Éloge historique de Fourcroy

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Éloge historique de Fourcroy
Recueil des éloges historiquesFirmin Didot FrèresTome 1 (p. 299-335).

ÉLOGE HISTORIQUE

DE FOURCROY,

LU LE 7 JANVIER 1811.

L'histoire de cette longue suite d’hommes de mérite qui ont appartenu à l’Académie des sciences, pendant les cent trente années de son existence, est riche en instructions de plus d’un genre. Ce n’est pas seulement le spectacle imposant des travaux utiles, des grandes découvertes de ces hommes célèbres, qui nous intéresse ; nous prenons encore un plaisir particulier à faire avec eux une connaissance intime : la simplicité de leurs mœurs, la sérénité de leur vie passée loin du monde et de ses agitations, ont quelque chose de touchant, et les sciences, déjà si respectables par leur utilité générale, le deviennent davantage encore quand on voit à quel point elles rendent heureux ceux qui ne vivent que pour elles.

Les savants de notre âge n’ont pas tous joui de ce bonheur : de grands changements dans l’État leur ont ouvert une nouvelle lice ; il en est qui se sont laissé entraîner sur le théâtre tumultueux des affaires, séduits par l’espoir de rendre à leurs contemporains des services plus immédiats, et, croyant qu'un esprit exercé à la recherche de la vérité leur suffirait pour se diriger au milieu de cette foule sans cesse agitée en des sens divers par ses passions personnelles. Des malheurs cruels, les persécutions, la mort, ont été pour quelques-uns la peine de cette innocente erreur. Ceux même dont les succès pourraient en imposer n’ont eu que trop d'occasions, au milieu des soucis et des peines secrètes du cœur, de regretter le calme du cabinet et ces travaux paisibles qui leur méritaient à coup sûr l'approbation et le respect, tandis que dans leur autre carrière les intentions les plus pures n’ont pu les mettre toujours à l'abri de la calomnie, ni la bienfaisance la plus active les préserver de l'ingratitude.

L‘homme illustre dont nous allons vous entretenir, s’est livré plus d’une fois avec amertume à cette comparaison ; et dans ses moments les plus prospères, ou l’idée que l’on se faisait de son crédit l’entourait de plus de flatteurs, aussi bien que dans ceux où quelque bruit opposé le rendait à son isolement, il tournait sans cesse ses regards en arrière vers ce temps où, sans autre influence que celle de son talent, il était sûr de voir accourir à lui des milliers d’auditeurs de tous les pays où l’on cultive les sciences, et de compter pour ainsi dire, autant d’élèves reconnaissants qu’il existait de chimistes éclairés.

Sa vie, si instructive sous ce rapport, ne l’est pas moins dans ses autres détails : elle nous montre le pouvoir du travail et de la volonté pour maîtriser la fortune aussi bien que l'impuissance de la fortune pour donner le bonheur ; elle se rattache essentiellement à l’une des plus brillantes époques de l'histoire des sciences, et tient une place importante dans celle de notre régénération politique ; enfin, sans avoir été longue, elle est tellement remplie, que le temps qui m’est accordé me suffira à peine pour en tracer sommairement les principaux actes, et que si j’ai quelque indulgence à demander, ce ne sera point, comme il arrive si souvent dans les éloges, pour avoir appuyé avec trop de complaisance sur des faits de peu de valeur, mais pour avoir passé avec trop de rapidité sur des travaux qui tiendraient une grande place dans l'éloge d’un autre.

Antoine-François comte de Fourcroy, conseiller d’État, commandant de la Légion d’honneur, membre de l'Institut et de la plupart des académies et sociétés savantes de l’Europe, professeur de chimie au Muséum d'histoire naturelle, à la Faculté de médecine de Paris et à l’École polytechnique, naquit à Paris, le 15 juin 1755, de Jean-Michel de Fourcroy et de Jeanne Laugier.

Sa famille était ancienne dans la capitale, et plusieurs de ses parents s’étaient distingués au barreau. L’un d'eux, sous le règne de Charles IX, mérita que l’on fit de son nom cette anagramme, peu exacte à la vérité quant aux lettres, mais juste quant au sens, fori decus. Un second, Bonaventure de Fourcroy, auteur de plusieurs morceaux de jurisprudence et de littérature, fut particulièrement aimé du grand président de Lamoignou : c’est de lui qu’on rapporte cette plaisanterie d’avoir invité Boileau à un repas exactement semblable à celui que décrit ce poète dans sa troisième satire ; plaisanterie que les conviés trouvèrent, dit-on, assez froide. Un troisième, Charles de Fourcroy, se rendit célèbre sous Louis XV ; et son fils, Charles René de Fourcroy de Ramecourt, maréchal de camp et cordon rouge, siégea pendant plusieurs années à l’Académie des sciences avec celui dont nous faisons l'histoire.

Antoine-François de Fourcroy, qui était destiné à faire revivre dans une autre carrière l'éloquence de ses ancêtres, appartenait à une branche tombée par degrés dans la pauvreté. Son père exerçait à Paris l’état de pharmacien, mais seulement en vertu d’une charge qu’il avait dans la maison du duo d’Orléans. La corporation des apothicaires obtint la suppression générale de ces sortes de charges, et cet événement détruisit le peu de fortune qui restait à M. de Foureroy le père, en sorte que son fils ne commença à se connaître qu’au milieu des malheurs que le monopole des corps privilégiés avait fait éprouver à sa famille.

Il en conserva un souvenir d’autant plus vif, qu’un tempérament délicat lui avait donné dès l’enfance une extrême sensibilité. Ayant perdu sa mère à l'âge de sept ans, il voulait se jeter dans sa fosse. Les soins tendres d’une sœur aînée eurent peine a le conserver jusqu’a l'âge où l’on put le faire entrer au collège.

Ici de nouvelles injustices durent encore ulcérer ce jeune cœur contre la société. Le hasard le fit tomber sous un préfet brutal, qui le prit en aversion, et qui trouvait quelque prétexte pour le faire fustiger chaque fois qu’il réussissait à avoir de bonnes places. Ce génie d'encouragement finit par lui donner de l’horreur pour l'étude, et il quitta le collège à quatorze ans, un peu moins instruit qu’il n’y était entré.

S’il eût été riche, il en serait probablement resté là, et le dégoût inspiré par un mauvais maître eut étouffé en lui les heureux germes que la nature y avait placés ; mais l'adversité l'attendait, et devint pour lui un maître plus utile, qui répare, les torts de l'autre.

On est effrayé quand on voit ce jeune homme, destiné à devenir, l’un de nos savants les plus illustres, réduit pour vivre à une petite place de copiste et à montrer à écrire à des enfants. On assure qu’il conçut jusqu’au projet de se faire comédien, et que peut-être il le fût devenu, si un de ses camarades, qui avait tenté avant lui cette périlleuse carrière, n’eût été impitoyablement sifflé en sa présence. Le jeune Fourcroy ne voulut plus d’un métier où l’on punit si durement la mauvaise réussite. On dirait qu’il se sentait déjà destiné à en prendre un dont le sort est tout opposé ; et, en effet, bientôt après les conseils de Vicq-d’Azyr le décidèrent pour la médecine.

