe n’est pas encore assoupli ; l’homme chante plus qu’il ne prononce ; il soupire ou s’écrie plutôt qu’il ne parle : ce n’est que petit à petit qu’il se plie à toutes les nuances fines et difficiles à saisir des voix et des articulations, et qu’il s’habitue à y attacher plus d’importance qu’au ton. L’usage des signes permanens fortifie toujours de plus en plus cette habitude, parce que, comme nous l’avons vu, ces signes ne peuvent représenter que très-imparfaitement le ton, tandis qu’ils peignent beaucoup mieux la voix et l’articulation. Ainsi, avec le tems, la tradition de l’un s’obscurcit et s’affaiblit, tandis que celle des autres se perpétue et se répand. Ajoutons cependant, que l’usage de parler en public doit faire, sur les tons des sons, le même effet que sur leurs durées. C’est-à-dire, faire qu’ils demeurent plus sensibles dans la prononciation, parce qu’ils servent beaucoup à rendre la parole plus éclatante et plus distincte de loin, et qu’ils sont aussi plus sensibles dans la prononciation soutenue.

Après le ton, j’ai cru devoir remarquer dans les sons, ce que je nomme le timbre. j’appelle ainsi cette circonstance, du son qui fait que nous distinguons la voix d’un homme de celle d’un autre, bien qu’ils prononcent tous deux la même voix, avec la même force, la même articulation, et le même ton ; de même que dans un son musical, nous reconnaissons qu’il est produit par deux instrumens de différente espèce, ou même par deux instrumens différens de la même espèce, bien qu’ils soient parfaitement à l’unisson, et que toutes les autres circonstances paraissent exactement les mêmes. Ce sentiment si fin de notre sens auditif, on ne peut nier qu’il n’existe, et qu’il ne soit fondé sur des impressions encore plus délicates, que celles qui nous font distinguer les voix, et même les tons. Je ne rechercherai point ici quelles sont les propriétés physiques, de l’organe de la voix et de l’organe de l’ouïe, qui en sont la cause : et je crois bien qu’il n’est au fond que le résultat d’une multitude, de petites différences inapperçues mais senties, dans les qualités du son que nous avons déjà examinées.

Je le crois d’autant plus que souvent l’émission d’un seul son ne suffit pas pour le faire naître, et que quand plusieurs se succèdent, il ne manque pas de se manifester. D’ailleurs, je ne vois pas comment un son vocal pourrait être différent d’un autre, autrement que par la voix, le ton, ou l’articulation, si on les suppose de même force et de même durée. Quoiqu’il en soit, on sent bien que ce que j’appelle le timbre du son, est encore plus impossible à noter que le ton ; et d’ailleurs, cela est tout à fait inutile. Ainsi, cette circonstance du son est entièrement étrangère à l’histoire des signes permanens. Je n’en ai fait mention que pour rendre plus complète l’énumération de toutes les parties du sujet qui nous occupe, et pour faire mieux sentir ce que l’on doit penser de ce que quelques grammairiens appellent l’accent pathètique ou oratoire, et l’accent national ou provincial. En effet, si même ce que j’appelle le timbre du son ou plutôt de l’organe, ne doit pas être regardé comme une qualité élémentaire qui appartienne à chaque son en particulier, mais plutôt comme le résultat d’une foule de petites différences inapperçues dans la voix, la durée, le ton, l’articulation, la force des sons qui se succèdent, il est encore bien plus certain que ce qui constitue ce que l’on appelle l’ accent général des différentes passions, et des diffé rentes nations, est un effet composé des modifications habituelles de ces mêmes circonstances ; et que ce n’est qu’une analyse superficielle qui peut s’y arrêter. Nous ne nous en occuperons donc pas ; et nous n’ajouterons rien à ce que nous avons dit du timbre.

passons à l’articulation.

L’ articulation est de toutes les circonstances du son vocal, celle dont il est le plus difficile de se faire une idée nette et précise. Les hommes qui n’y ont jamais pensé, et c’est le grand nombre, ne se doutent pas qu’on puisse éprouver la moindre peine à se rendre compte de la signification de ce mot, et sont très-convaincus de la comprendre parfaitement. Mais quand on y réfléchit avec attention, on sent bien vîte que la chose n’est pas si simple qu’elle le paraît ; et si l’on consulte les grammairiens, leurs diverses définitions prouvent toutes qu’ils y ont été bien embarassés, et qu’ils ont fini par ne pas résoudre la question. Plusieurs ne l’ont pas même abordée. Cependant, c’est parce qu’on a toujours démêlé incomplètement ce que c’est que l’articulation, que l’écriture n’a jamais été qu’une représentation plus ou moins imparfaite de la parole ; et qu’il est arrivé que dans toutes les langues, les syllabes conventionnelles sont toujours plus ou moins différentes des syllabes naturelles.

L’ancienne encyclopédie, ni le dictionnaire de l’académie ne nous disent rien sur ce point. La grammaire générale de port-royal élude la difficulté en parlant tout de suite de voyelles et de consonnes, sans avoir dit un seul mot ni des voix ni des articulations.

L’abbé Girard décide sans examen que les articulations ne sont autre chose que les mouvemens organiques par lesquels le son de la voix est agité au moment de son passage, et de son impulsion hors de la bouche. or il est bien clair que l’articulation du son est l’effet du mouvement organique, et n’est pas le mouvement lui-même.

Ainsi le savant académicien ne nous apprend rien.

Beauzée, toujours plus scrupuleux et plus exact que ses prédécesseurs, même lorsqu’il laisse encore à desirer, commence par ces mots : on a coutume de dire que les articulations sont des modifications de la voix, produites par le mouvement subit et instantané de quelqu’une des parties mobiles de l’organe ; et il se plaint, avec raison, du vague de cette définition ; car la voix et le ton du son sont aussi des modifications de la voix humaine produites par des mouvemens organiques : et si par le mot voix employé dans la définition, il faut entendre non pas la voix humaine en général, mais la circonstance du son appelée la voix, celle que représentent les voyelles, le ton du son est aussi une modification de la voix prise dans ce sens, produite par des mouvemens organiques. Ainsi la définition convient également au ton ; et n’est pas exclusivement propre à l’objet défini, l’ articulation. ensuite Beauzée discute longuement et judicieusement ce que c’est que l’articulation. Il prouve que l’aspiration doit être regardée comme une véritable articulation, et sa conclusion est que les articulations sont les différens degrés distinctifs d’explosions que peuvent recevoir les voix élémentaires de la parole, par le moyen des diverses opérations de l’organe pendant l’émission. j’avoue que cette pénible phrase ne me satisfait point encore absolument, et je crois que les lecteurs penseront comme moi ; car les articulations, les modifications du son que représentent les consonnes, ne sont point les différens degrés d’explosions, mais les effets de ces différens degrés ; et ces effets, ce n’est pas la voix du son qu’ils modifient, puisque la voix ne change pas, c’est le son lui-même, à qui ils font subir une modification qui n’est ni un changement de voix ni un changement de ton.

Sans donc discuter d’avantage les opinions des autres, et sans m’arrêter plus long-tems à chercher des autorités, je vais tout simplement exposer ma façon de voir.

Je n’examine point de quels mouvemens de l’organe vocal le son est le résultat. Je le considère comme un effet produit ; et cela me suffit. Cet effet produit varie, éprouve différentes modifications, en conséquence des différentes manières de le produire. Nous avons déjà examiné deux de ces modifications, l’une que nous appelons la voix, l’autre que nous nommons le ton.

celles-là affectent le son pendant tout le tems de sa durée. Mais les différentes manières dont le son est produit, lui impriment diverses modifications qui ne sont ni la voix ni le ton, qui n’altèrent point celles-ci, et qui, de plus, en diffèrent en ce qu’elles n’affectent le son qu’au premier moment de son émission, et qu’ensuite elles cessent de s’y faire remarquer pendant tout le tems qu’il se prolonge. Ce sont ces diverses modifications instantanées que j’appelle les diverses articulations du son, puisque ce mot est en usage. Je n’aime point cette dénomination, parce qu’elle dérive de l’idée de liaison, de jointure, et que les articulations sont si loin d’être les liaisons des sons, qu’au contraire ce sont elles qui séparent un son de celui qui le suit, et que deux sons sont d’autant plus distincts, que l’articulation qui les sépare est plus forte et plus prononcée, jusqu’au point que, quand elle est très-marquée, elle produit un petit silence entre le son qui précède et celui qui suit.

