Éloge historique de Priestley

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Recueil des éloges historiques lus dans les séances publiques de l’Institut de France
Firmin Didot Frères (Tome 1pp. 117-149).
Éloge historique de Priestley

ÉLOGE HISTORIQUE

DE PRIESTLEY,

Lu le 24 juin 1805


Messieurs,

J'ai à vous entretenir de la vie et des ouvrages du docteur Joseph Priestley, ecclésiastique anglais, né à Fieldhead, près de Bristol, en 1728 ; mort à Philadelphie en 1804.

Ses grandes découvertes physiques l'avaient fait nommer associé étranger de l'Académie des sciences de Paris, et l'Institut s'était empressé de se l'attacher en la même qualité. Il appartenait également à la plupart des académies de l'Europe, et l'hommage que je lui rends aujourd'hui lui a peut-être déjà été rendu dans plusieurs grandes capitales.

Cette honorable unanimité paraîtra d'autant plus rassurante aux amis des lumières, elle leur prouvera d'autant mieux l'irrésistible influence d'un mérite réel, que celui qui en fut l'objet ne mit aucune adresse, n'employa aucun ménagement pour se la procurer ; que sa vie fut toute polémique, qu'il sembla toujours se plaire à combattre les opinions les plus dominantes, et qu'il attaqua les intérêts les plus chers à certaines classes d'hommes.

Il est vrai que cette ardeur excessive à soutenir ses idées lui attira des haines implacables. Il fut longtemps en butte à toutes les calomnies, et plusieurs fois la victime de persécutions atroces. Une populace soulevée par les rapports mensongers de ses ennemis lui ravit en un seul jour le fruit du travail de toute sa vie, et ce ne fut qu'en s'expatriant qu'il parvint à lasser l'acharnement de ses persécuteurs. Mais, lorsque ses concitoyens semblaient l'abandonner, plusieurs peuples s'empressèrent de lui offrir un asile honorable, et en cet instant même où, dans un pays en guerre avec le sien, la principale institution littéraire de la nation vient lui payer par mon organe le triste et dernier tribut qu'elle doit à tous ses membres, je vois dans cette enceinte plusieurs de ceux qu'il a combattus joindre en quelque sorte leur voix à la mienne, et mettre par leur généreux concours le comble à son triomphe.

Les sciences et la philosophie n'auront rien à redouter de leurs aveugles ennemis, aussi longtemps qu'un pareil prix attendra l'homme qui aura agrandi le noble édifice de nos connaissances ; aussi longtemps qu'en servant ainsi l'humanité entière le génie saura s'affranchir des entraves des petites relations locales ; aussi longtemps, enfin, que le développement de vérités nouvelles fera pardonner ce que les opinions peuvent avoir d'ailleurs de bizarre, d'extraordinaire, peut-être même de dangereux : car, je ne dois pas vous le dissimuler, il y en a de toutes ces sortes parmi celles de Priestley.

En effet, son histoire va vous montrer, en quelque façon, deux hommes différents, je dirais presque opposés.

L'un, physicien circonspect, n'examine que les objets qui sont du domaine de l'expérience ; ne porte dans ses procédés qu'une logique timide et rigoureuse ; ne se permet ni systèmes, ni préventions ; ne cherche que la vérité, quelle qu'elle puisse être, et presque toujours il la découvre et l'établit de la manière la plus solide et la plus brillante. L'autre, théologien téméraire, aborde avec audace les questions les plus mystérieuses, méprise la croyance des siècles, rejette les autorités les plus révérées, arrive dans la lice avec des opinions conçues d'avance, cherche à les faire valoir plus qu'à les examiner, et se jette, pour les soutenir, dans les hypothèses les plus contradictoires.

Le premier livre tranquillement ses découvertes à l'examen des savants : elles s'établissent sans difficulté ; elles lui procurent une gloire sans contradicteurs. Le second s'environne d'un appareil guerrier ; il se hérisse d'érudition, de métaphysique : il attaque toutes les sectes, il ébranle tous les dogmes, il révolte toutes les consciences par l'ardeur qu'il semble mettre à les subjuguer.

C'est contre l'homme du ciel, c'est contre le ministre de paix, que l'on prend les armes terrestres ; c'est lui qu'on accuse d'exciter la haine, d'appeler la ven geance, de troubler la société. Le physicien profane est respecté de tout le monde : chacun avoue qu'il ne prétend défendre la vérité que par la raison, qu'il n'emploie ses découvertes qu'au bien des hommes, qu'il ne met dans ses écrits que de la douceur et de la modestie.

Obligé, comme je le suis, de vous faire connaître Priestley tout entier, il faut bien que je vous le retrace dans ses deux caractères ; il faut bien que je vous parle aussi du théologien, du métaphysicien et du politique : je ne me méprendrai point cependant sur ce que mes fonctions réclament plus particulièrement ; et je n'oublierai point que c'est le physicien qui était associé de l'Institut national, et que vous devez surtout attendre ici l'exposé de ses découvertes.

Il est probable d'ailleurs que c'est aussi ce qui intéressera le plus en lui l'Europe et la postérité. Il a dit quelque part que, pour une réputation durable, travaux scientifiques sont autant au-dessus de tous les autres, que les lois de la nature sont au-dessus de l'organisation des sociétés, et qu'aucun des hommes d'État qui se sont partagé le pouvoir dans la Grande-Bretagne n'approche de la célébrité des Bacon, des Newton et des Boyle : maxime exagérée peut-être, et qu'il eût été cependant bien heureux d'avoir toujours présente à l'esprit ; mais il n'est pas le premier homme célèbre dont le jugement n'ait pu maîtriser le caractère.

Il est pourtant essentiel de dire ici que ses opinions divergentes n'influèrent point sur sa conduite, et que si l'on en excèpte les malheurs qui accablèrent sa vieil lesse sans qu'il les eût mérités, il n'y eut rien dans les événements de sa vie que d'uniforme et de simple. La seule liste de ses ouvrages l'indiquerait assez ; et lorsque l'on saura qu'il a fait plus de cent volumes, on s'attendra bien qu'il n'a pas été répandu dans le monde, et que son histoire ne pourra guère consister que dans une analyse de ses écrits.