Ce grand anatomiste voyait et estimait M. de Fourcroy le père : frappé de l'heureuse physionomie du fils, et du courage avec lequel il luttait contre la mauvaise fortune, son peu d’instruction ne l’effraya point. Il le consola, lui promit de le diriger, de le soutenir, et il tint parole. Nous avons entendu M. de Fourcroy, jusqu’à ses derniers jours, parler avec une tendre reconnaissance de ce protecteur de sa jeunesse.

Devenir médecin n’était pas une chose aisée dans sa situation. Cinq ou six années d’une étude assidue allaient lui devenir nécessaires, et il n’avait pas de quoi subsister six mois. À l’époque de sa plus grande fortune on lui a entendu rappeler des détails plaisants sur le degré de détresse où il se trouvait quelquefois réduit. Logé dans un grenier dont la lucarne était si étroite que sa tête coiffée à la mode de ce temps-là, ne pouvait y passer qu’en diagonale, il avait à côté de lui un porteur d’eau, père de douze enfants. C’était le jeune étudiant qui traitait les nombreuses maladies d'une si nombreuse famille ; le voisin lui rendait service pour service : aussi, disait-il ; je ne manquais jamais d’eau.

Le reste, il se le procurait chétivement, par des leçons à d’autre part des recherches pour des écrivains plus riches que lui, et par quelques traductions qu’il vendait à un libraire : pauvre ressource, car il ne fut payé qu’à moitié ; il est vrai, dit-on, que le consciencieux libraire voulut bien acquitter le reste de sa dette trente ans après, quand son créancier fut devenu directeur général de l'instruction publique.

Cette résignation au besoin, cette ardeur au travail, purent bien réparer les défauts de la première éducation, et faire de M. de Fourcroy un médecin instruit : mais ce n’était pas tout ; il fallait être encore un médecin patenté, et le brevet de docteur revenait alors à plus de six mille francs.

Un ancien médecin, le docteur Diest, avait laissé des fonds à la Faculté pour qu’elle accordât tous les deux ans des licences gratuites à l'étudiant pauvre qui les mériterait le mieux. M. de Fourcroy concourut, en 1780, pour cette espèce de prix. Une grande facilité naturelle et les efforts auxquels sa position l’avait obligé, le portèrent au premier rang ; il allait obtenir le seul moyen d’existence qui lui restât à espérer : l’esprit de corporation pensa lui faire encore autant de mal qu'à son père.

Il y avait alors une querelle ridicule entre la Faculté chargée de l'enseignement de la médecine et de la collation des grades, et une société que le gouvernement venait d’établir pour recueillir les observations propres à reculer les bornes de l'art. À cette époque heureuse, où l’on s’occupait sérieusement des petites choses, un public malin avait envenimé la dispute par l'attention qu'il y avait donnée : on en était venu aux sarcasmes, aux injures, aux calomnies ; des différends sans importance avaient dégénéré en fureur.

L'animosité de la Faculté avait pris pour son objet principal Vicq-d’Azyr, secrétaire de la Société ; et Fourcroy était le protégé connu de Viq-d’Azyr : on le rejeta par ce seul motif ; et l’un des hommes qui ont fait le plus d’honneur à la médecine, celui qui, dans ces derniers temps, en a restauré l'enseignement, aurait été privé pour jamais du litre de médecin, si, par un esprit de parti contraire, mais plus noble, la Société n’eut fait une collecte pour lui avancer les frais de sa réception.

Il fallut donc le recevoir docteur, puisqu’il paya. Mais il y avait encore au-dessus du simple doctorat le grade de docteur-régent ; celui-là ne dépendait que des suffrages de la Faculté ; il fut refusé à Fourcroy d'une voix unanime, ce qui l'empêcha dans la suite d’enseigner aux Écoles de médecine, et donna à cette compagnie le triste agrément de ne point avoir dans ses registres le nom de l’un des plus grands professeurs de l’Europe.

En vérité il semble que l’on peut pardonner à un homme d’un caractère irritable, qui avait passé toute sa jeunesse dans le malheur, et qui, après l’avoir vaincu à force de courage, pouvait y être subitement replongé par de si misérables motifs ; on peut lui pardonner, dis-je, d’avoir conservé des impressions vives contre des institutions dont l’abus avait pensé lui être si funeste.

Cependant les plus grands obstacles étaient surmontés ; M. de Fourcroy une fois admis à exercer la médecine, son sort ne dépendait plus que de sa réputation : il s’occupa de la faire, et, comme il avait besoin d’aller vite, il choisit la voie des travaux scientifiques, qui donnent d’ordinaire aux médecins une renommée plus prompte et moins dépendante des caprices de l'opinion.

Ses premiers écrits montrèrent qu'il ne tenait qu'à lui de choisir la branche de la physique où il voudrait se distinguer. Ils furent presque également remarquables en chimie, en anatomie, et en histoire naturelle. On reconnaît un digne élève de Geoffroy dans son Abrégé de l'histoire des insectes, et un homme formé à l'école de Viq-d’Azyr dans sa Description des bourses muqueuses des tendons. L’Académie des sciences lui en rendit témoignage, car ce fut comme anatomiste qu’elle le reçût en 1785. Néanmoins il donna de bonne heure la préférence à la chimie, entraîné par le talent de Bucquet, qui s’accordait mieux avec celui que la nature commençait à faire éclore en lui.

Bucquet était alors le professeur le plus suivi de la capitale de la méthode, des idées claires, une grande justesse d’expression, de la chaleur et de la noblesse dans le langage, attiraient même les gens du monde à ses cours. Il apprécia bientôt un élève si digne de lui, et un jour que des souffrances imprévus l’empêchèrent de faire sa leçon, il engagea Fourcroy à le remplacer. En vain le jeune homme allègue son peu d’habitude du monde, et représente qu’il n’a encore parlé que pour quelques camarades ; le maître insiste, lui garantit le succès, le presse au nom de l’amitié : Fourcroy, vaincu, monte en chaire, et, la première fois qu'il parle en public, il parle deux heures sans hésitation, sans désordre, comme s’il eût été un professeur consommé. Il a dit souvent depuis que dans cette étonnante épreuve il ne vit rien, n’entendit rien, fut livré tout entier à l'entraînement de sa situation.

Bucquet, que des maladies graves devaient bientôt conduire au tombeau, vit dès lors en Fourcroy l'héritier de son talent, mais il ne le traita point comme tant de gens traitent leur héritier, il mit, au contraire, du zèle à diriger vers lui la faveur du public ; il lui prêta généreusement son amphithéâtre et son laboratoire. C’est chez Bucquet que Fourcroy fit ses premiers cours et composa ses premiers éléments de chimie. Un mariage avantageux, suite de l’accueil qu’il obtint, lui fournit les moyens d’acheter le cabinet de son maître après sa mort, et si la Faculté ne lui permit pas de succéder à la place de Bucquet, elle ne put l'empêcher de succéder promptement à sa réputation.

