Éloge historique de Pallas

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Éloge historique de Cavendish
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 377-411).

ÉLOGE HISTORIQUE

DE PALLAS,

LU LE 5 JANVIER 1813[1]

Lorsqu'un homme a consacré toute son existence aux sciences ; lorsque, uniquement occupé d'observer et d'écrire, il n'a mis à ses recherches d'autres intervalles que ceux qu'exigeait leur publication, on peut s'attendre que sa vie n'offrira point d'incident remarquable, et qu'elle sera, comme on dit, tout entière dans l'analyse de ses ouvrages. Mais si, ne travaillant que pour les savants de son ordre, il a dédaigné tout ornement ; si, pour accumuler plus de faits, il les a toujours réduits à l'expression la plus simple, et a laissé aux autres le mérite facile d'en déduire les résultats, cette analyse même devient presque impossible, et, pour faire connaître ses ouvrages, il faudrait les copier.

Tel a été M. Pallas. Enlevé dès sa jeunesse à sa fa mille et à sa patrie, un tiers de sa vie s'est passé dans les déserts, et le reste dans son cabinet ; et, dans l'une et dans l'autre situation, il a fait un nombre prodigieux d'observations, de mémoires et de volumes. Tous ses écrits, sous leurs formes un peu sèches, sont pleins de choses neuves et vraies : ils ont placé le nom de leur auteur au premier rang parmi les naturalistes, qui les feuillettent sans cesse et les citent à chaque page ; ils sont considérés et consultés avec un intérêt égal, par les historiens, par les géographes, par ceux qui étudient la philosophie des langues et le moral des peuples. Mais c'est précisément cette multitude et cette diversité de ses travaux qui m'oblige à réduire aujourd'hui son éloge a une sorte de table de matières, que je ne pourrai même lire dans son entier, et pour laquelle j'implore d'avance l'indulgence de mon auditoire.

Pierre-Simon Pallas, conseiller d'État de l'empereur de Russie, chevalier de l'ordre de Saint-Vladimir, membre des Académies des sciences de Pétersbourg, de Londres, de Berlin, de Stockholm, et associé étranger de l'Institut, naquit à Berlin, le 22 septembre 1741, de Simon Pallas, professeur en chirurgie au collège de cette ville, et de Suzanne Léonard, originaire de France, mais née dans la colonie de réfugiés français établie à Berlin.

Son père, qui le destinait à la médecine eut l'idée heureuse de lui faire apprendre de bonne heure plusieurs langues, et il fut bientôt en état d'écrire presque également bien en latin, en français, en anglais et en allemand. Cette faculté, aisée à acquérir dans la jeunesse, deviendra sans doute chaque jour plus générale, maintenant que les sciences ont cessé d'avoir une langue commune, et qu’il n’est plus de grand empire où l’on n’en parle plusieurs. Elle coûta si peu au jeune Pallas, qu'il se montra encore le premier parmi ses camarades dans tout le reste de leurs études, et que, non content de ce que leur enseignaient leurs maîtres, il employa ses heures de loisir à l’histoire naturelle, et avec tant de succès que, dès l’âge de quinze ans, il esquissait des divisions ingénieuses de quelques classes d’animaux.

Après avoir entendu à Berlin Gleditsch, Meckel et Roloff, et à Gœttingue Roederer et Vogel, il alla terminer ses études en médecine à Leyde, sous Albinus, Gaubius et Musschenbrœck.

À cette époque, la possession de nombreuses colonies dans les deux Indes, et celle du commerce du monde pendant deux siècles, avaient accumulé dans les cabinets de la Hollande les plus rares productions de la nature, et l'histoire naturelle venait d’y recevoir une nouvelle impulsion du goût qu’avait pour elle la mère du dernier stadthouder.

Avec les dispositions que Pallas apportait dans un tel pays, il était impossible que son ardeur pour cette science ne s’y accrût point : un voyage en Angleterre l'augmenta, encore, et, décidé à en faire désormais l'occupation de sa vie, il sollicitude son père la permission de s’établir à la Haye.

C'est là qu'il publia, en 1766, son Elenchus zoophy torum (Tableau des zoophytes), le premier de ses grands ouvrages. Vingt-cinq ans auparavant, les coraux passaient encore généralement pour des plantes, et la découverte que fit Peyssonnel de leur nature animale parut si paradoxale à Réaumur, qu’en la citant publiquement il n’osa en nommer l’auteur. Mais bientôt les découvertes plus étonnantes de Trembley sur la divisibilité du polype, et les observations détaillées de Bernard de Jussieu et d’Ellis sur les coralines de nos cotes, ne laissèrent plus aucune prise au doute. De l’aveu de tous les naturalistes, un ordre entier d’êtres organisés passa d’un règne à l’autre : Linnæus l'inscrivit parmi les animaux ; le jeune Pallas prit sur lui d’en faire la revue et le catalogue. Les collections de Hollande lui en fournirent une riche moisson, qu’il disposa avec une rare sagacité. La netteté de ses descriptions, le soin avec lequel il rapporte à ses espèces les synonymes des autres naturalistes, étaient déjà bien remarquables dans un auteur de vingt-cinq ans. Son introduction l'était encore plus : il y rejette cette division ancienne des êtres naturels en trois règnes, et y fait voir que les plantes n’ont pas des classes marquées comme les animaux, en sorte qu’elles ne sont pour ainsi dire qu’une des classes du grand règne organique, comme les quadrupèdes, les poissons, les insectes en sont d’autres ; vérité, dont à peine nos botanistes paraissent pénétrés aujourd’hui. En admettant, toutefois ce rapprochement de deux règnes, il n’a garde d’admettre aussi cette échelle unique des êtres, à qui le talent de Bonnet venait de donner tant de vogue : il présente, au contraire, l’arbre de l'organisation comme produisant une multitude de branches latérales, qu’il est impossible de disposer sur une seule ligne sans faire violence à la nature. Quant aux coraux en particulier, il montre la fausseté de la définition que l’on en donnait alors presque généralement, comme s’ils eussent été des ruches de polypes : il fait voir que leur tronc est lui-même vivant ; que c'est une sorte d’arbre animal à plusieurs branches et à plusieurs têtes ; un animal composé, dont la partie pierreuse n’est que le squelette commun, lequel croit en même temps que les animaux particuliers, mais n’est point fabriqué par eux. Linnæus venait de soutenir le premier avec force ces idées hardies, reçues aujourd’hui par tout le monde[2].

Les Miscellanea zoologica, que M. Pallas fit paraître la même année que son Elenchus, lui donnèrent encore plus de réputation : on y vit avec étonnement un auteur si jeune réunir tous les mérites des grands maîtres qui partageaient alors l'empire de la science ; prendre hardiment pour modèle notre grand naturaliste français et son collaborateur Daubenton, se charger à lui seul de leur double travail, et, sans se laisser éblouir par leur autorité, joindre encore à la sagacité profonde de l’un et a l'exactitude patiente de l’autre, ces vues méthodiques et rigoureuses condamnées par tous les deux.