L’articulation serait donc, suivant moi, mieux nommée production, confection, organisation, prononciation du son ; mais je ne me permettrai pas de changer le terme reçu. Il me suffit d’avoir bien expliqué la signification que je crois qu’on doit lui donner. L’articulation est donc, suivant moi, une modification du son, qui n’en est ni la voix ni le ton, qui ne les altère point, et qui en diffère en ce qu’elle n’affecte le son qu’au moment où il commence, et qu’ensuite elle ne s’y fait plus remarquer pendant tout le tems qu’il se prolonge.

c’est proprement la manière dont le son commence à nous affecter, le résultat de la manière dont il commence à être produit.

j’ajouterai que si parmi ces modifications du son, qui n’étant ni la voix ni le ton, méritent d’être regardées comme des articulations, il en est d’inapperçues qui se prolongent ou se répètent après le premier moment de l’émission du son, et continuent à l’affecter pendant le reste de sa durée, ce sont elles qui constituent la qualité du son dont j’ai parlé sous le nom de timbre. mais je persiste à penser qu’il n’y en a point de telles, et que le timbre

n’est point une qualité d’un son en particulier, mais une qualité de l’organe qui consiste en ce qu’il emploie plutôt certains sons que d’autres, et qu’il les dispose, et varie leur volume, leur force, et leur durée, d’une manière qui lui est propre.

Quoiqu’il en soit, je crois avoir donné une notion nette et précise de ce que j’entends par l’articulation du son ; et je pense que l’idée que je m’en fais est conforme à la nature des choses.

On voit par ce que j’en ai dit, que je ne crois pas qu’il y ait de son sans articulation. Effectivement je n’imagine pas qu’il puisse y en avoir, parce que je ne conçois rien qui n’ait un commencement et une manière de commencer. Non-seulement je regarde l’aspiration comme une articulation ; mais je pense que cette espèce d’articulation a toujours lieu plus ou moins, quand il n’y en a pas d’autre dans l’émission du son. Je crois que quand nous nous figurons prononcer une voyelle toute seule, nous n’émettons pas plus une voix sans une articulation quelconque, que sans un ton quelconque ; et que cette articulation est une aspiration faible qui ne diffère que du plus au moins, d’une aspiration forte et représentée par un h. cela est si vrai que, dans beaucoup de langages, les simples voyelles sont aussi fortement prononcées, aussi fortement articulées,

que les ont dans d’autres celles que l’on nomme aspirées, et qui dans l’écriture sont précédées par un h. cela dépend uniquement des habitudes des différens peuples. Je pourrais d’ailleurs appuyer mon opinion de détails anatomiques qui la confirmeraient, mais il me suffit de dire que je ne conçois pas plus un son dépourvu d’une manière quelconque de commencer à nous affecter, que je ne conçois ce qu’il serait, dépourvu de toute voix ou de tout ton quelconque ; et je crois que tout le monde est comme moi.

J’observe en finissant que l’articulation est de toutes les qualités, de toutes les circonstances de son, celle sur laquelle l’habitude a le plus d’influence, et qui acquiert le plus de variétés et de perfectionnemens, par l’effet de l’usage et de l’exercice ; parce que c’est celle qui dépend d’un plus grand nombre de mouvemens organiques. On remarque dans toutes les langues naissantes, peu de consonnes différentes, et un usage rare de ces consonnes ; elles sont toutes en voyelles, et en voyelles fortement prononcées, fortement aspirées.

Ces aspirations véhémentes, ces articulations gutturales sont d’autant plus fréquentes, que l’organe est moins assoupli, et que les autres articulations, labiales, linguales, dentales, palatales, etc., sont plus pénibles, et plus rares. Ces langues sont articulées d’une manière rude et uniforme par les mêmes causes, qui font qu’elles sont fortement accentuées, et fortement cadencées. Tout cela tient également à la rigidité de l’organe.

Petit-à-petit, tout s’adoucit, s’efface, s’assouplit, s’organise, et se lie par des articulations plus variées et plus composées, produites par des mouvemens plus compliqués et plus agiles, résultats d’un exercice plus long-tems prolongé, et plus fréquemment répété. L’usage des signes permanens y contribue aussi beaucoup, en ce qu’ils représentent plus exactement les différences des diverses articulations, que les degrés de l’articulation gutturale ; en sorte que pendant que la tradition des premières se conserve, celle des nuances de celle-ci va toujours en s’affaiblissant, ce qui nécessite toujours plus, d’avoir recours aux autres. C’est le même effet que nous avons vu, que ces signes permanens produisent sur le ton et sur la durée du son.

Ici se termine ce que j’avais à dire de l’articulation ; et cela complète l’analyse des sons qui composent le langage oral, ou plutôt l’examen des circonstances qui accompagnent toujours chacun d’eux, et dont nous devons tenir compte, quand nous entreprenons de les représenter par des figures tracées.

Cet examen était fort nécessaire pour nous faire une idée juste de ce que c’est que l’articulation, la voix, le ton, et la durée du son. Il nous montre que ce sont là autant de qualités, dont chaque son vocal est nécessairement revêtu, sans lesquelles il ne peut exister, et qui ne peuvent exister sans un son auquel elles appartiennent ; de même que la figure, la grandeur, la pesanteur d’un corps ne peuvent avoir lieu sans ce corps, comme aussi ce corps ne peut exister sans être grand, figuré, pesant d’une certaine manière et à un certain degré. Ces circonstances, ces qualités du son peuvent bien être par la pensée séparées les unes des autres, et du son auquel elles appartiennent ; mais alors ce sont de pures abstractions de notre esprit. Ce ne sont plus des êtres réels. J’ai donc eu raison de dire en commençant, que le langage oral est composé de mots ; que ces mots sont composés de sons ; que chaque son vocal résulte d’une émission d’air modifiée d’une certaine manière, qui lui donne certaines qualités appelées articulation, voix, ton, et durée ; que chacun de ces sons forme une syllabe naturelle et physique ; et que ce sont-là les élémens matériels de la parole.

Il suit de-là qu’il n’y a aucun son qui mérite d’être appelé plutôt une articulation ou une voix, qu’un ton ou une durée. Nous pouvons bien avoir un caractère particulier pour figurer chacune de ces quatre qualités d’un son ; mais il faut la réunion de ces quatre caractères, pour exprimer le son tout entier, pour le déterminer complètement, comme il faut l’énumération de toutes les qualités d’un corps, pour en composer la description complète.

Quand donc nous écrivons le caractère a, qui ne figure que la voix d’un son, et que pour le lire, nous proférons le son que nous appelons a, nous nous trompons grandement, si nous croyons ne faire que prononcer une voix toute seule ; car cela est impossible. à cette voix qui est représentée, nous ajoutons une articulation, (aspiration plus ou moins forte) un ton, une durée, qui ne sont point figurées ; et cela forme un son complet et réel, qui est la seule chose que notre organe vocal puisse produire.

Car quand il ne rend pas un son quelconque, il ne fait rien qui puisse affecter le sens de l’ouïe. De même, quand nous écrivons un p ou un k, qui marquent une articulation, et que nous les prononçons, nous leur donnons une voix, un ton, et une durée qu’ils n’expriment point. Il en est encore de même d’une note de musique, quand nous la chantons. Là, c’est le ton et souvent la durée qui sont marquées par la position et par la forme de la note ; et c’est la voix et l’articulation que nous suppléons. Ceci bien entendu, nous allons découvrir avec la plus grande facilité tout l’artifice de l’écriture, son origine, sa formation, ses perfectionnemens successifs, et les défauts qui lui restent.

