Émile Zola. Notes d’un ami/XI

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Émile Zola. Notes d’un amiCharpentier (p. 194-212).


XI

L’HOMME


Sainte-Beuve a écrit que, lorsqu’il voulait bien connaître un écrivain, il se posait à son sujet les questions suivantes : — « Que pensait-il en religion ? Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes ? Sur l’article d’argent ? Était-il riche, était-il pauvre ? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre ? »

J’ai déjà répondu à certaines de ces questions, dans le cours de ce travail. Seulement, tous ces traits épars, notés au hasard de la rencontre, analysés isolément, je voudrais les reprendre, les recueillir pour les rapprocher, afin d’obtenir en quelques pages un portrait complet et vivant.

Voici un homme qui achève sa quarante-deuxième année, grand, un peu gros de ceinture ; il a cette finesse d’extrémités que l’on considère comme un signe de race : les pieds et les mains sont petits. Brun, le teint mat, myope mais pas au point de recourir au binocle pour lire ou pour écrire, il porte les cheveux coupés courts. Ces cheveux, restés châtain foncé, se sont seulement raréfiés au sommet du crâne, de manière à laisser voir une petite tonsure, large comme une pièce de cent sous. Au-dessous d’un front haut et perpendiculaire, un front qui, selon l’expression d’un de nos amis, M. Paul Bourget, « ressemble à une tour, » les yeux ont un regard doux et réfléchi ; ce qu’il y a de plus caractéristique, dans ce visage, c’est le nez, un nez fouilleur et avisé, fendu en deux au bout, comme était, dit-on, le nez de Balzac. Les joues pleines, le bas du visage un peu court, à la fois carré et arrondi, avec la barbe taillée ras. L’ensemble rappelle assez la physionomie d’un de ces soldats romains qui conquirent le monde ; le tout, solidement emmanché sur un cou puissant. En somme, nous nous trouvons en présence d’un mâle solide et râblé, d’un gaillard ayant un fond de beau sang latin coupé par le croisement, troublé par des sensibilités nerveuses. Voilà pour le physique.

Né d’un Italien et d’une Française, — grandi dans le midi de la France, au plein air, librement, gâté par sa mère qui lui laissait la bride sur le cou, — puis, venu à Paris vers sa dix-huitième année et y connaissant brusquement la misère noire, — forcé alors de travailler pour soutenir les siens, — enfin arrivant au bout d’une longue lutte à la situation qu’il occupe aujourd’hui : telle est, en une phrase, toute l’histoire de cet homme.

Cette phrase, il faut la reprendre et en creuser chacun des termes, afin d’y marquer au passage la façon d’être de l’homme. En me livrant à cette recherche, je n’aurai fait qu’une application du système de M. Taine. Un homme est fatalement le produit d’un tempérament particulier, héréditaire, se développant dans un certain milieu physique, intellectuel et moral, qui se trouve modifié lui-même par diverses circonstances historiques.

« Né d’un Italien et d’une Française » — voir chapitre l — : ceci est d’abord, la part de l’hérédité. C’est à la naissance spéciale d’Émile Zola qu’il faut remonter, non seulement pour comprendre en lui l’homme physique, mais pour se faire une idée juste de son tempérament intellectuel et moral, je veux dire de son originalité artistique. Ce croisement contient l’explication de son « emballement » de latin, compensé par la logique claire et matoise de l’Ile de France. Tout un jour est jeté sur l’œuvre de l’auteur des Rougon-Macquart. — jusque sur sa méthode de travail. De la symétrie et du bon sens dans. la passion : voilà l’écrivain tout entier.