Mais ce qui aurait étonné davantage, si le public de ce temps-là avait été en état de le sentir, c’est la lumière subite qu’il jeta sur les classes les moins connues du règne animal, celles que l’on confondait sous le nom commun de vers : ne se laissant pas plus imposer par les erreurs de Linnæus que par celles de Buffon, il fit voir que la présence ou l'absence d’une coquille ne peut donner la première base de leur distribution, mais que l’on doit d’abord consulter l'analogie de leur structure ; qu’à cet égard les ascidies, et non pas les thétyes, comme Linnæus l’avait cru, sont les véritables analogues des bivalves ; que le taret, ainsi qu’Adanson l’avait déjà vu, doit aussi leur être réuni ; que les univalves, au contraire, sont plus voisines des limaçons, des doris ct des scyllées ; enfin, que les aphrodites, dont il donnait en même temps une excellente anatomie, doivent être rapprochées des néréides, des serpules et des autres vers articulés, soit que ceux-ci aient ou non des coquilles.

Certainement le naturaliste dont le premier coup d‘œil était si perçant aurait débrouillé le chaos où gisaient pêle-mêle ces animaux sans vertèbres, s’il eût continué à s’en occuper avec la même suite ; mais, lorsqu’il publia ses idées, elles n’étaient pas encore entièrement mûres.

Il ne séparait pas les seiches des limaçons autant qu’elles doivent l’être ; il supposait aux méduses une analogie qu’elles n’ont pas avec ces deux genres ; il admettait également une affinité qui n’existe point entre les bivalves et les échinodermes ; enfin il associait à ces échinodermes, d’une part les actinies, qui sont des zoophytes, et de l’autre les glands de mer, qui sont bien plus voisins des bivalves.

Des erreurs, qu’un peu plus d'examen lui aurait fait éviter, ont probablement contribué à réserver pour d’autres temps une révolution nécessaire, et sur la trace de laquelle il était, tant les conquêtes de l'esprit sont sujettes, comme les autres, à être arrêtées par le moindre hasard. Ce qui doit le plus étonner, c’est qu’il ait négligé lui-même ces beaux aperçus. Revenu à Berlin, en 1767, il fit réimprimer avec beaucoup d’additions ses Miscellanea, sous le titre de Spicilegia zoologica[3], et omit précisément le mémoire le plus précieux du premiers recueil ; il ne revint même jamais sur ce sujet.

Ces deux ouvrages avaient répandu la réputation de M. Pallas, et divers gouvernements cherchèrent à, l’attirer : peut-être eût-il préféré le sien, s’il en avait reçu la moindre avance ; mais, comme il n’arrive que trop souvent, ce fut chez lui qu’on le méconnut. Dans la nécessité de s'expatrier, il n’hésita point ; le pays qui offrait un champ plus neuf a ses recherches fut préféré : il accepta une place qui lui fut offerte par Catherine II à l’Académie de Pétersbourg.

L’empire de Russie, dès le neuvième siècle, époque où l'histoire en parle pour la première fois, touchait presque déjà à la Baltique et au Pont-Euxin. Des entreprises hardies, contre celui de Constantinople l'annoncèrent à l’Europe. Bientôt convertis, ses souverains s’allièrent avec les rois de France et entretinrent des relations actives avec les autres potentats. Un partage imprudent livra leurs États à la discorde ; leurs meilleures provinces furent conquises par les Polonais, et eux-mêmes devinrent pour trois siècles tributaires des Tartares. Ils secouèrent enfin ce joug, et se rendirent à leur tour maîtres de leurs vainqueurs ; mais, pendant leur esclavage, les lettres et la civilisation avaient reparu en Europe et la Russie à son réveil se trouvât à une distance immense des autres États chrétiens. Les premiers Anglais qui l’abordèrent au seizième siècle la considérèrent presque comme une nouvelle découverte. Pierre le Grand fit des efforts inouïs pour la ramener aux usages et aux lumières de l’Europe. Après avoir passé par tous les grades pour habituer ses grands seigneurs à la subordination militaire, après s’être fait charpentier pour se créer une marine. Il voulut être de l’Académie des Sciences de Paris, pour donner à ses peuples le goût de l'instruction ; mais il n’eut pas en ce genre des succès aussi rapides. L'armée fut promptement soumise à la discipline germanique ; la cour eut bientôt pris les manières françaises, tandis que, pour avoir une académie, il fallut la faire venir tout entière du dehors, et que l’on fut pendant bien longtemps obligé de l’y recruter.

L’Allemagne, où la multiplication des capitales et des universités produisait en quelque sorte une surabondance d’instruction, a continuellement fourni a cette consommation singulière, et beaucoup de ses savants les plus illustres ont trouvé en Russie une fortune et des moyens de travail qu’ils n’auraient peut être pas eus dans leur patrie. C'est ainsi que les Bernoulli, les Bayer, les Euler, les Gmelin, les Müller, les Amman, les Lowitz, les Duvernoy, ont donné à l’Europe cette belle suite de travaux que l’on appelle les Mémoires de l’Académie de Pétersbourg, et qu’ils nous ont fait connaître sous tous ses rapports l'immense territoire de la Russie ; qu’ils l’ont fait connaître, on peut le dire, au gouvernement russe lui-même.

En effet, dès que les grand-ducs de Russie se furent emparés du trône et du titre de czars de Tartarie, leurs anciens suzerains, quelques aventuriers entreprenants se portèrent vers l'Orient : les plus avisés s’établirent dans les montagnes riches en minerais de tout genre, véritables limites entre l’Europe et l’Asie ; quelques autres attaquèrent le seul prince un peu puissant qui existât dans ces tristes contrées, et livrèrent ses États à leur czar. Une fois que les Russes eurent pris pied sur l’Irtisch et sur l’Ob, la recherche des pelleteries et celle des mines les attirèrent plus loin ; de proche en proche ils imposèrent quelques tributs aux peuplades errantes de ces vastes solitudes, et établirent ainsi en moins d’un siècle cette domination bizarre qui va toucher à l’Amérique, au Japon et à la Chine, et où quelques milliers de soldats suffisent pour garder 1500 lieues de pays.

Mais, pour jouir véritablement d’un pareil territoire, il fallait en connaître au juste la nature et les ressources, et, après l’avoir conquis, on se vit en quelque sorte obligé d’en commencer en règle la découverte.

Pierre le Grand fit encore cette entreprise. Le premier parmi les monarques européens, il eut la gloire d’imaginer ces grandes expéditions purement scientifiques, où des hommes pourvus de divers genres de connaissances, et s’aidant mutuellement, examinent un pays sous tous ses rapports : expéditions dont l’antiquité offre quelques exemples, mais que la France et l’Angleterre ont portées a leur perfection à la fin du dernier siècle, en les destinant uniquement à éclairer l’Europe et à offrir aux peuples sauvages quelques-uns des avantages de la civilisation.

