Éloge historique de Jean Darcet

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Éloge historique de Jean Darcet
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 99-114).

ÉLOGE HISTORIQUE

DE JEAN DARCET

LU LE 5 AVRIL 1802.

Nous l'avouons[1], ce n'est pas sans crainte que nous venons encore vous entretenir de l'un de nos confrères. L'exposé de découvertes récentes vous intéresserait peut-être plus que des détails répétés sur des travaux anciens ; mais c'est pour nous un devoir de rendre ces hommages à la mémoire des hommes utiles aux sciences et à l'humanité. Le souvenir des liens qui nous attachaient à eux nous fait exercer, il est vrai, ce touchant ministère avec le zèle du sentiment : mais le souvenir de leurs services ne vous porterait-il pas aussi il prendre part à ces actes solennels de notre douleur, ou du moins à les excuser ?

Quelques personnes reprochent aux éloges académiques de n'être pas l'expression entière de la vérité, et de pallier trop souvent les fautes et les erreurs de ceux qu'ils ont pour objet : et ce n'est pas, en effet, lorsque nos regrets sont encore dans toute leur force, ce n'est pas lorsque nous parlons, pour ainsi dire, encore appuyés sur l'urne funéraire d'un maître ou d'un ami, que l'on peut exiger de nous la froide impartialité de l'histoire. Mais n'y a-t-il pas en cela même une utilité particulière, et cette ingénieuse recherche de tout ce qu'un homme eut de louable ne peut-elle pas aussi profiter à l'humanité ? Les moralistes ordinaires sondent les replis les plus profonds du cœur humain pour y poursuivre et y dévoiler l'orgueil, la faiblesse et la vanité, sources impures et cachées de tant de vertus apparentes : ils feraient presque pardonner le vice, tant ils prouvent qu'il est commun. On entend à cette tribune des moralistes d'une autre espèce. Ils analysent aussi les ressorts secrets de notre intelligence et de notre volonté ; mais leur but est plus consolant : c'est de montrer que ces travers ou ces fautes que la médiocrité aime tant à reprocher aux hommes de génie ont presque toujours leur source dans des principes honnêtes, dans des penchants vertueux. Ils exercent d'avance l'office du temps, en effaçant les taches dont les contemporains ne se plaisent que-trop à couvrir le mérite, et en montrant à l'émulation de la jeunesse l'image des grands hommes, entourée seulement de leur gloire, et telle que la postérité la verra lorsque la jalousie aura cédé la place à la reconnaissance.

Sans doute il en est quelques-uns qui ont rendu cette bienveillance recherchée trop nécessaire à leur mémoire, et dans l'éloge desquels on n'oserait se permettre ces réflexions, parce qu'elles seraient un trop fort correctif du bien qu'on dirait d'eux ; mais si jamais on put les énoncer sans en craindre l'application, c'est en parlant de l'homme qui fait le sujet de ce discours. Jamais aucun n'eut moins besoin des artifices d'un orateur, et ne put être montré plus aisément sous toutes ses faces : tout en lui fut bon, de ce bon simple et sans apprêts, qui paraît tel à tout le monde ; et les talents, la candeur et la probité s'alliaient si heureusement dans son caractère, qu'on ne pouvait le connaître sans le respecter et sans le chérir.

Jean Darcet, membre du Sénat et de l'Institut, professeur de chimie au Collège de France, etc., naquit à Donazit, près Saint-Séver, département des Landes, le 7 septembre 1725.

Une partie de sa jeunesse se passa dans l'adversité. Son père, qui occupait une place dans une juridiction seigneuriale, voulait qu'il se préparât à lui succéder : un goût naissant pour la physique lui faisait préférer l'étude de la médecine à celle de la jurisprudence. Une marâtre aigrissant l'humeur qu'occasionnaient ces différends, le jeune Darcet se vit forcé de quitter la maison paternelle, et se rendit à Bordeaux pour s'y livrer à son penchant favori.