Dans tout sujet de recherches, quand on est bien remonté jusqu’à un premier fait pris dans la nature, on voit bientôt tous les autres en dériver tout naturellement, tandis que quand on s’est arrêté aux faits secondaires, on ne peut ni en sentir les liaisons, ni en saisir l’ensemble.

C’est à mon avis ce qu’ont toujours fait jusqu’à présent les grammairiens, même ceux qui sont les plus justement estimés, et à qui nous devons les lumières les plus précieuses sur beaucoup de choses de détail.

Quand ils ont voulu nous expliquer la théorie générale du langage, ils se sont arrêtés aux mots qu’ils ont trouvés en usage dans les langues orales déjà perfectionnées. Ils ont employé tous leurs efforts à les classer et à les dénommer méthodiquement. N’étant guidés que par des principes qu’ils s’étaient faits arbitrairement, ils ont tous été d’avis différens. Les formes de ces élémens du discours leur faisant illusion, ils n’ont pu en démêler complètement la nature et les fonctions ; et ils ont fini par en méconnaître si bien l’origine et la génération, que plusieurs d’entr’eux ont imaginé qu’il fallait qu’un être surnaturel eût donné aux hommes un langage tout formé, ce qui n’est autre chose qu’avouer qu’on ne sait pas comment les hommes sont parvenus à le composer ; tandis que si on était remonté jusqu’aux premiers cris qui nous sont dictés par la nature, on aurait vu qu’ils expriment une proposition toute entière, que bientôt on a séparé le sujet et l’attribut de cette proposition, que le nom a représenté l’un, que le verbe a représenté l’autre, et que tous les autres mots sont des complémens, des développemens, et des dérivés de ceux-là.

De même, quand on a voulu rendre raison de la théorie de l’écriture, on ne s’est occupé que des caractères qu’on trouvait inventés. On les a partagés sans examen, en syllabiques et alphabétiques ; en consonnes et en voyelles. On ne s’est pas apperçu de la similitude des fonctions des notes de la musique, et des accens de l’écriture. On n’a pas vu qu’une note, quand elle est chantée, une voyelle seule, une consonne seule, quand elles sont prononcées, sont de vrais caractères syllabiques ; et qu’il en est de même d’une consonne placée devant une autre, à moins qu’elle ne se fonde avec cette autre, pour ne former qu’une seule et même articulation, qui dès-lors devrait être représentée par un seul caractère. Tout cela a été si bien brouillé, que parmi les hommes les plus habiles qui s’en sont occupés, les uns ont cru que l’écriture proprement dite, n’était qu’une dérivation, une dégénération de l’écriture hiéroglyphique, ce qui est méconnaître complètement l’esprit de l’une et de l’autre ; les autres ont pensé que cette écriture était une sorte de don du hasard, une espèce de trouvaille fortuite que rien n’avait préparé. Ils ont été jusqu’à se persuader, malgré les faits et les monumens, qu’elle avait dû naître toute parfaite ; et ils ont soutenu que le premier alphabet n’avait pu manquer d’être exempt de tous défauts, quoique tous les nôtres en fourmillent encore. C’est encore bien là avouer son impuissance, et faire comme à l’opéra, intervenir une divinité, pour dénouer l’intrigue dont on ne peut se tirer.

Pour nous, d’après les observations que nous venons de faire, nous n’avons pas besoin de faire de ceci une pantomime à machines, ni de rêver des miracles ; nous voyons très-clairement comment tout s’est passé, et que dans cette invention comme dans toute autre, l’esprit humain a procédé progressivement, et a suivi en tout sa marche ordinaire.

Le langage oral est composé de sons. Ces sons vocaux sont doués de qualités que nous appelons articulation, voix, ton, et durée. Les hommes n’ont certainement pas commencé par faire de ces sons une analyse aussi exacte, et par démêler aussi nettement leurs diverses qualités, puisque de nos jours même, je ne crois pas que cela ait encore été fait avec autant de précision. Mais ils ont remarqué d’abord dans chacun de ces sons, celle de ces qualités qui les affectait le plus, et qui était la plus frappante. Ils l’ont représentée par une figure tracée ; ils l’ont figurée au moyen d’un caractère ; et cette figure, ce caractère, a été tout de suite le signe du son auquel appartenait la qualité observée, et dans lequel d’abord on n’en considérait pas d’autres.

Très-vraisemblablement, comme je l’ai dit, le ton aura été la première qualité distinguée dans les sons vocaux. Car les différences des tons sont extrêmement remarquables dans le chant. Ce sont même elles qui constituent tout le plaisir qu’on y trouve. D’ailleurs, quoique les langues naissantes ne soient presque qu’une espèce de chant, cependant les sons sont encore plus distincts dans le chant que dans le discours ; il y a donc apparence qu’on aura imaginé de noter le chant avant d’écrire la parole. On aura donc créé un signe, une note quelconque, pour représenter chaque ton. J’ajouterai qu’il est assez naturel que cette première notation ait été dans le genre de la nôtre, c’est-à-dire, qu’on ait placé les signes des tons aigus au-dessus de ceux des tons graves, parce que cela est analogue à ce qui se passe dans l’organe, où les premiers paraissent raisonner dans le haut du palais, et les derniers dans le fond de la gorge, ce qui fait qu’involontairement nous baissons la tête pour émettre ceux-ci, et la levons pour émettre ceux-là. C’est sans doute pour cela aussi, qu’on appelle les uns des tons hauts, et les autres des tons bas. Quoiqu’il en soit, voilà les notes inventées.

Ces notes n’expriment que le ton : bientôt on a pu leur ajouter un petit signe pour marquer leur durée. Mais dans un cas comme dans l’autre, dès que nous les chantons, ce sont de vrais caractères syllabiques ; car quand nous les solfions, nous revêtons le ton qu’exprime chacune d’elles, des voix et des articulations qui forment les noms ut, re, mi, ou tels autres que nous leur avons donnés. Quand nous chantons des paroles sur l’air que forment ces notes, ce sont les voix et les articulations de ces paroles que nous ajoutons aux tons des notes ; et même quand nous ne faisons que chanter l’air sans paroles ni noms de notes, nous joignons encore nécessairement à chaque ton une voix quelconque et une articulation plus ou moins marquée, ou au moins cette légère aspiration qui est l’articulation de tous les sons qui n’en ont pas une autre plus prononcée.

Voilà donc une première espèce de caractères imaginée ; et ces caractères, bien que n’exprimant expressément qu’une seule circonstance d’un son, sont par le fait syllabiques, puisque l’on dit nécessairement toute une syllabe, un son tout entier, pour prononcer chacun d’eux.

Ces premiers caractères étant inventés et le chant étant ainsi noté tant bien que mal, on a dû naturellement chercher à noter aussi la parole, au moins à peu près ; et on a pu s’y prendre de deux manières différentes, que nous allons examiner successivement.

D’abord il est possible, que l’on n’ait remarqué dans le discours que les syllabes en masse, sans distinguer dans chacune d’elles les différentes qualités du son dont elles sont formées ; et qu’on ait figuré ces syllabes ou au moins les plus sensibles, par autant de caractères différens. Cette méthode aura produit une écriture vraiment syllabique telle qu’on dit qu’est celle en usage en éthiopie ; et cette écriture se sera perfectionnée et complétée successivement par l’addition de nouveaux caractères, à mesure qu’on aura distingué avec plus de sagacité les différentes syllabes du langage, et qu’on aura partagé en deux ou plusieurs, celles qu’on n’avait prises d’abord que pour une. Bien de gens croient que c’est ainsi que l’art d’écrire a dû toujours commencer ; et que par cette route on aura été bientôt conduit à l’écriture alphabétique. J’avoue que je ne partage ni l’une ni l’autre de ces deux opinions : et voici mes motifs.