Le dantzikois Messerschmidt parcourut ainsi toute la Sibérie, depuis 1720 jusqu’en 1725 : il rapporte un recueil immense d’observations ; mais la mort du czar fit négliger sa personne et ses travaux, et il mourut dans la misère. En 1733, l'impératrice Anne-Iwanowna, nièce de Pierre le Grand, qui déploya sur le trône un caractère fort opposé à ce qu'imaginait le parti qui l'y fit monter, reprit les projets de son oncle.

Une commission plus nombreuse, qui dura dix ans procura à l'histoire naturelle les excellents mémoires de Steller et ceux de Jean-George Gmelin, chef d’une famille plus nombreuse et aussi célèbre dans cette science que les Bernoulli l’ont été en mathématiques.

Les troubles qui suivirent la mort d’Anne, et l'espèce de défaveur ou tombèrent les étrangers sous le règne d’Elisabeth, firent perdre de vue ces premiers essais ; mais Catherine II, qui eut l’esprit de vouloir faire oublier par toutes les sortes de gloire quel chemin l'avait conduite à l'empire, ne pouvait négliger un moyen si efficace : elle y fut d’ailleurs excitée par une circonstance particulière.

Lors du premier passage de Vénus sur le soleil, en 1763, la France avait envoyé l’abbé Chappe d’Auteroche à Tobolsk pour y faire des observations astronomiques ; il publia à son retour une relation, dont le ton plein de sarcasmes irrita tellement l'impératrice, qu’elle prit, dit-on, la peine de la réfuter elle-mème.

Elle ne voulut donc point que des nations étrangères se chargeassent d’observer le second passage, qui devait avoir lieu en 1769 ; et en choisissant pour ce travail des astronomes de son académie, elle jugea nécessaire d’envoyer avec eux des naturalistes capables d’examiner le pays.

Ce fut pour avoir part à cette entreprise que M. Pallas eut le bonheur de se voir appelé. Je dis bonheur, parce qu’il envisagea ainsi cette vocation : un voyage lointain est toujours si séduisant pour un jeune homme, surtout quand ce jeune homme est naturaliste ; et ce désir de chercher des productions nouvelles nous a probablement privés de bien des découvertes de l’esprit. M. Pallas lui-même en est une preuve : quoique d’une activité sans bornes, quoique moins exposé que personne à se laisser distraire de ses méditations par ses fatigues, on ne peut guère douter qu’il n’eut fait faire de plus grands pas à la science par son génie que par ses courses.

Il montra bien la réunion de ces deux qualités pendant environ un an qu’il resta à Pétersbourg. Au milieu de tous les préparatifs d’un si grand voyage, il rédigea plusieurs nouveaux écrits, pleins de vues intéressantes[4], et donna surtout à l’Académie ce fameux Mémoire sur les os de grands quadrupèdes si abondants en Sibérie, où il fit voir qu’il s’y en trouve d’éléphants, de rhinocéros, de buffles et beaucoup d’autres genres du midi, et que la quantité en est presque innombrable[5] : faits qui réveillèrent l’attention des naturalistes sur ces objets étonnants, et ont jeté les premières semences d’un grand corps de doctrine.

Cependant l’expédition, ayant reçu ses instructions du comte Wladimir Orlof, président de l’Académie, se mit en marche au mois de juin 1768. Elle était composée de sept astronomes et géomètres, de cinq naturalistes et de plusieurs élèves, qui devaient se diriger en différents sens dans l’immense territoire qu’ils avaient à parcourir.

M. Pallas en particulier, après avoir traversé les plaines de la Russie d’Europe, et passé l’hiver de 1769 à Simbirsk, sur le Volga, au milieu de ces tribus tartares, anciennes dominatrices des Russes et aujourd’hui en grande partie agricoles, s’arrêta à Orembourg sur le Jaïk, rendez-vous de ces hordes encore nomades qui errent dans les déserts salés du nord de la mer Caspienne, et des caravanes qui font au travers de ces déserts le commerce de l’Inde.

Descendant le Jaïk, il séjourna à Gouriel sur la mer Caspienne, et observa avec soin la nature de ce grand lac, autrefois, selon lui, beaucoup plus étendu, et dont les anciens rivages se reconnaissent encore à une grande distance vers le nord et vers l’ouest.

L’année 1770 fut employée à visiter les deux côtés des montagnes ouraliennes et les nombreuses mines de fer que l’on y a établies. C'est là que de simples particuliers russes ont acquis en peu de générations, des fortunes qui les égalent aux plus grands seigneurs de l’Europe.

Après avoir vu Tobolsk, capitale de la Sibérie, M. Pallas vint hiverner à Tcheliabinsk, au centre des plus importantes de ces mines.

Il en repartit, au printemps de 1772, pour un autre district, où des mines plus précieuses enrichissent la couronne ; c’est le gouvernement de Koliwan, sur la pente septentrionale des monts Altaï, grande chaîne qui s'étend de l’est à l’ouest, et qui, en repoussant les vents du sud, donne à la Sibérie ce climat beaucoup plus âpre que sa latitude ne l'annoncerait. On trouve dans ces mines beaucoup de traces d’anciennes exploitations, que Bailly a voulu attribuer à ces antiques peuples du Nord, premiers inventeurs, selon lui, des arts et des sciences : M. Pallas prouve, au contraire, qu’elles sont dues tout simplement aux ancêtres des Hongrois d’aujourd’hui, lesquels tirent, comme on sait, leur origine d’une peuplade arrivée de ces contrées dans le septième ou le huitième siècle. Cette course se termina à Krasnojarsk sur le Jénisséa.

L’année d’après, notre voyageur, marchant toujours vers l'est, traversa le grand lac Baïcal, et parcourut cette contrée montagneuse connue sous le nom de Daourie, qui s’étend jusque sur les frontières de la domination chinoise. C’est ici seulement qu’il commença à observer une nature entièrement différente de celle de l’Europe : les plantes y prennent des formes singulières ; des animaux, des genres inconnus chez nous, y gravissent les rochers ou s'y égarent quelquefois des grands déserts du milieu de l’Asie.

M. Pallas, après avoir vu une infinité de peuplades à demi sauvages, retrouva enfin ici une nation civilisée, mais dont la civilisation ne ressemble par aucune de ses formes à celle de l’Europe. Il ne put s’empêcher de considérer les Chinois comme une race séparée de nous, au moins depuis la dernière catastrophe du globe, et qui a suivi dans son développement une marche entièrement isolée.