« Grandi dans le midi de la France, au plein air, librement, gâté par sa mère qui lui laissait la bride sur le cou » — voir chapitre II — : ceci est le milieu où pousse d’abord d’une certaine façon cette plante humaine, vouée par l’hérédité à diverses dispositions. Le milieu physique lui donne, au sortir du berceau, son grand amour de la campagne ; quinze années d’enfance et de première jeunesse, passées sous un beau ciel, jouant a sa guise dans des jardins, puis, plus tard, faisant de grandes promenades avec ses camarades, tout cela le met en contact direct avec la nature, lui inspire une. large tendresse pour elle. Le milieu moral, c’est-à-dire l’organisation particulière de sa famille, le mêle de bonne heure aux détails du ménage, l’initié à l’apprentissage des choses, lui ouvre tout de suite les yeux sur le positif de la vie. En outre, il a la chance rare de se développer dans une atmosphère de liberté intellectuelle. Pas d’entraves ! Promenades, lectures, jeux et travaux : tout lui est permis. L’enfant s’élève seul, et, par suite sans doute d’heureuses dispositions natives, il n’abuse pas de cette liberté. Son caractère se forme de lui-même, arrive très vite à la raison et à l’équilibre. Ni vices de nature, ni vices contractés. En peu d’années, il se fait sa sagesse. Plus tard, il restera libre d’esprit, agira méthodiquement, deviendra un régulier.

« Puis, venu à Paris vers sa dix-huitième année et y connaissant brusquement la misère noire » — voir chapitres III et IV— : ceci est la circonstance historique, qui modifie le milieu et agit de la sorte sur le tempérament héréditaire, c’est-à-dire complète la formation de l’homme et décide de sa carrière. A Paris, en effet, le jeune homme tombe au milieu de la ruine définitive des siens. Il n’a plus alors que sa mère, réduite à la gêne, et son grand-père, qu’il perdit en 1862. Il sent tout craquer autour de lui. Même la déveine s’acharne et lui fait manquer son baccalauréat. Eh bien ! cette crise, dont tant d’autres, mal armés pour la vie, n’auraient pu sortir, lui, préservé par sa force de résistance native et par le bénéfice d’une éducation libre sous un riche climat, non seulement il la traverse et la domine, mais il y prend à coup sur des vigueurs nouvelles, il achève de s’y tremper pour le grand combat littéraire.

Enfin, « forcé de travailler pour soutenir les siens et arrivant au bout d’une longue lutte à la situation qu’il occupe aujourd’hui » — : ceci est l’application des facultés de l’homme. Le caractère de la lutte livrée par lui est, au commencement, d’être une lutte pour le pain. Au rebours de ceux qui débutent avec de la fortune — de Flaubert par exemple — il n’a pas le loisir de composer le livre mûri, mais tardif, où ils se mettent tout entier— comme Madame Bovary ; et il doit se jeter, tout de suite, à corps perdu, dans la mêlée du journalisme, quotidien, acceptant toutes les besognes pour manger, faisant de la bibliographie, de la critique d’art, de la chronique, descendant même jusqu’aux comptes rendus de la Chambre et aux correspondances dans des feuilles de province, bâclant au jour le jour des feuilletons commandés sur mesure, prêt, en un mot, à faire tout ce qui concernait le métier — voir chapitre V. — Dès ce moment, il vit de sa plume et se trouverait à l’abri, s’il n’avait pas à se débattre contre un passé endetté. Le pis est qu’il est pris dans un engrenage, exposé à des promiscuités dangereuses pour les faibles. Mais lui saura se dégager. II apporte, à travers ces besognes, la préoccupation de ses idées personnelles, qui, à l’occasion du Salon de 1866, font déjà un scandale, indice de vitalité, présage des tempêtes futures. Plus tard, lorsque sa vie matérielle est assurée, il continue à se battre pour le triomphe de ses idées, exerce la même volonté et la même puissance de travail dans les champs du roman— chapitre VI, — du théâtre — chapitre VII, — et de la critique — chapitre VIII. — Telle est son histoire entière. Grâce à son énergie, la lutte pour le pain est depuis longtemps terminée. Mais, aujourd’hui encore, la lutte continue, pour l’idée désormais. Et, même, une modification importante s’est produite. Le critique ayant dit son mot, va se taire, afin de laisser uniquement la parole au créateur, c’est-à-dire au romancier et à l’auteur dramatique.

