Éloge de la folie (Nolhac)/XXII

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 31-32).

XXII. — Dites-moi si l’homme qui se hait soi-même est capable d’aimer autrui, si celui qui se combat soi-même peut s’entendre avec quelqu’un, si celui qui est à charge à soi-même peut être agréable à un autre. Pour le prétendre, il faudrait être plus fou que moi. Eh bien, si l’on me chassait de la société, nul ne pourrait un instant supporter ses semblables, chacun même se prendrait en dégoût et en haine. La Nature, souvent plus marâtre que mère, a semé dans l’esprit des hommes, pour peu qu’ils soient intelligents, le mécontentement de soi et l’admiration d’autrui. Ces dispositions assombrissent l’existence ; elle y perd tous ses avantages, ses grâces et son charme. À quoi sert, en effet, la beauté, présent suprême des Immortels, si elle vient à se flétrir ? À quoi bon la jeunesse, si on la laisse corrompre par un ennui sénile ? Dans toutes tes actions, le premier principe que tu dois observer est la bienséance ; tu ne t’y tiendras envers toi-même, comme envers les autres, que grâce à cette heureuse Philautie, qui me sert de sœur, puisque partout elle collabore avec moi. Mais aussi comment paraître avec grâce, charme et succès, si l’on se sent mécontent de soi ? Supprimez ce sel de la vie, aussitôt l’orateur se refroidit dans son discours, la mélodie du musicien ennuie, le jeu de l’acteur est sifflé, on rit du poète et de ses Muses, le peintre se morfond sur son tableau et le médecin meurt de faim avec ses drogues. Le beau Nirée ressemble à Thersite, le jeune Phaon à Nestor, Minerve à une truie, le brillant parleur s’exprime comme un petit enfant, le citadin comme un rustaud. Tant il est nécessaire que chacun se complaise en soi-même et s’applaudisse le premier pour se faire applaudir des autres !

Enfin de compte, si le bonheur consiste essentiellement à vouloir être ce que l’on est, ma bonne Philautie le facilite pleinement. Elle fait que personne n’est mécontent de son visage, ni de son esprit, de sa naissance, de son rang, de son éducation, de son pays. Si bien que l’Irlandais ne voudrait pas changer avec l’Italien, le Thrace avec l’Athénien, le Scythe avec l’insulaire des Fortunées. Et quelle prévoyante sollicitude de la Nature, qui fait merveilleusement disparaître tant d’inégalités ! A-t-elle, pour quelqu’un, été avare de ses dons ? Elle renforce aussitôt chez lui l’amour-propre, et je viens de m’exprimer fort sottement, puisque ce don-là vaut bien tous les autres.

Je dirai maintenant qu’il n’est point d’action d’éclat que je n’inspire, point de bel art dont je ne sois la créatrice.