Le Jardin du Roi n’était pas astreint, dans le choix de ses professeurs, aux règles établies dans l’Université, et M. de Buffon, qui en était l'intendant, savait se prévaloir d’un tel privilège. Macquer, qui y remplissait la chaire de chimie, étant venu à mourir en 1784, la voix publique se prononça tellement pour Fourcroy, que M. de Buffon reçut plus de cent lettres en sa faveur toutes écrites par des personnages considérables dans le monde ou dans les sciences.

M. de Buffon hésitait cependant, car Fourcroy avait pour rival un grand chimiste, protégé par un grand prince : mais les recommandations les plus nombreuses l'emportèrent, et l’homme de génie, M. le comte Berthollet, à qui un talent séduisait fut alors préféré, s’est applaudi depuis d’avoir, en perdant une place, gagné un si heureux propagateur de ses découvertes.

Pendant plus de vingt-cinq ans l'amphithéâtre du Jardin des Plantes a été pour M. de Fourcroy le principal foyer de sa gloire.

Les grands établissements scientifiques de cette capitale, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux et digne d’être leur juge les doctrines les plus profondes de nos sciences modernes, rappellent à notre souvenir ce que l’antiquité eut de plus noble. On croit y retrouver à la fois ces assemblées ou tout un peuple était animé par la voix d’un orateur, et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d’un sage. Les leçons de M. de Fourcroy, du moins, répondaient complètement à cette double image : Platon et Démosthènes semblaient réunis, et il faudrait être l’un ou l’autre pour en donner une idée. Enchaînement dans la méthode, abondance dans l’élocution ; noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s’ils eussent été longuement choisis ; rapidité, éclat, nouveauté, comme s’ils eussent été subitement inspirés ; organe flexible, sonore, argentin, se prêtant à tous les mouvements, pénétrant dans tous les recoins du plus vaste auditoire : la nature lui avait tout donné. Tantôt son discours coulait également et avec majesté ; il imposait par la grandeur des images et la pompe du style : tantôt, variant ses accents, il passait insensiblement à la familiarité ingénieuse, et rappelait l’attention par des traits d’une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d’auditeurs de toutes les classes ; de toutes les nations passer des heures entières pressés les uns contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux ; fixes sur les siens, suspendus à sa bouche, comme dit un poète (pendent ab ore loquentis). Son regard de feu parcourait cette foule ; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l'esprit difficile qui doutait encore, l’esprit lent qui ne comprenait pas : il redoublait pour eux d’arguments et d’images ; il variait ses expressions jus qu’à ce qu’il eût rencontré celles qui pouvaient les frapper : la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quand il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait.

Et ce talent sans égal brilla de son éclat le plus vif à l'époque où la science elle-même fit les progrès les plus inouïs.

Lorsque M. de Fourcroy commença ses cours, Bergman venait de donner une précision mathématique aux analyses de la chimie : on venait d’apprendre à recueillir et à distinguer les éléments aériformes des corps ; Priestley faisait connaître chaque jour de nouvelles sortes d’airs : la théorie de la chaleur changeait de face dans les mains de Black et de Wike : Cavendish et Monge découvraient la composition de l’eau : le génie de Lavoisier, enfin, trouvait, à force de méditations, le secret de la combustion, qui est aussi celui de presque toute la chimie, et soumettait aux lois de cette science les principaux phénomènes des corps organisés.

Loin d’imiter ces savants orgueilleux qui repoussent avec obstination les découvertes qu’ils n’ont pas faites, M. de Fourcroy se fit un honneur d’adopter et de propager avec une égale impartialité celles de tous ses contemporains. Ce n’était pas seulement le plaisir de l’entendre qui attirait à ses leçons, c’était encore la certitude d’y être aussitôt informé de toutes ces vérités merveilleuses que chaque jour semblait voir éclore. Des pays les plus éloignés l’on accourait à Paris s’instruire sous lui, les princes entretenaient des jeunes gens pour le suivre, qui chaque année, comme des essaims de missionnaires, couraient répandre dans toute l’Europe, au Brésil, au Mexique, aux États-Unis, cette doctrine dont un maître si éloquent avait pénétré leur esprit et leur imagination.

Il a fallu élargir deux fois le grand amphithéâtre du Jardin des Plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre M. de Fourcroy.

Quelqu’un à cru le tourner en ridicule en l’appelant l'apôtre de la nouvelle chimie ; c'était à ses yeux le plus beau titre de gloire : il y a eu des temps où il faisait, pour le mieux mériter, trois ou quatre leçons par jour, et dans les intervalles il s’occupait à mettre ses leçons par écrit, pour les répandre au-delà de son amphithéâtre.

Les six éditions qu’il a données de son Cours en vingt ans, conservent toutes un égal intérêt comme monuments successifs des incroyables progrès qu'une science a pu faire dans un si court espace : la première, qui date de 1781, n’a que deux volumes sans être trop concise, et la sixième, de 1801, en a dix sans contenir rien de trop.

Sa philosophie chimique joint à ce même intérêt historique le mérite d’une précision et d’une clarté qui en ont fait le livre élémentaire de presque toute l’Europe. L’on on a donné en peu d’aunées (1792, 1796, 1806.) trois éditions françaises, et huit ou dix traductions. Elle vient d’être imprimée en grec mo derne, et on l'enseigne à Athènes, si Smyrne et à Constantinople.

Il a fait encore deux autres abrégés, l’un pour les écoles vétérinaires, et le second pour les dames. Enfin, il s’est chargé en grande partie de la chimie dans l’Encyclopédie méthodique, et dans le Dictionnaire des Sciences naturelles.

Ainsi l’on peut dire avec justice que, sans l'activité étonnante de M. de Fourcroy, la chimie moderne n'aurait ; pas obtenu à beaucoup près si vite l'assentiment presque universel dont elle jouit ; et cependant ce serait se faire une idée très-imparfaite des services qu'il lui a rendus, que de les réduire à son enseignement.

Il l'a aussi prodigieusement enrichie ; mais, ce qui est un caractère particulier de ses travaux, c’est plus que toujours pour mieux l'enseigner qu’il l’a enrichie.

Ses leçons étaient pour lui autant de sources de réflexions : le besoin de satisfaire les autres et lui-même lui faisait apercevoir, chaque fois qu’il parlait, quelqu’une des choses qui manquaient à la science sur chaque matière, et aussitôt il passait de son amphithéâtre à son laboratoire. Tel est, en effet, pour les professeurs d’un bon esprit, l’un des grands avantages de leurs fonctions ; sans cesse en haleine, obligés de présenter sous toutes les formes les divers principes dont leur science se compose, il est presque impossible qu’ils n‘aient souvent des aperçus nouveaux : aussi peut-on remarquer que, depuis Aristote jusqu’à Newton, les hommes qui ont le plus avancé l’esprit humain enseignaient publiquement.