Maintenant que j’ai présenté Émile Zola, et dans son portrait, et dans les phases principales de sa vie, j’arrive à l’examen de ses façons d’être intellectuelles et morales.


La volonté d’abord, ce « tout de l’homme, » d’après certains philosophes ? Zola est-il doué d’une dose héroïque de volonté ? Pour des esprits superficiels, la question semblerait oiseuse, en présence des résultats qu’il a obtenus par vingt ans d’efforts. Eh bien ! je dois dire que j’ai remarqué maintes fois son grand étonnement, lorsqu’on lui parle de sa volonté. Au fond, dans la vie ordinaire, il se sent très faible, et il cède presque toujours, sans doute par amour de la paix. Toute sa volonté littéraire, explique-t-il souvent, a été au début la nécessité de faire vivre les siens, nécessite combinée, il est vrai, avec une grande émulation.

Par exemple, autant il se montre doux et conciliant dans la vie, autant dans les choses de l’esprit il a toujours été ambitieux et dominateur. Au collège et dans la littérature, un besoin natif d’être premier ! Discute-t-il avec quelqu’un dans l’ordre purement spéculatif, il se rendra difficilement, et pas sur le moment encore. Il lui sera très pénible de ne pas avoir raison. L’émulation reste chez lui si enracinée, qu’elle se manifeste même dans les circonstances les plus insignifiantes. Ainsi, il m’est arrivé de jouer avec lui aux échecs et de le battre. Il avoue que, sur le moment, cela l’ennuie autant que si on lui refusait tout talent littéraire.

Lorsqu’on est ainsi bâti et qu’on se passionne pour si peu, jugez de quel ressort on doit être doué, en présence des choses sérieuses. Chez lui, c’est donc une flamme intellectuelle sans cesse allumée, une foi qui le jette en avant, le pousse à se prodiguer pour tenter de convaincre les autres. De là, ses dons exceptionnels de polémiste, toute une face de sa personnalité. La passion appelle la passion, certes. Aussi se fait-il écouter. S’il ne convainc pas toujours la foule, ses démonstrations ont au moins pour résultat de la secouer, et l’on voit brusquement s’allumer, ainsi qu’une traînée de poudre, un de ces grands scandales artistiques, littéraires, ou même politiques, comme les discuteurs à froid, les coupeurs de cheveux en quatre. ne sauraient en susciter. Homme de foi et esprit chaud, il est même un peu prêtre. Tout positiviste qu’il se dise, il a, du prêtre, une certaine gravité douée, une affabilité tendre, surtout une inguérissable mélancolie, résultant, à certaines heures, de la conscience du néant de tout. Le corps, avec cela, alourdi par le manque d’exercice, d’une sensibilité nerveuse, maladive, le prédispose à l’hypocondrie. La foi ardente dont j’ai parlé ne flambe chez lui qu’aux heures du travail et dans ses discussions avec des amis. Mais les rouages de son esprit cessent-ils de fonctionner, c’est le doute : voici le néant et la mort ! Reste-t-il deux jours sans travailler ? c’est une âme en peine. Huit jours ? il tomberait malade.

Lorsque le travail intellectuel vous est devenu à ce point nécessaire, lorsque la vie arrive ainsi peu à peu à se concentrer autour d’un point unique, il n’est pas étonnant qu’un déséquilibreront se produise. Toutes les autres fonctions se font encore, par habitudes, mais à la diable. Examinons par exemple « le chapitre des femmes. » à l’égard des femmes, se comportera ce grand travailleur ? Les aimera-t-il ? Perdra-t-il des heures et des journées à leur dire des galanteries, même à les faire, seulement causer, en se mettant à leur portée ? Se complaira-t-il au milieu des jupes ? Évidemment non ! Pas plus que ne l’était Gustave Flaubert, Zola n’est un féminin. Il est à coup sûr un chaste. Je lui ai toujours connu des amis, jamais de maîtresse. C’est un parfait mari, d’une conduite exemplaire.