Son père, qui était marchand, mourut de bonne heure, et le laissa dans une grande pauvreté ; mais une tante riche et pieuse se chargea de son sort et lui fit étudier les langues et la théologie. Après avoir été pendant quelque temps vicaire ou pasteur des presbytériens de quelques petites communes, il obtint, à Warrington, un emploi dans une école de la même secte. Il reprit ensuite les fonctions pastorales pour les dissidents de Leeds, ville voisine du lieu de sa naissance. Ses écrits sur la physique et ses premières recherches sur les airs lui ayant donné de la réputation, lord Shelburne, secrétaire d'État, appelé depuis marquis de Landsdown, l'appela auprès de lui comme bibliothécaire, et le prit pour compagnon de voyage en France et dans quelques autres contrées. Au bout de sept ans il quitta la maison de ce seigneur, pour s'établir à Birmingham comme ministre et comme instituteur de la jeunesse. Il y demeura onze années, jusqu'aux persécutions qui le contraignirent de quitter cette ville, et qui bientôt après le déterminèrent à se retirer aux États-Unis. Tel est le précis court et cependant complet de sa vie privée : celui de ses ouvrages est plus important et doit être plus étendu.

Ceux qu'il publia d'abord, furent consacrés a l'enseignement. Une grammaire anglaise, sa première production, est encore employée dans beaucoup d'écoles de la Grande-Bretagne[1]. Ses cartes historiques et biographiques, qui retracent à l'œil d'une manière commode l'origine et la chute de chaque État, ainsi que la durée de la vie de chaque homme célèbre, mériteraient d'être introduites partout[2]. Ses leçons sur l'histoire indiquent toutes les vues, toutes les connaissances qu'il faut avoir pour étudier avec fruit les révolutions des peuples[3]. Celles d'art oratoire et de critique passent pour très-propres à servir de guide aux jeunes gens[4].

Ce fut encore dans ce genre didactique qu'il écrivit ses premiers ouvrages de physique, son Histoire de l'électricité, celle de l'optique, et ses Éléments de perspective[5].

L'histoire de l'électricité eut le mérite de paraître à une époque intéressante, lorsque Franklin venait de faire jeter à cette belle branche de la physique son plus brillant éclat, et d'en tirer l'application la plus audacieuse : résumé clair et précis de tout ce qui avait été fait jusque-là, cet ouvrage fut traduit dans plusieurs langues, et commença à répandre au dehors la réputation de Priestley.

Mais, quittant le travail ingrat d'exposer las découvertes des autres, il ne tarda pas à se placer lui-même parmi les physiciens originaux.

C'est par ses recherches sur les différentes espèces d'air qu'il a surtout mérité ce titre, et qu'il a établi le monument le plus durable de sa gloire[6].

Depuis longtemps on savait que plusieurs corps laissent échapper de l'air, et que d'autres en absorbent dans certaines circonstances. On avait remarqué que l'air des fosses d'aisances, du fond des puits, celui qui s'élève des liqueurs en fermentation, éteint les lumières et fait périr les animaux ; on connaissait encore, dans l'intérieur des mines, un air léger qui s'élève le plus souvent vers les voûtes des souterrains, et qui s'enflamme quelquefois avec de grandes explosions : le premier avait reçu le nom d'air fixe, et l'autre celui d'air inflammable. Ce sont les mêmes que nous appelons aujourd'hui gaz acide carbonique et gaz hydrogène. Cavendish avait déterminé leurs pesanteurs spécifiques ; Black avait reconnu que c'est l'air fixe qui rend la chaux et les alca lis effervescents, et Bergmann n’avait point tardé à démêler sa nature acide : telles étaient les connaissances à cet égard, quand Priestley s’empara de cette matière, et la traita avec un bonheur qui n’a été donné qu'à lui.

Logé à Leeds près d'une brasserie, il eut la curiosité d’examiner l’air fixe qui s'exhale de la bière en fermentation, et le pouvoir délétère que cet air exerce sur les animaux, ainsi que son influence sur la flamme des bougies.

Ses essais lui ayant donné des résultats remarquables, il en tenta de pareils sur l’air inflammable.

Voulant ensuite déterminer toutes les circonstances dans lesquelles ces deux airs se manifestent, il remarqua bientôt que, dans un grand nombre de combustions, surtout dans les calcinations des métaux, l’air où ces opérations se font est altéré dans sa nature, sans qu'il y ait de production d’air fixe ni d’air inflammable. De là sa découverte d'une troisième espèce d'air nuisible, qu'il appela l’air phlogistique, et qui depuis a été nommée gaz azote.

Il se servait de petits animaux pour essayer l’action pernicieuse de ces différents airs, et se voyait obligé de causer des tourments à des êtres sensibles. Son caractère se peint dans la joie qu’il éprouva lors de la découverte d'une quatrième espèce qui le dispensait d’avoir recours à ces moyens cruels : c'était l’air nitreux, qui jouit de la propriété de diminuer subitement le volume de tout autre air auquel on le mêle, à peu près dans la proportion où cet autre air est respirable, et, par conséquent, de celle de mesurer jusqu'à un certain point le degré de salubrité des différents airs.

Cette découverte, origine de la branche de physique qu'on nomme eudiométrie, était de première importance : toutes les sciences naturelles étaient intéressées à posséder une telle mesure, et la médecine en aurait pu surtout tirer un grand parti, si les procédés scientifiques n’avaient pas tant de peine à s’introduire dans la pratique des arts même les plus scientifiques.

La combustion, la fermentation, la respiration, la putréfaction, produisaient tantôt de l’air fixe, tantôt de l’air inflammable, tantôt de l’air phlogistiqué : il y avait donc une infinité de causes capables de vicier l’air ; et cependant, sa pureté n’étant point sensiblement altérée depuis tant de temps que ces causes agissent, il fallait qu’il y eût dans la nature quelque moyen constant de rétablir cette pureté.

Priestley le trouva dans la propriété qu’il découvrit aux végétaux de purifier l’air atmosphérique pendant le jour en décomposant l’air fixe, propriété qui est de plus la première clef de toute l’économie végétale, et qui, jointe à celle qu’ont les animaux de gâter l’air en le respirant, fit entrevoir dès lors, ce que la suite a mieux développé, que le ressort de la vie consiste surtout dans une transformation perpétuelle de fluides élastiques.

Ainsi ces découvertes sur les airs ouvraient un champ tout nouveau aux recherches sur les corps vivants ; la physiologie et la médecine se trouvaient éclairées d’une lumière inconnue. De nouveaux rayons, plus vifs encore, partirent bientôt du même foyer.

Ayant appliqué la chaleur d'un verre ardent à des chaux de mercure, Priestley eut le bonheur d’obtenir pure et isolée cette portion respirable de l’air atmosphérique que les animaux consomment, que les végétaux restituent, que les combustions altèrent : il la nomma l’air déphlogistiqué.

