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Épîtres (Voltaire)/Épître 76

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 344-349).


ÉPÎTRE LXXVI.


À MADAME DENIS,
NIÈCE DE L’AUTEUR.
LA VIE DE PARIS ET DE VERSAILLES.


(1748)


Vivons pour nous, ma chère Rosalie ;
Que l’amitié, que le sang qui nous lie,
Nous tiennent lieu du reste des humains :
Ils sont si sots, si dangereux, si vains !
Ce tourbillon qu’on appelle le monde
Est si frivole, en tant d’erreurs abonde,
Qu’il n’est permis d’en aimer le fracas

Qu’à l’étourdi qui ne le connaît pas.
Après dîner, l’indolente Glycère
Sort pour sortir, sans avoir rien à faire :
On a conduit son insipidité
Au fond d’un char, où, montant de côté,
Son corps pressé gémit sous les barrières
D’un lourd panier qui flotte aux deux portières.
Chez son amie au grand trot elle va,
Monte avec joie, et s’en repent déjà,
L’embrasse, et bâille ; et puis lui dit : « Madame,
J’apporte ici tout l’ennui de mon âme :
Joignez un peu votre inutilité
À ce fardeau de mon oisiveté. »
Si ce ne sont ses paroles expresses,
C’en est le sens. Quelques feintes caresses,
Quelques propos sur le jeu, sur le temps,
Sur un sermon, sur le prix des rubans,
Ont épuisé leurs âmes excédées :
Elles chantaient déjà, faute d’idées ;
Dans le néant leur cœur est absorbé,
Quand dans la chambre entre monsieur l’abbé,
Fade plaisant, galant escroc, et prêtre,
Et du logis pour quelques mois le maître.
Vient à la piste un fat en manteau noir,
Qui se rengorge et se lorgne au miroir.
Nos deux pédants sont tous deux sûrs de plaire ;
Un officier arrive, et les fait taire,
Prend la parole, et conte longuement
Ce qu’à Plaisance[1] eût fait son régiment
Si par malheur on n’eût pas fait retraite.
Il vous le mène au col de la Bouquette[2] ;
À Nice, au Var, à Digne il le conduit ;
Nul ne l’écoute, et le cruel poursuit.
Arrive Isis, dévote au maintien triste,
À l’air sournois : un petit janséniste,
Tout plein d’orgueil et de saint Augustin,

Entre avec elle, en lui serrant la main,
D’autres oiseaux de différent plumage,
Divers de goût, d’instinct, et de ramage,
En sautillant font entendre à la fois
Le gazouillis de leurs confuses voix ;
Et dans les cris de la folle cohue
La médisance est à peine entendue.
Ce chamaillis de cent propos croisés
Ressemble aux vents l’un à l’autre opposés.
Un profond calme, un stupide silence
Succède au bruit de leur impertinence ;
Chacun redoute un honnête entretien :
On veut penser, et l’on ne pense rien.
Ô roi David ! ô ressource assurée !
Viens ranimer leur langueur désœuvrée ;
Grand roi David, c’est toi dont les sizains[3]
Fixent l’esprit et le goût des humains.
Sur un tapis dès qu’on te voit paraître,
Noble, bourgeois, clerc, prélat, petit-maître,
Femme surtout, chacun met son espoir
Dans tes cartons peints de rouge et de noir[4] :
Leur âme vide est du moins amusée
Par l’avarice en plaisir déguisée.
De ces exploits le beau monde occupé
Quitte à la fin le jeu pour le soupé ;
Chaque convive en liberté déploie
À son voisin son insipide joie.
L’homme machine, esprit qui tient du corps,

