Éloges historiques de Bonnet et de Saussure

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Éloges historiques de Bonnet et de Saussure
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 261-295).

ÉLOGES HISTORIQUES

DE

BONNET

ET DE SAUSSURE,

LU LE 3 JANVIER 1810[1].

Immédiatement après la nouvelle organisation de l'Institut, la première classe des sciences, par une délibération unanime, ordonna qu'il serait fait un éloge public des membres de l'Académie des sciences morts pendant cette époque funeste où tout mérite personnel, toute prééminence indépendante étaient odieux à l'autorité, et où l'on ne permettait de louer que les oppresseurs de la patrie et leurs plus méprisables satellites.

Au moment où nous avons songé à remplir cette honorable fonction, une foule d'hommes de mérite se sont

présentés à nous : parmi eux brillaient d'un éclat plus vif les heureux génies qui ont ouvert aux sciences, dans ces derniers temps ; des carrières si nouvelles et si vastes, ou les écrivains dont le talent aimable a su en répandre et en faire goûter la lumière. C'étaient les Lavoisier, les Bailly, les Condorcet, qui semblaient réclamer plus impérieusement nos hommages ; mais c'étaient eux aussi dont la vie agitée, dont la fin malheureuse aurait plus vivement rappelé des souvenirs encore trop douloureux. Pour expier les crimes de ces temps désastreux, il aurait fallu les redire, et nous l'avouons, nous ne nous en sommes pas encore senti le courage.

Pardonnez donc, ombres illustres, si nous présentons d'abord à la reconnaissance publique ceux de vos émules qui, plus prudents ou plus heureux, se sont tenus à l'abri des tempêtes dont vous avez été les victimes. Aussi bien, chaque jour accélère le moment où nous pourrons pleinement acquitter un devoir sacré. La main qui a réparé nos maux, en adoucit peu à peu le souvenir ; elle en fait pour ainsi dire rétrograder l'époque : bientôt nous ne serons plus les contemporains de vos bourreaux, et nous pourrons en parler comme en parlera l'histoire.

Je tracerai aujourd'hui la vie de deux hommes célèbres, étroitement liés par le sang, plus encore par leur genre de vie et par la ressemblance de leurs travaux ; qui, dans un pays trouvé longtemps avant le nôtre, surent se faire respecter de tous les partis par l'étude des sciences et par la pratique des vertus paisibles. Charles Bonnet et Horace-Bénédict de Saussure, deux hommes auxquels l'histoire naturelle a dû de nos jours des accroissements si brillants et si solides, étaient oncle et neveu : famille heureuse, à qui un rejeton déjà inscrit sur nos listes assure encore pour une génération l'hérédité si rare des talents.

Ces sortes de phénomènes dans les familles ne pouvaient guère arriver que dans ces petits États dont l'indépendance était garantie par la jalousie des grandes puissances. Réduits à un cercle étroit, débarrassés du soin de pourvoir à leur sûreté, ni la guerre, ni l'administration, ni les autres carrières à succès prochains n'y offraient assez d'appâts pour détourner les esprits de ces travaux longs et silencieux qui préparent la célébrité, dans les sciences : étant à eux-mêmes leur propre centre, une grande capitale ne leur enlevait point les génies que la nature y produisait ; l'économie et les mœurs n'y laissaient point étouffer les talents par le luxe.

Telle fut la ville de Genève depuis la réformation ; et à tous les avantages de sa situation politique, elle joignait celui de parler la même langue que le peuple de l'Europe où les classes supérieures ont porté le plus loin la civilisation, et l'on y jouissait de cette liberté indéfinie de recherches que les protestants autorisent même dans les matières qui touchent à la religion, ses lois et ses usages, enfin, assuraient une telle considération à la profession des lettres que les simples fonctions de l'enseignement y passaient pour supérieures à toutes les autres.

Mais, si les institutions humaines y disposent à l'étude en général, combien la nature n'y rappelle-t-elle pas plus puissamment encore à la contemplation.

Comme le voyageur est ravi d'admiration, lorsque, dans un beau jour d'été, après avoir péniblement traversé les sommets du Jura, il arrive à cette gorge où se déploie subitement devant lui l'immense bassin de Genève : qu'il voit d'un coup d'œil ce beau lac dont les eaux réfléchissent le bleu du ciel, mais plus pur et plus profond ; cette vaste campagne, si bien cultivée, peuplée d'habitations si riantes ; ces coteaux qui s'élèvent par degrés et que revêt une si riche végétation ; ces montagnes couvertes des forêts toujours vertes ; la crête sourcilleuse des hautes Alpes, ceignant ce superbe amphithéâtre, et le Mont-Blanc, ce géant des montagnes européennes, le couronnant de cet immense groupe de neiges, où la disposition des masses et l'opposition des lumières et des ombres produisent un effet qu'aucune expression ne peut faire concevoir à celui qui ne l'a pas vu !

Et ce beau pays, si propre à frapper l'imagination, à nourrir le talent du poète ou de l'artiste, l'est peut-être encore davantage à réveiller la curiosité du philosophe, à exciter les recherches du physicien. C'est vraiment là que la nature semble vouloir se montrer par un plus grand nombre de faces.

Les plantes les plus rares, depuis celles des pays tempérés jusqu'à, celles de la zone glaciale, n'y coûtent que quelques pas au botaniste ; le zoologiste peut y poursuivre des insectes aussi variés que la végétation qui les nourrit ; le lac y forme pour le physicien une sorte de mer, pur sa profondeur, par son étendue et même par la violence de ses mouvements ; le géologiste, qui ne voit ailleurs que l'écorce extérieure du globe, en trouve là les masses centrales relevées et perçant de toutes parts leurs enveloppes pour se montrer à ses yeux ; enfin, le météorologiste y peut à chaque instant observer la formation des nuages, pénétrer dans leur intérieur, ou s'élever au-dessus d'eux.

Mais je m'aperçois qu'en peignant ainsi le théâtre où vécurent les hommes dont je vais vous parler, je vous ai présenté, sans y penser, un tableau abrégé de leurs découvertes ; et, en effet leur patrie est en quelque sorte vivement empreinte dans leurs ouvrages même les plus universels par leur objet : aussi l'un deux ne la quitta-t-il jamais, et si l'autre s'en éloigna quelquefois, elle fut toujours pour lui le centre et le point de comparaison auquel il rapporta tout ce qu'il vit ailleurs ; puissante influence des premières habitudes, dont un autre de leurs concitoyens a donné dans un genre différent un exemple que les événements qui ont agité l'Europe n'ont rendu que trop mémorable.