Les autres airs différents de l’air commun éteignaient les lumières : celui-ci les faisait brûler avec une flamme éclatante, avec une rapidité prodigieuse. Les autres faisaient périr les animaux : ils vivaient dans celui-ci plus longtemps même que dans l’air commun, sans avoir besoin qu’on le renouvelât ; leurs facultés semblaient y acquérir plus d'énergie. L’on crut un instant posséder un moyen nouveau d'exciter et peut-être de prolonger la vie, ou du moins un remède assuré contre la plupart des maladies du poumon.

Cet espoir a été trompeur ; mais l’air déphlogistiqué n'en est pas moins resté l’une des plus brillantes découvertes du dix-huitième siècle : c’est lui que, sous le nom d’oxygène, la chimie moderne regarde comme l’agent le plus universel de la nature. Par lui s’opèrent toutes les combustions, toutes les calcinations ; il entre dans la composition de la plupart des acides ; il est un des éléments de l’eau, et le grand réservoir du feu ; c’est à lui que nous devons presque toute la chaleur artificielle que nous nous procurons dans la vie commune et dans les arts ; c’est lui qui, dans la respiration, donne à nos corps, ainsi qu’à ceux des animaux, leur chaleur natu relle et le principe matériel de leurs mouvements ; l’énergie des diverses espèces d’animaux est en rapport avec la force de son action sur elles ; les végétaux ne passent par aucune période de leur accroissement sans qu’il s’y combine ou qu’il s'en dégage de diverses manières : en un mot, la physique, la chimie, la physiologie végétale et animale n’ont presque aucun phénomène qu’elles puissent entièrement expliquer sans lui.

Ce n’est là qu'une légère esquisse des découvertes les plus remarquables de Priestley : le temps me force d'en négliger une foule qui pourraient à elles seules fournir encore de riches matériaux pour l’éloge d’un autre. Chacune de ses expériences devenait dès lors, soit entre ses mains, soit entre celles des autres physiciens, féconde en conséquences lumineuses : et il en est encore dans le nombre auxquelles on n’a point fait assez d’attention, et qui deviendront peut-être un jour le germe d’un ordre tout nouveau de vérités importantes.

Aussi son travail fut reçu avec un intérêt général ; on le traduisit dans toutes les langues ; les plus illustres physiciens répétèrent ses expériences, les varièrent, les commentèrent. La société royale lui décerna dès son premier volume la médaille de Copley, qui s’accorde au meilleur travail physique publié dans l’année ; médaille de peu de valeur, mais que l’Angleterre considère comme le prix le plus noble auquel on puisse arriver dans les sciences. L’Académie de Paris lui accorda un prix non moins noble et plus diffi cile encore à obtenir, parce qu'il est plus rare, l'une de ces huit places d'associés étrangers, auxquelles tous les savants de l'Europe concourent, et dont la liste, commençant par les noms de Newton, de Leibnitz et de Pierre le Grand, n'a dégénéré dans aucun temps de ce premier éclat.

Priestley, comblé de gloire, s'étonnait modestement de son bonheur et de cette multitude de beaux faits que la nature semblait n'avoir voulu révéler qu'à lui seul. Il oubliait que ses faveurs n'étaient pas gratuites, et que, si elle s'était si bien expliquée, c'est qu'il avait su l'y contraindre par une persévérance infatigable à l'interroger et par mille moyens ingénieux de lui arracher des réponses.

Les autres cachent soigneusement ce qu'ils doivent au hasard ; Priestley semble vouloir lui tout accorder : il remarque, avec une candeur unique, combien de fois il en fut servi sans s'en apercevoir, combien de fois il posséda des substances nouvelles sans les distinguer ; et jamais il ne dissimule les vues erronées qui le dirigèrent quelquefois, et dont il ne fut désabusé que par l'expérience.

Ces aveux firent honneur à sa modestie sans désarmer la jalousie. Ceux à qui leurs vues et leurs méthodes n'avaient jamais rien fait découvrir, l'appelaient un simple faiseur d'expériences, sans méthode et sans vues : il n'est pas étonnant, ajoutaient-ils, que, dans tant d'essais et de combinaisons, il s'en trouve quelques-uns d'heureux.

Mais les véritables physiciens ne furent point dupes de ces critiques intéressées. Ils savent par combien d'efforts il faut toujours que soient achetées ces idées heureuses, mères et régulatrices de toutes les autres ; et les hommes qui, après avoir eu le bonheur de faire de grandes découvertes, ont pris plaisir à augmenter notre admiration par le beau jour dans lequel ils les ont placées, ne savent point mauvais gré à ceux qui, comme Priestley, ont mieux aimé accélérer notre jouissance, en offrant les leurs à mesure qu'ils les faisaient, et en traçant avec ingénuité tous les détours qui les y ont conduits.

C'était là l'effet de sa manière d'écrire. Son livre n'est point une construction définitive, un ensemble de théorèmes qui se déduiraient les uns des autres, comme ils pourraient avoir été conçus dans la raison éternelle : c'est le simple journal de ses pensées dans tout le désordre de leur succession. On y voit un homme qui marche d'abord à tâtons dans une profonde nuit ; qui épie les moindres lueurs ; qui cherche à les rapprocher, à les réfléchir ; que des éclairs trompeurs et passagers égarent quelquefois, mais qui arrive enfin à la région la plus riche et la plus vaste.

Serions-nous fâchés si les grands maîtres du genre humain, si les Archimède, les Newton, nous avaient mis ainsi dans la confidence de leur génie? Newton, interrogé comment il était parvenu à ses grandes découvertes, répondit: C'est en y pensant longtemps. Quel plaisir nous aurions à connaître cette longue suite de pensées dont naquit enfin cette grande pensée de Newton, cette pensée qui est, pour ainsi dire, encore au jourd'hui l'âme de tous ses successeurs ! Ses livres nous font apprécier les forces de la nature ; mais ce n'est qu'en le voyant ainsi en action que nous connaîtrions véritablement le plus beau des ouvrages de la nature, le génie d'un grand homme.

Il ne faut pas croire cependant que les découvertes de Priestley aient toutes été senties par lui, ni qu'il eût pu les exposer dans son livre aussi clairement que nous les y distinguons et que nous les exposerions aujourd'hui. Il ne connaissait, lorsqu'il les fit, d'autre théorie chimique que celle de Stahl, qui, formée d'après des expériences où les airs n'entraient pour rien, ne pouvait en embrasser, encore moins en prévoir tous les phénomènes. De là une sorte d'hésitation dans ses principes, une sorte d'embarras et d'incertitude dans ses résultats. Cherchant partout le phlogistique, il est obligé de le supposer tout autrement constitué, dans cet air fixe si lourd, si acide ; dans cet air inflammable si léger ; dans cet air phlogistiqué qui n'a aucune qualité des deux autres. Il y a des cas où une accumulation de phlogistique diminue le poids de la combinaison ; il communique donc alors une légèreté absolue aux mélanges où il entre : dans d'autres cas il produit un effet contraire. Rien ne semble uniforme, et l'on ne trouve aucune conclusion générale et précise.

