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Élisabeth Seton/V

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 16-17).

V


Mme Seton avait trouvé dans le mariage plus de joie que les plus illusionnés n’en osent espérer. Mais une crainte terrible ne tarda point à troubler son bonheur. Deux ans après son mariage, elle écrivait : « Je m’applique à connaître mon propre cœur ; j’essaie de le gouverner par la réflexion ; cependant je sens qu’il devient de jour en jour plus sujet à s’attendrir : ce que j’attribue aux inquiétudes que me donne la santé de mon William. Ah ! cette santé, c’est d’elle que dépendent toutes mes espérances de bonheur. Par elle, je continuerai de vivre plus heureuse qu’on ne l’a jamais été en ce monde, ou je me verrai plongée dans les derniers abîmes de la douleur. Un principe bien fixe chez moi, comme chrétienne et comme créature raisonnable, est de ne point arrêter ma pensée sur les événements de l’avenir, quand je n’y puis rien. Malgré cela, maintenant, je ne vois jamais le soleil couchant, je ne me promène jamais seule, sans que la mélancolie ne cherche à s’emparer de moi. Je m’y laisserais aller, si je ne me sauvais vite vers mon Anna, mon petit trésor, et si je ne lui faisais appeler : « Papa » et m’embrasser un millier de fois. »

D’autres inquiétudes surgirent, car la rupture du traité d’Amiens porta de rudes coups à la fortune de William Seton et, pour comble de malheur, la mort lui enleva inopinément son père.

En tout temps, la mort de M. Seton aurait été pour sa famille un grand malheur — arrivant en ce moment, ce fut la ruine.

Chargé de veiller aux intérêts aussi divers qu’importants de ses douze frères et sieurs, William Seton, à peine âgé de trente ans, se trouva seul à la tête d’immenses affaires.

Les difficultés s’aggravèrent entre les États et le continent. Les fonds américains furent saisis, l’embargo mis sur les vaisseaux ; les cargaisons furent enlevées par les corsaires et même par les vaisseaux de guerre. Chaque navire qui rentrait dans la baie de New-York apportait à M. Seton de sinistres nouvelles. Mais sa femme était auprès de lui, le soutenant, le reportant vers les hautes pensées. Pour mieux remplir son devoir, elle s’appliqua à l’étude des affaires et adoucit les travaux de son mari en les partageant. Elle consacrait à l’examen de ses combinaisons, de ses calculs, non seulement ses jours, mais souvent ses nuits.

La courageuse femme écrivait à sa belle-sœur Rebecca : « Je voudrais pouvoir vous écrire une longue lettre, sans vous dire un seul mot de nos affaires. Elles sont si tristes qu’on n’y peut penser. Mais cela ne dépend nullement de William. Jamais mortel ne supporta avec autant de fermeté les coups de l’adversité qui vont toujours s’appesantissant. »

L’importance des intérêts en jeu n’avait point désuni la famille Seton. « Notre bien-aimé père, écrivait Élisabeth, avait élevé ses enfants dans les sentiments d’une telle harmonie, d’une telle affection, tous y annoncent ou y possèdent de si bonnes et si aimables dispositions, que si William peut seulement arriver ce qu’il leur reste un peu de bien-être, nous conserverons nos espérances de bonheur. »