C'est par un tel combat sur le choix d'un état que commence l'histoire de presque tous nos confrères. Rarement les parents consentent-ils à ce que leurs enfants courent la périlleuse carrière des travaux de l'esprit : et certes on ne peut blâmer leur prudence ; car le dernier des états est sans doute celui de l'homme de lettres sans talents, comme le plus méprisable est celui de l'homme de lettres sans courage.

Mais ceux qui ont vraiment reçu de la nature la noble destination d'éclairer leurs semblables, sentent leurs forces, et c'est à la fois une sûre pierre de touche des deux qualités que cette destination suppose, quand ce charme ineffable qu'on éprouve à la recherche de la vérité fait mépriser l'indigence et l'abandon momentané des hommes. Darcet subit complètement cette terrible épreuve. Son père lui refusa toute espèce de secours, et transporta son droit d'aînesse aux enfants d'un second lit ; en sorte qu'il se trouva bientôt dans une détresse si profonde, qu'il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons de latin aux enfants d'un savetier.

Heureusement pour lui et pour les sciences, un de ses camarades d'études, Roux, connu depuis à Paris comme professeur de chimie aux écoles de médecine, approchait du célèbre Montesquieu : il lui fit part de la situation de Darcet, et l'engagea à se le faire amener. Le président, voyant un jeune homme spirituel, instruit, modeste, et qui ne paraissait pas né pour cette infortune, prit à lui l'intérêt le plus vif ; et s'étant assuré de l'honnêteté de ses mœurs et de l'étendue de ses connaissances, il lui confia l'éducation de son fils, et l'amena à Paris en 1742.

Darcet, passant subitement de la société de gens vulgaires et mécaniques dans celle d'un homme que sa réputation et son rang liaient avec les personnages les plus illustres, ne s'y trouva point déplacé : il obtint bientôt l'estime et l'amitié de son protecteur, devint le confident de ses travaux, et fut surtout employé par lui à recueillir et à ordonner les immenses matériaux de l’Esprit des Lois ; il assista en quelque sorte à la création de cet ouvrage, qui ne lui présentait plus cette jurisprudence étroite qui l’avait tant rebuté, mais qui le faisait jouir du spectacle nouveau pour lui de la nature des choses, aussi impérieuse dans la formation des liens qui unissent les hommes, que dans celle des lois qui régissent les corps inanimés. Aussi possédait-il parfaitement ce livre immortel ; et personne n'entendait mieux et ne citait plus si propos ces lignes, si concises et d'un sens si profond, que les hommes ordinaires trouvaient jadis obscures, et dont les événements de nos jours ont donné un si lumineux et quelquefois un si effrayant commentaire.

Cette intime confiance ne finit qu’avec la vie de Montesquieu, et ce fut même alors que celui-ci en donna la plus grande preuve. Persécuté en vain sur son lit de mort pour rétracter des passages de son livre qui n'avaient pas paru conformes à l'opinion dominante, il s‘aperçut, que ceux qui l'obsédaient, désespérant de réussir dans leur entreprise, voulaient au moins glisser dans ses papiers quelque écrit qui contiendrait une rétractation, et qu'on donnerait comme de lui quand il ne serait plus. Ses parents étaient gagnés, et ses amis absents : ce fut à Darcet qu'il eut recours ; il lui remit les clefs de ses manuscrits, et celui-ci fut obligé d'employer la force pour ne pas se les voir arracher. Ce dernier acte, par lequel son ami lui léguait en quelque sorte le soin de son honneur, l'avait touché au point que c'était celui des événements de sa vie qu'il rappelait avec le plus de complaisance, et il ne le faisait jamais sans une vive émotion. Il y ajoutait, lorsqu'il était avec ses amis, des détails sur les efforts de l'intrigue pour avilir un grand homme, bien remarquables, mais trop has pour que je puisse les rapporter dans une assemblée grave, surtout à une époque où, la connaissance en serait inutile, puisque nous sommes sans doute pour jamais débarrassés de la crainte de les voir renaître.