Il a fallu que la chimie moderne vint tirer cette conclusion, et elle n'a eu besoin pour cela que d'une ou deux formules. Il n'y a point de phlogistique ; l'air pur est une substance simple ; l'air phlogistiqué, l'air in flammable en sont d'autres ; la combustion n'est qu'une combinaison de l'air pur avec les corps. Semblable aux mots sublimes rapportés dans la Genèse, ce peu de paroles a tout éclairci, tout débrouillé ; le chaos s'est arrangé, chaque fait est venu se placer, et le tout a formé le plus magnifique des tableaux.

Mais, comme les dieux des païens, cette chimie ne pouvait rien créer de rien ; il lui fallait une matière, un sujet pour son ordonnance ; et cette matière, c'est surtout Priestley qui la lui a fournie[7].

Sous ce rapport il peut donc à bon droit être considéré comme un des pères de la chimie moderne, et sa gloire s'associe très-justement à celle des auteurs de cette célèbre révolution dans le système des connaissances humaines.

Mais c'est un père qui ne voulut jamais reconnaître sa fille.

Sa persévérance à combattre pour ses premières idées fut inouïe. Il voyait sans s'émouvoir leurs plus habiles défenseurs passer successivement dans le parti ennemi, et lorsque M. Kirwan eut, presque le dernier de tous, abjuré le phlogistique, Priestley, resté seul sur le champ de bataille, porta encore un nouveau défi dans un mémoire adressé aux principaux chimistes français.

Par un hasard heureux, le défi fut relevé à l'instant et sur le lieu même. M. Adet, alors ambassadeur de France aux États-Unis, se trouva aussi un digne représentant de la chimie française, et répondit aux nouveaux arguments élevés contre elle. Ils venaient presque tous de ce que Priestley, si ingénieux, si adroit dans les procédés de cette chimie transcendante dont il était le créateur, avait peu d'exercice dans ceux de la chimie ordinaire. Il tirait, par exemple, de l'air fixe de substances où il ne soupçonnait pas qu'il fût entré, et niait d'après cela qu'il dût toujours son origine au charbon. Lorsqu'il voulait former de l'eau avec de l'oxygène et de l'hydrogène, il trouvait toujours un peu d'acide nitrique, et ne voulait pas tenir compte de la- portion d'azote qui le produisait[8].

Ses nouveaux écrits ne ramenèrent donc à son opinion aucun de ceux qui l'avaient abandonnée. Il éprouva, comme tant d'autres hommes qui ont tâché d'arrêter des mouvements imprimés d'abord par eux-mêmes, que les idées une fois jetées dans les esprits sont comme les semences, dont le produit dépend des lois de la nature, et non de la volonté de ceux qui les ont répandues. À quoi nous pouvons ajouter que, lorsqu'elles sont parvenues à prendre racine, aucun pouvoir humain n'est plus capable de les arracher.

Me voici arrivé, Messieurs, à la partie pénible de ma tâche. Vous venez de voir Priestley marchant de succès en succès dans l'étude des sciences humaines, auxquelles il ne consacra cependant que quelques moments de loisir.

Il faut à présent vous le montrer dans une autre carrière : luttant contre la nature des choses, qui a voulu que leurs premiers principes restassent couverts d'un voile impénétrable à notre raison ; cherchant à soumettre le monde à ses conjectures ; consumant presque toute sa vie dans ces vains efforts, et se précipitant enfin dans l'abîme du malheur.

Ici j'ai besoin, comme lui, de toute votre indulgence. Peut-être les détails où je vais entrer paraîtront-ils à quelques personnes un peu étrangers au lieu où je parle ; mais je crois que c'est dans ce lieu surtout que l'exemple terrible qu'ils retracent a droit d'être entendu avec quelque intérêt.

Je vous ai dit que Priestley était ecclésiastique ; il faut que j'ajoute qu'il passa successivement par quatre religions avant de se déterminer à en enseigner une dans des ouvrages publics.

Élevé dans toute la sévérité de la communion pres bytérienne, que nous appelons calviniste, et dans toute l'âpreté de la prédestination telle que l'enseigna Gomar, il commença à peine à réfléchir qu'il se tourna vers la doctrine plus douce d'Arminius. Mais, à mesure qu'il avançait, il semblait qu'il trouvât toujours trop à croire. Il en vint donc à adopter l'opinion des ariens, qui, après avoir été près d'envahir la chrétienté du temps des successeurs de Constantin, n'a plus aujourd'hui d'asile qu'en Angleterre, mais que les noms de Milton, de Clarke, de Locke, et même, à ce que quelques-uns disent, celui de Newton décorent et dédommagent en quelque sorte, dans ces temps modernes, de son ancienne puissance.

L'arianisme, tout en déclarant le Christ une créature, le croit cependant un être d'une nature supérieure, produit avant le monde, et l'organe du Créateur dans la production des autres êtres : c'est la doctrine revêtue d'une poésie si magnifique dans le Paradis perdu.

Priestley, après l'avoir professée longtemps, l'abandonna encore pour devenir unitaire, ou ce que nous appelons socinien.

Il en est peut-être bien peu parmi ceux qui m'écoutent, qui se soient jamais informés en quoi les deux sectes diffèrent : c'est que les sociniens nient la préexistence du Christ, et ne le regardent que comme un homme, quoiqu'ils révèrent en lui le sauveur du monde, et qu'ils reconnaissent que la Divinité s'est unie à lui pour ce grand ouvrage.

Cette subtile nuance entre deux hérésies occupa pen dant trente années une tête que réclamaient les questions les plus importantes des sciences, et fit produire à Priestley incomparablement plus de volumes qu'il n'en a écrit sur les différentes espèces d'air[9].

Son système est que l'église primitive fut d'abord unitaire, comme les Juifs, mais qu'elle le fut bien peu de temps ; que la première altération de cette doctrine vint d'un mélange qui s'y fit insensiblement des idées des gnostiques, qui parurent, comme on sait, dès le temps des apôtres, et qui apportèrent dans l'Occident ce principe de la philosophie indienne, que Dieu s'est servi d'un intermédiaire pour créer le monde ; que, d'un autre côté, la philosophie grecque, s'alliant au christianisme, en vint à personnifier le Verbe, qui, dans l'idée de Platon et des premiers platoniciens chrétiens, n'était qu'une qualité abstraite, un attribut, un acte de la Divinité ; que le désir d'honorer davantage le législateur des chrétiens, sans trop altérer le dogme fondamental de l'unité de Dieu, fit identifier avec la personne de Jésus ces êtres de raison ; que de l'intermédiaire des gnostiques dériva plus particulièrement l'arianisme, tandis que de la personnification du Verbe résulta le consubstantiel d'Athanase et des pères de Nicée, et par conséquent le dogme de la Trinité.