M. de Fourcroy, plus empressé de faire jouir les chimistes des faits nouveaux qu’il découvrait, que de les étonner par des résultats profonds et longtemps médités, consignait les détails de ses expériences, pour ainsi dire à mesure qu’il les faisait, dans des Mémoires particuliers, et nous avons déjà trouvé qu’il a fait imprimer plus de cent soixante de ces Mémoires, quoiqu’il en manque sûrement encore quelques-uns dans notre liste. Les volumes de l’Académie des sciences, de l'Institut, des Sociétés de médecine et d’agriculture, la grande collection des Annales de chimie, celles du Journal de physique et du Journal des mines, en sont remplies. Il avait entrepris lui-même un recueil périodique sur les applications de la chimie à la médecine ; il a dirigé pendant trois ans la rédaction du Journal des pharmaciens ; et les Annales du Muséum d'histoire naturelle, dont il a conçu la première idée, contiennent beaucoup de ses articles.

On sent bien que ce n’est pas en produisant avec une telle abondance qu’il est possible de donner et ses productions une perfection absolue, et nous avouerons que l’on remarque dans les Mémoires de M. de Fourcroy des idées en général plus étendues que profondes : ses conclusions sont quelquefois un peu précipitées ; il a été assez souvent obligé de se réformer lui-même, et n’a pu toujours éviter de l’être par d’autres. Cependant on ne peut disconvenir aussi que ses résultats ne soient toujours précis et sensibles ; qu’il n’envisage son objet principal par ses diverses faces, et ne l'attaque par tous les agents que la chimie possède ; qu’il ne mette beaucoup d’ordre dans la marche des expériences, et surtout une clarté admirable dans leur exposition : car il était encore grand professeur alors qu’il aurait pu se contenter du rôle plus élevé que ses découvertes lui donnaient. Enfin, malgré tout ce que l’on a pu reprendre dans ses écrits, les vérités importantes qu’il a fait connaître sont encore tellement nombreuses, que nous sommes obligés, pour en rendre compte, d’y établir un certain ordre, et de les distribuer selon qu’elles se rapportent, ou aux principes généraux de la chimie, ou à l’un des règnes de la nature en particulier.

Je sens que l'exposé de cette multitude de travaux de détails ne peut intéresser autant que des événements variés, ou que ces découvertes d’une influence universelle et qui se laissent exprimer en peu de mots ; mais je sens aussi ce que je dois à ma place et au corps devant lequel je parle. L'histoire des sciences est notre fonction principale ; et notre premier devoir est précisément d’y consigner ces recherches nécessaires pour remplir les lacunes du système de nos connaissances, mais qui ne se recommandent par rien de frappant à l’attention du vulgaire.

La principale expérience de M. de Fourcroy, pour la chimie générale, est celle de la combustion de l’air inflammable, nomme gaz hydrogène par les nouveaux chimistes. Cavendish et M. Monge avaient découvert que cette combustion produit de l'eau, et l’on en avait conclu que l’eau est composée d’hydrogène et d’oxygène ; mais l’eau que l’on obtenait, était toujours plus ou moins mélangée d’acide nitreux, ce qui fournissait aux antagonistes de la chimie moderne une objection qu’ils croyaient décisive. MM. de Fourcroy, Vauquelin et Séguin, parvinrent, en 1792, à obtenir de l’eau pure en opérant avec plus de lenteur, et montrèrent que l’acide venait de quelques parcelles d’azote toujours mêlées à l'oxygène, et qui brûlaient avec l'hydrogène quand la combustion était trop vive.

Un chimiste allemand, M. Gœttling, avait tiré une autre objection de ce que le phosphore luisait dans du gaz azote que l’on croyait pur ; preuve, disait-il, que certains corps peuvent brûler sans oxygène. MM. de Fourcroy et Vauquelin montrèrent que le phosphore se dissout dans l'azote, et n’y brûle que par un peu d’oxygène qui y reste.

On pourrait aussi rapporter à la chimie générale les explications données par M. de Fourcroy de la détonation du nitre et des diverses poudres fulminantes ; mais elles lui sont communes avec d’autres chimistes.

Ce qui lui est plus particulier, c’est la découverte de plusieurs composés qui détonent par la simple percussion, et qui ont tous pour base l’acide muriatique oxygéné mêlé à diverses combustibles : un coup de marteau enflamme ces mélanges avec un bruit violent.

M. de Fourcroy a fait un grand nombre d'analyses, soit de minéraux à l'état concret, soit d’eaux plus ou moins minéralisées.

Parmi ces dernières, on doit compter surtout celle de l'eau sulfureuse de Montmorency, faite en commun avec M. de la Porte, en 1787, et qui a servi longtemps de modèle à ces sortes d’analyses si importan tes pour la médecine. Elle offrait des méthodes beaucoup plus exactes que celles de Bergman, parce que l'on y avait profité de tous les moyens indiqués par Priestley pour retenir et pour examiner les fluides élastiques.

L’un des phénomènes les plus curieux que l’on ait reconnus dans ces derniers temps, est celui des pierres qui tombent de l'atmosphère, et dont la composition, toujours semblable, ne ressemble à celle d'aucune des pierres connues sur la terre. M. de Fourcroy a travaillé avec M. Vauquelin à constater ce dernier caractère, qui fait l‘une des preuves les plus essentielles du phénomène.

C'est dans ses recherches sur les minéraux que M. de Fourcroy découvrit les moyens de distinguer et d’obtenir à l’état de pureté les deux terres nommées baryte et strontiane, si voisines des métaux par leur pesanteur, et des alcalis par leurs autres propriétés. Les procédés qu’il indiqua sont encore ceux dont en se sert aujourd’hui.

Le platine ou l’or blanc, substance qui nous vient du Pérou, et qui, plus pesante et aussi inaltérable que l'or, est en même temps dure et susceptible de poli comme l’acier, passait pour un métal simple. Les travaux presque simultanés de MM. Descotils, Wollaston, Smithsin-Tennant, ont découvert, il y a quelques années, qu’il s’y mêle quatre autres substances métalliques auparavant inconnues. Une ou deux de ces substances furent aperçues par MM. de Fourcroy et Vauquelin, qui s’occupaient du platine en même temps que les chimistes dont nous venons de parler. Il existe un minéral appelé arragonite, qui est jusqu’à ce jour la pierre d’achoppement de la chimie et de la minéralogie, parce que, avec des formes cristallines, une dureté, une densité et une force réfringente différentes de celles du spath calcaire, il offre les mêmes éléments que ce spath et dans la même proportion. MM. de Fourcroy et Vauquelin ont contribué à constater ce fait jusqu’à présent inexplicable. On a cru reconnaître depuis que l’arragonite contient toujours un peu de strontiane.

