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Éléments de la philosophie de Newton/Édition Garnier/Partie 2/Conclusion

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LETTRE DE L’AUTEUR,
QUI PEUT SERVIR DE DERNIER CHAPITRE À LA THÉORIE DE LA LUMIÈRE.

J’aurais eu l’honneur de vous répondre plus tôt, monsieur, sans les maladies continuelles qui exercent plus ma patience que

Newton n’exerce mon esprit. Je crois que vos doutes, monsieur, lui en auraient fait naître. Vous dites que c’est dommage qu’il ne se soit pas expliqué plus clairement sur la raison qui fait que la force attractive devient souvent répulsive, et sur la force par laquelle les rayons de lumière sont dardés avec une si prodigieuse célérité ; et j’oserais ajouter que c’est dommage qu’il n’ait pu savoir la cause de ces phénomènes. Newton, le premier des

hommes, n’était qu’un homme, et les premiers ressorts que la nature emploie ne sont pas à notre portée, quand ils ne sont pas soumis au calcul. On a beau supputer la force des muscles, toutes les mathématiques seront impuissantes à nous apprendre pourquoi ces muscles agissent à l’ordre de notre volonté. Toutes les connaissances que nous avons des planètes ne nous apprendront jamais pourquoi elles tournent de l’occident à l’orient, plutôt qu’au contraire. Newton, pour avoir anatomisé la lumière, n’en a pas découvert la nature intime. Il savait bien qu’il y a dans le feu élémentaire des propriétés qui ne sont point dans

les autres éléments ; il parcourt cent trente millions de lieues en un quart d’heure.

Il ne paraît pas tendre vers un centre comme les corps ; mais il se répand uniformément et également en tout sens, au contraire des autres éléments. Son attraction vers les objets qu’il touche, et sur la surface desquels il rejaillit, n’a nulle proportion avec la gravitation universelle de la matière.

Il n’est pas même prouvé que les rayons du feu élémentaire ne se pénètrent pas les uns les autres[1]. C’est pourquoi Newton, frappé de toutes ces singularités, semble toujours douter si la lumière est un corps. Pour moi, monsieur, si j’ose hasarder mes doutes, je vous avoue que je ne crois pas impossible que le feu élémentaire soit un être à part, qui anime la nature, et qui tient le milieu entre les corps et quelque autre être que nous ne connaissons pas ; de même que certaines plantes organisées servent de passage du règne végétal au règne animal. Tout tend à nous faire croire qu’il y a un chaîne d’êtres qui s’élèvent par degrés. Nous ne connaissons qu’imparfaitement quelques anneaux de cette chaîne immense, et nous autres petits hommes, avec nos petits yeux et notre petite cervelle, nous distinguons hardiment toute la nature en matière et esprit, en y comprenant Dieu, et en ne sachant pas d’ailleurs un mot de ce que c’est au fond que l’esprit et la matière. Je vous expose mes doutes, monsieur, avec la même franchise que vous m’avez communiqué les vôtres. Je vous félicite de cultiver la philosophie, qui doit nous apprendre à douter sur tout ce qui n’est pas du ressort des mathématiques et de l’expérience, etc.


  1. Si Newton entend ici que les rayons calorifiques peuvent se croiser sans se détruire, le fait est constant aujourd’hui, soit qu’on le considère comme démontré par l’expérience, soit qu’on songe à l’identité de la chaleur et de la lumière. (D.)