Charles Bonnet, né en 1720 d'une famille riche et distinguée par les places qu'elle avait remplies, fut destiné à la"jurisprudence, et reçut l'éducation convenable pour s'y préparer : une conception facile, une imagination heureuse lui donnèrent de prompts succès dans les lettres et dans la physique; mais elles De lui permirent pas de se livrer d'abord avec plaisir aux méditations plus abstraites de la philosophie, encore moins à l'étude de toutes ces formes, de toutes ces petites décisions particulières dont tant de codes sont remplis.

Ce goût pour des idées agréables, pour des recherches aisées, quoique ingénieuse, était déjà une disposition favorable pour l'histoire naturelle particulière ; un hasard le jeta tout à fait dans cette vocation. Il lut un jour, dans le Spectacle de la nature l'histoire de l'industrie singulière de l'espèce d'insecte appelée formica-leo. Vivement frappé de faits aussi curieux que nouveux pour lui, il ne repose plus qu'il n'ait trouvé un formica-leo : en le cherchant il trouve bien d'autres insectes qui ne l'attachent pas moins. Il parle à tout le monde du nouvel univers qui se dévoile à lui. On lui apprend l'existence de l'ouvrage de Réaumur ; il l'obtint à force d'importune le bibliothécaire public, qui ne voulait pas d'abord le confier à un si jeune homme : il le dévore en quelques jours ; il court partout pour chercher les êtres dont Réaumur lui enseignait l'histoire. Il en découvre encore une foule dont Réaumur n'avait point parlé ; et le voilà à seize ans devenu naturaliste. Il le serait probablement resté pour la vie sans les infirmités qui le contraignirent de donner une autre direction à son esprit.

Il entra en quelque sorte à pas de géant dans la carrière de l'observation : à dix-huit ans il communiquait déjà à Réaumur plusieurs faits intéressants, et à vingt il lui révéla sa belle découverte de la fécondité des pucerons sans accouplement préalable. Neuf générations de vierge en vierge étaient alors une merveille inouïe mais l'admirable patience qu'un si jeune homme avait mise à la constater, toutes les précautions, toute la sagacité qu'il lui avait avait fallu, n'étaient guère moins merveilleuses : elles annonçaient un esprit dont on pouvait tout attendre, et l'Académie des sciences ne crut trop pouvoir se hâter d'inscrire ce jeune observateur parmi ses correspondants.

Bientôt après, un compatriote de Bonnet vint offrir un plus grand miracle aux savants étonnés : le polype, et sa reproduction indéfinie par la section, furent publiés par Abraham Trembley. Bonnet aussitôt appliqua le ciseau à tous les animaux communément appelés imparfaits : il vit les parties coupées renaître dans les vers de terre et d'eau douce ; il en multiplia aussi les individus en les divisant, quoiqu'il n'y ait nulle comparaison à faire entre leur organisation déjà si compliquée, et l'homogénéité presque complète du polype.

Ainsi commença à se montrer dans les animaux une force que l'on avait jusque-là regardée comme réservée aux plantes. C'est en suivant les vues de Bonnet, que Spallanzani porta jusqu'à leur dernier terme les preuves de cette force, quand il fit reproduire au limaçon sa tête avec sa langue, ses mâchoires et ses yeux ; et à la salamandre ses pattes avec tous leurs os, leurs muscles, leurs nerfs et leurs vaisseaux.

Cette propriété, mise en jeu dans les vers, présenta à Bonnet plusieurs phénomènes de détails faits pour étonner. L'extrémité antérieure fendue donnait deux têtes qui, à peine formées, devenaient ennemies l'une de l'autre: lorsque l'on faisait trois tronçons, celui du milieu reproduisait ordinairement une tète en avant et une queue en arrière. Mais il y avait amsi quelquefois une sorte d'erreur de la nature: le tron. çon du milieu produisait deux queues, et, ne pouvant se nourrir, était condamné à une prompte destruction (1).

Il semblait qu'il fût de la destinée de Bonnet que les idées ou les essais incomplets des autres lui fissent faire de grandes découvertes et de beaux ouvrages; ft, el} effet, c'est moins en concevant des idées ingénieuses qu'en poursuivant sans relâche leur développement, que les grands génies ont marqué leur place. Le germe du calcul différentiel est dans Barrow, celui des forces centrales dans Huyghens; et Newton n'en reste pas moins l'honne\lr de l'esprit humain.

Quelques expériences pour faire végéter des arbustes sans terreau, une conjecture de Calandrini sur l'objet de la différence entre les deux surfaces das feuilles des arbres, firent entreprendre à Bonnet son· Traité de l'usagê des feuilles (2), l'un des livres les plus importants de physique végétale que le dix-huitième siècle· ait produits.

Non-seulement il retrouva a~ plus haut degré dans les v~gétaux cette force de reproduction, par laquelle de eohaque partie séparée d'un corps. organisé peut à chaque instant renaitre le tout; il t1t principalement remarquer cette action mutuelle du végétal et


(1) Traité d'insectologie J 2 vol. in-so. Paris, 17~5.

(2) Gottinglle et Leyde, 1764, in-4°. des éléments environnants, si bien calculée pin la nature que, dans une multitude de circonstances, il semble que la plante agisse pour sa conservation avec sensibilité et discernement.

Ainsi il vit 'les racines se détourner, se pI'olonger pour chercher la meilleure nourriture; les feuilles se tordre quand on leur présentait l'humidilé dans un sens différent du sens ordinaire; les branches se redresser ou se fléchir de di verses faço~s pour trom'er l'air plus abondant ou plus pur; toutes les parties de la plante se porter vers la lumière, quelque étroites que fussent les ouvertures par où elle péliétrait. Il semblait que le végétal luttât de sagacité et d}adresse avec l'observateur" et chaque fois que celui-ci présentait un nouvel appât ou un nouvel obstacle, il voyait la plante se recourber d'une autre manière et toujours prendre la position la plus convenable à son bien-être.

En prenant les feuilles pour l'ohjet principal de Ses recherches, Bonnet examinait encore les fonctions dès autres parties du végétal. Il J]1ontrait qu'il n'y a point dans les plantes de circulation proprement dite; il donnait des idées de la structure intime du végetal, il prouvait que l'eau pure et l'air atmosphérique suffisent pour nourrir les plantes: résultat qui aurait pu faire entrevoir dès lors les grandes découvertes de la chimie moderne sur la composition de l'eau d de l'acide carbonique, s'il n'eût fallu encore bien d'autres phénomènes pour faire sentir le besoin d,e cette solution et pour la donner.