À l'époque où beaucoup d’églises perdirent leur destination, une quantité immense de cloches fut livrée au commerce. Ces bruyants instruments sont composés de cuivre et d’étain, mélange qui, dans cette proportion, n’est bon qu’à faire des cloches. Il fallait séparer ces métaux pour en tirer parti, et cela parut d'abord impossible. M. de Fourcroy imagina d’oxyder, c’est-à-dire de calciner une partie de l'alliage, et de la mêler avec une autre partie non oxydée. L'oxyde de cuivre de la première portion abandonne tout son oxygène à l'étain de la seconde, et la fusion livre le cuivre pur. Ce procédé a tenu momentanément lieu à la France de mines de cuivre, et a été employé par quantité de fabricants, qui n’en ont témoigné aucun gré à l'auteur.

M. de Fourcroy a fait des recherches immenses sur les combinaisons salines : son Histoire de l'acide sulfureux et des sels qu’il produit, est un ouvrage d’une grande patience et qui remplit une lacune importante dans la chimie. Il a apprécié avec sagacité ce qui se passe quand ou précipite les sels de magnésie ou de mercure par l'ammoniaque, et la nature des sels à base double qu’on obtient par ces opérations. Le degré d’oxygénation du mercure et du fer dans leurs différents sels a aussi été l’objet de ses expériences ; il a repris deux fois ses recherches sur le mercure, qu’il a terminées en 1804 avec l’aide de M. Thénard.

Ces sortes de travaux semblent n’exiger que de l'assiduité ; mais, comme la science chimique en a un besoin indispensable pour devenir complète, on doit de la reconnaissance à ceux qui ont le courage de les entreprendre.

M. de Fourcroy portait cet esprit d’ensemble et ce désir de compléter chaque genre de recherches dans tout ce dont il s’occupait. Le ministère lui ayant donné à examiner une nouvelle espèce de quinquina apportée de Saint-Domingue, il en fit une analyse si détaillée, il y appliqua des moyens si nouveaux, que ce travail devint un modèle pour la chimie végétale. M. Vauquelin, M. de Saussure, M. Thénard ont porté, depuis, cette branche de la science beaucoup plus loin ; mais M. de Fourcroy leur avait servi de guide, comme Rouelle et Busquet lui en avaient servi à lui-même ; et il a pris part aussi, vers la fin de sa vie, à plusieurs analyses dans ce genre perfectionné, telles que celle des céréales et des légumineuses, qui a jeté beaucoup de lumière sur la théorie de la germination, celle du blé carié, celle du suc d'oignon, remarquable surtout par la manne qui se forme dans sa fermentation. Il est un des premiers qui aient reconnu dans les végétaux cette substance appelée albumine, qui fait la base du blanc d’œuf, et dont le caractère est de se coaguler dans l’eau bouillante.

L’on admettait avant lui, dans ce même règne, un principe que l’on nommait arome, et dont on dérivait les odeurs des diverses parties des plantes. Il a montré que les corps n'agissent sur l'odorat que par leur propre substance volatilisée.

On regardait comme des acides particuliers ceux que l'on obtient de la distillation du bois et des gommes. MM. de Fourcroy et Vauquelin ont prouvé qu’ils ne sont que de l’acide acéteux altéré par un mélange d’huile, et cette découverte a permis de substituer avec beaucoup d’économie ces acides au vinaigre dans une foule d’emplois.

L’un des phénomènes les plus compliqués de la chimie est la formation de l’éther, ou de cette substance, éminemment volatile, qui résulte de l'action de l’acide sulfurique concentré sur l’alcool. M. de Fourcroy s’en est occupé après beaucoup d'autres, et sa théorie est encore celle qui parait la plus vraisemblable : il a constaté que l’avidité de l’acide pour l’eau contraint en quelque sorte les éléments de l’eau à se combiner, et de ce fait, une fois prouvé, il a déduit tous les phénomènes ultérieurs.

Mais de toutes les recherches qui ont occupé M. de Fourcroy ; celles qui ont été les plus fécondes et qui lui donneront la plus longue célébrité, ce sont ses recherches sur les substances animales. Il y attachait une importance toute particulière, parce qu'elles lui paraissaient devoir lier plus intimement la chimie à la médecine, et il la considérait comme un des devoirs de sa chaire à la Faculté.

Sa détermination de la quantité d‘azote extraite par l’acide nitrique de chaque substance animale, quantité d’autant plus considérable que ces substances sont plus animalisées, a achevé de constater la nature de l'animalisation.

Il a contribué plus qu’aucun de ses contemporains à fixer les caractères des principes immédiats du corps animal ; de cette fibrine dépositaire des forces motrices ; de cette matière médullaire, plus merveilleuse encore, qui transmet les sensations et la volonté ; de cette gélatine qui, dans ses diverses formes, a pour fonction générale de retenir ensemble tous les éléments du corps. Diverses humeurs particulières, comme le mucus des narines, les larmes, le chyle, le lait, la bile, le sang, l’eau des hydropiques, ont été l’objet de ses analyses ; il a examiné le tartre des dents : il n'est pas jusqu’à la composition chimique des os qui n’ait reçu un jour nouveau de ses recherches ; il y a découvert le phosphate de magnésie, que personne n’y avait trouvé avant lui.

L’un des faits les plus curieux qu‘il ait découverts, fut celui que lui offrit, en 1786, le cimetière des Innocents. Le gouvernement ayant résolu de supprimer ce foyer d’infection qui, depuis un grand nombre de siècles, recevait les corps de la partie la plus peuplée de la capitale, défendit non seulement d’y en terrer, mais ordonna de transférer ailleurs les corps qui y étaient déposés : opération dangereuse, qui fut exécutée avec autant d’habileté que de courage par MM. Thouret et de Fourcroy. Une grande partie de ses corps se trouva transformée en une substance blanche, grasse et combustible, semblable, pour l'essentiel, à celle que l’on nomme blanc de baleine, et qui se tire de la tête du cachalot. L'examen approfondi des circonstances, le rapprochement de quelques faits analogues, montrèrent que cette métamorphose a lieu pour toutes les matières animales préservées du contact de l’air dans des lieux humides ; et l’on assure que l’on a tiré parti de cette découverte en Angleterre pour convertir en matière bonne à brûler les chairs des animaux que l’on ne mange pas ; tant il est vrai qu’il n’est pas une de nos observations en apparence les plus indifférentes qui ne puisse devenir utile à la société.

Cependant M. de Fourcroy estimait ses découvertes sur les calculs urinaires et sur les divers bézoards plus que toutes les autres, parce qu’il en prévoyait une application plus immédiate au bien public.