Priestley ne s'éloigna pas moins des opinions communes dans la partie métaphysique de sa croyance. La vraie métaphysique a démontré, dans ces derniers temps, qu'il est impossible à la substance pensante de connaître par elle-même sa propre nature, comme il est impossible à l'œil de se voir, parce qu'il faudrait qu'elle pût sortir hors d'elle pour se contempler, pour se comparer aux autres êtres, tandis qu'au contraire ce n'est qu'en elle et dans ses propres modifications qu'elle les voit ou croit les voir.

Priestley ignora ces résultats, ou ne s'y arrêta point. L'Écriture sainte et l'expérience s'accordent, selon lui, à faire l'âme matérielle ; les fibres du cerveau sont les dépositaires des images produites par les sens ; le pouvoir qu'ont ces fibres d'exciter mutuellement leurs vibrations, est la source de l'association des idées. Le sentiment périt avec le corps ; mais il renaîtra avec lui au jour de la résurrection, en vertu de la volonté et du pouvoir de Dieu. D'ici là nous dormirons d'un sommeil absolu ; la distribution des peines et des récompenses nous attend seulement alors.

Une âme matérielle est soumise à l'empire nécessaire des agents extérieurs : aussi point de libre ar bitre ; nécessité absolue dans nos déterminations. Pour quoi donc, lui dit-on, des peines et des récompenses ? C'est précisément pour que nous ayons cette cause déterminante de plus en faveur de la vertu. Ainsi l'on juge bien qu'il ne croyait pas à l'éternité des peines[10].

Il faut dire que plusieurs de ces dogmes sont ceux des premiers sociniens, et que Priestley n'a fait que les étayer d'arguments nouveaux.

Je n'ai pas besoin, sans doute, de me prononcer ici sur des questions si éloignées des études qui nous rassemblent, et d'ailleurs si souvent débattues ; c'est bien assez d'avoir été contraint de les rappeler. Mais il est de mon sujet de dire que Priestley ne les soutint que trop habilement : ses adversaires eux-mêmes lui reconaissent une érudition vaste et un art spécieux à combiner et à diriger ses moyens ; ils parlent unanimement de lui comme de l'un des plus forts controversistes de ces derniers temps, et comme de l'un des ennemis les plus dangereux de l'orthodoxie.

On ne redoute plus aujourd'hui ces sortes d'écrivains dans l'Église catholique, où l'autorité seule est arbitre de la foi, et où les écrits contraires à ses dogmes restent inconnus du grand nombre des fidèles. Mais dans les pays protestants, où tout est soumis à l'argumentation, il règne continuellement une espèce de guerre intestine ; les théologiens sont toujours en armes ; l'empire des esprits est un appât continuellement offert à leur ambition, et où la dialectique peut faire encore de vastes conquêtes. Ce fut apparemment ce qui tenta Priestley ; et qui ne lui pardonnerait ? La domination est si séduisante, et celle dont la persuasion seule est l'instrument paraît si douce !

Peut-être eut-il aussi la faiblesse de penser que, dans ces temps d'incrédulité, il faut alléger la foi, comme dans les temps d'orage on débarrasse un navire du plus gros de sa charge. En effet, on croirait que, rejetant un si grand nombre de dogmes, il n'avait qu'un pas à faire pour tomber dans l'incrédulité absolue ; mais il ne le fit point : au contraire, en théologie comme en physique, il voulait être dans un poste à lui, quelque périlleux qu'il fût, et il s'en fiait à son courage pour le défendre. Il ne pouvait souffrir qu'on allât ni plus ni moins loin que lui ; autant il attaquait les orthodoxes, autant il repoussait les incrédules, et à peine paraissait-il en Europe quelque écrit qui semblât le moins du monde dirigé, soit contre la révélation en général, soit contre la manière dont il l'expliquait, qu'il se croyait obligé de le réfuter.

Son activité fut sans bornes dans ce genre de guerre[11] : athées, déistes, juifs, ariens, quakers, méthodistes, calvinistes, anglicans et catholiques, eurent également à le combattre. Il y a des livres de lui contre chacune de ces croyances en particulier, et j'aurais peine à finir si j'en voulais seulement rapporter les titres.

La preuve que tout cela se faisait de très-bonne foi, c'est qu'il crut pouvoir prédire par l'Écriture des événements prochains. Les prophètes qui ne sont pas persuadés ne font que des prophéties à long terme, pour n'être pas démentis de leur vivant. Priestley se crut plus sûr de son fait ; il publia en 1799 une adresse aux juifs, où, d'après les révélations de Daniel et de saint Jean, il leur annonçait leur prochain rétablissement en Palestine, la réunion de toutes les croyances et la fondation du règne de gloire. Outre le calcul des années, qui se rapportait au commencement du dix-neuvième siècle, ce grand événement devait avoir pour symptômes la destruction du pouvoir papal, de l'empire turc et des royaumes d'Europe. La monarchie française, disait-il, qui semblait si solide, vient de tomber ; les autres suivront bien vite : le pape est détrôné et exilé ; le Turc ne subsiste que par la pitié de ses voisins. Il a pu voir lui-même une partie de ces symptômes apparents s'évanouir.

Je vous aurais dissimulé, Messieurs, des détails aussi extraordinaires, si nos éloges n'étaient pas historiques, et ne devaient pas dire le pour et le contre, comme l'a expressément prescrit le premier et le plus illustre de nos prédécesseurs.

D'ailleurs n'y a-t-il pas aussi quelque utilité à voir par le fait jusqu'où les meilleurs esprits peuvent se laisser entraîner, lorsqu'ils sortent des limites que la Providence a tracées à notre entendement ? Les égarements d'un si beau génie sont un meilleur préservatif que ses malheurs réels ; car quel est l'homme généreux qui ne voudrait pas souffrir des malheurs plus grands encore, s'il était sûr d'annoncer la vérité et d'amener le bien ?

Ce ne fut pas précisément la théologie de Priestley qui lui attira les siens (en Angleterre chacun dogmatise à son gré), mais ce fut une politique qui tenait de trop près à cette théologie ; j'entends une politique de dissidents, ce qui veut presque toujours dire une politique d'opposition.