Revenant presque sur ses pas, et après avoir passé une seconde fois l'hiver à Krasnojarsk, notre voyageur retourna, en 1773, sur_le Jaïk et sur la mer Caspienne, visite Astrakan, étudia les Indiens, les Buchares et les autres habitants du centre et du midi de l'Asie qui viennent se mêler à la bizarre population de cette ville ; il se rapprocha du Caucase, cette pépinière des hommes blancs, comme les montagnes de la Daouric paraissent l’avoir été des hommes jaunes ; passa encore un hiver au pied de cette branche de montagnes qui sépare le Volga du Tanaîs, et fut enfin de retour à Pétersbourg le 30 juillet 1774.

Pendant qu’il poursuivait ainsi la route principale, il envoyait dans diverses directions des élèves qui lui étaient subordonnés.

M. Pallas employait le loisir de ses quartiers d’hiver à rédiger son journal, et, d’après le plan prescrit par le comte Orlof, il l'envoyait chaque année à Pétersbourg, où l’on en publiait les volumes à mesure qu’ils étaient imprimés[6].

On conçoit que, travaillant ainsi à la hâte, privé dans ces solitudes de livres et de tous moyens de comparaison, il devait être exposé à faire quelques méprises, à insister sur des choses connues, comme si elles eussent été nouvelles ; à revenir plusieurs fois sur les mêmes choses. Nous conviendrons néanmoins qu’il aurait pu y mettre plus de vie, et faire saillir davantage les objets intéressants. Il faut l’avouer, cette longue et sèche énumération de mines, de forges ; ces nomenclatures répétées des plantes communes qu’il cueillait, ou des oiseaux vulgaires qu'il voyait passer, ne forment pas une lecture agréable : il ne transporte pas son lecteur avec lui ; il ne lui met point en quelque sorte sous les yeux par la puissance du style, comme l‘ont fait des voyageurs plus heureux, les grandes scènes de la nature, ni les mœurs singulières dont il a été le témoin : mais l’on conviendra sans doute aussi que les circonstances où il écrivait n’avaient rien de bien inspirant.

Des hivers de six mois, passés dans des cabanes, loin de toute idée d’instruction, avec du pain noir et de l’eau-de-vie pour uniques restaurants ; un froid qui faisait geler le mercure ; des étés insupportables par leur chaleur pendant le peu de semaines qu’ils duraient ; la plus grande partie du temps de la course employée à gravir des rochers, à passer des marais à gué, à se frayer un chemin dans les bois en abattant les arbres ; ces myriades d’insectes qui remplissent l’air du nord, l'ensanglantant à chaque minute ; des peuplades empreintes de toutes les misères du pays, d’une malpropreté dégoûtante, souvent d’une laideur monstrueuse, toujours tristement stupides ; les Européens mêmes abrutis par le climat et l'oisiveté : tout cela aurait pu refroidir l'imagination la plus vive.

Après une longue traversée, le moindre coin de terre, la moindre verdure semblent un paradis au navigateur, et quand c’est aux îles des Amis ou à Otaïti qu’il aborde, il devient poète malgré lui. Au Kamtschatka n’est-ce pas déjà beaucoup d'avoir la force d’écrire ?

M. Pallas, tout jeune et vigoureux qu’il était, revint accablé de souffrances, suites d’un voyage si pénible trente-trois ans ses cheveux étaient blanchis ; des dyssenteries répétées l’avaient affaibli ; des ophtalmies opiniâtres menaçaient sa vue. Ses compagnons avaient été encore plus maltraités ; presque aucun d’eux ne vécut assez pour publier lui-même sa relation, et ce fut encore M. Pallas dont l’activité s’employa pour rendre ce soin à leur mémoire.

Les grands objets qu’il venait de voir l'avaient trop frappé pour qu'il pût se contenter du journal qu’il en avait tracé à la hâte ; il avait profondément observé, la terre, les plantes, les animaux et les hommes : ses observations, nourries, combinées par la réflexion, devinrent pour lui les sujets d’autant d’ouvrages, où il montra pleinement sa force. Il donna l’histoire de quelques quadrupèdes. les plus célèbres de la Sibérie[7], le musc, le glouton, la zibeline, l’ours blanc : histoire si pleine, si bien faite, que l'on peut dire qu’aucun quadrupède, pas même les plus communs parmi nous, ne sont aussi bien connus que ceux-là.

Les seuls rongeurs lui fournirent la matière d’un volume entier[8], tant il en avait découvert d’espèces. Leur histoire, leur anatomie y étaient traitées avec cette richesse dont Buffon et Daubenton avaient seuls donné l'exemple avant lui ; et quoique, par modestie, il n’ait point voulu y présenter de nouveaux genres, ses descriptions étaient si bien faites, que tout méthodiste intelligent pouvait en extraire les caractères génériques.

La classe des quadrupèdes lui doit encore la connaissance exacte d’une espèce de solipède, intermédiaire entre l'âne et le cheval, sorte de mulet naturel qui se propage dans les déserts de la Tartarie[9] ; celle d’une nouvelle espèce de chat sauvage dont il croit que dérivent nos chats d’Angora[10] ; des notions plus complètes que celles qu’on avait sur l’âne sauvage de ces mêmes déserts[11], sur ce petit bufle dont la queue, garnie de longs crins comme celle du cheval, à fourni ces marques de dignité militaire que les Turcs ont empruntées des Tartares, leurs ancêtres[12], et sur ses petits renards jaunâtres des déserts du nord de l‘Inde, que quelques-uns croient être les prétendues fourmis aurifères d’Hérodote[13].

On devra toujours regretter que Buffon n’ait pris aucune connaissance de ces précieux écrits sur les quadrupèdes ; leur traduction pure et simple aurait fait un bel ornement d’un ouvrage que M. Pallas avait pris pour modèle, et auquel il n’est certainement pas resté intérieur dans les parties qu’il a traitées.

Il nous est impossible d’entrer dans le détail de tous les oiseaux, reptiles, poissons, mollusques, vers et zoophytes, dont il a publié le premier les descriptions, La seule énumération des nombreux mémoires qu’il fit imprimer parmi ceux des académies dont il était membre, excéderait de beaucoup les bornes qui me sont prescrites ; il ne fut pas même effrayé du projet immense d’une histoire générale des animaux et des plantés de l’empire russe, et il en a réellement fort avancé l'exécution, bien que ce travail ait dû lui présenter plus de difficultés qu’aucun autre. En effet, c’était, pour ainsi dire, en voyageant qu’il était devenu botaniste ; car, jusque~]à, l’histoire des animaux avait été son étude de prédilection : aussi les descriptions des plantes jointes à son journal ont-elles encouru quelques censures ; mais, ii peine arrivé, il se livra avec ardeur à ce genre d’étude. L’impératrice, dont la Flore de Russie flattait le goût par sa magnificence, fit remettre à l’auteur les herbiers recueillis avant lui par les voyageurs du gouverment, et se chargea des frais de gravure et d'impression. Lui-même avait fait des collections considérables de plantes, et l'ouvrage promettait d’étendre d'une manière remarquable nos connaissances sur le règne végétal ; mais il n’en a paru que deux volumes[14], qui contiennent principalement les arbres et les arbustes : on n’a que quelques planches du troisième, parce qu’en Russie, comme partout, le moindre changement d'administrateurs arrête les publications les plus importantes quand elles n’ont pas de rapport prochain avec les intérêts momentanés du gouvernement. M. Pallas chercha dans la suite à faire connaitre une partie de ses découvertes botaniques dans des ouvrages moins magnifiques, mais qui pussent paraitre sans secours étrangers.