On ne connaissait avant lui dans la vessie qu’une sorte de calcul, dont la nature acide avait été déterminée par l'illustre Schéele. M. de Fourcroy entrevit vers 1798, d’après certaines expériences de M. Pearson, chimiste anglais, qu’il pouvait y en avoir de plusieurs espèces ; que quelques-uns même ne seraient peut-être pas indissolubles. Il annonça aussitôt ses idées, et invita les médecins à lui envoyer les calculs dont ils pourraient disposer. Plus de cinq cents lui furent adressés. Il les examina, et les compare aux calculs des animaux, aux bézoards et aux autres concrétions. Les calculs de la vessie lui offrirent cinq combinaisons différentes, et il en trouva sept autres dans les différentes concrétions. Non content de les faire connaître par leur analyse, il leur assigne aussi des caractères extérieurs propres à les faire distinguer au premier coup d’œil, comme les naturalistes distinguent les minéraux. Il est déjà certain, par ces recherches, que le calcul des animaux herbivores peut se dissoudre par des injections de vinaigre affaibli, et l’on n’est pas entièrement sans espérance de produire le même effet sur quelques-uns des calculs humains.

En même temps qu’il examinait les calculs, M. de Fourcroy faisait un grand travail sur l'urine de l’homme et des animaux, dont les résultats ont été d’un égal intérêt pour la chimie, pour la médecine et pour la physiologie. Les animaux herbivores ont une urine très différente de celle de l'homme ; mais les principes de celle-ci se retrouvent jusque dans les excréments des oiseaux.

Un résultat non moins piquant pour la physiologie a été la ressemblance de composition observée par M. de Fourcroy entre le sperme de certains animaux et la poussière fécondante de quelques plantes.

Telle est une légère esquisse de l'immense recueil de faits et d’expériences dont M. de Fourcroy a enrichi la chimie : s’il n'a pas eu le bonheur d‘attacher son nom à quelqu’une de ces grandes vérités générales qui donnent une gloire populaire, il l’a inscrit en tant d'endroits et à tant d’articles particuliers, que les savants seront toujours obligés de le citer parmi les hommes les plus dignes de la reconnaissance publique.

Dans un grand nombre de ces travaux, le nom de M. de Fourcroy est associé, comme on vient de l’entendre, à celui de M. Vauquelin, son élève et son ami ; et l'envie a cru gagner beaucoup en se prévalant de cette association pour contester au premier de ces deux chimistes la meilleure partie de leurs découvertes communes ; comme si d’avoir engagé un homme tel que M. Vauquelin à des recherches qui ont été si heureuses n’était pas pour la science un service au moins équivalent à quelques expériences de plus. Qu’il nous soit au moins permis de voir dans la noble constance que M. Vauquelin a mise à travailler avec son maître, une preuve des sentiments que M. de Fourcroy savait inspirer, et de croire que l’homme qui a su choisir si bien son ami et le garder si longtemps méritait d’être aimé.

On a besoin de faire de telles remarques, dans ce temps où de longues discordes ont laissé tant de haines, et où quiconque a joui d’une parcelle de pouvoir a été en butte à des outrages publics.

M. de Fourcroy devait être plus exposé que personne à ce malheur, à cause du moment où il fut appelé aux places supérieures, et à cause de l’espèce irritable d’hommes avec qui ses fonctions l’ont mis le plus en rapport.

À cette époque où une nation entière, s’avisant su bitement de se trouver malheureuse, imagine de faire sur elle-même toutes les sortes d’expériences, lorsque l’on essaya tour à tour de tous les hommes qui avaient de la célébrité dans quelque genre que ce fût, il était presque impossible qu’il échappât aux choix populaires.

Nommé suppléant, à la Convention nationale, il n’y entra comme député que vers l’automne de 1793, c’est-à-dire au moment où elle gémissait et faisait gémir la France sons la tyrannie la plus terrible, et cependant plusieurs mois après qu’elle eut commis le plus grand de ses crimes.

D’après ce que nous venons de rapporter de sa vie, il est aisé de juger avec quelles dispositions il y arrivait.

À cette ignorance presque absolue du monde et des affaires, apanage ordinaire des savants de cabinet, se joignait en lui une aigreur bien pardonnable contre un ordre de choses dont il n’avait éprouvé longtemps que des injustices. Sa facilité à exposer avec élégance ces vérités générales contre lesquelles aucun intérêt n’indispose devait lui paraître au moins bien voisine de cette éloquence persuasive qui maîtrise à son gré tous les penchants du cœur. Que de sagesse il fallait pour se taire, avec des tentations si fortes pour parler ! M. de Fourcroy eut cette sagesse. Malgré les reproches publics qu’on lui en fit, il ne monta point à la tribune tant que l'on ne put y paraître sans crainte ou sans déshonneur, et il se renferma dans quelques détails obscurs d'administration, se contentant, pour récompense, d’obtenir la grâce de quelques victimes. Darcet, l’un de nos confrères, lui a dû la vie, et l‘a appris d’un autre longtemps après. Il fit appeler près de la Convention des savants respectables que la faux révolutionnaire aurait atteints partout ailleurs. Enfin, menacé lui-même, il lui devint impossible de servir personne, et des hommes affreux n’ont pas eu honte de travestir son impuissance en crime.

Peut-être me blâme-t-on de rappeler ces tristes souvenirs : mais, quand un homme célèbre a eu le malheur d’être accusé comme M. de Fourcroy ; lorsque cette accusation a fait le tourment de sa vie, ce serait en vain que son historien essayerait de la faire oublier en gardant le silence.

Nous devons même le dire : si dans les sévères recherches que nous avons faites nous avions trouvé la moindre preuve d’une si horrible atrocité, aucune puissance humaine ne nous aurait contraints de souiller notre bouche de son éloge, d’en faire retentir les voûtes de ce temple, qui ne doit pas être moins celui de l'honneur que celui du génie.

M. de Fourcroy ne commença et prendre de l'influence que plusieurs mois après le 9 Thermidor, lorsque les esprits furent lassés de destruction ; et dans cette longue suite de travaux qui ont relevé l’ordre social, on le voit, dès les premiers moments, occupé l'instruction publique, et s’empressant toujours de faire suivre à sa restauration des progrès parallèles à ceux qu’il observait dans les idées dominantes.

On croirait, en effet, d’après la gradation de ses dis cours et des lois qu’il a proposées, qu’il portait dans la politique la même flexibilité d’esprit que nous venons de lui voir dans les sciences, et la série de ses rapports et de ses actes aura pour l'histoire de l'opinion publique dans la seconde moitié de la révolution, un genre d’intérêt tout à fait comparable à celui de ses autres ouvrages pour l’histoire de la chimie.

Je suis encore obligé de faire ici une longue énumération de travaux particuliers ; mais j’ai au moins autant de raisons d’espérer de l'indulgence. Il ne s'agit plus seulement de découvertes isolées, mais d’institutions qui, en assurant la conservation des sciences, en multiplieront à l'infini les progrès. Ce n’est plus un simple expérimentateur, maître de ses matières et de ses instruments ; c’est un homme obligé de lutter contre tous les genres d’obstacles, et de faire du bien à ses concitoyens, en grande partie malgré eux.