L'éducation du jeune Secondat, sous les yeux d'un père tel que Montesquieu, avait obligé Darcet de faire une étude approfondie des belles-lettres ; il en a fait preuve dans les notes dont il a enrichi le Traité des questions naturelles de Sénèque, ce monument curieux des connaissances ou plutôt de l'ignorance des anciens sur la physique.

Je n'aurais pas parlé d'un avantage qui semble appartenir à toute éducation libérale, si on ne paraissait y donner trop peu d'attention dans celle d'aujourd'hui. Quelques jeunes gens, qui se livrent aux sciences avec succès, négligent, dit-on, les lettres ; et cependant celles-ci sont un besoin pour les premières. Qu'on se rappelle l'histoire des hommes qui ont le plus étendu le domaine des sciences, et l'on verra bientôt qu'il est plus nécessaire qu'on ne croit, pour apprendre à bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent d'ordinaire que pour être bien écrits. En effet, les premiers éléments des sciences n'exercent peut-être pas assez la logique, précisément parce qu'ils sont trop évidents, et c'est en s'occupant des matières délicates de la morale et du goût qu'on acquiert cette finesse de tact qui conduit seule aux hautes découvertes. Comment, d'ailleurs, un homme capable de trouver des vérités nouvelles dédaignerait-il l'art de les imprimer dans l'esprit des autres par cette justesse d'expression, par cette vivacité d'images, charme des cœurs sensibles, et mérite éternel des ouvrages classiques ?

Tout en s'occupant de son élève, Darcet continuait à étudier la médecine, et de toutes ses branches c'était la chimie qui le charmait le plus, parce que c'était celle qui lui paraissait la plus féconde en vues nouvelles et utiles. Son application le rendit bientôt l'élève chéri de Rouelle, qui lui-même s'était, à force de travail, élevé de la condition d'un pauvre paysan au rang des professeurs célèbres.

Rouelle était un de ces hommes qui, par une grande vivacité d'élocution, par des idées hardies, une méthode vaste et simple à la fois, savent communiquer, même aux gens du monde, l'enthousiasme dont ils sont remplis pour leur art.

Un jeune seigneur, passionné pour toutes les sortes de renommées, le comte de Lauraguais, faisait les frais de ses cours, et fréquentait souvent son laboratoire. Il y fut bientôt frappé du zèle et de l'intelligence de Darcet, et de son ami Roux, qui était venu le trouver à Paris. Celui-ci, nous dit M. de Lauraguais dans des notes qu'il a bien voulu nous remettre, et dont nous avons tiré plusieurs faits intéressants, avait cet esprit qui promet de la capacité ; mais il était atrabilaire. Darcet était bon, simple et gai. Je demandai à Roux son amitié ; mais je donnai la mienne à Darcet, et dès lors nous fûmes inséparables.

Le hasard voulut que les premiers travaux communs des deux nouveaux amis fussent fort étrangers à cette chimie qui les avait liés, et, au lieu d'un laboratoire, ce fut dans les camps que Darcet eut d'abord à suivre son protecteur.

Il fit avec lui la campagne de 1756, et assista à la bataille d'Hastembeck. Il la vit de près ; car, un boulet à ricochet l'ayant couvert de terre, son cheval effrayé l'emporta au milieu de la mêlée. Des officiers de sa connaissance voulaient le faire retirer : Non, dit-il en riant ; je ne serais peut-être pas venu ; mais, puisque j'y suis, je suis bien aise d'observer par moi-même les gens qui font, pour vivre, le métier de se tuer.

Pendant la campagne de 57, M. de Lauraguais et M. Darcet profitèrent de l'occupation du pays d'Hanovre pour visiter les mines du Hertz. Ils y passèrent, et diverses reprises, plusieurs jours sous terre, ayant seulement soin, dit toujours le premier dans ses notes, de s'informer de temps en temps de ce qui arrivait dessus. Ils apprirent trop tôt que le prince de Soubise venait d'y être battu à Rosbach, et ils se hâtèrent de rejoindre l'armée, où ils se trouvèrent à la défaite de Crevelt. Le régiment de M. Luuraguais ayant été détruit, il aima mieux venir faire de la chimie que d'en lever un autre, et il ramena Darcet à Paris.