Son histoire des astragales fut le premier[15]. Il donna ensuite une histoire des halophytes, où de ces plantes maritimes de la famille des salicors si abondantes dans les steppes, ces plaines de sables salés qui couvrent la Russie méridionale[16]. Les absinthes, les armoises, non moins nombreuses dans ces steppes, et qui y avaient déjà été remarquées par les anciens, devaient faire suite aux halophytes ; mais les malheurs causés par la guerre en Allemagne l'arrètèrent à la 59e planche.

L'interruption de sa grande Flore de Russie ne l'empecha point d’entrependre un ouvrage également général, sur les animaux du même empire, pays qui nourrit à peu près tous ceux de l’Europe, la plus grande partie de ceux de l’Asie, et qui en possède encore un grand nombre qui lui sont propres. On en a déjà, imprimé un volume à Pétersbourg, mais il n’est pas publié[17]. M. Pallas y a travaillé jusqu’à ses derniers moments, et a laissé tout le manuscrit relatif aux animaux vertébrés. M. Rudolphi, qui le connaît, assure, et on l’en croira aisément, qu’il s’y trouve plusieurs espèces nouvelles et beaucoup d’observations intéressantes.

Il avait commencé un recueil particulier sur les insectes de la Russie, dont il n’a paru que deux cahiers[18].

Rarement des hommes aussi laborieux, occupés de conduire à la fois tant d’entreprises, ont~ils assez de calme pour concevoir de ces idées mères, propres à faire révolution dans les sciences ; mais M. Pallas fit exception à cette règle. Nous avons vu à combien peu il a tenu qu’il ne changeât la face de la zoologie ; il a vraiment changé celle de la terre. Une considération attentive des deux grandes chaînes de montagnes de la Sibérie lui fit apercevoir cette règle générale, qui s’est ensuite vérifiée partout, de la succession des trois ordres primitifs de montagnes, les granitiques au milieu, des schisteuses à leurs côtés et les calcaires en dehors. On peut dire que ce grand fait, nettement exprimé, en 1777, dans un mémoire[19] lu à l’Académie en présence du roi de Suède Gustave III, a donné naissance à toute la nouvelle géologie : les Saussure, les Deluc, les Werner, sont partis de là pour arriver à la véritable connaissance de la structure de la terre, si différente des idées fantastiques des écrivains précédents.

M. Pallas a rendu d’ailleurs un bien grand service à la géologie par son deuxième mémoire sur les fossiles de Sibérie [20] où il rassemble tout ce qu’il en avait observé pendant son voyage, et rapporte surtout ce fait, presque incroyable alors, d’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair. L'éléphant découvert depuis peu sur les bords de la mer dans une masse de glace, et si bien conservé que les chiens ont mangé sa chair, a confirmé cette impor tante observation, et porté la dernière atteinte au système de Buffon sur le refroidissement graduel des régions polaires.

M. Pallas n’a pas été si heureux dans son hypothèse d’une irruption des eaux venues du sud-est, qui aurait transporté et enfoui dans le nord les animaux de l’Inde. Il est bien démontré aujourd'hui que les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde.

La grande masse de fer qu’il observa près du Jénisséa, fut aussi un phénomène entièrement nouveau pour la minéralogie[21]. Elle était isolée, à la surface du terrain, sur le sommet d’une montagne, loin de tout vestige de volcan ou d’exploitation humaine ; elle pesait plus de seize cents livres : le métal, parfaitement malléable et froid, était caverneux et rempli de matières vitreuses. Les Tartares la disaient tombée du ciel et la regardaient comme sacrée : a-t-elle contribué à faire naître les conjectures de M. Chladny sur la vérité des chutes de pierres de l'atmosphère ; conjecture aujourd’hui aussi pleinement confirmée par les observations de quelques années, que peuvent l’être les vérités le plus anciennement annoncées.

Le mémoire de M. Pallas sur la dégénération des animaux[22] présente également beaucoup d’idées, sinon démontrées, du moins originales. La fixité de caractère des chevaux, des bœufs, des chameaux et des autres animaux domestiques qui ont peu d’espèces voisines, ou dont les mulets sont stériles, comparée à la variété infinie des races des chiens, des chèvres et des moutons, dont les genres se composent d’espèces nombreuses et produisent ensemble des métis qui se propagent, le porte à juger que ces trois dernières sortes d’animaux sont en quelque façon des espèces factices, produites par les diverses alliances des espèces naturelles. Il croit, par exemple, que les chiens de berger, les chiens-loups doivent leur origine primitive au chacal, celui de tous les animaux sauvages qui lui parait, ainsi qu’à Guldenstedt, le plus étroitement apparenté au chien tel que nous le connaissons : le dogue lui semble, au contraire, provenir du mélange de l’hyène ; les petits chiens à museau pointu, de celui du renard.

Mais les écrits dont nous avons parlé jusqu’à présent n’importent guère qu’aux naturalistes : son histoire des nations Mongoles[23] devrait intéresser tous les hommes instruits ; car c’est le morceau peut-être le plus classique qui existe en aucune langue pour la connaissance des peuples.

