Éléments de la philosophie de Newton/Édition Garnier/Épître dédicatoire

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ÉPITRE DÉDICATOIRE
À MADAME LA MARQUISE
DU CHÂTELET[1]

Madame,

Lorsque je mis pour la première fois votre nom respectable à la tête de ces Éléments de philosophie, je m’instruisais avec vous. Mais vous avez pris depuis un vol que je ne peux plus suivre. Je me trouve à présent dans le cas d’un grammairien qui aurait présenté un essai de rhétorique ou à Démosthène ou à Cicéron. J’offre de simples Éléments à celle qui a pénétré toutes les profondeurs de la géométrie transcendante, et qui seule parmi nous a traduit et commenté le grand Newton.

Ce philosophe recueillit pendant sa vie toute la gloire qu’il méritait ; il n’excita point l’envie, parce qu’il ne put avoir de rival. Le monde savant fut son disciple, le reste l’admira sans oser prétendre à le concevoir. Mais l’honneur que vous lui faites aujourd’hui est sans doute le plus grand qu’il ait jamais reçu. Je ne sais qui des deux je dois admirer davantage, ou Newton, l’inventeur du calcul de l’infini, qui découvrit de nouvelles lois de la nature, et qui anatomisa la lumière, ou vous, madame, qui au milieu des dissipations attachées à votre état possédez si bien tout ce qu’il a inventé. Ceux qui vous voient à la cour ne vous prendraient assurément pas pour un commentateur de philosophe ; et les savants qui sont assez savants pour vous lire se douteront encore moins que vous descendez aux amusements de ce monde avec la même facilité que vous vous élevez aux vérités les plus sublimes. Ce naturel et cette simplicité, toujours si estimables, mais si rares avec des talents et avec la science, feront au moins qu’on vous pardonnera votre mérite. C’est en général tout ce qu’on peut espérer des personnes avec lesquelles on passe sa vie ; mais le petit nombre d’esprits supérieurs qui se sont appliqués aux mêmes études que vous aura pour vous la plus grande vénération, et la postérité vous regardera avec étonnement. Je ne suis pas surpris que des personnes de votre sexe aient régné glorieusement sur de grands empires : une femme avec un bon conseil peut gouverner comme Auguste ; mais pénétrer par un travail infatigable dans des vérités dont l’approche intimide la plupart des hommes, approfondir dans ses heures de loisir ce que les philosophes les plus profonds étudient sans relâche, c’est ce qui n’a été donné qu’à vous, madame, et c’est un exemple qui sera bien peu imité. Etc.


  1. Cette Épître dédicatoire, sans date dans l’édition de 1748, est, dans l’édition de 1756 et dans toutes celles qui l’ont suivie jusqu’à ce jour, donnée comme venant de l’édition de 1745. Dans les éditions de 1738, il y avait : 1° une épître en vers à Mme du Châtelet, qui depuis longtemps a été placée parmi les Poésies (voyez tome X, page 299) ; 2° un morceau en prose, ou lettre d’envoi à la même dame, et que voici :

    À MADAME LA MARQUISE DU CH*****.
    Avant-propos.

    « Madame,

    Ce n’est point ici une marquise, ni une philosophie imaginaire. L’étude solide que vous avez faite de plusieurs vérités, et le fruit d’un travail respectable, sont ce que j’offre au public pour votre gloire, pour celle de votre sexe, et pour l’utilité de quiconque voudra cultiver sa raison et jouir sans peine de vos recherches. Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines des sciences : je dois me borner à tâcher de bien concevoir quelques vérités, et à les faire voir avec ordre et clarté ; ce serait à vous à leur prêter des ornements.

    « Ce nom de Nouvelle Philosophie ne serait que le titre d’un roman nouveau s’il n’annonçait que les conjectures d’un moderne opposées aux fantaisies des anciens. Une philosophie qui ne serait établie que sur des explications hasardées ne mériterait pas, en rigueur, le moindre examen : car il y a un nombre innombrable de manières d’arriver à l’erreur, et il n’y a qu’une seule route vers la vérité ; il y a donc l’infini contre un à parier qu’une philosophie qui ne s’appuiera que sur des hypothèses ne dira que des chimères. Voilà pourquoi tous les anciens qui ont raisonné sur la physique, sans avoir le flambeau de l’expérience, n’ont été que des aveugles qui expliquaient la nature des couleurs à d’autres aveugles.