Premièrement, par les raisons que j’ai dites, la notation du chant à dû précéder celle de la parole. Cette notation est fondée sur l’observation spéciale d’une qualité particulière dans chaque son (le ton). Elle consiste à représenter par le même caractère, deux sons très-différens d’ailleurs, s’ils ont le même ton, et par des caractères différens, deux sons semblables à tous autres égards, s’ils différent par le ton. Elle n’a donc pas dû conduire naturellement à ne considérer les sons qu’en masse, et à noter par des signes différens ceux même qui se ressemblaient par cette qualité qu’on était accoutumé à considérer exclusivement. Il y a là cessation de toute analogie.

De plus, quand on a adopté ce moyen d’écrire, il a dû conduire très-difficilement à l’écriture alphabétique ; car pour y arriver il a fallu revenir à la route suivie dans la notation du chant, et recourir de nouveau à l’observation des différentes qualités d’un même son, pour en noter la voix par un caractère et l’articulation par un autre. Or, c’est encore là une de ces interruptions brusques, un de ces saults, si l’on peut parler ainsi, que l’esprit humain fait difficilement.

Je crois donc que l’écriture rigoureusement syllabique, telle que nous venons de l’expliquer, a dû être très-rare, si même elle a jamais existé ; et que si elle a existé, les peuples qui l’auront adoptée, auront toujours suivi la même route, et auront toujours été augmentant successivement le nombre de leurs signes, jusqu’à un excès extrême, à chaque nouvelle syllabe qu’ils auront distinguée dans leur langage, mais ne seront revenus qu’avec une peine infinie à une écriture alphabétique, c’est-à-dire, notant dans les sons leurs différentes qualités, et non pas seulement leur effet en masse. Il me paraît bien plus vraisemblable que l’art d’écrire a commencé par-tout par la seconde des méthodes que nous avons indiquées, et qui amène tout de suite et directement à une espèce d’écriture, telle à-peu-près que nous la voyons encore dans les différens alphabets des langues orientales. Voici en quoi consiste ce procédé, qui n’est que la continuation de la notation du chant.

Le discours, la parole, sur-tout dans l’origine, n’est qu’un chant où les tons sont moins marqués, et où les articulations et les voix le sont davantage. On avait figuré quelques sons du chant, en représentant leur qualité la plus remarquable, le ton. Il est tout naturel que l’on ait figuré quelques sons du discours, en ne représentant de même que leur qualité la plus remarquable, l’articulation ou la voix, et sur-tout l’articulation, parce qu’en général elle est la plus frappante. Souvent la voix se confond presque avec le ton, et est même à-peu-près déterminée par lui, certaines voix, comme nous l’avons observé, ayant beaucoup plus d’analogie avec les tons graves, et d’autres avec les tons aigus.

Voilà donc de premiers caractères imaginés pour la parole, sur le modèle de ceux précédemment inventés pour le chant. Ces caractères que depuis nous avons nommés, avec raison, consonnes, parce que rigoureusement ils ne représentent pas le son tout entier, mais seulement son articulation, n’en ont pas moins d’abord été le signe du son lui-même, désigné par sa qualité la plus remarquable, l’ articulation, comme les notes étaient et sont encore les signes des sons du chant, qu’elles désignent par leur qualité la plus importante, le ton, laissant les autres à l’arbitraire.

Ces premières consonnes sont donc de véritables caractères syllabiques représentans tout un son, dont elles marquent exactement l’articulation, et dont elles laissent dans le vague toutes les autres circonstances. C’est dans cet état que nous les voyons encore de nos jours dans les alphabets orientaux : et que nous les retrouverons aussi fort souvent dans les nôtres, quand nous les examinerons de près. Cet état est précisément celui des notes dans la notation du chant.

On avait déjà imaginé de varier la forme de ces notes, ou de leur ajouter un petit signe pour marquer leur durée ; on a pu aisément songer à ajouter aux consonnes un signe de quantité.

Ensuite le ton de leur son n’était pas, il est vrai, aussi saillant que ceux du chant, on n’a pas pu précisément leur adjoindre une note ; mais il a été facile de leur attacher un accent qui marquât le ton, au moins à-peu-près. Ainsi, voilà déjà certains sons du langage notés par un seul signe principal, unique et par conséquent vraiment syllabique, et cependant fixés par leur articulation, leur durée, et leur ton, c’est-à-dire, mieux déterminés, et avec plus de scrupule qu’ils ne le sont souvent dans nos écritures, que nous croyons si parfaites. Les monumens font foi que tout cela s’est fait.

Après ces premiers sons, d’autres qui n’avaient pas une articulation très-prononcée, se sont pourtant fait remarquer par une voix fort distincte. On les a désignés aussi par un caractère, on a pu adjoindre de même à ce caractère un signe de quantité et un accent ; ainsi, voilà d’autres caractères syllabiques encore, qui marquent la voix, le ton, la durée, et ne laissent à l’arbitraire que l’articulation. Ils sont absolument semblables à toutes les voyelles de nos alphabets, quand elles seules elles forment une syllabe, avec la différence au désavantage de celles-ci, que le plus souvent elles ne sont pas accompagnées de signes qui marquent le ton et la durée.

Dans cet état de choses, on a pu facilement observer que le caractère p, par exemple, muni de son accent et de son signe de quantité, pouvait et devait, suivant les circonstances, être prononcé pa, pâ, pé, pè, pe, peu, pi, po, pô, pu, pou, pan, pin, pon, pun, et que l’on avait un caractère pour exprimer chacune de ces voix, ou au moins les plus remarquables d’entr’elles, quand elles se trouvaient dans le discours, sans être précédées d’aucune articulation marquée : et l’on aura pu aisément conclure qu’il était utile de joindre le caractère représentatif d’une de ces voix au caractère p, pour déterminer avec plus de précision, le son qu’il indiquait. Alors ces deux caractères réunis, sont devenus vraiment alphabétiques, l’un étant restreint à ne marquer que l’articulation, et l’autre, à ne marquer que la voix d’un même son, qui par-là se sera trouvé complètement représenté, et délimité rigoureusement.

Cela paraît très-simple, et cela l’est en effet.

Mais les choses les plus simples, quand elles passent l’absolu nécessaire, l’esprit humain les opère très-difficilement, sur-tout, quand des habitudes antérieures et contraires, ont eu le tems de prendre la place et de s’enraciner. Aussi voyons-nous que ce qui nous paraît si simple et si raisonnable, n’est presque jamais exécuté dans beaucoup d’écritures ; et ne l’est que très-incomplètement dans les nôtres. Toutefois nous avons si bien trouvé la route que l’on a suivie, qu’on devait suivre, et qu’on ne pouvait pas manquer de suivre tôt ou tard, que nous ne sommes plus étonnés, comme les grammairiens nos prédécesseurs, du point où l’on est arrivé, mais bien plutôt qu’on n’ait pas été plus loin, et qu’on se soit arrêté en si beau chemin.

En effet, n’est-il pas étonnant d’une part, que quand nous avons au moins quinze voix bien distinctes, non-seulement nous ne nous soyons donné la peine d’en figurer que cinq, mais que nous ne nous soyons pas même apperçus que ces voyelles ne peuvent pas être prononcées seules, et que quand elles sont écrites seules, nous leur prêtons l’articulation qui leur manque, ainsi que le ton et la durée qui ne sont pas marquées ? D’un autre côté, n’est-il pas tout aussi surprenant que depuis que nous nous servons de consonnes, nous continuions à brouiller et à confondre la plupart des articulations, au point que nous ne voyons pas qu’une consonne ne peut jamais être prononcée sans une voyelle ? En sorte que quand elle n’est suivie de rien, il y a une voyelle quelconque sous-entendue ; et quand elle est suivie d’une autre consonne, elle doit, ou en être séparée par une voyelle, tant brève soit-elle, ou se fondre avec elle, pour ne faire qu’une seule et même articulation, qui alors devrait être représentée par un seul caractère toujours le même.

Assurément, quand j’écris il, et que je le prononce, il y a une articulation, une aspiration faible devant i, et une voix faible, un e muet, un schéva après l, sans quoi l serait inutile.