Le nom de Mongoles pourrait s’étendre à tous ces peuples du nord et de l’est de l’Asie que leurs yeux obliques, leur teint jaune, leurs cheveux noirs et plats, leur barbe grêle, leurs joues saillantes, nous font paraître si hideux, et dont une tribu dévasta l’Europe, sous Attila, dans le cinquième siècle : néanmoins il appartient dans un sens plus particulier à une au- tre tribu, qui jeta, sous Gengis-Khan, dans le onzième siècle, les bases de la domination la plus formidable qui ait encore existé sur la terre. La Chine, l'Inde, la Perse, toute la Tartarie, leur furent successivement soumises ; ils rendirent la Russie tributaire, et tirent des irruptions en Pologne et en Hongrie. Mais, après quelques siècles, la fortune leur devint contraire : chassés de la Chine et de la Perse, détruits dans l'Inde, soumis aux Russes dans les parties occidentales de leurs anciennes conquêtes, et aux Chinois dans leur pays originaire, ils n’ont conservé d’établissements indépendants que dans quelques cantons de l'ouest de la mer Caspienne. Rendus à la vie pastorale, la plupart errent, comme leurs ancêtres, dans ces immenses déserts du centre de l’Asie, attendant que la discorde ou l’affaiblissement des empires voisins permette à quelque aventurier entreprenant de les rassembler pour de nouvelles conquêtes. C’est ce que la Chine et la Russie cherchent à empêcher, en les divisant, en réduisant leur nombre, en les transplantant quelquefois à des distances énormes quand ils se mutinent. Et toutefois, dans cet état de sujétion, ces malheureux conservent l’orgueil des rangs et de la noblesse ; ils ont de longues généalogies : leurs chefs cabalent les uns contre les autres, et briguent à la cour de leurs suzerains des augmentations d’autorité. Le grand Lama, qui gouverne les consciences de tous ces peuples par une hiérarchie presque calquée sur celle de l’Église romaine, donne à cette autorité un caractère sacré par ses patentes, qui deviennent ainsi pour lui un moyen d'intrigue et de troubles. On ne peut mieux se représenter ces agitations continuelles que par le récit d’un événement que M. Pallas rapporte en détail, et qui peut même nous donner une idée de ces fameuses migrations des peuples qui forment dans l’histoire de l’Europe une époque si remarquable.

Une peuplade tout entière qui, lors des conquêtes du dernier empereur de la Chine, Kien-Long, s’était réfugiée sur le territoire russe, et que l’on avait établie, en 1758, dans les landes du pays d’Astracan, ayant éprouvé quelques mécontentements, et déterminée d’ailleurs par les intrigues de son principal Lama, résolut, douze ans après, de retourner dans les pays soumis à la Chine. Les préparatifs durèrent plusieurs mois sans que personne violât le secret. Enfin, à un jour fixe au commencement de 1771, toute la nation, hommes, femmes et enfants, au nombre de plus de 60,000 familles, émigra en trois divisions, emmenant leurs tentes, leurs troupeaux et tous leurs bagages, et enlevant tout ce qu’ils trouvèrent sur leur route d’hommes et de richesses : ils tirent ainsi plus de 500 lieues sans que les troupes qu’on envoya, après eux, ni les rivières, ni les attaques des peuplades intermédiaires, ni la mortalité de leurs gens et de leurs animaux, pussent les arrêter. Rien de semblable n’était arrivé depuis la fuite des enfants d’Israël hors d’Égypte.

M. Pallas ne traite pas seulement de l'origine et des caractères physiques de ces peuples, de leurs mœurs et de leur gouvernement ; une grande partie de son ouvrage est consacrée à l’exposition de leur religion : religion singulière, expulsée de l'Indostan par les Brames dans le premier siècle de notre ère, et qui, dominant aujourd’hui à la Chine, au Japon, dans la moitié de la Tartarie, à Ceilan et dans toute la presqu'île au delà du Gange, le dispute presque au christianisme et au mahométisme pour l'étendue de son territoire. La métaphysique qui lui sert de base, ses dogmes, sa morale, son droit canonique, ses rites, et jusqu’aux vêtements de son clergé, ont avec le christianisme des rapports qui ont frappé et quelquefois trompé nos missionnaires ; mais ce serait tout au plus un christianisme altéré par l’alliage le plus monstrueux. Le chef suprême n'est pas seulement le vicaire de Dieu ; c’est Dieu lui-même, qui s’incarne successivement dans tous les individus qu’on élève à cette chaire. Quelques-uns des chefs inférieurs participent aussi à la divinité. Le monarque chinois le reconnaît en eux ; mais, pour qu’ils n’en abusent point, il a su se rendre maître de leurs villes sacrées, et leur autorité spirituelle ne s’exerce plus que sous son influence. Dans cette religion, comme dans beaucoup d’autres, il s’est formé un schisme, et depuis environ deux siècles il y a deux grands Lamas indépendants. Comme dans beaucoup d’autres religions encore, ces deux chefs se sont longtemps maudits mutuellement ; mais, un exemple unique et qu’eux seuls ont donné, c’est qu’ils se sont raccommodés, qu’ils se reconnaissent maintenant de part et d’autre pour des dieux, et que leurs partisans vivent paisiblement ensemble dans toute la Tartarie.

La cause du schisme fut qu’un Lama régnant prétendit admettre les femmes aux honneurs du sacerdoce. Les rigides partisans des anciens usages ne lui pardonnèrent pas cette idée, et elle lui fit perdre les deux tiers de son empire.

M. Pallas ne nous laisse ignorer aucun des mystères ni des rites du lamisme. En général il se montre aussi habile à faire connaître les usages et les opinions des peuples, qu’il l’avait été, dans ses premiers ouvrages, à décrire les productions de la nature. On a peine à comprendre pourquoi ce livre n’a pas été traduit, tandis qu’on nous donne chaque jour tant de voyages insignifiants.

Une partie essentielle de l’histoire des peuples, celle qui nous fait remonter plus haut que tous les documents écrits, c’est la connaissance de leurs langues. C'est par là que l’on peut juger de leur parenté, et suivre leur généalogie mieux que par toutes les traditions ; et il n’est point de gouvernement qui puisse favoriser davantage cette importante étude que celui de la Russie, dont les sujets parlent plus de soixante langages différents. L'impératrice Catherine eut l'idée ingénieuse de faire rédiger des vocabulaires comparatifs de toutes les peuplades soumises à son sceptre[24] : elle y travailla elle-même pendant quelque temps, et chargea M. Pallas, celui de tous savants qui avait vu le plus de peuples et appris le plus de langues, de recueillir les vocabulaires asiatiques, mais en l'astreignant à suivre la liste des mots qu’elle avait formée. On ne doit point s’étonner qu’une femme et une souveraine n’ait pas choisi ces mots aussi utilement et avec des vues aussi profondes qu’aurait pu le faire un étymologiste de profession, et il est difficile de trouver mauvais que ceux qu’elle voulait bien faire travailler avec elle n’aient pas osé lui représenter les défauts de son plan ; d’ailleurs on sent qu’un simple vocabulaire ne pouvait donner une idée du mécanisme et de l'esprit des langues : mais ce n’en fut pas moins un ouvrage précieux, et qui a fort servi aux recherches d’autres savants.

L'impératrice donna à M. Pallas beaucoup d'autres preuves de confiance : il fut un membre actif du comité chargé, en 1777, de faire une nouvelle topographie de l’empire ; on le nomma historiographe de l'amirauté, charge qui l'obligeait de donner son avis sur les questions relatives à la marine, le grand-duc Alexandre, aujourd’hui empereur, et son frère Constantin, reçurent de lui des leçons d’histoire naturelle et de physique.

Occupé d’une manière aussi honorable par le gouvernement, décoré de titres proportionnés à ses emplois, applaudi de l’Europe savante, M. Pallas jouissait à Pétersbourg de toute la considération qui pouvait s’allier avec sa qualité d’étranger et son état de simple homme de lettres ; mais il paraît que l’habitude des voyages, comme celle de la vie sauvage, rend le séjour des villes difficile a supporter.