La Convention avait détruit les académies, les collèges, les universités ; personne n’eût osé en demander d'emblée le rétablissement : mais bientôt les effets de leur suppression se marquèrent par l'endroit le plus sensible ; les armées vinrent à manquer de médecins et de chirurgiens, et l'on ne pouvait en refaire sans écoles. Qui croirait cependant qu’il fallut du temps pour qu’on eût la hardiesse de les appeler écoles de médicine ? Médecin, chirurgien, étaient des titres trop contraires à légalité, apparemment parce qu’il n’y a point de su priorité plus nécessaire que celle du médecin sur le malade : on employa donc le mot bizarre d’écoles de santé, et il ne fut question pour les élèves ni d’examen ni de diplômes. Toutefois un esprit clairvoyant ne laisse pas que d’apercevoir, dans les règlements qui furent portés, les intentions de celui qui les rédigea. Les trois grandes écoles fondées à cette époque reçurent une abondance de moyens dont on n'avait eu jusqu’alors aucune idée en France, et qui en font encore aujourd'hui le plus bel ornement de l'université.

L’expérience apprit bientôt aussi que le courage ne suffit pas à la guerre sans l’instruction, et que la science militaire est un poids considérable dans la balance des succès : on voulut que les écoles de l'artillerie, du génie et de la marine, reçussent des sujets préparés par l'étude des mathématiques et de la physique, et l’on vit naître cette École polytechnique dont le plan primitif, dépassant de beaucoup le but, sembla destinée à rendre les hautes sciences, pour ainsi dire, aussi communes que l’avaient été jusque-là les connaissances les plus élémentaires.

La conception des écoles centrales n’était pas moins grande dans son genre : peut-être l‘était-elle trop. Il ne s'agissait de rien moins que d’établir une sorte d’université dans chaque département, à laquelle la jeunesse devait être préparée par des écoles intérieures placées dans chaque district ; mais, comme il n’arrive que trop souvent dans notre nation, ce projet ne fut exécuté qu'à demi. Il a toujours manqué aux écoles centrales ces écoles préparatoires : on n’a jamais placé auprès d’elles les pensionnats qui entraient essentiellement dans leur plan. Ce qui leur a été plus funeste encore, on n’a pu leur fournir assez de bons maîtres, à une époque où il en avait tant péri, et où l’esprit de parti ne permettait pas même d’employer tous ceux qui restaient.

Une école normale placée à Paris devait former ces maîtres dont on avait un si grand besoin ; mais, dans les temps orageux qui terminèrent le règne de la Convention, l’on ne put donner qu’une existence éphémère à une institution qui aurait exigé plus qu’aucune autre une longue durée pour produire de l’effet.

M. de Fourcroy, soit comme membre du comité d’instruction publique de la Convention nationale, soit comme membre du conseil des Anciens, a pris une part plus ou moins active à toutes ces créations, et a fait dans ces deux assemblées une grande partie des rapports qui ont déterminé à les adopter.

Nous devons nous souvenir aussi que M. de Fourcroy n’a pas été étranger et la formation de l’Institut, qui, dans son plan primitif, devait à la fois travailler au progrès des sciences et régler la marche de l’enseignement public, en sorte que les lumières se seraient propagées par les mêmes hommes qui les auraient fait naître : idée admirable, si une compagnie nombreuse, et surtout une compagnie studieuse, pouvait s’occuper des détails infinis qu’exige toute branche d’administration.

M. de Fourcroy avait eu enfin une grande influence, soit comme professeur, soit comme député, sur la rédaction de la loi qui a fait du Muséum d’histoire naturelle le plus magnifique établissement que les sciences aient possédé. Toutes ces institutions portent un caractère de grandeur et de générosité qui entrait essentiellement dans ses vues. Le gouvernement, selon lui, devait l’instruction au peuple aux mêmes titres que la justice et la sûreté ; et il trouvait d’autant plus convenable d’y consacrer une partie importante du revenu de l’État, qu’une instruction très-répandue lui paraissait le moyen le plus sûr de rendre facile et le maintien de la sûreté et celui de la justice.

Nous n'ignorons pas que les ennemis de M. de Fourcroy ont pu reprendre, dans quelques-uns de ses discours politiques, le langage usité dans le temps où il les fit ; mais c’est la faute du temps, et non la sienne. Qui ne se souvient que les propositions les plus nécessaires auraient été rebutées, si on ne les eût revêtues de ce grossier idiome ? Autant vaudrait donc blâmer ceux qui traitent avec les sauvages du Canada, de ne pas leur parler dans le même style que l’on harangue les princes de l’Europe.

M. de Fourcroy étant sorti, en 1798, du conseil des Anciens, ses travaux législatifs furent interrompus, et il saisit ce moment pour rédiger son grand Système des connaissances chimiques, ouvrage immense, fait en dix-huit mois, et dont le manuscrit, tout entier de sa main et presque sans ratures, prouve à quel point il portait la facilité. Mais ce temps de repos ne fut pas de longue durée : nommé conseiller d‘État à l’époque du gouvernement consulaire, il fut bientôt chargé de reprendre les travaux qu’il avait commencés pour la restauration de l'instruction publique. Ici les opérations de M. de Fourcroy prennent un autre caractère, et avec plus d’ensemble et de vigueur elles lui deviennent moins personnelles. Quand le chef de l’État gouverne par lui-même ; lorsque l’homme qui d’un signe peut ébranler la terre sait tout aussi aisément descendre jusqu’aux moindres détails de l’administration, il n'est pas aisé de faire la part des agents secondaires de l'autorité : nous pouvons dire cependant que, si les vues que M. de Fourcroy avait à exécuter n‘étaient plus entièrement les siennes, c’était toujours son activité qu’il mettait à les faire réussir ; et ce n’est pas une gloire médiocre, lorsqu’on songe que sous sa direction, et dans le court espace de cinq années, douze écoles de droit ont été créées, plus de trente lycées érigés, et plus de trois cents collèges relevés ou établis.

Appelés pendant quelque temps à partager son travail, c’est pour nous un double devoir de lui rendre témoignage ; car on ne peut, sans l’avoir vu, se faire une idée de ce que lui ont coûté de peines tant d’établissements, dans un pays où il fallait relever jusqu’aux édifices, recréer tous les genres de ressources, surmonter dans chaque lieu des résistances intéressées, chercher de tous côtés des maîtres et jusqu’à des élèves, tant l'exemple du passé inspirait de défiance. Aujourd’hui toutes ces institutions, réunies en un seul corps, soumises aux lois d’une discipline commune et gouvernées par un chef que la voix publique appelait, promettent des fruits plus abondants et plus vigoureux ; mais l’université, dans ce moment de splendeur, ne doit pas ou blier la mémoire de celui qui a semé pour elle en des temps difficiles.