Quand j’écris psiché, je prononce pe-si-ché.

il y a trois syllabes, dont la seconde est la seule écrite régulièrement. L’articulation p

devrait avoir une voyelle, et l’articulation ch

devrait être écrite avec un seul caractère.

Quand j’écris axe, je dis ha-ke-se. pour tout représenter régulièrement, il faudrait une consonne devant a : il faudrait partager en deux la consonne x, qui vaut à elle seule deux articulations successives ; et il faudrait mettre une voyelle, quelle que brève qu’elle soit, après la première. Sans cela, elle est impossible à prononcer.

Dans accent, je prononce ha-ke-sen.

l’ a doit avoir une articulation. Le premier c est un k, et doit avoir une voyelle.

Le second c est une s. et le t est une lettre sans valeur aucune, un simple signe d’étymologie.

De même, quand j’écris craquer, il est bien clair que je prononce ke-ra-ker. pour peu que l’organe soit empâté, cela est manifeste ; et quelqu’agile qu’il soit, cela se sent encore. On voit de plus qu’un seul caractère devrait faire l’effet du qu ; et que si je ne prononce pas l’ r finale, elle est inutile ; si je la prononce, il faut qu’elle soit suivie d’un e muet.

De même encore dans gnome, je prononce nécessairement gue-no-me. ce qu’on appelle l’ n mouillée forte est évidemment deux articulations successives que l’on confond, quoique séparées réellement par un schéva. il n’en est pas ainsi de l’ n mouillée faible ; c’est une articulation unique qui devrait être représentée par un seul caractère. Quand j’écris ignorant,

je dis réellement i-gno-rant. mais il devrait y avoir une consonne devant l’ i ; le gn

devrait être représenté par une consonne unique, et le ant par une seule voyelle. Ainsi il n’y a pas une des trois syllabes qui soit figurée correctement.

Beaucoup de grammairiens ont, il est vrai, fait presque toutes ces observations, et beaucoup d’autres du même genre ; mais ils n’en ont pas déduit toutes les conséquences qui en dérivent, parce que, comme nous l’avons vu, ils n’avaient pas complèté l’analyse du son vocal, et n’étoient pas remonté jusqu’au premier fait. Pour nous, ces réflexions qu’on pourrait prodigieusement multiplier s’il en était besoin, nous conduiront tout naturellement à trouver toutes les imperfections de nos alphabets et de nos ortographes, et les moyens de les rectifier.

Néanmoins ce n’est pas l’objet que j’avais en vue pour le moment. Je ne voulais encore que faire voir comment est née l’écriture proprement dite, comment elle s’est améliorée graduellement, dans quel sens il est vrai de dire qu’elle a commencé par être syllabique, jusqu’à quel point elle l’est encore dans les alphabets orientaux ; et sur-tout je voulais montrer avec évidence qu’elle est encore bien plus syllabique que nous ne pensons, dans tous nos alphabets occidentaux dérivés de ceux des grecs et des romains, et prouver que c’est l’effet de la manière imparfaite dont on a toujours analysé les sons vocaux, et que c’est de l’imperfection de cette analyse que naît la différence qui existe entre les syllabes naturelles ou physiques, et les syllabes artificielles ou conventionnelles de toutes nos langues. Je pense que c’est à quoi j’ai réussi.

Maintenant il semblerait qu’il ne reste plus qu’à proposer une manière de rectifier notre écriture, ou plutôt d’achever de l’amé liorer.

Cependant nous n’en sommes pas là encore, et nous devons auparavant examiner les sons vocaux sous un autre aspect. Nous venons de faire voir qu’ils sont tous également doués de certaines qualités, lesquelles doivent être toutes représentées pour que le son soit complètement figuré ; il nous faut actuellement montrer les différentes modifications dont chacune de ces qualités est susceptible, ou du moins celles de ces modifications qui méritent d’être distinguées dans l’écriture.

Alors nous aurons le tableau complet de ce que les signes permanens doivent exprimer, et par conséquent de ce qu’ils doivent être pour remplir parfaitement leur destination.

Des quatre qualités par lesquelles les sons de l’organe vocal affectent l’organe auditif, savoir, la voix, l’articulation, le ton, et la durée, les deux dernières ne sont guères représentées dans nos écritures que par de petits signes placés hors lignes et comme accessoires.

Cependant je parlerai d’elles d’abord, parce qu’il me paraît plus commode de commencer par ce qui est le moins compliqué, et de finir par ce qui l’est d’avantage. Je suivrai en cela la marche des inventeurs des caractères, qui sans doute ont été conduits, à leur insçu, par le même motif.

C’est pour cela qu’ils ont noté le chant avant le discours.

le ton. cette qualité du son vocal, la première sans doute qu’on y ait remarquée, ne peut pas être représentée dans l’écriture de la parole avec la même précision que dans l’écriture du chant, parce que ses nuances y sont beaucoup plus fines et souvent inappréciables. Au reste, cela n’est pas nécessaire. Il ne faut entreprendre ni de tout classer ni de tout distinguer trop rigoureusement dans la nature, qui procède toujours par gradations insensibles. Il faut nous borner, dans chaque genre, aux divisions qui nous sont utiles pour l’objet que nous nous proposons. Je crois donc, le clavier de la voix parlante étant beaucoup moins étendu que celui de la voix chantante, qu’il suffit de remarquer dans la première trois degrés de ton, les tons graves, les tons aigus, et ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire, qui sont à l’unisson du ton ordinaire du discours.

J’observe seulement que les deux degrés extrêmes ne sont ici, comme dans le chant, fixés que d’une manière relative au ton fondamental de l’organe ; car dans la voix la plus glapissante, comme dans la plus basse, il y a des tons aigus et des tons graves également sensibles dans les deux cas.

la durée. la durée des sons, comme leur ton, ne doit être appréciée dans le discours et notée dans l’écriture, que d’une manière comparative. Dans la prononciation la plus rapide, comme dans la plus lente, il y a également des longues et des brèves.

Nous avons dit, et nous avons prouvé, que le schéva est une vraie voix, qui se trouve nécessairement après toute articulation qui n’est suivie d’aucune autre voix, comme l’aspiration faible est une vraie articulation, qui se trouve inévitablement avant toute voix qui n’est précédée d’aucune autre articulation ; qu’en un mot ce schéva est un véritable e muet seulement plus bref que les voyelles reconnues les plus brèves. Or Beauzée, et plusieurs autres qui ne comptent pourtant pas le schéva pour une voix (comme si ce pouvait être autre chose), nous disent qu’il n’y a point de langue où il n’y ait des brèves plus brèves et des longues plus longues que d’autres. Mais aucun grammairien, que je sache, n’établit sur ce point de distinctions plus rigoureuses.

D’après ces données, je pense que le schéva est tout-à-fait propre à être pris pour unité de durée, et que pour compter suffisamment les tems dans le discours, il suffit d’y remarquer des voix qui durent autant que deux, trois, quatre, ou cinq schéva.

la voix. nous n’avons que cinq voyelles ; mais il est bien notoire que nous avons plus de cinq voix. En même tems je pense qu’il en est de cette qualité du son comme des autres, qu’il faut renoncer à tenir compte des nuances qui deviennent trop fines pour être appréciables. En consultant avec soin mon oreille, encore plus que les autorités, je trouve que le milieu entre le trop et le trop peu, est d’admettre seize ou dix-sept voix différentes ; faisons-en l’énumération.

D’abord je reconnais deux a, parce que, indépendamment du ton et de la durée, la voix me semble réellement différente dans pâté et dans patin. certainement l’ouverture de la bouche n’est pas la même. D’après cette circonstance, j’appelle l’un ouvert et l’autre fermé, et non pas grave et aigu ou long et bref, parce que les voix ne doivent pas plus être distinguées par des différences de ton ou de durée, que les tons ou les durées par des différences de voix.

J’admets de plus trois e, tête, tètte, té,

que par les mêmes raisons j’appelle ouvert, moyen, et fermé.