Également fatigué de la vie sédentaire, et de l'affluence des gens du monde et des étrangers, pour qui la maison d’un homme aussi célèbre était un rendez-vous naturel, il saisit avidement l'occasion que l'envahissement de la Crimée lui donna de visiter de nouvelles contrées, et employa les années 1793 et 1794 à parcourir à ses frais les provinces méridionales de l'empire russe[25].

Il revit Astracan et parcourut les frontières de la Cicassie, pays montagneux qui nourrit les plus beaux hommes, et dont les mœurs ont pu donner naissance à la fable des Amazones : les maris ne peuvent y voir leurs femmes qu’en secret et en s’introduisant la nuit par leurs fenêtres. Cette contrée est d’ailleurs singulièrement remarquable par cette infinité de peuplades, différentes en langages et en figures, qui en habitent les gorges, restes de ces nations qui la traversèrent lors de la grande migration des peuples ; Les Huns, les Alains, les Uzes, les Avares, les Bulgares, les Coumanes, les Petchenègues, et ces autres barbares dont les noms étaient presque aussi effroyables que la cruauté, ont laissé quelques colonies dans les rochers du Caucase, et l’on y trouverait, dit-on, l'humanité comme par échantillons.

Mais M. Pallas ne voulut point se hasarder parmi des gens encore plus dangereux qu’ils ne sont intéressants. Il se rendit de suite dans la Crimée ou l’ancienne Tauride, presqu’île singulière, plate ct aride du côté où elle tient au continent, et hérissée le long du bord opposé de montagnes qui enclosent des vallées riantes. Civilisée autrefois par des colonies grecques, occupée pendant le moyen age par les Genois, habitée ensuite par des Tartares qui avaient fini par y prendre des mœurs assez paisibles, elle était depuis peu de temps tombée sous le pouvoir des Russes. On sait avec quel appareil Potemkin avait conduit l'impératrice dans cette nouvelle conquête, et par quels prodiges de dépenses et de despotisme ce favori avait donné pour quelques jours à des déserts l'apparenee de contrées fertiles et florissantes. On dirait que M. Pallas partagea l’illusion de sa souveraine ; ou peut-etre le contraste entre les agréables vallons de la côte ouverts au midi, jouissant de la vue de la mer, plantés de vignes et de rosiers, et les tristes plaines du nord de la Russie, le frappa-t-il trop agréablement : il traca un tableau enchanteur de la Tauride[26], et la preuve qu’il était de bonne foi, c’est qu’il souhaite d'y obtenir une retraite.

Ce repos, qu’il avait fui si longtemps, lui était devenu nécessaire. Dans son dernier voyage, en voulant examiner les bords d’une rivière dont la surface était gelée, la glace se cassa sous lui, et il tomba dans l’eau jusqu’à mi-corps : loin de tout secours, par un très-grand froid, il fut obligé de se faire traîner à plusieurs lieues, enveloppé dans une couverture. Cet accident lui occasionna des douleurs qu’il espérait de voir se calmer dans un climat plus doux ; que Pétersbourg ; mais son changement de séjour, loin de les soulager, ne lit qu’ajouter à ses souffrances physiques des maux plus insupportables, des chagrins et des soucis de tout genre.

L'impératrice, avertie du désir que M. Pallas montrait d’habiter la Tauride, lui fit, avec beaucoup de grâce, présent de deux villages situés dans le plus riche canton de la presqu’île, d’une grande maison dans la ville d’Achmetchet, nommée par les Russes Sympheropol, qui était alors le chef-lieu du pays, et d’une somme considérable pour son établissement.

M. Pallas s’y rendit à la fin de 1795 ; mais ce climat, qui lui avait paru si beau lors d’un court passage, se montra à la longue inconstant et humide. Des marécages en rendent les belles vallées pestilentielles en automne ; l’hiver y est très-rude : on y éprouve les incommodités du nord et du midi. De plus, des biens donnés un peu légèrement, parce qu’on les croyait entièrement dépendants de l’ancien domaine des khans de Crimée, se trouvèrent en partie litigieux, et occasionnèrent au nouveau titulaire des procès interminables. Enfin, et par-dessus tout, M. Pallas n’avait pas assez prévu quel vide il éprouverait lorsque, éloigné de tous les hommes instruits, il se verrait dans l'impossibilité de communiquer ses idées. Bientôt détrompé, il exprima déjà son chagrin avec amertume dans la préface du deuxième volume de son second Voyage.

Il a cependant passé en Crimée quinze années presque entières, occupé de continuer ses grands ouvrages, et d’exercer envers les étrangers l'ancienne hospitalité du pays ; travaillant surtout à un projet fort important pour la Russie, celui d'améliorer la culture de la vigne, dont il avait fait de grandes plantations dans la vallée de Soudac, l'ancienne Saldaca des Génois : il jugeait le pays d'autant plus propre à cette culture qu’il croyait y avoir trouvé la vigne à l’état sauvage, quoique ce ne fussent peut-être que des restes dégénérés des anciens vignobles des Grecs. Mais aucune occupation ne put l’accoutumer à une vie si triste : les marques d’estime qu’il reçut de l’Europe ne firent même qu’augmenter ses regrets et lui rappeler mieux ce qu’il avait quitté. Voulant enfin s’arracher à sa situation, il vendit ses terres à vil prix, dit pour jamais adieu à la Russie, et revint, après quarante-deux années d’absence, terminer ses jours dans sa ville natale.

Pour un homme qui avait demeuré quinze ans dans le petite Tartarie, c’était presque revenir de l'autre monde. Quelques anciens amis qu’il retrouva, semblèrent lui rappeler sa jeunesse, il en reprenait surtout la chaleur et l'éloquence lorsqu’on lui rendait compte des nouveaux progrès des sciences, dont le bruit l’avait pénétré que fort imparfaitement dans sa solitude : cette âme abattue semblait revivre tout entière à ces subites jouissances.

Les jeunes naturalistes, formés par ses ouvrages, nourris dans l’admiration de son génie, mais pour qui il n’avait été qu'un oracle invisible, l'écoutaient comme un être supérieur, venu pour les juger ; car cette longue absence avait multiplié le temps, et mis comme plusieurs générations entre eux et lui. Ils assurent qu'à l'approbation franche et prompte qu’il donna aux nouvelles découvertes, on reconnut, en effet, dans ce bon vieillard, un esprit au-dessus des préventions naturelles à son âge : il traita ses nouveaux disciples en père, et non en vieux savant. Il est vrai qu’il était peu disposé à la critique, et que dans ses ouvrages il donna volontiers à ses contemporains les louanges qu’ils méritaient ; effort bien aussi méritoire que celui d’en donner à ses élèves : aussi est-il peut-être celui de tous les savants distingués du dix-huitième siècle qui a été le moins critiqué par les autres. On lui a reproché quelquefois une certaine ardeur à rassembler, à accaparer, pour ainsi dire, de tout côté les observations ou les objets d’étude recueillis par d’autres : qualité faite pour déplaire à ceux dont les travaux particuliers pouvaient se perdre dans la masse de gloire qui appartient légitimement à l’homme qui a conçu un grand plan, mais sans laquelle une infinité de faits utiles par leur seule réunion auraient été perdus pour la science. Il n’a d’ailleurs jamais tiré parti observations étrangères sans rendre une justice explicite à leurs auteurs.