Ces recherches sur les feuilles occupèrent Bonnet pendant douze ans : elles forment son plus beau titre de gloire, par la logique sévère, par la sagacité délicate qui y brillent, et par la solidité de leurs résultats.

Que de secrets aurait pu révéler encore, après un tel début, un esprit de cette trempe, si la nature lui eût laissé les forces physiques nécessaires pour l'observation ? Mais ses yeux, affaiblis par l'usage du microscope, lui refusèrent leur secours, et son esprit, trop actif pour supporter un repos absolu, se jeta dans le champ de la philosophie spéculative. Dès lors ses ouvrages prirent un autre caractère, et il n'y traita plus que ces questions générales agitées par les hommes depuis qu'ils ont le loisir de se livrer à la méditation, et qui les occuperont probablement encore aussi longtemps que le monde subsistera.

On reconnaît cependant toujours dans ces écrits de son second âge, aux faits dont ils sont nourris partout, au soin avec lequel il évite de se perdre dans les systèmes fondés sur l'abus des termes abstraits, le philosophe entré dans la métaphysique par le chemin de l'observation. Le choix qu'il fit de Malebranche et de Leibnitz pour ses guides, et le choix plus particulier qu'il fit entre leurs idées, rappelèrent toujours ses premiers goûts.

Mais ce qui les marqua le mieux, ce furent ces hypothèses physiques qu'il ajoutait toujours quand il avait épuisé le champ de l'observation, et par lesquelles il semblait encore vouloir offrir à l'esprit des objets saisissables quand les sens se refusaient à lui en présenter.

Ce besoin d'idées claires, presque sensibles, qui constitue le véritable esprit du cartésianisme, avait été soigneusement entretenu dans l'ancienne Académie des sciences, et Bonnet en avait été pénétré par sa correspondance avec Réaumur.

Nous allons donner une idée de ces écrits, non pas dans l'ordre où il les publia, mais dans celui où nous pouvons supposer qu'il les conçut ; aussi bien l'on reconnaît, en les lisant, qu'un principe unique a dû dominer dans la conception de tous, et que l'auteur en détacha les parties à mesure qu'il les jugea suffisamment parfaites pour être publiées.

Ces ouvrages n'appartiennent pas tous à nos études ordinaires ; mais ils appartiennent tous à l'homme que nous devons faire connaître ; et nous ne donnerions que des portraits tronqués, si nous ne tracions dans ses détails, et même dans ses détours, la marche des idées des hommes célèbres.

Dans la jeunesse de Bonnet on écrivait beaucoup sur la génération, et cette question dut l'occuper une des premières : il était impossible que l'homme qui avait vu neuf générations de pucerons se succéder sans mâles, ne fût pas, comme Malebranche, partisan de la préexistence des germes, et qu'il ne les plaçât pas dans les femelles.

Aussi ces Considérations sur les corps organisés[2] sont-elles presque entièrement consacrées à la défense de ce système, et surtout à expliquer par des hypothèses partielles les phénomènes qu'on lui opposait, comme ceux des mulets et de certains monstres.

Il y a beaucoup d'esprit dans cet ouvrage, où presque toutes les objections sont résolues ou détournées avec plus ou moins de sagacité ; cependant, presque dénué, comme il l'était, d'observations propres, il aurait eu de la peine à prévaloir contre les hypothèses toutes contraires que l'éloquence de Buffon avait mises en vogue. L'infatigable Spallanzani vint encore ici appuyer par des faits les idées de Bonnet, en montrant la petite grenouille déjà existante dans l'œuf de sa mère avant que le mâle l'ait fécondé. Haller, qui lui-même avait penché longtemps pour la formation des êtres organisés par l'action des forces organiques, revint à l'opinion des germes, quand il eut vu que le poulet se lie par des vaisseaux innombrables à des parties de l'œuf qui existent bien certainement avant la fécondation.

Dans un autre ouvrage général, sa Contemplation de la nature[3], Bonnet s'attacha à cette proposition de Leibnitz, que tout est lié dans l'univers, et que la nature ne fait point de saut ; mais, au lieu de la restreindre, comme le philosophe allemand, aux événements successifs et dans le rapport de causes et d'effets, ou du moins à l'action et à la réaction mutuelle des êtres simultanés, il l'appliqua aussi aux formes de ces êtres, et aux gradations de leur nature physique et morale.

Celte échelle immense, commençant aux substances les plus simples et les plus brutes, s'élevant par des degrés infinis aux minéraux réguliers, aux plantes, aux zoophytes, aux insectes, aux animaux supérieurs, à l'homme enfin, et par lui aux intelligences célestes, et se terminant dans le sein de la divinité ; cette gradation régulière dans le perfectionnement des êtres, présentée avec le talent de Bonnet, formait un tableau enchanter qui dut gagner beaucoup d'esprits et avoir beaucoup de partisans.

Pendant longtemps les naturalistes s'appliquèrent à remplir les vides que le défaut d'observations laissait encore selon eux dans cette échelle, et la découverte d'un chaînon de plus dans cette immense série leur paraissait ce qu'ils pouvaient trouver de plus intéressant.

Mais, quelque agréable que cette idée puisse paraître à l'imagination, il faut avouer que, prise dans cette acception et dans cette étendue, elle n'a rien de réel. Sans doute les êtres de certaines familles se ressemblent plus ou moins entre eux ; sans doute il en est dans quelques-unes qui partagent certaines propriétés des familles voisines : la chauve-souris vole comme les oiseaux, le cygne nage comme les poissons ; mais ce n'est ni au dernier quadrupède, ni au premier oiseau, que la chauve-souris ressemble le plus. Le dauphin lierait les quadrupèdes aux poissons encore mieux que le cygne n'y rattacherait les oiseaux. Ainsi il y a des rapports multipliés, mais point de ligne unique ; chaque être est une partie qui exerce sur le tout une influence déterminée, mais non pas un échelon qui y remplirait une place fixe.