On a cru en France les protestant républicains par religion, ils ne l'étaient que par l'oppression. En Irlande, ce sont les catholiques qui passent pour l'être, et les protestants qui les dominent y sont royalistes, parce que le roi est de leur parti.

Cette opposition naturelle est plus véhémente en Angleterre qu'ailleurs, précisément parce qu'on y tolère les dissidents à demi, et parce qu'on ne les y tolère qu'à demi. On les y tient éloignés des honneurs et des affaires ; on les y contraint de payer rigoureusement la dîme pour un culte qu'ils ne suivent pas ; leurs enfants ne sont pas même admis dans les universités nationales : et cependant on les y laisse nombreux et riches ; ils s'y assemblent , ils y parlent, y impriment, y jouissent de tous les moyens d'exalter leur ressentiment.

Priestley fut pendant trente années l'organe le plus éloquent et le plus courageux, on pourrait dire le plus opiniâtre, de leurs plaintes : il a fait vingt volumes dans ce sens. C'est dans ce sens seulement qu'il écrivit contre ces fameuses lettres où Edmond Burke prédisait d'une manière si effrayante et si vraie les malheurs que devait bientôt amener la révolution française. Apparemment qu'on ne connut pas bien ici l'objet de cette réponse de Priestley ; car elle lui procura d'être nommé citoyen français et membre de la Convention, deux titres qui ne semblaient pas convenir alors à un si ardent défenseur de la révélation ni de la tolérance universelle. Cependant il se para toujours du premier ; mais il éluda l'exercice du second, sous prétexte qu'il ne savait pas assez notre langue.

Sans vouloir prononcer sur le fond, je dois dire encore que les écrits politiques de Priestley réunissent une modération rare dans les termes, à une loyauté non moins rare dans les sentiments. Il ne demande rien pour les dissidents protestants qu'il ne demande également pour les catholiques, et même avec plus de force, parce qu'ils souffrent davantage. Aucun catholique n'a peint plus vivement que lui l'oppression sous laquelle gémissent les trois cinquièmes du peuple irlandais[12].

J'ignore si les catholiques ont su beaucoup de gré à un unitaire des efforts qu'il a faits pour eux ; mais ce qu'il est aisé de concevoir, c'est que cette extension de sa bienveillance n'était pas propre à le raccommoder avec les anglicans. Aussi la haine de la haute église s'était-elle presque entièrement concentrée sur sa personne : tous ceux qui écrivaient contre lui étaient sûrs de riches récompenses ; plusieurs même eurent des évêchés, ce qui lui faisait dire, en plaisantant, que c'é tait lui qui avait la feuille des bénéfices d'Angleterre.

Mais l'aversion qu'il inspirait ne se borna pas à ces moyens permis, et il ne paraît que trop vrai que les écrits et les prédications fanatiques de quelques ministres épiscopaux ont puissamment contribué aux vexations dont il fut la victime.

C'était l'époque où les premiers commencements de la révolution française avaient divisé non-seulement la France, mais tous les États, toutes les villes, pour ainsi dire toutes les familles de l'Europe.

On ne combattait encore qu'en France ; mais on disputait déjà partout ; et, chose singulière, c'était dans les pays les plus libres qu'on montrait le plus d'ardeur à faire une révolution. Il fut un moment où les partisans du gouvernement britannique ne virent de ressource que dans les moyens qui servaient si bien alors les ennemis du gouvernement de France : des émeutes assaillirent les révolutionnaires ou ceux qu'on accusait de l'être.

L'une des plus terribles fut celle de Birmingham, du 14 juillet 1791. Quelques personnes de différentes sectes, parmi lesquelles il y avait aussi des épiscopaux, célébraient un banquet en l'honneur de notre révolution. On répandit que Priestley était le promoteur de cette fête ; on fabriqua de faux billets d'invitation, en termes très-séditieux, qu'on lui attribua. On assura que des santés absurdes ou criminelles avaient été portées tandis que l'assemblée en avait prononcé d'entièrement contraires.

Enfin la populace, échauffée, s'assemble de toutes parts ; la calomnie circule et s'accroît ; il n'est point d'horreurs dont on ne charge les conviés. La maison qui les rassemble est attaquée, forcée, dévastée ; la multitude furieuse n'a que le nom de Priestley à la bouche : c'est le ministre des dissidents, c'est le chef des révolutionnaires, c'est sur lui que porte depuis long-temps la haine des anglicans ; voici le moment qu'il faut qu'ils se vengent.

Le malheureux vieillard était si étranger à ce qu'on lui imputait en ce jour, qu'il ignorait même ce qui se passait dans la ville et qu'il n'avait point assisté à ce dîner : mais la troupe des séditieux n'entend rien ; elle le croit en fuite ; armée de torches et de tous les instruments de destruction, elle vole à sa maison.

C'était une retraite modeste, à un demi-mille dans la campagne, fruit des épargnes de sa frugalité ; il y vivait avec sa femme et deux de ses fils, dans la simplicité des mœurs antiques. C'était là qu'il avait reçu les hommages de tant de voyageurs, illustres par leur naissance ou par leur mérite, qui n'avaient point voulu quitter l'Angleterre sans connaître un si grand homme : c'était là que, depuis onze années, il se partageait entre l'étude des sciences, l'enseignement de la jeunesse et l'exercice de la charité, principal devoir de son ministère.

On n'y voyait qu'un seul ornement, mais incomparable, cette immense collection d'instruments en grande partie imaginés et construits par lui-même ; foyer dont étaient sorties tant de vérités nouvelles, tant de découvertes utiles à ces furieux eux-mêmes : car c'étaient presque tous des ouvriers de Birmingham, et à peine, parmi les nombreuses manufactures de cette ville, en est-il une seule dont les procédés ne doivent quelque perfectionnement aux découvertes de Priestley.

Mais que peut la reconnaissance contre l'esprit de parti ? Le peuple sait-il d'ailleurs quelque chose des services de ce genre ? Tout fut mis en poudre : les appareils en expérience depuis plusieurs mois, et qui devaient résoudre des questions importantes, furent détruits ; les registres d'observations tenus depuis plusieurs années furent livrés aux flammes ; divers ouvrages commencés, une bibliothèque considérable, chargée de notes, d'additions, de commentaires, subirent le même sort. En peu d'instants la maison entière fut brûlée ou rasée jusqu'au sol.

Que ce moment fut affreux ! un vieillard presque septuagénaire, voyant anéantir en un instant ce que cinquante années d'une assiduité, d'une économie de tous les jours, de toutes les minutes, avaient eu tant de peine à lui acquérir : non sa modique fortune, elle n'était rien ; mais l'œuvre de ses mains, les conceptions de son esprit, tout ce qu'il réservait encore de pensées et d'expériences pour les méditations du reste de sa vie ! Sa famille, qui l'avait entraîné à quelque distance à l'approche des séditieux, l'arracha encore à cet horrible spectacle.