— Grand dieu ! lui ai-je entendu dire en riant, une autre femme que la mienne !… C’est ça qui me ferait perdre du temps !

Discute-t-on devant lui le plus ou le moins de beauté d’une femme, il se montre d’un goût difficile et porte des jugements sévères. A l’égard de l’intelligence féminine, sa sévérité tourne au mépris. D’ailleurs, il ne faudrait pas se laisser prendre à cette attitude. Lorsqu’il s’agit des femmes les plus grandes contradictions sont admissibles. Et tel paraît ne pas en faire cas, qui ne fait que les aimer secrètement et les craindre.

De même qu’il n’est pas « un féminin, » Zola n’est pas un mondain. Un fond de timidité naturelle l’empêchera de briller dans un salon. Non qu’il ait plus de difficulté à parler qu’un autre ; mais, devant des inconnus ou des indifférents, il ne se livre pas. Aussi ne cause-t-il bien qu’entre amis, lorsqu’il se passionne. Devant des figures qui ne lui sont pas familières ou qui ne lui reviendront pas, il ne lâchera que quelques phrases brèves, tranchantes, n’arrondissant pas les angles, laissant voir aux imbéciles qu’il les juge comme tels. Quand on a cet excès de franchise, on passe pour un ours. Mieux vaut dès lors ne pas se déranger, rester en pantoufles au coin de son feu, au milieu d’un petit cercle d’intimes, devant lesquels, sans chercher à briller, on pourra tout dire. C’est ce qu’il fait la plupart du temps. Alors, il est vraiment lui-même : affectueux, modeste, s’intéressant à vous, sachant écouler, faire cas de votre pensée, vous laissant aussi pénétrer aux plus intimes replis de la sienne, sincère par conséquent, enfin réellement sympathique, indulgent, de bon conseil, très sûr. On ne le connaît sous son vrai jour, que si on le voit dans l’intimité. Et il n’a d’ennemis, certainement, que parmi ceux qui ne le connaissent pas.

Zola est donc absolument l’opposé de ces comédiens de sentiment comme j’en connais : tout miel et tout sucre devant les inconnus, tout séduction pour les gens qui les voient la première fois, et foncièrement durs, faux et mauvais, martyrisant leur entourage. Peu liant au contraire, effaré en public, ombrageux et gardant une réserve hautaine à l’égard des indifférents, il évitera les cohues, aussi bien celles des salons que celles de la rue, il fuira le vacarme inutile. Je ne le vois ni tenant le crachoir dans un cercle ni faisant une conférence devant une salle payante, ni pérorant dans un club. Une propagande personnelle lui serait insupportable. Il n’est pas du tout cabotin, pas seulement assez pour devenir jamais un homme politique. L’été, va-t-il passer quelques semaines au bord de l’Océan, il ne choisit jamais Dieppe ni Trouville, mais la plus ignorée, la plus déserte des stations balnéaires. Plus il deviendra célébré, plus il évitera la foule, pour échapper aux regards braqués sur lui.

— Je ne suis vraiment moi, je n’ai toute la possession de mes moyens, dit-il parfois, qu’ici, dans mon cabinet, seul devant ma taille, de travail.