Probablement Bonnet aurait évité cette illusion, s'il se fut appliqué davantage à l'étude détaillée des espèces ; mais il partagea avec d'autres hommes de mérite de son siècle leur injuste mépris pour cet art ingénieux de distinguer les êtres par des marques certaines, que l'on proscrivait alors sous le nom de nomenclature. Il ne songeait pas que c'est en histoire naturelle la base nécessaire de toute autre recherche, et il ne soupçonnait pas que c'est le chemin de cet autre art, bien plus profond, de déterminer la nature intime des êtres, en établissant entre eux des rapports rationnels et constants.

Aujourd'hui l'on a peine à concevoir que des vérités aussi claires aient pu être méconnues ; mais il faut réfléchir que les principes en étaient alors présentés d'une manière tronquée, dans un style bizarre, qui ne pouvait plaire à des hommes nourris dans les lettres, et habitués dans leurs écrits à plaire à l'imagination pour pénétrer jusqu'à la raison de leurs lecteurs.

Bonnet appartenait complètement à cet ordre d'écrivains, est sa Contemplation de la nature, en particulier, est aussi remarquable par l'agrément du style que par le nombre des faits qui y sont rassemblés et présentés sous les rapports les plus intéressants ; c'est un des livres que l'on peut mettre avec le plus d'avantage dans les mais des jeunes gens pour leur inspirer à la fois le goût de l'étude et le respect pour la Providence.

Son Essai de psychologie[4], et son Essai analytique sur les facultés de l'âme[5], par où il commença la publication de ses recherches spéculatives, et sa Palingénésie philosophique[6], qui les termina, s'éloignent davantage de l'histoire naturelle proprement dite, et nous réunirons ici plus en abrégé les principales idées que ces ouvrages présentent.

L'auteur y examine l'être moral et intellectuel dans le développement de ses facultés. Il s'était rencontré avec l'abbé de Condillac dans l'idée de déterminer par le raisonnement ce qui arriverait à un homme adulte et sain, qui, comme une statue que l'on animerait par degrés, pourrait recevoir, une à une, toutes les sensations dans l'ordre où l'on voudrait les lui donner ; et il fait ainsi l'histoire de l'esprit, le conduisant, d'une manière ingénieuse, de l'acquisition des idées les plus simples, les plus matérielles, jusqu'à la création des idées les plus abstraites, de celles auxquelles leur simplicité d'un autre genre a fait refuser si longtemps toute origine par les sens. C'était encore suivie la voie de l'observation ; mais il s'emporte bientôt, suivant sa coutume, dans celle de l'hypothèse.

Le fait certain, que les images matérielles n'arrivent à l'âme que par les sens, et cet autre, que les sens n'agissent sur l'âme que par l'intermédiaire du cerveau, lui font supposer que le cerveau seul est le dépositaire de ces images, et les reproduit pour la réminiscence et par conséquent aussi pour la réflexion : d'où il conclut la nécessité d'un organe cor porel à l'être intelligent. Mais, habitué, comme il l'était par son système des germes, à supposer des infiniment petits du millième ordre en organisation, il ne lui était pas difficile de faire survivre cet organe au corps visible et terrestre. Il se rend compte des phénomènes de l'association, à la manière d'Hartley, en admettant entre les molécules du cerveau une excitation mutuelle, comparable au pouvoir des cordes, tendues à l'unisson, de se faire vibrer l'une l'autre. Il n'admet de la part de l'âme aucune action sans motif, comme, dit-il, nous ne voyons dans la nature aucun effet sans cause ; et la liberté n'est selon lui que le pouvoir de suivre sans contrainte les motifs dont on éprouve l'impulsion. Avec cette définition il défend aisément, comme on peut le croire, la liberté morale contre les objections que l'on tire de la prévision de Dieu. Mais ne détournerait-il pas aussi le mot de liberté de son acception naturelle ?

Il faut convenir, en effet, que les idées de Bonnet sur les organes nécessaires à l'intelligence, et sur les motifs nécessaires à l'action, ressemblent singulièrement à celles que Priestley emploie pour soutenir ce qu'il appelle, sans réserve et sans hésitation, matérialisme et nécessité ; et cependant Priestley et Bonnet furent tous les deux animés d'un sentiment religieux très-vif : tant il est vrai que certains esprits peuvent allier les opinions en apparence les plus opposées. Bonnet en particulier avait trouvé dans ses études en histoire naturelle des preuves trop multipliées de l'action d'une sagesse ordonnatrice, pour que cette idée ne présidât pas chez lui à toutes les autres ; sa façon particulière de concevoir les phénomènes organiques, les germes préexistants qu'il plaçait partout, lui rendaient cette action plus nécessaire encore, et les dispositions de son esprit à cet égard furent toujours puissamment secondées par celles de son cœur.

C'est dans sa Palingénésie, le dernier de ses ouvrages philosophiques, qu'il peint le mieux la bonté de son âme. Les maux de ce monde et l'irrégularité de leur distribution font de l'autre vie un complément trop nécessaire de la justice divine pour qu'il pût admettre l'une sans l'autre, et il avait trop vu la douleur accompagner dans tous les êtres la sensibilité, pour qu'il voulu en priver aucun de ce dédommagement : il admettait donc pour les animaux un perfectionnement qui les en rendrait dignes, et pour nous-mêmes un perfectionnement proportionné qui serait notre principale récompense. Ainsi, chaque être montera dans l'échelle de l'intelligence, et le bonheur consistera à connaître. Les œuvres de Dieu paraissaient si excellentes à Bonnet, que connaître pour lui était encore aimer.

L'on voit par ce peu de mots la vérité de ce que nous avions annoncé : que ses dernières méditations se lient étroitement avec les premières ; que toutes ensemble forment un système général qui embrasse toute la nature, et qui la présente sous des images, sinon toujours certaines, du moins toujours claires et faciles à saisir. Ces germes, multipliés à l'infini, tantôt emboîtés des milliers de fois les uns dans les autres, tantôt disséminés dans le corps organisé, et toujours prêts pour réparer l'accident le moins possible à prévoir ; cette action primitive de la Divinité ; cette échelle de perfections, et cette ascension de perfectionnement ; cet organe délié, intermédiaire nécessaire entre l'âme et le monde ; réservoir des idées et cause de leur association ; cette liaison de motifs et d'actions dans le monde moral, comparable à celle de l'impulsion et du mouvement dans le monde physique, formaient une sorte de cartésianisme perfectionné, une philosophie appropriée à la faiblesse de l'esprit humain ; qui aime mieux des suppositions que des vides dans la série de ses idées.

