Éloge historique de Lassus

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Éloge historique de Lassus
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 233-244).

ÉLOGE HISTORIQUE

DE LASSUS,

LU LE 2 JANVIER 1809.

Les éloges publics de l'Institut ne sont pas réservés seulement pour les heureux génies qui ont arraché quelques grands secrets à la nature, ou qui ont ouvert de nouvelles routes à l'esprit humain : c'est aussi une de nos obligations d'en décerner aux esprits éclairés qui ont accueilli les bonnes doctrines ; aux écrivains laborieux qui les ont propagées par des ouvrages méthodiques ; aux professeurs habiles qui les ont inculquées à de nombreux élèves ; aux hommes vertueux qui les ont appliquées au bonheur de leurs semblables ; et cette obligation est peut-être plus étroite encore que la première. En effet, ceux à qui il a été donné de découvrir des vérités fécondes ou de concevoir et d'exécuter des ouvrages excellents placent nécessairement leurs noms dans l'histoire générale de la science ; leur gloire croit avec le temps ; elle n'atteint même à tout son éclat qu'après quelques générations, quand leur souvenir est dépouillé de tout ce qu’ils eurent de vulgaire, j'o serais presque dire de tout ce qu'ils eurent d'humain. Ils nous paraissent alors comme des êtres surnaturels : nous concevons à peine qu'ils aient pu être assis parmi des confrères, parmi des égaux ; et les jugements des contemporains, loin d'ajouter à l'idée que leur génie nous donne, refroidissent notre imagination en la ramenant trop à la réalité.

Mais ces jugements, ces discours, inutiles à la mémoire des génies extraordinaires, ne le sont point à celle de tant d'autres hommes de mérite, qui guidèrent la jeunesse de ceux-là, qui applaudirent à leurs premiers efforts, qui furent capables d'entendre leurs découvertes, et sans lesquels ils ne se fussent peut-être jamais élevés si haut.

Si l'amitié n'avait soin d'ériger ces monuments aux savants laborieux et modestes, l'éclat dont brillent les grands hommes frapperait seul les yeux, et effacerait à la longue les noms de tous ceux qui eurent part à leurs succès comme les arbres élevés des forêts cachent à la vue les mousses ou les gramens qui entretiennent la fraîcheur de leurs racines. Mais la principale fonction de l'historien académique est de préparer la justice de la postérité, en fixant pour chacun de ses contemporains la part qu'il eut aux progrès du siècle, comme celle du naturaliste philosophe est de rechercher et de faire connaître le rôle souvent très-important que tel, être à peine aperçu du vulgaire, remplit dans l'économie générale de là nature.

C'est à cette classe respectable qu'appartiennent les hommes dont nous vous entretiendrons aujourd'hui. Sans avoir marqué dans leur temps par de grandes découvertes, aucune des découvertes de leur temps ne leur est restée étrangère ; sans avoir donné à la science de nouveaux domaines, ils ont cultivé et fait fructifier ceux qu'elle avait acquis. Des livres utiles, des leçons solides, des élèves instruits, une longue suite de bonnes actions, voilà leurs titres à nos éloges et à l'estime publique, et les droits que nous croyons avoir à votre attention pour le récit rapide des détails de leur vie.

Pierre Lassus, bibliothécaire et ancien secrétaire de l'Institut, professeur de pathologie externe à l'École de médecine ; naquit à Paris, le 11 avril 1741, d'un père estimé dans la pratique de la chirurgie. Destiné lui-même à l'exercice de cet art, il ne crut point, comma tant d'autres de ses confrères, qu'il fût inutile de s'y préparer par de bonnes études, et il travailla avec ardeur à se procurer des connaissances qui, tout en lui facilitant ses progrès en chirurgie, devaient encore le distinguer beaucoup du commun des chirurgiens : aussi, après avoir suivi pendant quelques années les leçons de l'Académie et les opérations des hôpitaux, fut-il reçu maître avec une grande distinction, le 1er juin 1765.

Comme la plupart des jeunes chirurgiens qui veulent acquérir de la réputation, il s'annonça par des leçons particulières d'anatomie, où il eut assez d'élèves pour engager l'Académie de chirurgie à lui confier immédiatement une charge temporaire de démonstrateur.

L'art de guérir est celui de tous où l'enseignement est le mieux récompensé, parce qu'il est le moyen le plus naturel d'attirer l'attention et de se concilier la confiance du public. Les succès de M. Lassus dans sa chaire lui en procurèrent donc bientôt à la ville, et sa réputation à la ville ne tarda pas à le faire rappeler à la cour. Le premier chirurgien, la Martinière, le fit nommer en 1771, chirurgien ordinaire de Mesdames Victoire et Sophie de France, filles de Louis XV.