Ensuite je reconnais bien un autre e, un e

muet dans rose et tombe, qui est plus marqué encore dans je, me, te, et autres mots semblables. Mais, comme Beauzée, je pense que cette voix est plutôt un eu muet ou faible, qu’un e. je trouve donc trois eu, un fort dans les mots jeu, jeûne, qui, suivant moi, ne diffèrent que par la durée et non par la voix ; un moyen dans beurre, jeune, peuple ; et un faible ou muet dans je, me, rose, et tombe.

observez que, fidèle à mes principes, quoique je regarde le schéva comme une véritable voix qui mérite d’être écrite autant que toute autre, cependant je n’en fais pas une voix particulière, parce que je trouve qu’il ne diffère de l’ eu

faible que par la durée. Duclos a fait la même observation à la fin de ses remarques sur le chapitre des consonnes de la grammaire générale de port-royal.

Je distingue encore deux o qui diffèrent entre eux comme les deux a ; tels sont ceux des mots hotte et hôte : mais je ne puis distinguer qu’un i, un u et un ou.

enfin j’admets les quatre nasales an, ein, un, on ; ce qui fait en tout dix-sept voix, comme Duclos et Beauzée ; mais avec cette différence que ce n’est ni par le ton ni par la durée que je les distingue ; et que je pense que toutes sont, quoique plus ou moins facilement, susceptibles de toutes les nuances de ton et de durée. J’ajouterai que sans l’autorité de ces grands maîtres, je crois que je n’aurais admis que deux eu ; car le moyen ne me paraît différer réellement du faible que par la durée ; puisque ce dernier devient toujours semblable à l’autre dès qu’il se prolonge, comme on ne s’en apperçoit que trop dans le chant français. Mais je n’ose me fier absolument à mon oreille sur ce point délicat. Comptons donc dixsept voix, et passons aux articulations.

l’articulation. quand j’examine avec attention toutes nos articulations, je trouve que Beauzée les a parfaitement distinguées et classées.

Seulement il me paraît qu’il a eu tort de retrancher du nombre des articulations réelles, la mouillée nazale gn, dans règne, et la mouillée liquide ill, dans paille, que mrs de port-royal avaient admises ; et j’avoue que toutes les raisons qu’il donne à l’appui de son opinion, ne me persuadent pas : comme aussi je trouve qu’il a raison de ne pas faire comme Duclos, une articulation de l’ i tréma du mot païen et autres semblables, et de ne pas admettre différens gue et différens ka.

en outre je pense, comme on l’a vu, que pour conserver l’analogie, et bien fixer les idées sur le mécanisme de la parole, nous devons absolument marquer une aspiration faible, devant toutes les voyelles que nous écrivons sans aucune articulation.

Car encore une fois, il ne peut pas plus y avoir de voix sans articulation, que d’articulation sans voix.

C’est parce qu’on a méconnu cette vérité, que l’on n’a écrit ni les schéva après les consonnes, ni les aspirations faibles avant les voyelles ; et c’est cette double négligence qui a perpétué l’erreur ; laquelle a jetté beaucoup de louche sur le mécanisme de l’écriture alphabétique. En conséquence, je reporterai l’articulation aspirée parmi les articulations variables ; je figurerai l’aspiration faible par un caractère quelconque, si l’on veut par une espèce de demi h, tel que ce signe (…) ; et je présenterai ce tableau de Beauzé, comme on le voit ici, renfermant vingt articulations simples et distinctes, au lieu de dix-sept.

ARTICULATIONS
  CONSTANTES
ou
isolées.
VARIABLES
ou jumelles.
Accolade H9.svg
faibles. fortes.
O
R
G
A
N
I
Q
U
E
S
l
a
b
i
a
l
e
s
Nasale M. Mort    
Orales Muettes   B. baquet. P. paquet.
Sifflantes   V. vendre. F. fendre.
l
i
n
g
u
a
l
e
s
Nasale N. Nort    
Nasale mouillée Gn. Règne    
Orales Muettes Dentales   D. dôme. T. tome.
Gutturales   G. galle. K. calle.
Liquides(1)   L. loi. R. roi.
Liq. mouillée ill. Paille    
Sifflantes Dentales   Z. zélé. S. scellé.
Palatales   J. japon. Ch. chapon.
Aspirées   . amour. H. héros.
(1) Je me détermine, contre l’avis de Beauzée, à mettre les liquides parmi les variables, parce qu’elles ont presque autant d’analogie ensemble que toutes les autres.

Les nasales et les mouillées sont les seules articulations isolées, parce que des nasales, l’une est labiale et l’autre linguale ; et des mouillées, quoique toutes deux linguales, l’une est nasale et l’autre liquide, ce qui fait qu’on ne peut les réunir.

Telles sont, suivant moi, les véritables articulations qui existent dans notre langue.

Voilà donc que par une première analyse, nous avons reconnu que chacun des sons de l’organe vocal a nécessairement quatre manières différentes d’affecter l’organe auditif, est doué de quatre qualités distinctes mais inséparables, qu’on ne doit ni confondre ni supposer existantes l’une sans l’autre : et par un second examen, nous avons trouvé que de ces quatre qualités, la première est susceptible dans le discours, de trois variations sensibles, la seconde de cinq, la troisième de dix-sept, et la quatrième de vingt. Ainsi, le même son vocal peut varier de quarante-cinq manières différentes, perceptibles à notre oreille ; ce qui, en les multipliant les unes par les autres, produit cinq mille cent combinaisons, rigoureusement possibles, si l’on fait abstraction de l’affinité que certaines voix ont plutôt avec tel ton ou telle durée, qu’avec telle ou telle autre. Il y a donc jusqu’à cinq mille cent sons vocaux réellement différens pour notre oreille ; et par conséquent pour les représenter scrupuleusement chacun par un signe particulier, par un caractère vraiment syllabique, il ne faudrait rien moins que ce nombre effrayant de caractères, ce qui serait excessivement incommode.

D’où l’on voit que si l’écriture purement syllabique a jamais été employée, ce n’est qu’en demeurant extrêmement incomplète, qu’elle a pu éviter de devenir compliquée à un point insupportable.

Au contraire, en suivant la méthode à laquelle a dû conduire la notation du chant, mais à laquelle on n’a pas été assez strictement fidèle, en prenant le parti de représenter séparément chacune des qualités du son, et de ne laisser absolument rien à deviner, que faut-il ? 1) pour noter les articulations, vingt consonnes.

2) pour les voix, dix-sept voyelles.

3) pour les tons, deux accens qui marquent les deux tons extrêmes, et laissent sans signe particulier les tons moyens, qui sont le ton fondamental du discours.

Observez que dans ce systême de tout exprimer, on ne peut jamais avoir besoin de l’accent circonflexe, c’est-à-dire, de celui qui marque que le ton s’abaisse et s’élève successivement dans le même son, parce que dès que le ton, comme toute autre qualité, change dans un son, il n’est plus le même ; ç’en est un autre qui lui succède : c’est une autre syllabe physique, qui a aussi son articulation, sa voix, et sa durée, lesquelles doivent être spécifiées.

4) enfin pour les durées, il faut employer les chiffres 1, 2, 3, et 4, qui marquent les tems que chaque son doit durer de plus que les sons les plus courts. Car il est inutile de donner un signe de quantité aux sons les plus brefs, qui sont regardés comme l’unité de durée.

Ainsi, avec quarante-trois signes, on peut noter jusqu’à la plus extrême précision, toutes les variations sensibles des sons vocaux, au moins de ceux dont notre langue nous fournit l’exemple ; et certainement il y aurait bien peu de caractères à ajouter à ceux-ci, pour rendre l’alphabet absolument complet et universel : car les divers langages des hommes varient beaucoup, par la répétition plus ou moins fréquente de certains sons, et par l’usage qu’on en fait ; mais il y a un bien petit nombre de voix et d’articulations réellement distinctes, qui appartiennent exclusivement à un idiôme, et ne se retrouvent jamais dans les autres.