On sent toutefois que cette nécessité de l'influence des motifs aurait rendu son système de morale défectueux, si elle ne lui eût fait conclure la nécessité d'une révélation, comme motif dernier et péremptoire ; aussi est-ce, par cette conclusion qu'il termine la série de ses méditations philosophiques, et, une fois cette conclusion tirée, il ne lui est plus difficile de déterminer quelle révélation est la vraie[7]. Ainsi le naturaliste avait fini par être théologien, et, par une marche singulière, c'était une doctrine au moins très-voisine de celle de la nécessité, qui le conduisait au christianisme.

En vous traçant la suite des méditations de Bonnet, je vous ai tracé l'homme tout entier. Pour se livrer avec cette constance à des recherches spéculatives, il faut être bien tranquille sur les affaires de ce monde ; et l’on ne doit pas l’être moins sur celles de l’autre, quand on est parvenu à se faire un système d’idées aussi liées.

En effet, il conserva pendant une assez longue vie ce calme de l’âme dont ses écrits portent l’empreinte. Jouissant d’une aisance honnête, dans la soçiété d’une femme aimable et douce ; appelé aux honneurs dans sa patrie, sans être chargé des embarras pu gouvernement ; considéré des princes et des savants de l’Europe, chéri de ceux qui avaient avec lui des liaisons plus particulières, il goûta sans interruption tous les plaisirs du cœur et de l’esprit. Il n’eut point d’enfants ; mais il porta son affection sur quelques disciples qu’il en jugea dignes, sorte de paternité de choix, qui n’entraîne pas les chagrins trop souvent attachés à l’autre.

C’est ainsi qu’il passa sa vie presque sans quitter sa campagne, faisant du bien à tout ce qui l’entourait, et espérant produire par ses ouvrages un bien plus général et plus grand[8].

Sa santé, qui n’avait jamais été bien forte, se soutint dans une existence aussi calme, et ce ne fut qu’à l’âge de soixante-treize ans qu’il mourut, à la suite d’un affaiblissement graduel, le 20 mai 1793.

La ville de Genève, glorieuse d’avoir eu un tel citoyen, lui décerna des honneurs publics : M. de Saussure prononça son oraison funèbre ; deux autres de ses élèves ont publié des éloges pleins de l'admiration tendre qui animait tous ceux qui approchaient de lui[9].

Mais, après ses ouvrages, le monument qui lui fait le plus d’honneur, ce sont ces hommes mêmes que formèrent ses conseils et son exemple ; et nous croyons ajouter un dernier trait au tableau de sa vie, en traçant immédiatement à sa suite celle d’un neveu qui ne fut pas moins illustre, et qui, sans avoir porté ses idées sur un champ aussi étendu, a fait des pas plus hardis et plus sûrs dans la carrière plus étroite qu’il s’était tracée.


Horace-Bénédict de Saussure était fils de la sœur de madame Bonnet, et devint bientôt l’un des élèves les plus aimés de ce philosophe.

Il était né à Genève, le 17 février 1740, d’un père qui a laissé quelques écrits sur l’agriculture. Sa mère eut l’heureuse prévoyance de l’accoutumer aux exercices pénibles, ce qui ralentit si peu les progrès de son instruction, qu’il se distingua au collège dès l’âge de sept ans ; qu’à vingt il fut en état de disputer une chaire de mathématiques, et qu’à vingt-deux il obtint celle de philosophie.

Ce double concours pouvait déjà faire juger que ses études étaient variées en même temps que profondes. Il en donna une autre preuve, la même année, en choisissant une question de physique végétale pour le sujet de son premier ouvrage, ses Observations sur l'écorce des feuilles et des pétales, dédiées à Haller, et publiées en 1762.

Il y fit connaître le réseau cortical qui enveloppe ces parties, les pores réguliers dont il est percé, leur communication avec la substance intérieure, leur influence sur la nutrition et sur la transpiration de la plante. c’était un beau supplément au livre de son oncle sur les feuilles, et ce petit ouvrage seul a placé honorablement de Saussure parmi les botanistes.

Occupé depuis d'objets plus grands et qui exigeaient des travaux plus pénibles, il se reposa toujours avec plaisir sur ceux de ses premiers goûts. Au milieu de ses voyages dans les Alpes, sur les cimes les plus escarpées, parmi ces méditations profondes qui embrassaient tout ce que la nature nous présente de plus imposant sur le globe, il recueillait avec soin la moindre fleur et la notait dans son livre avec complaisance. Il semblait trouver quelque douceur à la vue de ces derniers êtres vivants, dans le voisinage des immenses ruines de la nature. C'est par la botanique qu'il a terminé ses écrits comme il les avait commencés, et après avoir donné, en 1790, des observations sur le mouvement d'une tremelle des bains d'Aix, il lut encore, en 1796, quelques mois avant sa mort, à la société d'histoire naturelle de Genève, des conjectures sur la cause de la direction constante de la tige et de la racine au moment de la germination.

Mais de Saussure était destiné à d'autres études ; il devait dévoiler des secrets plus profonds. C'était à lui qu'il était réservé de porter le premier un œil vraiment observateur sur ces ceintures hérissées qui entourent le globe, et où les substances qui composent le noyau de notre planète se montrent au physicien ; de faire connaître avec détail la nature de ces substances, leur ordre ou plutôt le désordre qu'y ont mis les catastrophes qui les ont ainsi entassées ; de jeter enfin quelque lumière sur les événements qui ont précédé l'état actuel du monde ; et sur lesquels on n'avait presque avant lui que les idées les plus vagues ou les systèmes les plus hasardés.

Il en avait eu en quelque sorte la vocation avant l'âge de vingt ans ; car dès 1760 il avait essayé, sur les pas de quelques Anglais, de s'élever aux glaciers de Chamouny. Les idées que cette tentative lui donna, se développèrent dans un voyage qu'il fit en France et en Angleterre, en 1768, et dans un autre où il parcourut toute l'Italie en 1772. Les naturalistes qu'il fréquenta, les cabinets qu'il visita, les contrées montagneuses qu'il traversa, tout lui rappela combien sa propre patrie était féconde en instruction sur l'un des sujets les plus intéressants qui puissent captiver l'esprit humain. Il forma dès lors le projet de s'attacher invariablement à cette recherche, et toutes ses courses, tous ses travaux, ses plus ingénieuses découvertes même, s'y Rapportèrent plus ou moins directement.

Pour mieux saisir l'importance de ce qu'a fait de Saussure en ce genre, il faut se rappeler l'état où se trouvait alors la théorie de la terre.