La sédition dura trois jours, et les maisons de ses amis éprouvèrent le même sort que la sienne. Comme à l'ordinaire, ce fut les victimes que l'on accusa, et les journaux ne manquèrent pas d'annoncer qu'on avait trouvé dans les papiers de Priestley les preuves d'une grande conspiration.

Cette calomnie se réfuta suffisamment par le séjour public de deux années qu'il fit encore près de Londres, dans le collège dissident d'Hackney[13], où il enseigna la chimie et où il remplaça comme ministre le célèbre docteur Price. On avait tout le temps de le traduire en justice, et l'on n'avait pas assez de bienveillance pour y manquer, s'il eût existé la moindre preuve contre lui.

On se borna à le peindre des plus affreuses couleurs dans les écrits périodiques et dans les brochures politiques. Il y a peu d'exemples d'un tel débordement de haine, et cet acharnement à noircir un homme qui faisait tant d'honneur à l'Angleterre serait inexplicable, si nous n'avions pas eu depuis quinze années tant d'exemples du pouvoir de l'esprit de parti pour empoisonner toutes les opinions, et si quinze siècles ne nous avaient pas appris à quelle fureur peuvent se porter les accusations dont le prétexte est sacré[14].

Rien dans son caractère personnel ne semblait fait pour attirer de telles inimitiés. Ses controverses n'influaient point sur ses sentiments, et il fut, par exemple, toujours ami du docteur Price, quoiqu'ils aient souvent écrit l'un contre l'autre. Loin qu'il eût dans les manières quelque chose de haut ni de turbulent, on retrouvait dans sa conversation toute la modestie de ses écrits, et rien ne lui était plus aisé à dire que ces mots, je ne sais, qui coûtent tant à prononcer à la plupart des savants de profession. Sa physionomie portait plutôt l'empreinte de la mélancolie que celle de l'inquiétude ; et cependant il ne craignait point de se trouver avec quelques amis, ni de porter une gaieté douce dans ce commerce intime. Cet homme, si profond en divers genres de sciences, passait chaque jour plusieurs heures à enseigner de jeunes enfants. Ce fut toujours l'occupation qui l'attacha le plus, et ses disciples le vénèrent encore avec une tendresse filiale, plusieurs même avec un véritable enthousiasme.

Mais aucune considération ne pouvait l'arrêter quand il croyait avoir quelque vérité à défendre ; et ce trait de caractère si respectable en lui-même anéantit l'effet de ses qualités aimables, et fit le tourment de sa vie, parce qu'il le porta jusqu'à l'exagération, parce qu'il oublia que le raisonnement n'est que le moindre des moyens nécessaires pour faire prévaloir parmi les hommes des opinions qui blessent leurs habitudes ou leurs intérêts du moment.

Les insultes dont on l'accablait et la crainte de compromettre encore une fois la vie et la fortune de ses amis lui rendirent enfin le séjour de sa patrie intolérable. Son nouvel établissement d'Hackney, où son industrie et sa patience lui avaient déjà fait réparer une partie des désastres de Birmingham, ne put le retenir ; et comme venir en France pendant la guerre eût été justifier toutes les imputations de ses ennemis, il n'entrevit de repos que dans les États-Unis d'Amérique ; mais il fut longtemps sans l'y trouver : les préventions anglaises le poursuivirent au delà des mers, et jusqu'à l'avénement de M. Jefferson à la présidence, il ne fut point sans crainte d'être encore obligé de quitter cet asile.

La dédicace qu'il fit de son Histoire ecclésiastique à ce grand magistrat, en reconnaissance de la tranquillité qu'il lui rendit, et la réponse de M. Jefferson, offrent de beaux modèles des rapports qui peuvent exister entre les gens de lettres et les hommes en place, sans avilir ni les uns ni les autres[15].

Priestley se proposait de consacrer le reste de sa vie à cet ouvrage, où il devait réunir en un seul corps les développements et les preuves de toutes ses opinions théologiques ; mais il fut arrêté au quatrième volume par un accident funeste. Ses aliments se trouvèrent un jour empoisonnés, on ne sait par quel malheur ; toute sa famille fut en danger, et lui-même ne fit dès lors que languir : un dépérissement graduel termina ses jours après trois années de souffrances.

Ses derniers moments furent remplis par les épanchements de cette piété qui avait animé toute sa vie, et qui, pour n'être pas bien gouvernée, en avait causé toutes les erreurs. Il se faisait lire les évangiles, et remerciait Dieu de lui avoir donné une vie utile et une mort paisible. Il mettait au rang des principaux bienfaits qu'il en avait reçus celui d'avoir connu personnellement presque tous ses contemporains célèbres. Je vais m'endormir comme vous, dit-il à ses petits enfants qu'on emmenait ; mais, ajouta-t-il en regardant les assistants, nous nous réveillerons tous ensemble, et, j'espère, pour un bonheur éternel, témoignant ainsi dans quelle croyance il mourait. Ce furent ses dernières paroles.

Telle a été la fin de cet homme que ses ennemis accusèrent si longtemps de vouloir renverser toute religion et toute morale, et dont le plus grand tort fut cependant de méconnaître sa vocation et d'attacher trop d'importance à ses sentiments particuliers sur des matières où le plus important de tous les sentiments devrait être l'amour de la paix.



