Mozilla.svg

Élisabeth Seton/VI

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 17-20).

VI


L’immense fortune était presque anéantie. Madame Seton abandonna sans regret sa somptueuse maison de New-York et se retira à la campagne. Un dégagement complet des vanités lui permit de rompre sans effort avec ses habitudes de luxe. Elle écrivait à ses intimes :

« Je regarde comme le plus grand bonheur de cette vie d’être délivrée des obligations, des cérémonies de ce qu’on appelle le monde. Mon monde à moi, c’est ma famille… Je suis mille fois plus calme qu’auparavant. Vienne que pourra ! Dieu est là-haut, tout, tournera à notre bien… Nous ne devons pas nous attendre à avoir ici-bas ce qui nous plairait davantage. Non, grâce au ciel ! car si nous l’avions, avec quelle facilité nous perdrions de vue l’autre vie, seul séjour d’une paix sans fin. »

Et, rappelant le temps où la vie lui avait paru si belle, qu’elle aurait volontiers consenti à y demeurer toujours, Élisabeth ajoutait :

« Maintenant, après un si court intervalle, tout est changé si complètement pour moi que rien en ce monde — ses joies y fussent-elles toutes réunies à la fois — rien ne me tenterait, du désir d’y être autrement que je n’y suis, c’est-à-dire en passant. »

Le soin continuel et si tendre qu’Élisabeth prenait de ses petits enfants ne l’empêchait pas de rester pour son père la plus aimable et la plus aimante des filles. Quand quelque circonstance les séparait, elle lui écrivait sans cesse : « Je vous vois toujours présent, lui disait-elle, et m’attache à faire tout ce qui mériterait, votre approbation. »

Un livre sur la fièvre jaune avait porté au loin le nom de Richard Bayley et fortement intéressé le monde scientifique d’alors.

Justement fière de la supériorité intellectuelle de son père, Madame Seton l’était encore bien davantage de sa réputation de désintéressement et de bienfaisance. Une preuve entre autres de la générosité, de la bonté de cet illustre Américain.

« Un chirurgien de Staten Island[1] était venu demander le secours des lumières de M. Bayley pour une opération difficile et redoutable. Malgré son désir d’obliger, le docteur refusa, autant à cause de la distance que de l’excès de ses fatigues et de ses occupations. Son confrère insistant auprès de lui : Ces pauvres gens qui espéraient tant vous voir, qu’ils vont être affligés de votre refus ! Il m’en coûte de leur en porter la nouvelle… ils sont déjà si malheureux… et ils sont si pauvres !…

— Ils sont pauvres ! s’écria Richard Bayley, bondissant hors de son fauteuil, ils sont pauvres ! Eh ! que ne le disiez-vous plus tôt ! Partons, mon cher. Allons, je vous suis. »[2]

Le docteur Bayley possédait à Staten Island une délicieuse villa et Madame Seton y passait toujours avec lui la belle saison. Elle y était au mois d’août 1801, quand la fièvre jaune éclata à New-York. C’était surtout parmi les pauvres émigrants irlandais que le fléau sévissait. Comme il l’avait déjà fait en des circonstances analogues, Richard Bayley donna l’exemple du plus complet dévouement, du plus généreux mépris de la vie.

Chaque jour, il devançait le lever du soleil et jusqu’à une heure avancée de la soirée il restait au milieu des malade et des mourants, à leur donner tous les soins.

Il y prit la fièvre : et, après six jours de cruelles souffrances, expira entre les bras de sa fille, en implorant la miséricorde de son Sauveur.

Sa mort laissa Mme Seton sans force, sans ressort. Le courage dont elle avait déjà donné tant de preuves l’abandonna, et un profond accablement s’empara d’elle. Mais, dans cette âme profondément chrétienne, le sentiment du devoir se réveilla bientôt.

Élisabeth comprit qu’il fallait à tout prix s’arracher à cette torpeur. Par un violent effort sans cesse renouvelé, elle se remit à la vie active. Mais la douleur de la séparation resta vive en son cœur. À cette souffrance vint bientôt s’ajouter une poignante inquiétude.

  1. Petite île de la baie de New-York.
  2. « Élisabeth Seton, » I, p. 76.