Les naturalistes du seizième et du dix-septième siècle avaient décrit des minéraux ; ils avaient commencé à recueillir des pétrifications ; mais les pétrifications ne leur paraissaient que des jeux de la nature, ou des restes du déluge ; et, si l'on excepte les filons métalliques, ils étaient loin de se douter qu'il y eut quelque constance dans l'arrangement des substances minérales. Descartes, sans s'inquiéter de ce que les naturalistes observaient, avait formé son globe en encroûtant un soleil : Burnet, Whiston, Woodwardt, les uns en brisant cette croûte, les autres en mettant une comète en jeu, avaient cherché à expliquer le déluge et à en déduire l'état actuel du globe ; Leibnitz, le premier, avait essayé de distinguer sur la terre des parties élevées par le feu, et d'autres déposées par les eaux : Bourguet, jugeant des hautes vallées par celles des pays de plaine, les avait toutes fait creuser par des courants ; Buffon, enfin, combinant les idées de Whiston, de Leibnitz et de Bourguel, faisait arracher du soleil par une comète la matière fondue dont il formait la terre et les autres planètes, donnait au globe des milliers de siècles pour se refroidir, d'autres milliers pour y laisser retomber les eaux et naître la vie ; d'autres, enfin, pour y accumuler les montagnes et y creuser les vallées. Dans ses premiers volumes il confondait encore les divers ordres des montagnes, et paraissait croire toutes leurs couches horizontales.

À peine les Pallas, les Deluc et les minéralogistes allemands et suédois avaient-ils commencé à faire des observations suivies sur la structure de la terre, et à tirer quelques résultats généraux de ce qu'ils avaient vu : leurs travaux étaient peu connus en France, et les savants en crédit y traitaient presque tous la géologie de science chimérique.

De Saussure se dévoua à en faire une science réelle ; et pour cet effet il résolut d’y porter cet esprit rigoureux que lui avait donné l’étude des mathématiques, et tous les moyens qu’une connaissance approfondie de la physique pouvait lui fournir.

Mais ces secours auxiliaires n’auraient encore été rien sans la résolution d’observer et d’observer longtemps la nature sur les lieux.

Que ceux qui ont traversé les hautes montagnes, seulement par les grandes routes, se représentent le courage d’un homme qui se destinait à y passer sa vie, à en escalader tous les pics, à en parcourir tous les recoins, et qui abandonnait pour cela toutes les jouissances de l’amitié et de la fortune.

Faire de longs chemins dans ces hautes vallées dont jamais voiture n’approcha ; partager avec les pauvres habitants leur pain noir et durci, n’avoir pour gîte que leurs cabanes enfumées et ouvertes à tous les vents ; suivre pour tout sentier le lit pierreux d’un torrent ; s’accrocher des mains et des pieds aux arêtes tranchantes des rochers à sauter d’une de leurs pointes à l’autre par-dessus un précipice ; être surpris tantôt par des vents qui renversent, tantôt par des brouillards qui cachent le chemin ou qui glacent la poitrine ; sonder à chaque instant cette neige qui couvre peut-être un gouffre prêt à vous engloutir ; demeurer des jours et des nuits sur ces amas de glaces éternelles, dernières limites de la vie, et où l'amour de la science pouvait seul conduire des êtres animés : telle était l'existence à laquelle se condamnait l'historien des Alpes ; telle fut celle que se donna de Saussure pendant les dix années où il recueillit les matériaux de ses premiers volumes, et qu'il reprit bien des fois avant de publier les derniers.

Sans doute, il éprouva aussi bien des jouissances pendant cet intervalle. Il peint avec une sorte d'enthousiasme, dans son discours préliminaire, ce bien-être que lui donnait l'air pur des montagnes, cette admiration que lui faisaient éprouver les vertus simples, le caractère noble des habitants de ces hautes vallées ; il se représente, du sommet de l'Etna, voyant les empires et les hommes dans toute leur petitesse.

Il est vrai qu'un philosophe n'a pas besoin de monter si haut pour les voir ainsi ; mais il semble qu'à de tels points de vue tout le monde doive devenir philosophe malgré soi.

Cependant, si de Saussure n'eût porté à ses voyages que ces dispositions vagues et s'il n'en eût recueilli que ces impressions générales, nous n'aurions probablement point à faire ici son éloge. Il s'était, au contraire, comme nous venons de le dire, préparé à ces expéditions par les études les plus sérieuses, et il en tira les résultats les plus précis.

Avant de décrire les montagnes, il fallait déterminer les caractères distinctifs des substances dont elles se composent ; et, malgré les tentatives de Linnæus et de Wallérius, la connaissance des pierres était encore très-confuse et très-pauvre. Il dut donc commencer par lui donner de la rigueur et du détail, et il le fit avec un succès que Romé de Lisle et Werner ont eu peine à surpasser depuis. Ses expériences de fusion des minéraux ont surtout contribué à faire séparer des espèces confondues avant lui. Il a imaginé jusqu'à une machine propre à comparer les diverses duretés des corps ; et près de quinze genres nouveaux ont été ajoutés au catalogue du règne minéral d'après ses observations.

C'est autour de Genève même qu'il trouva à la fois, et les échantillons qui l'instruisirent sur la lithologie, et les principaux documents d'où il tira ses idées sur l'histoire de la terre. Les environs de cette ville sont remplis de pierres roulées, souvent même de grosses masses éparses de substances très-multipliées, étrangères aux montagnes voisines, et dont on ne retrouve les analogues que dans les hautes Alpes ; ces amas devinrent pour de Saussure un riche cabinet de minéralogie, et lui indiquèrent les violentes révolutions qui devaient en avoir amené les matériaux si loin de leur berceau.

Cependant, pour se convaincre tout à fait de l'existence de ces révolutions anciennes, il fallait prouver que les causes actuelles sont incapables de produire de tels effets ; et pour cela il fallait mesurer chacune de ces causes, et apprécier ce qu'elles peuvent faire. Il dut donc examiner avec attention le lac, les rivières qui s'y jettent et qui descendent des glaciers ; déterminer la vitesse et la direction de leurs mouvements, leur température, la quantité et l'espèce des matières qu'elles charrient : il lui fallut employer et même inventer des instruments d'une délicatesse proportionnée à la justesse des mesures qu'il voulait obtenir.