Rendu ainsi au pays qui l’avait vu naître, et à des amis faits pour l'apprécier ; rapproché d’un frère aîné pour lequel une séparation si longue n’avait fait que réchauffer ses sentiments naturels ; soigné par sa fille unique, qui lui avait voué l’attachement le plus tendre, M. Pallas devait espérer encore quelques années heureuses. Il lisait avec intérêt les nouveaux ouvrages d'histoire naturelle : il projetait de visiter les villes de France et d’Italie les plus riches en collections instructives ; de faire connaissance avec les hommes distingués qu’elles possèdent, et de rassembler ainsi de nouveaux matériaux pour mettre la dernière main a ses recherches : mais les germes de maladies qu’il avait contractés dans ses voyages et pendant son séjour en Crimée, se développèrent plus tôt qu’on ne le craignait. Ses anciennes dyssenteries le reprirent à un degré qui lui fit aisément prévoir qu’il n’y avait plus de ressource, et sans se tourmenter par des remèdes inutiles, toujours semblable à ce qu’il avait été, il employa ses derniers jours à prendre les arrangements nécessaires pour assurer la continuation des ouvrages qu’il laissait incomplets, et pour placer utilement ce qu’il lui restait d’objets et d'observations à publier.

Il mourut le 8 septembre 1811, âgé de soixante-dix ans moins quelques jours.

Il avait été marié deux fois, et il laisse une fille du premier lit, veuve du baron de Wimpfen, lieutenant général au service de Russie, mort à Lunéville des suites des blessures qu’il avait reçues à la bataille d'Austerlitz.

Dans l'éloignement où M. Pallas vécut toujours de nous, il serait difficile de rassembler sur son caractère assez de notions pour le peindre avec sûreté : l’on voit assez, par ce qu’il a produit, à quel degré il unissait la sagacité à l'ardeur pour le travail. La paix où il vécut avec ses émules annonce de la douceur ; car il est difficile de l’attribuer à sa seule prudence ; et, quoique rien ne dispose tant à exercer la bienveillance que de l’éprouver, ce n’est pas non plus seulement parce qu’il n’a pas été attaqué qu’il n’a attaqué per sonne. Ceux qui l'ont connu vantent d’ailleurs l'égalité et la gaieté de son commerce : il aimait, dit-on, le plaisir, mais comme délassement, et sans le croire digne de troubler son repos. En un mot, il parait toujours avoir vécu en véritable savant, uniquement occupé à la recherche de la vérité, et se reposant de tout le reste sur les hasards de ce monde. Plus on a d’expérience, plus on trouve que c’est encore là, sur cette terre, le moyen le plus sûr de n'exposer ni son bien-ètre ni sa conscience.

FIN DU PREMIER VOLUME.



  1. J'ai beaucoup profité, pour cet Éloge, de l’Essai biographique sur Pallas, lu à l'Académie de Berlin, le 30 janvier 1812, par M. Rudolphi.
  2. L’Elenchus zoophytorum a été traduit en hollandais par Boddaert et en allemand par Wilkens. Hermsted a publié cette dernière traduction avec des additions et des planches ; Nuremberg, l787, in-4°.
  3. Dans les quatre premiers cahiers, Berlin 1767.
  4. Imprimés à Berlin pendant son voyage de 1769 à 1774.
  5. Nov. com. Petrop. XIII.
  6. Le premier volume in-4° parut en l772 ; le second, en 1773, et le troisième, en 1776, en allemand, avec beaucoup de planches et de cartes. On en a une traduction française par M. Gauthier de la Peyronie en 4 vol. in-4°, Paris, 1777, et une édition avec des notes de MM. Lamarck et Longlès ; Paris, an 2, 8 vol. in-8° avec un atlas.
  7. Ces quatre derniers cahiers parurent de 1773 à 1780. M. Rudolphi annonce qu‘il en destinait encore six à l'impression.
  8. Novœ species quadrupedum ex glirium ordine. Erlang. 1778 ; In-4°.
  9. Equus hemionus. Nov. com. Petrop. XIX, p. 394, pl. 7.
  10. Felix manul. Ibid. ann. 1781, I. part.
  11. Dans ses Neue nordische Beyträge, t. II, p. 22, pl. I, et dans les Act. Petrop., I.
  12. Bos grunniens. Act. Petrop. I, part. II, p. 332.
  13. Canis corsac. Neue nordische Beyträge, I, p. 29.
  14. Flora Rossica, seu stirpium imperii rossici, per Europam et Asiam indigenarum descriptiones ; in—fol., Pétersbourg, 1784 et 1788.
  15. Species Astragolarum descriptæ et iconibus coloratis instructæ ; in—fol. Leips., 1800.
  16. Illustraliones plantarum imperfecte vel nondum cognifarum ; in-fol. Leips., 1803.
  17. Fauna Asiatica-Rossica. Petrop, 1811 et 1812.
  18. Icones inscctorum pæsertim Russiæ Sibiriæque peculiarium. Etang., 178l et 82 ; in-4°.
  19. Observations sur la formation des montagnes ; Act. Petrop., ann. 1778, pars I, etc. ; et séparément, in-12°, Pétersbourg, sans date, réimprimées à Paris en 1779 et 1782.
  20. Nov. comm. Peir. XVII.
  21. Act Petrop. ; pars I.
  22. Acta. Petrop., 1780, pars II, p. 62.
  23. Collection de documents historiques sur les peuplades Mongoles ; en allemand, 2 vol. in-4°, avec beaucoup dc planches. Pétersb., 1776 et 1801.
  24. Linguarum totius orbis vocabuluria comparativa, Augustissimæ cura collecta ; 2 vol. in-4°. Pétersb., 1786 et 1789.
  25. Nous avons aussi la Relation de ce voyage, en allemand et en français, 2 vol. in-4°, Leips., 1799 et 1801, avec beaucoup de belles planches coloriées, et il vient d’en paraître une nouvelle traduction française avec des notes, par MM. de la Boulaye et Tonnelier, Paris, 1811.
  26. Tableau physique et topographique de la Tauride (Nov. act. Petrop., tome X), réimprîmé à Paris en l'an XII (1800).