Infatigable dans son cabinet comme dans son laboratoire, M. de Fourcroy passait les jours et une grande partie des nuits au travail ; il ne se reposait en entier sur aucun de ses subordonnés, et les moindres règlements qui sortaient de ses bureaux avaient été conçus et mûris par lui-même. Il voulait connaître personnellement les meilleurs instituteurs, et il a parcouru plusieurs parties de la France pour s’assurer des progrès des écoles et juger de plus près des talents des maîtres.

Dans les choix qu’il avait à faire, il redoutait surtout de consulter l’esprit de parti ; et peut-être donna-t-il quelquefois dans un autre excès, en méprisant trop des préventions qui pouvaient cependant rendre inutiles des talents de ceux qui en étaient les objets.

Mais c’est surtout aux élèves qui recevaient du gouvernement le bienfait d’une éducation gratuite que M. de Fourcroy portait toute son affection. il semblait toujours avoir présents à la mémoire les malheurs de Sa propre jeunesse, et se rappeler ce qu’il devait aux personnes qui l’avait secouru dans ses études. Combien d’hommes éprouveront un jour pour lui un sentiment semblable, et combien de parents se joignent sans doute dès ce moment à moi pour bénir la mémoire de celui de qui leurs enfants tiennent le plus précieux de tous les biens !

Nous avons dû retracer en détail ce que M. de Fourcroy a fait pour l'instruction publique ; car, dans cette partie de ses travaux, le député et le conseiller d’État était encore essentiellement membre de l'Institut. Il nous conviendrait moins de le peindre dans ses autres rapports politiques, et nous n’aurions probablement pas de notions suffisantes pour le faire avec exactitude.

Quelques-uns disent que, désirant invariablement le bien, son esprit toujours facile variait peut-être trop sur les moyens de le faire, et que l’habitude de parler avec une chaleur égale pour chacune des opinions qui s’emparaient successivement de lui, diminuait un peu l’effet naturel que son éloquence aurait dû avoir. C’est que, recherchant toujours vivement une approbation immédiate, il ne songeait point que, dans la carrière de l'ambition comme dans toutes les autres, les succès n’imposent qu’autant qu’ils ne sont point trop balancés par des échecs. Il espérait se faire pardonner une proposition hasardée, par sa complaisance à la modifier jusqu’à ce qu’on l’adoptât ; mais c’était un mauvais calcul, et la jalousie compte avec plus de soin les défaites que les victoires. Il s’aperçut à la fin que ce n’était pas d’après celles-ci que ses émules le jugeaient, et cette découverte fut pour lui un grand malheur. Toute sa vie il avait attaché à l’opinion des autres plus de prix qu’il ne convient peut-être à un savant et à un homme d’État. Et que l’on ne croie pas que, dans son besoin exagéré de ne pas déplaire, il fit acception des personnes : un mot dit sur son compte dans le moindre cercle, un article de journal avait le droit de l'inquiéter presque autant qu’une grande espérance trompée. il s’affligeait même de la facilité avec laquelle de jeunes chimistes se permettaient de revenir sur ses travaux, et quelquefois de les critiquer, comme s’il eût pu espérer de trouver un Vauquelin dans chacune de ses élèves, en un siècle où il est déjà si extraordinaire d'avoir vu un exemple d’un pareil dévouement.

Ce désir extrême d’occuper sans cesse dans l'esprit des autres une place favorable, inspirait à M. de Fourcroy des efforts qui redoublaient à mesure que le théâtre où ses talents le portaient était plus élevé, et qu’il se trouvait plus de gens intéressés à lui enlever cette jouissance. Son ardeur pour ses nouveaux devoirs ne refroidissait en rien celle qu’il portait aux anciens. Depuis plusieurs années conseiller d’État, et chargé d’une administration compliquée, il ne faisait guère moins d’expériences, de mémoires et de leçons, que lorsque tout son temps appartenait aux sciences.

À la fin, des travaux si multipliés et que les dispositions de son caractère mêlaient de tant de soucis, attaquèrent son organisation. Des palpitations, sur lesquelles un médecin ne pouvait se méprendre, lui annoncèrent son sort. Il le prévit avec plus de calme qu’il n’avait supporté les contrariétés de sa double existence. À voir son assiduité au travail, à l'entendre parler, personne ne l’aurait cru malade ; lui seul ne fut pas trompé un instant. Pendant près de deux années, il s’attendit, pour ainsi dire, chaque jour, au coup fatal. Saisi enfin d’une atteinte subite, au moment où il signait quelques dépêches, il s’écria : Je suis mort, et il l'était en effet.

C’était le 16 décembre 1809, le matin d’une fête de famille.

Ses parents, avec qui il vivait dans l’union la plus tendre, avaient coutume de célébrer cette époque par les hommages de l'amitié : plusieurs des nombreux personnages qu’il s’était attachés par son empressement à rendre service, la saisissaient pour lui marquer leur reconnaissance. De toutes parts on accourait la gaieté sur le visage ; chacun apportait quelques fleurs, quelque présent, et ne trouvait que ce corps inanimé et une famille dans l'effroi : triste réunion, préparée pour la joie ; qui ne fit que rendre plus affreuse cette scène de désespoir ; et, comme si tout ce qui pouvait lui arriver d’heureux avait dû se tourner en douleur, une preuve éclatante de la satisfaction de son maître (précieux témoignage longtemps désiré, et qui eût peut-être prolongé ses jours s’il avait osé le prévoir) n’arriva que pour être déposée sur sa tombe.

C'est ainsi que les hommes les plus actifs sont trop souvent arrêtés au milieu de leur carrière : heureux du moins ceux dont il peut rester quelques vérités nouvelles, quelques utiles, le souvenir de quelque bienfait à leurs contemporains. M. de Fourcroy a laissé dans un haut degré ces trois genres de monuments : les fastes de la science sont remplis de ses recherches ; la France est couverte des institutions qu’il a aidé à relever ; un concours immense d’hommes qu’il avait obligés a rendu ses funérailles aussi touchantes que pompeuses, et dans ce long temps où il a joui du pouvoir, en butte à tant de calomnies, fatigué par tant de contrariétés, ce serait en vain que l’on chercherait, même parmi ses ennemis les plus acharnés, quelqu'un à qui il aurait fait du mal.

M. de Fourcroy laisse de son premier mariage avec mademoiselle Bettinger, M. le comte de Fourcroy, officier d’artillerie, et madame Foucaud. Son second mariage, avec madame Belleville, veuve de Wailly, ne lui a point donné d’enfants.

Les places qu’il occupait dans nos établissements scientifiques, ont été remplies par les plus dignes de ses élèves. M. Thénard lui a succédé à l'Institut ; M. Laugier, au Muséum d’histoire naturelle ; M. Gay-Lussac, à l’École polytechnique. Sa chaire à la Faculté de médecine est encore vacante[1].



  1. Elle a été remplie depuis par M. Vauquelin.