Nos alphabets sont tous formés sur les principes de celui que je viens de décrire ; mais ils ne sont ni si complets ni si réguliers. La raison en est simple, ils n’ont point été composés d’après une analyse réfléchie de la parole, comme on s’est plu à l’imaginer. Leurs premiers élémens sont dus à des observations grossières et imparfaites. On y en a ensuite ajouté d’autres, à mesure qu’on en a senti le besoin. Souvent même on en a emprunté à des alphabets différens, quand on adoptait des mots d’une langue étrangère ; ou on a changé la valeur des caractères dont on se servait, pour imiter l’usage qu’en faisait un autre peuple.

Par-là, ces alphabets sont devenus un assemblage fortuit de pièces de rapport prises çà et là, et réunies sans plan, sans vues et sans systême.

Tantôt un caractère manque, et on en réunit plusieurs pour exprimer une seule voix ou une seule articulation ; tantôt le même caractère a successivement plusieurs valeurs. Quelquefois une voix ou une articulation n’ont point de signes ; d’autres fois on peut les rendre de cinq ou six façons différentes. Souvent la voix est sous-entendue, et on met de suite plusieurs consonnes, en se persuadant qu’elles appartiennent à la même syllabe : souvent aussi, c’est l’articulation qu’on néglige, et deux ou trois voyelles qui se suivent, forment ce qu’on appelle des diphtongues et des triphtongues, qui ne sont autre chose que des syllabes ou des sons différens confondus ensemble. De-là il arrive qu’on ne connaît point les syllabes réelles, et que celles qu’on distingue sont presque toutes arbitraires et conventionnelles. Presque toujours les modifications du ton sont confondues avec celles de la durée ou de la voix ; et presque jamais elles ne sont marquées régulièrement, non plus que celles de la durée. En un mot nos alphabets, vu leurs défectuosités et le mauvais usage que nous en faisons, c’est-à-dire nos vicieuses ortographes, méritent encore à peine le nom d’écriture. Ce ne sont réellement que de mal-adroites tachigraphies, qui figurent tant bien que mal, ce qu’il y a de plus frappant dans le discours, et en laissent la plus grande partie à deviner, quoique souvent elles multiplient les signes sans utilité comme sans motif.

Aussi, l’abbé d’Olivet est-il obligé de convenir que, on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Montpellier ou à Bordeaux, et faire qu’elle y soit prononcée, syllabe pour syllabe comme à la cour. ce sont ses propres termes. Que serait-ce, s’il s’agissait d’envoyer cette même phrase dans un autre pays de l’Europe, ou même dans une autre partie du monde ? Nous n’avons donc réellement pas une peinture fidèle de la parole ; nous n’en possédons qu’un croquis informe, où il est difficile et même impossible de la reconnaître.

Si on en veut une preuve plus forte encore que l’aveu du savant académicien, on n’a qu’à ouvrir un de nos dictionnaires. On y verra que très-souvent, après avoir écrit un mot, on nous dit, ce mot se prononce de telle manière : et pour figurer la façon dont il doit être prononcé, on le récrit avec d’autres caractères, qui souvent le figurent encore fort mal, au moins pour un étranger.

Assurément c’est bien là imiter ce peintre mal-habile, qui après avoir dessiné un animal, est obligé pour qu’on le reconnaisse, de mettre en bas du tableau, ceci est un cheval. c’est même faire pis encore : car du moins, après sa naïve inscription, il n’y a plus lieu à aucune incertitude, au lieu qu’après l’explication du dictionnaire, on ne sait encore dans beaucoup de cas de quels sons il s’agit. Il est donc démontré que nos écritures actuelles, quoique les moins mauvaises de celles auxquelles on est arrivé jusqu’à présent d’améliorations en améliorations, sont encore très-défectueuses, et même très-vicieuses.

Actuellement oserai-je, après tant d’autres, proposer de corriger notre écriture ? Ce ne serait pas le peu de succès de tous les réformateurs qui m’ont précédé, qui me découragerait. Ceux même qui nous ont donné sur ce sujet les travaux les plus estimables, à la tête desquelles je mettrai le citoyen Domergue, me paraissent cependant s’y être mal pris, en ce qu’ils se sont trop pressés. Ils ont distingué avec sagacité et avec soin, les différentes modifications de la voix et de l’articulation ; mais ils ne sont pas remontés jusqu’à la première des deux analyses que nous avons faites ici, celle du son lui-même. Ils n’ont pas séparés scrupuleusement les unes des autres, les différentes qualités des sons vocaux. D’où il est arrivé qu’ils n’ont pu reconnaître nettement les divers sons, ou syllabes réelles, qu’ils les ont laissées mêlées et confondues dans des syllabes arbitraires, et que la vraie théorie de la représentation de la parole leur a encore échappé en partie, de sorte que leur manière de figurer le discours, quoique déjà très-bonne, n’en est pas encore une peinture tellement exacte, qu’elle force absolument à le reconnaître. Elle n’a donc pas ce degré de perfection qui subjugue l’assentiment, quand on peut y parvenir.

Je ne serais pas arrêté non plus par les raisons de ceux qui prétendent qu’il faut conserver une mauvaise manière d’écrire, par respect pour l’étymologie : je les renverrais aux raisonnemens de Duclos, qui me paraissent sans réplique ; et particulièrement à celui par lequel il leur prouve que l’écriture a toujours dû suivre, et a réellement suivi tant qu’on a pu la prononciation, quoique souvent par des moyens très-maladroits ; et dans lequel il montre que beaucoup de vices de nos ortographes sont tout-à-fait contraires à l’étymologie, au lieu de la conserver. Mais sur-tout je citerais comme péremptoire l’aveu de Beauzée, qui au moment même où il combat ce qu’il appelle les néographes, dit, pag 187, si l’ortographe est moins sujette que la voix à subir des changemens de forme : elle devient, par-là même, dépositaire et témoin de l’ancienne prononciation des mots ; et elle facilite la connaissance des étymologies, qui n’est pas sans mérite ni sans utilité ; et il ajoute pag 192, à propos du ph, auquel il voudrait qu’on substituât toujours l’ f. C’est aux étymologistes à puiser des principes dans l’histoire même de l’ortographe, et non à en entretenir les défauts : les italiens qui ont banni le « ph » de la leur, n’en sont pas moins bons étymologistes. ces deux passages précieux me paraissent décider la question sans retour. Car d’une part, il est très-clair que ce n’est pas telle ou telle mauvaise ortographe qui donne les lumières les plus sûres et les plus curieuses sur l’étymologie de certains mots, mais bien l’histoire des changemens successifs que cette ortographe a éprouvés : et de l’autre, il est évident que plus l’écriture représentera fidélement la prononciation, et de manière à ne pouvoir s’y tromper, et plus elle suivra de près ses moindres altérations ; plus l’histoire de l’ortographe sera instructive, non-seulement sur l’origine des mots, mais sur la manière dont le génie de chaque langue tend à les modifier par l’usage.

Si je ne propose pas de changer notre manière d’écrire, ce n’est donc aucune des raisons dont je viens de parler qui m’en empêche ; mais bien la conviction intime que tout projet de ce genre est d’une inutilité absolue, sur-tout venant d’un homme isolé : en effet, une réforme partielle détruisant une ou deux défectuosités pour en laisser subsister mille autres, n’a aucun avantage ; et une réforme complète est presque impossible, parce que trop d’habitudes y résistent. Pour changer totalement un usage qui tient par tant de points à toutes les institutions sociales, il faudrait un consentement unanime qui ne peut pas même se supposer, et ce serait un véritable bouleversement dans la société. Il ne faut donc pas y songer ; mais je crois qu’en laissant subsister cet usage, puisqu’on ne peut le détruire, ce serait une chose très-utile que de bien signaler ses vices, leurs causes, et leurs conséquences, et de placer à côté de notre écriture telle qu’elle est, un modèle parfait de ce qu’elle devrait être. Peut-être même est-ce là en général la seule manière de combattre avec succès les erreurs trop répandues.