Mais ces eaux courantes sont les produits des pluies et de la fonte des glaciers, qui eux-mêmes se renouvellent sans cesse par les neiges que les nuages déposent dans ces hautes régions. Il était donc nécessaire de reconnaître la quantité de ces diverses sources, de remonter même à la cause de la pluie, le principal et le plus difficile à concevoir de tous les météores ; et comme son origine la plus naturelle à imaginer est dans les vapeurs de l'atmosphère, il fallait encore chercher tons les moyens d'apprécier la quantité et la nature de ces vapeurs dans toutes les circonstances.

C'est par cette succession d'idées, jointe à ce désir de précision qui le distingua toujours, que de Saussure fut conduit à perfectionner le thermomètre, pour mesurer la température de l'eau à toutes les profondeurs ; l'hygromètre, pour indiquer l'abondance plus ou moins grande des vapeurs aqueuses ; l'eudiomètre, pour déterminer la pureté de l'air, et savoir s'il n'y a point autre chose que les vapeurs dans les causes de la pluie ; l'électromètre, pour connaître l'état de l'électricité, qui influe si puissamment sur les météores aqueux ; l'anémomètre, pour donner à la fois la direction, la vitesse et la force des courants d'air ; qu'il inventa, enfin, le cyanomètre et le diaphanomètre, pour comparer les degrés de transparence de l'air aux différentes hauteurs. Nous n'avons pas besoin de dire que la mesure des hauteurs par le baromètre dut encore être un objet continuel de ses études. Ainsi, tout en parcourant les montagnes en naturaliste philosophe, il faisait connaître l'atmosphère en physicien-géomètre, et nous lui devons en effet presque tout ce que l'on sait de positif sur la composition et sur les mouvements du fluide qui nous enveloppe.

Ces différentes applications de la physique forment dans la grande relation de ses voyages, autant de digressions intéressantes. On le suit avec plaisir dans ces tentatives délicates ; on le voit, dans les situations les plus agréables comme dans les plus fatigantes, ne jamais négliger d'imprimer à ses observations cette rigueur qui fait le sceau et la garantie de la certitude[10]. Il a cependant traité dans un ouvrage à part l'hygrométrie, qui était la plus compliquée et la plus délicate de ces sortes de mesures, et cet ouvrage est l'un des plus beaux dont la physique se soit enrichie à la fin du dix-huitième siècle.

La question serait de connaître combien d'eau en vapeur est contenue dans un volume d'air donné : pour le savoir, il faudrait pouvoir séparer la vapeur de l'air, ou, en d'autres termes, dessécher complètement celui-ci ; opération impossible dans sa totalité, et dont on n'approche jusqu'à un certain point qu'avec beaucoup de temps, en employant des substances avides d'humidité. On se contente donc d'un corps capable de se mettre dans un certain équilibre d'humidité avec l'air environnant, et d'indiquer l'humidité qu'il a prise par des changements plus ou moins apparents ou de poids ou de dimensions ; et comme les fibres des corps organisés ont éminemment la propriété de s'allonger par l'humidité et de se raccourcir par la sécheresse, ce sont elles surtout que l'on emploie pour faire des hygromètres, ou plutôt des hygroscopes : car, ainsi que nous venons de le voir, elles ne donnent pas une mesure exacte, mais seulement une indication plus ou moins approchée.

On sent toutefois qu'il doit y avoir entre les diverses fibres de grandes différences de sensibilité et d'exactitude, et c'était à reconnaître la meilleure et les moyens de mieux l'employer qu'étaient consacrées les expériences de de Saussure. Mais, pour arriver à ce but, il fallait aussi examiner toutes les combinaisons possibles de l'eau et de l'air, l'influence qu'elles éprouvent de la part de la chaleur et de la pression ; produire par des moyens artificiels le maximun d'humidité et le maximum de sécheresse ; déterminer l'influence que l'humidité exerce à son tour sur la dilatation de l'air et sur la manifestation de la chaleur.

De ces expériences on vit donc sortir une science presque nouvelle, et la météorologie commença à entrevoir des principes raisonnables.

De Saussure avait choisi le cheveu comme la plus sensible et la plus régulière des substances hygroscopiques. On lui a contesté ce résultat : mais, ce qui n'a pu être attaqué, ce sont ses belles observations sur la dilatation de l'air à mesure qu'il se charge d'humidité ; sur les rapports de l'humidité avec la pression ; sur la nature des vapeurs vésiculaires ou des brouillards qui sont suspendus dans l'air comme autant de petits ballons, et sur beaucoup d'antres points tous plus ou moins nouveaux pour la science à l'époque où il publia son ouvrage.

Le temps ne nous promet pas d'exposer les nombreux détails mécaniques par lesquels il arriva à rendre son hygromètre et ses autres instruments d'un usage commode, tout en leur donnant la précision nécessaire : qu'il nous suffise de dire qu'on y reconnaît toujours un esprit aussi juste que fécond en ressources, et fait pour être le modèle des physiciens autant que celui des naturalistes.

Cependant de Saussure avait voyagé pendant vingt ans dans les montagnes ; il avait traversé quatorze fois les Alpes par huit passages différents ; il avait fait seize autres excursions jusqu'au centre de cette chaîne ; il avait parcouru le Jura, les Vosges, les montagnes de la Suisse, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Sicile et des îles adjacentes ; il avait visité les volcans éteints de la France : et il n'avait pu encore gravir jusqu'à la cime de ce Mont-Blanc qu'il voyait chaque jour de sa fenêtre. Dix fois il l'avait en quelque sorte attaqué par toutes les vallées qui y aboutissent ; il en avait fait le tour, il l'avait examiné du sommet des montagnes voisines, et l'avait toujours trouvé inaccessible, lorsqu'il apprit, le 18 août 1781, que deux ha bitants de Chamouny, en suivant le chemin le plus direct, celui que divers préjugés avaient fait éviter, venaient de s'élever la veille à cette cime qu'aucun mortel n'avait encore atteinte.

On peut juger de son empressement à suivre leurs traces : le 19 août il était déjà à Chamouny ; mais les pluies et les neiges l'arrêtèrent encore cette année. Ce ne fut que le 21 juillet 1788 qu'il obtint enfin cet objet principal de ses vœux.

Accompagné d'un domestique et de dix-huit guides qu'encouragèrent ses promesses et son exemple, après avoir monté pendant deux jours, et couché deux nuits au milieu des neiges ; après avoir vu sous ses pieds d'horribles crevasses, et entendu rouler à ses côtés deux énormes avalanches, il arriva à la cime, vers le milieu de la troisième journée.