    « Cet écrit ne sera point un cours de physique complet. S’il était tel, il serait immense ; une seule partie de la physique occupe la vie de plusieurs hommes, et les laisse souvent mourir dans l’incertitude.

    « Vous vous bornez dans cette étude, dont je rends compte, à vous faire seulement une idée nette de ces ressorts si déliés et si puissants, de ces lois primitives de la nature que Newton a découvertes ; à examiner jusqu’où l’on a été avant lui, d’où il est parti, et où il s’est arrêté. Nous commencerons, comme lui, par la lumière : c’est, de tous les corps qui se font sentir à nous, le plus délié, le plus approchant de l’infini en petit ; c’est pourtant celui que nous connaissons davantage. On l’a suivi dans ses mouvements, dans ses effets ; on est parvenu à l’anatomiser, à le séparer en toutes ses parties possibles. C’est celui de tous les corps dont la nature intime est le plus développée ; c’est celui qui nous approche le plus près des premiers ressorts de la nature. »

    Ici, en 1738, se trouvaient les deux derniers des trois alinéas qui, depuis 1741, composent l’Introduction de la deuxième partie.

    « On trouvera ici toutes celles qui conduisent à établir la nouvelle propriété de la matière découverte par Newton. On sera obligé de parler de quelques singularités qui se sont trouvées sur la route dans cette carrière ; mais on ne s’écartera point du but.

    « Ceux qui voudront s’instruire davantage liront les excellentes Physiques des S’Gravesande, des Keill, des Musschenbroek, des Pemberton, et s’approcheront de Newton par degrés. »

    C’est à la première phrase de cet Avant-propos de 1738 que fait allusion Mme du Châtelet, dans une lettre dont on a transcrit un passage, page 277.

    Dans l’édition de 1741, l’Avant-propos était conçu en ces termes :

    « Madame,

    La philosophie est de tout état et de tout sexe : elle est compatible avec la culture des belles-lettres, et même avec ce que l’imagination a de plus brillant, pourvu qu’on n’ait point permis à cette imagination de s’accoutumer à orner des faussetés, ni de trop voltiger sur la surface des objets.

    Elle s’accorde encore très-bien avec l’esprit d’affaires, pourvu que, dans les emplois de la vie civile, on se soit accoutumé à ramener les choses à des principes, et qu’on n’ait point trop appesanti son esprit dans les détails.

    Elle est certainement du ressort des femmes, lorsqu’elles ont su mêler aux amusements de leur sexe cette application constante qui est peut-être le don de l’esprit le plus rare.

    Qui jamais a mieux prouvé que vous, madame, cette vérité ? Qui a fait plus d’usage de son esprit et plus d’honneur aux sciences, sans négliger aucun des devoirs de la vie civile ? Votre exemple doit encourager ou faire rougir ceux qui donnent pour excuse de leur paresseuse ignorance ces vaines occupations qu’on appelle plaisirs ou devoirs de la société, et qui presque jamais ne sont ni l’un ni l’autre.

    Avant que je donne sous vos yeux une idée des découvertes de Newton en physique, comme je l’avais déjà essayé dans les éditions précédentes, permettez que je fasse d’abord connaître ce qu’il pensait en métaphysique ; non que je veuille seulement apprendre au public des vaines anecdotes dont il aime à repaitre sa curiosité sur ce qui regarde les hommes extraordinaires, mais parce que ses pensées sur ce qui est le moins à la portée des hommes leur peuvent encore être très-utiles ; en effet, il est à croire que celui qui a découvert tant de vérités admirables dans le monde sensible ne s’est pas beaucoup égaré dans le monde intellectuel. Je veux faire connaître de lui et les opinions que vous admettez, et celles que vous combattez. Sûr de me trouver dans la route du vrai quand je marche après Newton et après vous, incertain quand vous n’êtes pas de son avis, je dirai fidèlement soit ce que je recueillis en Angleterre de la bouche de ses disciples, et particulièrement du philosophe Clarke, soit ce que j’ai puisé dans les écrits même de Newton, et dans la fameuse dispute de Clarke et de Leibnitz. Je soumets le compte que je vais rendre, et surtout mes propres idées, à votre jugement et à celui du petit nombre d’esprits éclairés qui sont, comme vous, juges de ces matières. »