  1. Imprimée en 1762 et 1768. Il y joignit, en 1772, des Observations pour l'usage de ceux qui font des progrès dans le langage, et des Leçons sur la théorie du langage et la grammaire universelle.
  2. Nouvelle carte d'histoire, et Carte de biographie ; 1765.
  3. Dans leur dernière forme elles ont pour titre : Leçons sur l'histoire et la politique général, etc. ; 1788, in-4º.
  4. Cours de leçons sur l'art oratoire et la pratique ; 1777, in-4º.
  5. L'histoire de l'état présent de l'électricité, Londres, 1767 et 1775, in-4º. Elle a été traduite en français par Brisson ; Paris, 1771, 2 vol. in-12. ─ L'histoire de l'état présent des découvertes relatives à la vision et aux couleurs ; Londres, 1772 ; 2 vol. in-4º. ─ Introduction familière à la théorie et à la pratique de la perspective ; 1771, in-8º. ─ Il a aussi donné une Introduction familière à l'étude de l'électricité ; 1768, in-8º.
  6. Expériences et observations sur différentes espèces d'air. Le premier volume parut en 1774 : il y en a trois ; le dernier est de 1779. Cet ouvrage a été continué sous le titre d'Expériences et observations concernant différentes branches de la philosophie naturelle ; 3 vol. in-8º, dont le dernier est de Birmingham, 1786. Le tout a été traduit en français par Gibelin ; 6 vol. in-12, Paris, 1775 à 1780.
  7. Voyez principalement ses Mémoires:
    Sur le phlogistique et la conversion apparente de l'eau en air ; Tran. phil., 1783.
    Sur le principe de l'acidité, la composition de l'eau et le phlogistique ; Transactions phil., 1788 ; Paris.
    Sur la phlogistication de l'esprit de nitre ; ib., 1789.
    Sur la transmission des vapeurs acides au travers des tubes de terre rouge, et sur le phlogistique ; ib.
    Sur la génération de l'air par l'eau, et la décomposition de l'air dephlogistiqué et de l'air inflammable ; ib., 1793.
    Ses Expériences sur l'analyse de l'air atmosphérique, et ses Considérations sur la doctrine du phlogistique et la décomposition de l'eau ; 2 vol. in-8º, 1796 et 1797.
    La Doctrine du phlogistique établie, et celle de la composition de l'eau refutée ; in-8º, 1800.
    Il a reproduit les mêmes idées sous des titres un peu différents dans les Mémoires de la Société américainé, volumes IV et V.
    Réponse aux observations de Cruikshank pour la défense du nouveau système de chimie. Journ. de Nicholson ; vol. IV. p. 1.
    Il y a encore une multitude d'autres articles dans divers journaux.
  8. Réflexion sur la doctrine du phlogistique et de la décomposition de l'eau; traduit de l'anglais, et suivi d'une réponse par M. Adet ; 1798, in-8º.
  9. Voyez entre autres les suivants :
    Histoire de la corruption du christianisme ; 2 vol. in-8º, 1782 ; reproduit en 1786 sous le titre de Doctrine des trois premiers siècles ; 4 vol. in-8º.
    Exposé des arguments pour l'unité de Dieu, et contre la Divinité et la préexistence du Christ ; 1783, in-8º.
    Lettre au docteur Horsley, avec de nouvelles preuves que l'Église primitive était unitaire ; 1783 et 1787, in-8º.
    Histoire des anciennes opinions concernant Jésus-Christ ; 1786, in-8º.
    Défense de l'unitarianisme pour 1787.
    Lettres au docteur Horne, au sujet de la personne du Christ ; 1787, in-8º.
    Lettres à Édouard Burn, sur l'infaillibilité du témoignage des apôtres concernant la personne du Christ ; 1789, in-8º.
    Défense de l'unitarianisme, pour 1788 et 1789.
    Histoire générale de l'Église chrétienne jusqu'à la chute de l'empire d'Occident ; 2 vol. in-8º, 1789, et quatre autres en 1804.
    L'unitarianisme expliqué et défendu ; 1796, in-8º.
  10. Ses principaux ouvrages de métaphysique, sont :
    Théorie de Hartley sur l'esprit humain ; 1775, in-8º.
    Recherches sur la matière et l'esprit, avec une histoire des doctrines, philosophiques concernant l'origine de l'âme et la nature de la matière ainsi que leur influence sur le christianisme relativement à la préexistence du Christ ; 1777, in-8º.
    La Doctrine de la nécessité philosophique expliquée ; 1777, in-8º.
    Libres discussions sur la doctrine du matérialisme, et de la necessité philosophique, dans une correspondance entre le docteur Priestley et le docteur Price.
    Lettre à J. Bryant, en défense de la nécessité philosophique ; 1780, in-8º.
  11. Voyez, indépendamment des ouvrages polémiques déjà cités au sujet de l'unitarianisme, ceux dont les titres suivent, en faveur de la religion révélée, en général :
    Lettres à un philosophe non croyant ; 1781 à 1789 ; trois parts, in-8º.
    Lettres aux philosophes et aux politiques de France, au sujet de la religion ; 1793, in-8º. Continuation, 1794.
    Et Réponse à l'ouvrage de Thomas Payne, intitulé, Age de raison.
    Observations sur l'accroissement de l'infidélité ; 1796.
    Discours sur les preuves de la religion révélée ; 2 vol. in-8º, 1796 et 1797.
    Lettres à Volney, occasionnées par son livre intitulé, Les Ruines ; 1797, in-8º.
    Comparaison des institutions de Moïse avec celles des Indous, et Remarques sur l'Origine des cultes de Dupuis ; 1799, in-8º.
    Nous croyons pouvoir passer sous silence beaucoup de petits traités sur des questions particulières de théologie.
  12. Ses principaux ouvrages sur la législation anglaise, concernant les diverses sectes, sont :
    Vues sur les principes et la conduite des dissidents protestants, relativement à la constitution ecclésiastique et civile de l'Angleterre ; 1769.
    Adresse d'un dissident protestant, au sujet de la discipline de l'Église ; 1776.
    Lettre à M. Pitt, concernant la tolérance et l'établissement de l'Église ; 1786.
    La conduite à observer par les dissidents pour obtenir le rappel de l'acte de cirporation et de celui du test ; 1789.
    Il y a aussi de lui quelques écrits sur des sujets politiques plus généraux, comme :
    Sur les premiers principes du Gouvernement, et la nature de la liberté politique, civile et religieuse ; 1768, in-8º.
    Observations sur l'importance de la révolution américaine, et sur les moyens de la rendre profitable au monde ; 1788, in-8º.
    Sermons sur le commerce des esclaves ; 1788, in-8º.
  13. Il y publia : Titres de leçons d'un cours de philosophie expérimentale, comprenant particulièrement la chimie ; 1794, in-8º.
  14. On peut voir, sur les affaires de Birmingham, et sur la conduite et les sentiments de Priestley pendant la révolution, les ouvrages dont voici les titres :
    Lettres familières adressées aux habitants de Birmingham, pour réfuter diverses accusations avancées contre les dissidents; 5 parties ; 1790, in-8º.
    Lettres à Edmund Burke, occasionnées par ses réflexions sur la révolution de France ; 1791. in-8º.
    Lettre aux habitants de Birmingham ; Défense du dîner de la révolution ; par M. Weis. Récit des faits relatifs à ce diner, avec les toasis ; par M. Russel; 1791, in-8º.
    Appel au public, touchant les émeutes de Birmingham ; 2 parties ; 1791 et 1793.
  15. Nous prévenons que nous sommes loin d'avoir cité tous les ouvrages de Priestley ; nous avons même remarqué qu'il n'en existe point encore de catalogue complet.