Ses premiers regards, dit-il, se tournèrent vers Chamouny, d'où sa famille le suivait avec un télescope, et où il eut le plaisir de voir flotter un pavillon, signal convenu pour lui faire connaître qu'on avait aperçu son arrivée, et que les inquiétudes sur son sort étaient au moins suspendues. Il se livra ensuite avec calme et pendant plusieurs heures aux expériences qu'il s'était proposées, quoique à cette hauteur de 24,000 pieds la rareté de l'air accélérât le pouls comme une fièvre ardente et épuisât de fatigue au moindre mouvement, qu'une soif cruelle se fit sentir dans ces régions glacées, comme dans les sables de l'Afrique, et que la neige, en répercutant la lumière, y éblouit et brûlât le visage : on y retrouvait à la fois les inconvénients du pôle et du tropique, et de Saussure, dans un voyage de quelques lieues, bravait presque autant de souffrances que s'il eùt fait le tour du monde.

Sa dernière course, et l'une des plus instructives pour la théorie de la terre, fut celle du mont Rose dans les Alpes pennines, qu'il fit en 1789. Au lieu de ces aiguilles de granit qui percent ordinairement leurs enveloppes pour former la crête des hautes Alpes, il vit là un énorme plateau où le schiste et le calcaire étaient encore restés horizontalement suspendus sur le granit, qu'ils avaient laissé à découvert partout ailleurs, et qui se trouvait lui-même encore disposé par couches horizontales.

Par là se trouvèrent invinciblement confirmées la formation du granit dans un liquide, et la succession les autres terrains primitifs, telles que les observations précédentes de de Saussure les lui annonçaient depuis longtemps.

Ainsi chaque pas qu'il faisait dans les montagnes lui découvrait quelque vérité nouvelle, mettait de l'ordre dans la série de celles qu'il possédait déjà, ou y remplissait quelque lacune.

Il serait intéressant de suivre toutes les métamorphoses qu'essuya le système de ses idées ; mais le temps ne nous le permet pas : contentons-nous de tracer un résumé rapide des principales acquisitions qui résultant en dernière analyse de ses voyages, pour la théorie de la terre.

Il a détruit l'idée que l'on s'était faite jusqu'à lui d'un feu central, d'une source de chaleur placée dans l'intérieur de la terre : ses expériences prouvent même que l'eau de la mer et des lacs est d'autant plus froide qu'on la puise plus profondément.

Il a constaté que le granit est la roche primitive par excellence, celle qui sert de base à toutes les autres ; il a démontré qu'elle s'est formée par couches, par cristallisations, dans un liquide, et que, si ces couches sont aujourd'hui presque toutes redressées, c'est à une révolution postérieure qu'elles doivent leur position. Il a montré que les couches des montagnes latérales sont toujours inclinées vers la chaîne centrale, vers la chaîne de granit ; qu'elles lui présentent leurs escarpements comme si leurs couches se fussent brisées sur elle : il a reconnu que les montagnes sont d'autant plus bouleversées, et que leurs couches s'éloignent d'autant plus de la ligne horizontale, qu'elles remontent à une formation plus ancienne. Il a fait voir qu'entre les montagnes de différents ordres il y a toujours des amas de fragments, de pierres roulées, et tous les indices de mouvements violents. Enfin, il a développé l'ordre admirable qui entretient et renouvelle dans les glaces des hautes montagnes les réservoirs nécessaires à la production des grands fleuves.

S'il eût donné un peu plus d'attention aux pétrifications et à leurs gisements, on peut dire qu'on lui devrait presque toutes les bases qu'a obtenues jusqu'ici la géologie ; mais, sans cesse occupé des grandes chaînes primitives et des épouvantables catastrophes qui ont dû bouleverser leurs énormes masses, il semble qu'il ait un peu méprisé ces collines dont le repos n'a point été troublé, et qui recèlent encore ces restes des époques le plus nouvelles de l'histoire du globe.

Avec des matériaux si nombreux et si importants, il fallait bien du courage pour résister à la tentation de faire un système.

De Saussure eut ce courage, et nous en ferons le dernier trait et le trait principal de son éloge. Son esprit était trop élevé pour ne pas embrasser en quelque sorte d'avance tout le champ de la science, et pour ne pas sentir à quel point-elle était encore pauvre, malgré tous les faits dont il l'avait enrichie ; et c'est par une indication de tout ce qu'il laisse encore à chercher après lui, qu'il termine ses voyages. Un si bel exemple n'a pas détourné ses successeurs d'accumuler comme auparavant les systèmes les plus romanesques ; mais c'est une raison de plus pour que nous insistions sur un genre de mérite aussi rare.

De Saussure semblait encore d'âge à recueillir lui-même une partie des observations qu'il désirait ; mais une maladie dont il avait pris peut-être le germe dans les fatigues de ses voyages, commença à se développer un peu à près sa cinquantième année : elle fut augmentée par quelques inquiétudes sur le dérangement que la révolution de France apportait dans sa fortune. Trois attaques de paralysie l'affaiblirent successivement, et il périt, après quatre années de souffrances, le 22 janvier 1799, âgé seulement de 59 ans.

Honoré, aimé autant que Bonnet par ses concitoyens et par les étrangers, de Saussure eut de plus que son oncle, le bonheur de revivre dans un fils qu'il a vu se distinguer par ses travaux dans les sciences, et à qui de belles découvertes ont donné une réputation non moins grande que celle de son père, et dans une fille dont les rares vertus et l'esprit supérieur ont fait l'ornement de son sexe.



  1. Ces deux éloges, envoyés d'Italie par l'auteur, furent lus en son absence.
  2. Amsterdam, 1762 et 1768, 2 vol. in-8°.
  3. Amsterdam, 1764 et 1765, 2 vol. in-8°.
  4. Londres, 1754, in-12.
  5. Copenhague, 1760, in 4° ; 1769, in-8°.
  6. Genève, 1769 et 1770, 2 vol. in-8°.
  7. Recherches philosophiques sur les preuves du christianisme, Genève, 1770 et 1771, in-8°.
  8. Les Œuvres de Bonnet ont été recueillies à Neuchâtel, en 1779, en 8 vol., in-4° et en 18 vol. in-8°.
  9. M. Depouilly et Jean Trembley.
  10. Voyages dans les Alpes, précédés d'un essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève. Neufchâtel 4 vol. in-4°, le premier de 1779, le 2e de 1786, le 3e et le 4e de 1796.