Un homme fuyant ainsi la foule, peut-il être orgueilleux ? Oui et non. Il y a orgueil et orgueil. Certes, le passionné, le croyant, l’homme de foi un peu prêtre, dont je viens de reconnaître l’ambition et le besoin de domination dans l’ordre intellectuel, est un orgueilleux, si l’on entend par orgueil la légitime fierté de l’intelligence, le désir même de tout comprendre, la noblesse de chercher à monter haut, enfin l’instinctif dédain de l’imbécillité. Mais dans le sens étroit et mesquin du mot, si par orgueil on entend vanité, Émile Zola n’est nullement orgueilleux. Il a, au contraire, le sens critique trop développé, pour ne pas être modeste. Avoir le sens critique développé, c’est y voir clair aussi bien en soi qu’en autrui ; c’est avoir le perpétuel sentiment de l’imperfection de ses facultés et du néant de l’homme. Heureux les artistes créateurs, qui ne sont pas affligés du, sens critique ! Ceux-là au moins peuvent s’illusionner sur leur puissance, vivre dans un continuel éblouissement d’eux-mêmes, jouir vraiment de leur œuvre, qu’ils trouvent plus belle à mesure qu’ils la contemplent. C’est Courbet en extase devant une de ses toiles, un sourire de contentement aux lèvres, et se répétant à lui-même : « C’est comique ! c’est comique ! » Ce sont les grands lyriques, croyant que Dieu parle par leur bouche, se posant en prophètes dont les chants sublimes annoncent l’avenir. Tandis que celui dont je parle n’est, en comparaison de ces robustes illuminés, qu’un malheureux douteur, doutant de lui plus encore que des autres, se martyrisant sans cesse, ne pouvant même se relire. Une œuvre faite est, pour lui, une œuvre qui n’existe plus. Très rarement content des trois ou quatre pages qu’il produit chaque jour, se rendant malade plus tard et tenté de tout refaire lorsqu’il les revoit en épreuves, il jette le livre de côté dès qu’il est paru. Il aurait trop peur, s’il s’amusait à le relire, d’y découvrir à chaque ligne des abîmes d’erreur et de faiblesse. Dès lors, préférant ne plus y penser et reporter toute sa passion en avant, vers l’œuvre future, il ne vit que pour celle-ci, se bat les flancs pour croire qu’enfin il s’y contentera, reste tiraille par l’espérance et le doute, jusqu’au jour où, son plan terminé, attiré par un nouveau mirage de force et de logique, il se met en marche, sans regarder en arrière.

Dans ces moments là, je l’ai entendu bien des fois répéter :

— II me semble que je suis toujours un débutant. J’oublie les vingt volumes que j’ai derrière moi, et je tremble, en me demandant ce que vaudra mon prochain roman.

Donc, orgueilleux, au sens élevé du mot ; ambitieux et dominateur dans le champ des idées, mais modeste par réflexion ; aimant à se tenir chez lui se plaisant peu dans les salons, n’y goûtant aucune satisfaction d’amour-propre, n’y jouissant point de la célébrité ; peu troublé par les femmes, dédaigneux de l’argent, bien qu’en ayant longtemps manqué ; travailleur assidu sans être acharné, méthodique. simplifiant la besogne, ne faisant que le strict nécessaire mais le faisant, et subordonnant tout à sa tâche quotidienne ; sans grande volonté d’ailleurs dans la vie, doux et indifférent au contraire : en religion et en philosophie, positiviste, peu préoccupé des questions métaphysiques dont la solution ne tombe pas actuellement sous nos instruments d’analyse, mais croyant au progrès et tourmenté par des désirs d’absolu dont l’irréalisation se tourne en tristesse noire ; en critique, très clairvoyant pour lui et pour les autres, sévère alors pour les autres, mais encore plus rigoureux pour lui ; du reste, comme chacun, plein de contrastes, d’imprévu, d’inconséquences et de faiblesses, dont il convient parfaitement lui-même : — tels sont les traits principaux de sa physionomie intellectuelle et morale.

Aujourd’hui que le succès est venu, il ne travaille plus sous l’aiguillon de la nécessité. Avec ce qu’il a gagné et avec le produit de ses livres actuellement en librairie, lui et sa femme, sans enfants, auraient de quoi vivre tranquillement jusqu’à la fin de leurs jours. Mais si la lutte pour le pain se trouve ainsi terminée, le pli du travail est bien pris. L’habitude d’une production littéraire quotidienne est devenue pour lui un besoin, comme une seconde nature. La machine est montée, il n’y a plus de danger qu’elle s’arrête. D’autres mobiles, tout aussi impérieux, sont là, pour lui dire chaque matin : « Prends la plume ! »

C’est même afin de travailler dans une paix plus grande, qu’il passe maintenant huit mois de l’année à Médan. Il a réuni là ses notes, ses plans, ses papiers de tout genre ; en un mot, il y a installé sa véritable résidence littéraire permanente. Un séjour de quatre mois à Paris, chaque hiver, lui suffit amplement, pour se mêler de plus près à la vie générale. D’ailleurs, à Paris, son existence sédentaire et laborieuse ne se trouve pas sensiblement changée. Les mêmes personnes qui le visitent à la campagne, vont le voir rue de Boulogne. Les heures des repas, celles du coucher et du lever, varient peu. Le matin également, il travaille. Le soir, il ne va qu’exceptionnellement au théâtre ou dans le monde.