C'était un bonheur pour un homme jeune et encore sans fortune, qu'une place qui lui laissait le loisir d'étudier, en lui évitant les fatigues et la perte de temps, suites inévitables d'une pratique trop étendue ; mais ce pouvait être pour lui une tentation de négliger cette portion de pratique indispensable à quiconque veut exercer l'art avec succès. M. Lassus eut un instant la faiblesse de trop préférer les livres aux malades, et pensa en être cruellement puni.

Appelé pour saigner Madame Victoire, il la piqua deux fois, et, soit émotion de la part de la princesse, soit défaut d'habitude de la part du chirurgien, le sang ne jaillit point. Ce petit événement causa une rumeur générale : une princesse piquée deux fois et qui n'a pas saigné ! quel accident effroyable ! disaient les courtisans. Et les médecins de cour de remuer la tête d'un air mystérieux, mais significatif. Peu s'en fallut que le pauvre Lassus ne fût honteusement chassé.

Par bonheur pour lui Madame Victoire fut plus sage et plus généreuse que ceux qui l'entouraient : elle se souvint de cette dame du temps de Louis XIV, qui, blessée à mort par son chirurgien, lui légua une pen sion viagère, attendu, disait-elle, qu'à coup sûr le malheureux ne serait plus appelé pour saigner personne ; et comme la princesse en était quitte à meilleur marché, elle donna encore plus de cours à sa libéralité. Ne pouvant garder M. Lassus dans sa maison, elle lui conserva du moins le titre qui rattachait à elle, et lui donna les fonds nécessaires pour acheter la charge de lieutenant du premier chirurgien du roi à Paris, charge à laquelle était attachée celle d'inspecteur et de trésorier du Collège et de l'Académie de chirurgie, et dont le titulaire jouissait de certaines prérogatives et exerçait une certaine juridiction pour les réceptions des chirurgiens. M. Lassus en fut pourvu en 1779, et deux années après il fut encore revêtu de la charge de professeur des opérations.

C'était sans doute une idée singulière que de mettre en quelque sorte à la tête de la chirurgie de la capitale un homme que l'on n'avait pas trouvé propre à un emploi subalterne de la cour. Mais, parmi toutes les choses bizarres de ce temps-là, celle-ci du moins n'eut pas de suites fâcheuses : M. Lassus, que son accident aurait pu perdre pour toujours, y trouva la principale source de sa fortune et de sa réputation et le public, qui apprécia bientôt son mérite, eut tout lieu d'être satisfait qu'il se fût si bien relevé.

Sa bienfaitrice n'eut pas moins de sujet de s'applaudir ; elle trouva en lui le serviteur le plus dévoué, et, chose bien étrange dans les cours et partout, un serviteur dont le dévouement ne finit point avec la fortune de ses maîtres.

Lorsque la tournure que prenait la révolution détermina les tantes de Louis XVI à quitter la France, M. Lassus, à qui dix ans de célébrité avaient rendu toute leur confiance, n'hésita pas un instant à les suivre : non qu'il espérât conserver pendant son absence les places qu’il occupait à Paris, ni qu'il ignorât les projets que l'on avait déjà contre les émigrés ; mais, ce qu'il voyait encore mieux, c'était le malheur des princesses et le besoin qu'elles pouvaient avoir de ses secours dans un voyage si pénible.

Le temps où nous vivons a produit plus de mutations qu'aucun autre dans la fortune et dans le pouvoir, et par conséquent il a donné plus de sujet qu'aucun autre d'exercer avec éclat la vertu de la fidélité ; mais les exemples n'en ont pas été si communs que les occasions, et il n'est pas encore devenu inutile de publier ceux que l'on rencontre.

M. Lassus parcourut avec Mesdames une partie de l'Italie, et séjourna quelque temps à Rome. Il observa les beautés de la nature et les chefs-d'œuvre anciens et modernes, en homme qui ne manquait ni de goût ni d'imagination ; mais il ne cessa point pour cela d'étudier l'art où il était déjà si habile. Il suivit dans les hôpitaux toutes les pratiques avantageuses, se lia avec les plus fameux maîtres, et fit des extraits ou des traductions des meilleurs ouvrages de chirurgie italiens.