Rien ne fut épargné dès lors pour leurs expériences communes, et surtout pour leurs recherches sur les arts : les principales eurent la porcelaine pour objet.

Cette poterie précieuse, usitée à la Chine et au Japon depuis un temps immémorial, nous était apportée de là par les Portugais depuis plus de deux siècles, lorsque le hasard enseigna à un chimiste allemand les moyens de l'imiter. C'était un garçon apothicaire de Berlin, nommé Bœtticher, qui, s'étant livré a quelques pratiques secrètes, eut le malheur de passer parmi le peuple pour posséder la pierre philosophale, et fut obligé de s'enfuir en Saxe. Il n'y fut pas plus tranquille que dans sa patrie. L'électeur, ajoutant foi à ce bruit ridicule, et imaginant d'en tirer parti, fit enfermer ce malheureux avec menace de le faire pendre s'il ne lui faisait de l'or. On imagine bien qu'un tel ordre ne lui en fit pas faire ; mais, dans son embarras, il essaya tant de combinaisons différentes, qu'enfin il découvrit ce mélange de terres dont la Saxe a sûrement tiré plus de profit que jamais elle n'eut pu faire du grand œuvre. Elle y attachait un tel prix, qu'il était défendu, sous peine de mort, d'exporter même des échantillons de la terre qu'on y employait. Aussi les efforts des autres nations pour l'imiter furent-ils longtemps infructueux ; et le grand Réaumur lui-même, après avoir fait venir de la Chine les deux principaux matériaux de la porcelaine, et, reconnu le vrai principe de sa fabrication, ne parvint cependant qu'à faire une espèce de verre opaque et blanc, à la vérité, mais qui ne perdait rien de sa fragilité. Les fabricants ordinaires, et la manufacture de Sèvres elle-même, ne produisaient qu'une fritte composée de sable, de potasse et d'argile, qui avait bien l'éclat extérieur de la porcelaine, mais qui se rayait aisément, et qu'un feu médiocre changeait en un verre noirâtre.

MM. de Lauraguais et Darcet firent, les premiers en France, une porcelaine dure et infusible, et cela non par hasard comme Boetticher, mais par une suite raisonnée de combinaisons de toutes les espèces de terres et de pierres. Aussi ne faisait-on en Saxe que la seule espèce de porcelaine dont on avait trouvé la recette, tandis qu'ils imitaient à leur gré toutes celles que le commerce nous apporte. C'est ce qui faisait dire à Darcet, que les Saxons avaient bien le secret de leur belle porcelaine, mais qu'ils ne connaissaient pas l'art de faire la porcelaine.

Qu'il nous soit permis de remarquer en passant que cet art n'aurait été ni si tardif ni si difficile à découvrir, si la simple minéralogie s'était trouvée alors dans l'état de perfection où elle est aujourd'hui. Réaumur, recevant le petuntzé et le kaolin de la Chine, aurait à l'instant reconnu le premier pour un feldspath, et cette connaissance eût épargné à nos artistes quarante années de travaux infructueux.

C'est à l'Institut qu'il appartient de rappeler sans cesse que ces études générales qu'on affecte de regarder comme de pures spéculations nous montrent réellement les chemins les plus courts pour arriver aux meilleurs procédés des arts utiles.

Darcet servait à la fois la pratique et la théorie, En faisant une invention lucrative, il faisait encore un très-bon ouvrage de chimie. Ses expériences ne donnèrent pas toutes de belles porcelaines, mais toutes fournirent des faits utiles à la science, et il les recueillit sous le titre de Mémoire sur l'action d'un feu, égal, violent et continué pendant plusieurs jours, sur un grand nombre de terres, de pierres et de chaux métalliques, 1766 et 1770.