En somme, ni l’argent, ni le succès, ni la célébrité, ne l’ont changé. Et je puis le certifier, moi qui le connais depuis douze ans, moi qui l’ai vu jadis pauvre, endetté, encore obscur ! Je le retrouve toujours le même homme, et je constate que la bonne fortune ne l’a nullement gâté. Il n’est pas un de ces triomphateurs insupportables, infatués d’eux-mêmes, durs au pauvre monde, étalant complaisamment les résultats de leur réussite ou les mérites de leur personnalité. Sa vie, insensiblement, a pu devenir plus large et plus assurée, mais rien n’a été pour cela modifié dans son humeur, ni dans son caractère, ni dans ses goûts.

Au contraire, ce succès, qui a été long a se dessiner, mais qui s’est alors accusé formidable, loin d’en avoir plein la bouche, lorsqu’il cause avec vous, il en perd très souvent conscience. Je veux dire que, non seulement il n’en exagère pas la portée, mais qu’il est toujours obligé de se livrer à une certaine opération d’esprit pour « se rappeler » qu’il est arrivé, dans la carrière littéraire, à une situation des plus enviables. Son premier mouvement est tout autre : pessimiste, porté à voir les choses en noir, il croira sans cesse qu’il n’a rien fait, que tout va pour lui de mal en pis, qu’il est le plus infortuné des hommes. Ce n’est donc que par réflexion qu’il revient au sentiment juste de la réalité. Son état ordinaire consiste à frissonner d’anxiété et à rester sur le qui-vive. Disposition d’esprit qui, certes, l’empêche de jouir de la renommée, mais qui l’excite au travail autant qu’autrefois.

En tenant compte de tout, malgré sa situation, jeune encore, riche, discuté, injurié, mais célèbre, il n’est pas un homme heureux ; et les milliers de gens qui, de loin, doivent envier son sort, ne savent ce qu’ils envient. Cet argent qui lui afflue de tous cotés, après lui avoir si longtemps manqué, ne lui procure d’autre joie que la courte satisfaction d’être dépensé à des fantaisies. Bien portant, il se croit malade. Auteur de livres qui sont dans toutes les mains, il ne peut se relire lui-même. Arrivé, il a la continuelle sensation d’être un débutant. Célèbre, il se met chaque matin devant sa table avec l’appréhension de ne plus pouvoir écrire deux lignes. Doutant sans cesse de lui, se traitant d’idiot à chaque minute, voilà que la bêtise d’autrui le fait bondir. Nerveux et impressionnable, éprouvant plus douloureusement qu’un autre s’il exprime plus fortement, il ne connaît pas la tranquillité. Il ne jouit de rien : toujours l’idée fixe, aucun dilettantisme. On raconte que Delacroix, à son lit de mort, pensant à ce qu’il avait souffert dans sa longue carrière, disait : « Je meurs enragé ! » Eh bien ! Émile Zola, lui, vit comme Delacroix mourut : enragé ! Enragé, dit-on, contre les autres ; enragé bien davantage contre lui-même.


Avec cela, n’oubliez pas qu’il est plein de méthode, de bon sens et de perspicacité. Cette rage de la littérature, elle occupe continuellement sa pensée, elle revient au fond de toutes ses préoccupations, elle le rend malade, lorsqu’un des mille accidents de l’existence le dérange tout à coup et lui mange son temps à l’improviste ; mais il se contient assez. pour l’organiser, la soumettre à des heures fixes et l’utiliser adroitement. Tâchez de concilier le tout et efforcez-vous de concevoir un révolté raisonnable, un désespéré qui serait résigné, un monomane qui connaîtrait à fond son mal et en tirerait parti avec sagesse : tel est Émile Zola !