Bien lui prit de s'être ainsi occupé, car ses portefeuilles furent à son retour la seule défense qu'il pût opposer à la loi contre les émigrés : c'était, disait-il, pour enrichir sa patrie de connaissances utiles qu'il l'avait quittée ; et l'on se contenta de cette raison, probablement parce qu'il n'avait pas de grands biens à confisquer. Ses places même ne donnaient plus d'envie ; car pendant son absence on avait supprimé toutes les académies, toutes les universités, toutes les écoles : il n'y avait plus de police en médecine, et chacun traitait les malades comme il voulait et les guérissait comme il pouvait.

Cependant les gens qui avaient fait toutes ces suppressions eurent promptement lieu de s'apercevoir que, s'il était à la rigueur superflu d'apprendre toute autre chose, on ne pouvait guère se dispenser d'apprendre la médecine. Toute la France se précipitait aux frontières, et, après des prodiges inouïs de dévouement et de valeur, les défenseurs de la patrie ne trouvaient aucun secours pour leurs blessures et pour leurs maladies. On commença donc par l'érection des écoles de médecine cette longue suite de restaurations, que l'établissement de l'université vient de couronner et de lier en un ensemble aussi imposant par l'étendue de son plan que par la vigueur de son organisation.

M. de Fourcroy, chargé dès ce temps-là de diriger ces sortes d'établissements, appela à l'école de Paris les maîtres les plus célèbres de la capitale, et ne manqua point de placer M. Lassus dans le nombre. Nommé d'abord à la chaire d'histoire de la médecine et de médecine légale, il préféra ensuite celle de pathologie externe, que la mort de Choprat avait rendue vacante, et qui convenait davantage à ses goûts quoique par ses connaissances il fut également propre à l'une et à l'autre.

Il possédait, en effet, plusieurs langues, et il avait débuté dans la carrière littéraire par des traductions d'ouvrages chirurgicaux anglais[1]. Son discours sur les découvertes faites en anatomie par les anciens et par les modernes[2] prouve à la fois de l'érudition et du discernement ; car il faut beaucoup de l'une et de l'autre, dans l'histoire des sciences, quand il s'agit de rendre à chacun ce qui lui appartient au milieu de tant de répétitions des mêmes faits qui ne sont pas toutes involontaires. Quelques mémoires sur des objet particuliers de chirurgie, répandus dans le recueil de l'académie de ce nom[3], et dans un journal qu'il avait entrepris avec notre confrère M. Pelletan[4], n'annonçaient pas moins l'étendue de ses connaissances dans son art que la justesse des vues qui dirigeaient sa pratique, et faisaient depuis longtemps désirer qu'il consignât ses ob servations et ses principes dans un ouvrage général. Sa chaire lui en fournit l'occasion, et ce fut pour ses élèves qu'il rédigea sa Médecine opératoire[5] et sa Pathologie chirurgicale[6], deux livres où l'on trouve beaucoup de clarté, des principes sains et un choix heureux de ce qu'il est le plus convenable de présenter à l'esprit des jeunes gens.

Il offre à ses lecteurs, dit-il lui-même, une nourriture substantielle, mais légère, de peur de les rebuter par une nourriture trop forte.

Ce caractère de ses livres était aussi celui de ses leçons : les prononçant d'une voix sonore, cherchant la clarté plus que la profondeur ou l'élégance, reprenant les mêmes choses jusqu'à ce qu'elles lui parussent bien saisies par tout le monde, il aimait mieux graver d'une manière durable dans les esprits un petit nombre d'idées justes et fondamentales, que de fatiguer ses auditeurs par trop d'abondance, ou par l'exposition trop détaillée de ces

ques qui ne se laissent bien entendre qu'après les avoir vu exercer immédiatement.

Ses comparaisons, quelquefois triviales, mais toujours singulièrement justes et appropriées à leur objet, paraissaient donner à son éloquence quelque chose, de vulgaire, mais d'un vulgaire qu'un homme de beaucoup d'esprit pouvait seul trouver et faire passer : il savait que beaucoup de ses auditeurs n'avaient pas une éducation très-soignée, et c'était par un effort de talent qu'il descendait à leur niveau.

Se restreindre, se l'abaisser même ainsi, pour mieux remplir son devoir, est une sorte de dévouement bien rare dans les hommes qui pourraient travailler pour une gloire plus brillante et plus durable. Il est vrai que c'est un dévouement auquel les médecins sont en même temps plus obligés et plus habitués qu'aucune autre classe : le savoir le plus étendu, la sagacité la plus exquise ne peuvent souvent être employés par eux qu'à faire le bien passager de ce qui les entoure ; mais la reconnaissance de ceux qu'ils instruisent, les bénédictions de ceux qu'ils soulagent, sont pour eux une récompense journalière qui ne leur laisse pas le même besoin de vivre dans l'avenir, qu'aux philosophes solitaires, uniquement occupés de la recherche des vérités générales.