Un chimiste allemand, nommé Pott, avait traité le même sujet ; mais Darcet essaya beaucoup plus de matières ; et, comme il employait un feu bien plus actif, il obtint souvent d'autres résultats. La minéralogie gagna à ce travail une meilleure distribution de ses substances, et la peinture en émail plusieurs couleurs nouvelles.

Ce même feu lui donna occasion de répéter, le premier en France, et de varier les curieuses expériences que l'empereur François Ier avait fait sur le diamant. Il vit cette pierre brillante se réduire en une fumée légère, même au travers d'une épaisse enveloppe de pâte de porcelaine ; et, ne faisant point attention aux pores de cette pâte, il crut d'abord qu'il n'y avait qu'une simple évaporation sans concours de l'air. Mais de simples joailliers prouvèrent que cette prétendue évaporation n'avait pas lieu dans des vaisseaux bien fermés, et Macquer vit bientôt après la flamme qui complétait la preuve de la combustion.

On sait que, dans ces dernières années, l'analyse du produit de cette combustion a montré que la nature du diamant ne diffère que bien peu de celle du charbon. Il ne faut pas voir seulement dans ces sortes de recherches la vérité isolée qu'elles nous montrent ; c'est par les vues qu'elles nous donnent sur les lois générales et, dans ce cas-ci en particulier, sur le peu de rapport qu'il y a souvent entre les différences apparentes des corps et leurs principes réels, qu'on doit les estimer.

Darcet inventa ensuite un alliage métallique remarquable par la propriété singulière de se fondre et une chaleur moindre que celle de l'eau bouillante. Il consiste en huit parties de bismuth, cinq de plomb et trois d'étain. Cette découverte ne dut d'abord paraître que curieuse ; on ne s'en servait que pour quelques grossières injections anatomiques. Mais qui n'apprendrait à respecter jusqu'à la moindre expérience scientifique, lorsqu'on saura que c'est sur celle-là surtout que repose le stéréotypage, cet art qui va doubler le bienfait de l'imprimerie, en faisant pénétrer jusque dans la plus pauvre chaumière le résultat des méditations des sages.

On doit encore à Darcet la détermination de l'énorme quantité de substances nutritives contenues dans les os, quantité qui surpasse celle que fournirait un poids égal de chair ; et il avait annoncé depuis longtemps dans ses cours la possibilité d'extraire des os un produit semblable au suif. Ces deux découvertes pourront devenir utiles pour la multiplication d'objets d'une consommation journalière[2].

Mais ce n'est pas par ses découvertes seulement qu'il fait juger Darcet. Elles sont, il est vrai, pour un savant, le premier titre à la gloire ; mais elles ne sont pas le seul devoir auquel il s'engage. Dix-huit ans professeur au Collège de France, Darcet répandit les lumières de la chimie dans les ateliers des arts : il forma plusieurs des maîtres actuels de la science ; et, comme le gouvernement, dans les rétributions qu'il accordait, aux professeurs, n'avait point encore calculé l'influence que des leçons bien faites peuvent avoir sur la prospérité nationale, il était obligé de consacrer annuellement les deux tiers de ses honoraires aux frais de son cours.

Chimiste des manufactures de Sèvres et des Gobelins, il perfectionne dans l'une les procédés de la cuisson, dans l'autre ceux de la teinture. Il n'eut point à introduire dans la première son invention des mélanges nécessaires à la porcelaine dure : le hasard avait fait découvrir à son prédécesseur Macquer une terre toute préparée par la nature[3], qui rend désormais superflues les pénibles combinaisons de l’art.

Inspecteur des essais à la monnaie, il sut effrayer par une probité sévère ces intrigants que la pénurie des finances et la faiblesse du gouvernement attirèrent pendant quelques années avec leurs projets, extravagants s'ils n'eussent été honteusement cupides.

Membre de ces grands corps scientifiques appelés à éclairer le gouvernement sur les matières de leur ressort, les gens de lettres sur les ouvrages qu'ils leur présentent, les artistes sur les machines qu'ils inventent (espèce de tribunaux où les rapporteurs ont plus d'autorité qu'ailleurs, parce que les juges ne possèdent pas également bien toutes les branches des sciences sur lesquelles ils ont à prononcer, et où ces rapporteurs ont par conséquent besoin d'être, s'il est possible, encore plus délicats et plus laborieux), il se distingue toujours par son rare discernement et par sa sévère justice.