Or tout le monde convient que le but et le devoir de l’écriture est de représenter les sons du discours le plus fidèlement et le plus exactement possible. C’est ce qui la distingue éminemment des peintures hiéroglyphiques et symboliques, et ce qui constitue sa prodigieuse utilité. Tous les grammairiens répètent depuis Quintilien, que la fonction des lettres est de conserver la parole et de la rendre au lecteur comme un dépôt confié. il est reconnu aussi que pour bien rendre ce dépôt tel qu’il a été reçu, pour représenter ces sons avec exactitude, et de manière à ce qu’on ne puisse s’y méprendre, il faut figurer scrupuleusement chacune de leurs qualités, comme pour bien décrire un corps il faut faire l’énumération précise de toutes ses propriétés ; car les êtres quelconques ne sont pour nous que la réunion de leurs effets sur nous, puisque l’existence que nous leur connaissons n’est autre chose que ces effets eux-mêmes, et que celle que nous ne leur connaissons pas n’est rien à notre égard.

Je voudrais donc qu’un corps savant, composé d’hommes éclairés et accrédités, refit le travail que nous venons de tenter ; qu’il examinât de nouveau, avec scrupule, toutes les qualités des sons de notre langue ; qu’il déterminât, après mûre délibération, le nombre des articulations, des voix, des tons, et des durées que l’on peut y distinguer et que l’on doit représenter ; que, sans avoir égard à l’écriture vulgaire, il destinât à chaque articulation et à chaque voix un caractère, dont il réglerait la forme de la manière jugée la plus avantageuse, sous tous les rapports relatifs à la lecture, à l’écriture, et à l’impression, et qu’il fixât de même les moyens par lesquels on marquerait les tons et les durées de chaque son.

Je voudrais ensuite qu’il fit imprimer plusieurs beaux morceaux de nos meilleurs auteurs, tant en prose qu’en vers, avec cet alphabet qui ne laisserait rien de sous-entendu ; et comme cela ne pourrait se faire qu’après avoir déterminé avec le plus grand scrupule la valeur précise de chaque son, je voudrais que dans ces modèles d’écritures, il y eût des marques qui indiquassent la manière, dont les syllabes physiques écrites correspondent aux syllabes conventionnelles. Par ce moyen la saine prononciation et la véritable prosodie se trouveraient fixées en même tems avec toute la précision possible.

Enfin je voudrais que les mêmes hommes fissent imprimer, par les mêmes procédés et avec le même soin, différens morceaux des langues étrangères les plus disparates entr’elles, en créant quelques caractères de plus s’il en était besoin, et en consultant des nationaux instruits, si cela était nécessaire pour être bien sûr de la prononciation et de la prosodie.

Par ce moyen on aurait un alphabet vraiment complet, une ortographe réellement digne de ce nom, qui signifie manière d’écrire vraie et correcte, et un monument encyclopé dique de l’état actuel de la parole et de sa représentation fidèle. Alors on pourrait, sans inconvénient, continuer à laisser chaque écriture particulière sous le joug de la routine et de l’usage, puisqu’on ne peut pas les y soustraire. Cette écriture universelle, dont bientôt tout homme un peu instruit s’empresserait d’acquérir l’intelligence comme on acquiert celle des caractères algébriques ou chimiques, ou des alphabets étrangers, seroit un type commun et immuable dont on rapprocherait toutes les autres écritures ; et elle aurait des avantages inappréciables qui iraient toujours en augmentant.

Voudrait-on avoir une connaissance exacte de la prononciation et de la prosodie d’une langue étrangère ou de la sienne propre ? Elle vous en offrirait le tableau fidèle.

Voudrait-on s’assurer des changemens arrivés par le laps du tems, dans cette prononciation ou cette prosodie ? Elle vous en fournirait des monumens irrécusables, puisqu’elle les aurait toujours suivis exactement ; et c’est bien alors que la manière d’écrire servirait à l’étymologie.

Voudraiton, comme nous le disions ci-dessus à propos des écritures orientales, fournir à un peuple un moyen de représenter sa langue, moins incommode que celui dont il est en possession ? Au lieu de lui donner notre alphabet, ce qui n’est guères au fait que remplacer un mauvais instrument par un autre un peu moins mauvais, on lui offrirait cette représentation fidèle de la parole ; on lui apprendrait à décomposer rigoureusement ses sons, et à les noter scrupuleusement. Cette méthode étant fondée dans la nature, il en acquerrait bientôt l’usage, et bientôt même il s’en servirait utilement pour apprendre nos langues.

Bientôt nous même nous y aurions recours pour nous rendre compte de toutes les bizarreries de nos ortographes, pour nous accoutumer plus facilement à nous y soumettre, et pour apprendre à lire plus promptement et plus correctement : car Duclos a eu bien raison de dire que quiconque sait lire, sait le plus difficile de tous les arts. Il est même à remarquer que tous les autres arts s’apprennent plus ou moins bien à tout âge, au lieu que quand on n’a pas appris à lire avant que la raison soit développée, ce n’est qu’avec une peine extrême qu’on y parvient quand le jugement est formé. La raison en est simple. La mémoire seule peut servir à cette étude ; aucun raisonnement ne peut y aider. Au contraire, il faut à tout moment faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à toute déduction, pour suivre aveuglément l’usage établi qui vous surprend continuellement par son inconséquence, si, malheureusement pour vous, vous avez la puissance et l’habitude de réfléchir.

Or, j’en appelle à tous ceux qui ont un peu médité sur nos facultés intellectuelles : y a-t-il rien au monde de plus funeste qu’un ordre de choses qui fait que la première et la plus longue étude de l’enfance est incompatible avec l’exercice du jugement ? Et peut-on calculer le nombre prodigieux d’esprits faux que peut produire une si pernicieuse habitude qui devance toutes les autres ? C’est cette dernière considération, plus encore que l’utilité dont elle serait pour la poésie, pour l’éloquence, et pour l’étude des langues et de leur prosodie, qui me fait désirer que cette écriture, qu’on peut appeler philosophique, soit créée. Je suis convaincu que les services mêmes qu’elle rendrait, la feraient promptement devenir très-usuelle ; et que, sans même que l’on s’en occupât, les écritures vulgaires tendroient très-rapidement à s’en rapprocher : car l’homme à une pente naturelle à suivre la raison, dès qu’il en a l’exemple sous les yeux.

Néanmoins je ne présenterai point ici d’essai du travail dont je viens de tracer le programme ; d’abord parce que je ne l’exécuterais pas bien ; et ensuite parce qu’il ne serait pas soutenu par une autorité assez imposante pour entraîner l’assentiment général. Mais je regarde comme une époque très-heureuse pour voir réaliser ce projet, le moment où le perfectionnement de la grammaire et de la littérature française, est devenu l’objet spécial des travaux d’une classe de l’institut. Je desire vivement qu’elle goûte les idées que j’ai exposées, et qu’elle leur fasse l’honneur de s’en occuper ; parce que je crois que ce serait le moyen de répandre et de fixer, la saine prononciation et la vraie prosodie de notre langue, chose aussi précieuse pour la poésie et l’éloquence, que pour le progrès des lumières et les intérêts de la société politique ; car toute l’histoire de l’homme est dans celle des signes de ses idées, et sur-tout des signes permanens auxquels il confie le dépôt de ses pensées. C’est par ce vœu que je terminerai ce chapitre déjà trop long. Je ne parlerai ni des tachigraphies, ni des okigraphies, ni des différens chiffres conventionnels : ce sont là des méthodes pratiques fort utiles, soit pour abréger l’opération d’écrire, soit pour cacher la signification de ce qu’on a écrit ; mais elles ne jettent aucun jour sur la théorie des signes permanens. Je suis content si l’on trouve que j’ai bien rendu compte de cette théorie, et que j’ai bien expliqué ses rapports avec celle des signes fugitifs, dont les signes permanens sont une émanation, et dont ils sont en même tems la représentation.

Il ne nous reste plus qu’à voir quelles conséquences on peut tirer de tout ce qui précède, pour l’amélioration de nos langues vulgaires, ou même pour la composition d’une langue parfaite qui mérite le titre de philosophique, et qui puisse devoir à sa perfection même le privilége de devenir universelle.