M. Lassus fut d'autant plus animé de cet esprit de sa profession, qu'il en éprouva plus qu'aucun autre toutes les jouissances : aimé de ses élèves et de ses malades ; chéri dans la société, dont il faisait le charme par un caractère doux et par une gaieté originale ; serviable pour tout ce qui l’approchait, il eut du bonheur dans tout ce qu’il entreprit, et fut heureux jusque dans son genre de mort, qui fut à peu près tel qu’il l’avait souhaité.

Une maladie très-aiguë, qui lui fit promptement perdre connaissance, l’enleva au bout de quelques jours, le 16 mars 1807.

Nous avons vu, dans sa conduite avec Mesdames, une preuve de sa générosité : pour connaître toute sa bonté, il aurait fallu le voir dans l’intérieur de sa maison.

Chargé de bonne heure, par la perte de son père, de soutenir sa mère et ses deux sœurs, il n’avait point voulu d’autre famille, et s’était acquitté de ce devoir avec les soins les plus délicats, toujours récompensés par l’affection la plus tendre. Une des deux sœurs qu’il laissait, éprouva un chagrin si violent de sa perte, qu’elle ne lui survécut que de quelques jours.

La chaire que M. Lassus occupait à l’École de médecine est maintenant remplie par M. Richerand ; sa charge de bibliothécaire de l’Institut a été donnée à M. Charles, et il a été remplacé dans la section de médecine par M. Percy, membre du Conseil de santé des armées, que son humanité et son courage ont rendu aussi respectable à nos ennemis qu’il est chéri parmi nos troupes.

M. Lassus avait aussi été pendant deux ans secrétaire de la classe pour les sciences naturelles[7], et c’est à moi de désirer que le choix que l'on fit alors de son successeur puisse toujours être approuvé autant que le seront ceux que je viens de rapporter.



  1. Nouvelle méthode de traiter les fractures et les luxations, avec la description des nouvelles attelles de M. Sharpe, pour le traitement des fractures de la jambe ; Paris, l771, in-12, seconde, édit. in-8°, 1788 : traduit en hollandais par Jacobs ; Gand 1772. Manuel pratique de l'amputation des membres, par Ed. Alanson ; 1774, in-12.
  2. Essai ou discours historique et critiques sur les découvertes faites en anatomie par les anciens et par les modernes ; Paris, 1783, 1 vol. in-8°, traduit en allemand par Creveld ; Bonn, l787 et 1788, in-8°.
  3. Mémoires sur les plaies du sinus longitudinal supérieur de la dure-mère, Académie de chirurgie, vol. XIII, in-12, p. 113, en 1774 ; t. IV, in-4°, p. 29. Il y a aussi de lui, dans ce volume, une Observation sur une hernie inguinale avec étranglement.
  4. Éphémérides pour servir à l'histoire de toutes les parties de l'art de guérir, 1790, in-8°. Ce journal contient de M. Lassus une Observation sur une hernie inguinale extraordinaire, et une autre sur les effets de la fracture des os de l'avant-bras.
  5. Traité élémentaire de la médecine opératoire. Paris, 1795, 2 vol. in-8°.
  6. Pathologie chirurgicale ; ibid., 1806,2 vol, in-8°.
    Il y a encore de M, Lassus dans les Mémoires de l'Institut, t. I, p. l, un Mémoire sur le prolongement morbifique de la langue hors de la bouche, el, t. III, p. 372, des Recherches sur la cause de la hernie ombilicale de naissance.
    Dans le journal de MM. Corvisart, Leroux et Boyer, ventôse au 10, une Observation sur un ulcère fistuleux à l'estomac, traduite de l'anglais de Goels ; et dans celui de brumaire an 9, des Recherches sur l'hydropisie enkystée du foie.
    Enfin l'on doit citer au nombre de ses ouvrages séparés, sa Dissertation sur la lymphe, couronnée par l'Académie de Lyon en 1773, et imprimée en 1774.
  7. Pendant les années 6 et 7 : il a fait en cette qualité les Éloges de Pelletier et de Bayen, imprimés dans le tome II de la classe de mathématique et de physique de l’Institut, et une partie des analyses des travaux de la même classe, imprimés dans les comptes rendus par l’Institut au Corps législatif en l’an 5 et en l’an 6.