Le terme qui le caractériserait, je crois, le plus justement et sans prétention, serait celui-ci : un spécialiste. Oui, Zola est un spécialiste. Sa vie entière, ses facultés y compris qualités et défauts, tout en lui concourt au même but. Tout est utilisé, sans déchet aucun, pour la littérature.

Ses défauts ? il en a certes, n’étant en somme ni meilleur ni pire qu’un autre ; il en a de considérables, comme tout homme qui possède de très grandes qualités : mais la vérité me force à reconnaître que ses défauts ne sont pas du tout ceux qu’un vain peuple pense ou qu’une certaine critique lui reproche.

On constaterait en lui, comme en la plupart de ceux qui consacrent leur vie à une seule idée, les inconvénients spéciaux qui résultent d’une tension trop grande et d’une concentration excessive, ceux-là sont portés à se faire le centre de tout ; les arts à côté, les connaissances en dehors de leur cercle personnel, ils seront enclins à les dédaigner et à ne pas tenir suffisamment compte du mérite de ceux qui y ont excellé. Même dans leur domaine spécial, les jugements qu’ils rendront, seront trop passionnés pour ne pas être entachés d’une certaine sévérité. Hommes de combat, polémistes, ils seront moins justes que les « lettrés » proprement dits, prêts à tout accepter dans leur éclectisme, mais avant, eux aussi, leur écueil : l’indifférence !

D’un autre côté, dans la pratique de la vie, Zola, habitué à ne compter que sur lui-même et ayant une juste confiance en ses propres forces, sera porté par contre-coup à se méfier d’autrui et à ne croire bien fait que ce qui aura été fait par lui. Voici, par exemple, un détail insignifiant, mais des plus révélateurs. Il n’a jamais eu de secrétaire et je ne pense pas qu’il en ait jamais, malgré le flot toujours montant d’une correspondance considérable, malgré toutes sortes de recherches, de courses, de notes à prendre, dont à aucun prix il ne se déchargerait sur autrui.

Autre remarque. Très perfectible, fort capable de se corriger, de se retourner à la longue avec souplesse et de déployer des qualités toutes nouvelles qu’il ne possédait jusque-là qu’en germe, Zola n’aimera pas qu’on lui démontre une erreur momentanée. Non pas, certes, qu’il ne supporte point la critique ; mais, très entier dans ses opinions, dominateur comme, je l’ai dit, il se cramponnera à sa manière de voir, ne s’avouera jamais battu et s’efforcera passionnément de vous prouver qu’il a raison. En somme, tout en n’affichant aucune prétention tyrannique, tout en restant un charmant camarade qui vous traite d’égal à égal, tout en étant très capable de se tromper et d’en convenir, plus tard, quand le temps et la réflexion l’auront éclairé, il changera difficilement d’avis tout de suite et serait même, sur le moment, très malheureux, si quelqu’un arrivait par extraordinaire à le convaincre d’erreur. Esprit de dictature intellectuelle, formant un curieux contraste avec son accommodante bonhomie, avec son manque de volonté dans les actes quotidiens de la vie.

Sont-ce là des défauts véritables ? je l’ignore et m’en préoccupe peu. Ayant beaucoup approché Zola, et pendant des années, je n’ai fait que consigner ici, une aune, mes observations, m’efforçant de ne pas plus conclure en notant ses divers traits de caractère, que je n’ai jugé son talent en racontant l’histoire de ses œuvres. Cette partie de mon travail n’étant pas devenue plus que les autres un panégyrique ou un réquisitoire, me voici arrivé au bout de mon analyse, et je crois être resté un chimiste, prêt à tenir aussi bien compte de l’oxygène que de l’azote dans la constitution d’un corps.