La plus belle occasion qu'il eut de faire preuve d'une noble impartialité fut, quand la nouvelle chimie, armée de ses expériences, de sa nomenclature et de ses formules, vint combattre l'ancienne corps à corps et que, nommé par l'Académie des sciences l'un des juges de ce grand défi, il lui fallut prononcer entre des opinions appuyées de l'assentiment d'un siècle entier, et des idées qui n'avaient encore de soutien qu'elles-mêmes ; entre la théorie qu'il avait enseignée toute sa vie, et celle à la découverte de laquelle il n'avait eu aucune part. Cette dernière circonstance dit assez à tous ceux qui connaissent des gens de lettres, combien il fallait qu'il eût de franchise pour non-seulement point s'opposer à cette nouvelle doctrine, mais même pour l'introduire peu à peu dans ses ouvrages et dans ses cours, à mesure qu'il en constatait les bases.

D'autres questions d'un intérêt immédiat, et non moins générales, furent encore soumises à son jugement et lui demandèrent de longs travaux : telles furent celle de l'existence de l'or dans les cendres des végétaux, celle de sa dissolution dans l'acide nitrique, celle de l'épuration du métal des cloches. Partout il montra la même justice et la même sagacité.

On voit que tous ces travaux de Darcet furent modestes comme lui. Il chercha toujours plus l'utilité que la gloire ; il craignait plus d'errer qu'il ne désirait de jouir : de là sa réserve extrême et sa lenteur à publier. Ajoutez qu'il n'eut jamais la force, ou, si l'on veut, la folie de sacrifier les jouissances de l'amitié à l'espoir de la célébrité ; et vous verrez pourquoi, avec des moyens multipliés, il ne s'est pas placé plus haut parmi les chimistes de son siècle.

Son caractère résulte assez clairement de l'histoire de sa vie. D'une position assez triste il a été élevé successivement jusqu'à l'une des places les plus éminentes de l'État, toujours porté par d'autres, et sans efforts de sa part comme sans résistance. Toujours content de sa situation présente, son contentement semblait rejaillir sur tout ce qui l'environnait ; le sentiment intime qu'il en avait lui-même ne lui permettait pas de connaître cette triste passion de la jalousie. Dans son intérieur, une égalité d'humeur inaltérable, une gaieté douce, une complaisance à toute épreuve, eussent à peine laissé croire qu‘il était le chef de sa famille, si la tendre vénération de ceux qui la composaient ne l'eût sans cesse rappelé.

On a pu se demander pourquoi, à la fin d'une grande révolution, on a porté subitement à la première magistrature un homme qui n'y avait pris aucune part directe, et que ni l'éclat de son nom, ni son crédit, ni ses services, ne semblaient appeler à cette élévation. Mais celui qui, dans le tumulte des partis, fut toujours respecté de tous ; celui qui, pour donner asile à l'opprimé, ne s'informa jamais de ses opinions ; celui que tant d'appâts offerts à l'ambition n'enlevèrent jamais à ses travaux obscurs, et qui, dévoué sans cesse a l'utilité publique, n'en imaginait point d'autre récompense que sa satisfaction intérieure, un tel homme n'était-il pas aussi un modèle à offrir aux citoyens, à une époque où il fallait donner pour base à l'édifice social la modération dans les désirs et toutes les vertus de la paix ?

M. Darcet est mort le 13 février 1801. Il laisse deux filles, MMmes Grouvelle et le Breton, et un fils déjà distingué par ses connaissances en chimie.



  1. Il y avait eu trois éloges lus avant celui-ci dans cette séance.
  2. Elles le sont devenues, surtout par les travaux de M. Darcet fils.
  3. La terre à porcelaine de Saint-Yrieix près Limoge ; c'est un feldspath décomposé.