En bien mangeant remonte ses ressorts :
Avec le sang l’âme se renouvelle,
Et l’estomac gouverne la cervelle.
Ciel ! quels propos ! ce pédant du palais
Blâme la guerre, et se plaint de la paix.
Ce vieux Crésus, en sablant du Champagne,
Gémit des maux que souffre la campagne ;
Et, cousu d’or, dans le luxe plongé,
Plaint le pays de tailles surchargé.
Monsieur l’abbé vous entame une histoire
Qu’il ne croit point, et qu’il veut faire croire ;
On l’interrompt par un propos du jour,
Qu’un autre conte interrompt à son tour.
De froids bons mots, des équivoques fades,
Des quolibets, et des turlupinades,
Un rire faux que l’on prend pour gaîté,
Font le brillant de la société.
C’est donc ainsi, troupe absurde et frivole,
Que nous usons de ce temps qui s’envole ;
C’est donc ainsi que nous perdons des jours
Longs pour les sots, pour qui pense si courts.
Mais que ferai-je ? où fuir loin de moi-même ?
Il faut du monde ; on le condamne, on l’aime :
On ne peut vivre avec lui ni sans lui[5].
Notre ennemi le plus grand, c’est l’ennui.
Tel qui chez soi se plaint d’un sort tranquille,
Vole à la cour, dégoûté de la ville.
Si dans Paris chacun parle au hasard,
Dans cette cour on se tait avec art,
Et de la joie, ou fausse ou passagère,
On n’a pas même une image légère.
Heureux qui peut de son maître approcher !
Il n’a plus rien désormais à chercher.
Mais Jupiter, au fond de l’empyrée,
Cache aux humains sa présence adorée :
Il n’est permis qu’à quelques demi-dieux
D’entrer le soir aux cabinets des cieux.
Faut-il aller, confondu dans la presse,

Prier les dieux de la seconde espèce[6],
Qui des mortels font le mal ou le bien ?
Comment aimer des gens qui n’aiment rien,
Et qui, portés sur ces rapides sphères
Que la fortune agite en sens contraires,
L’esprit troublé de ce grand mouvement,
N’ont pas le temps d’avoir un sentiment ?
À leur lever pressez-vous pour attendre,
Pour leur parler sans vous en faire entendre,
Pour obtenir, après trois ans d’oubli,
Dans l’antichambre un refus très-poli.
« Non, dites-vous, la cour ni le beau monde
Ne sont point faits pour celui qui les fronde.
Fuis pour jamais ces puissants dangereux ;
Fuis les plaisirs, qui sont trompeurs comme eux.
Bon citoyen, travaille pour la France,
Et du public attends ta récompense. »
Qui ? le public ! ce fantôme inconstant,
Monstre à cent voix, Cerbère dévorant,
Qui flatte et mord, qui dresse par sottise
Une statue, et par dégoût la brise ?
Tyran jaloux de quiconque le sert,
Il profana la cendre de Colbert ;
Et, prodiguant l’insolence et l’injure,
Il a flétri la candeur la plus pure :
Il juge, il loue, il condamne au hasard
Toute vertu, tout mérite, et tout art.
C’est lui qu’on vit, de critiques avide.
Déshonorer le chef-d’œuvre d’Armide,
Et, pour Judith, Pirame, et Régulus[7],
Abandonner Phèdre, et Britannicus ;

Lui qui dix ans proscrivit Athalie,
Qui, protecteur d’une scène avilie,
Frappant des mains, bat à tort, à travers,
Au mauvais sens qui hurle en mauvais vers.
Mais il revient, il répare sa honte ;
Le temps l’éc : aire : oui, mais la mort plus prompte
Ferme mes yeux dans ce siècle pervers,
En attendant que les siens soient ouverts.
Chez nos neveux on me rendra justice ;
Mais, moi vivant, il faut que je jouisse.
Quand dans la tombe un pauvre homme est inclus,
Qu’importe un bruit, un nom qu’on n’entend plus[8] ?
L’ombre de Pope avec les rois repose ;
Un peuple entier fait son apothéose,
Et son nom vole à l’immortalité :
Quand il vivait, il fut persécuté.
Ah ! cachons-nous ; passons avec les sages
Le soir serein d’un jour mêlé d’orages ;
Et dérobons à l’œil de l’envieux
Le peu de temps que me laissent les dieux.
Tendre amitié, don du ciel, beauté pure,
Porte un jour doux dans ma retraite obscure !
Puissé-je vivre et mourir dans tes bras,
Loin du méchant qui ne te connaît pas,
Loin du bigot, dont la peur dangereuse
Corrompt la vie, et rend la mort affreuse !



  1. Il paraît que cette petite pièce fut faite immédiatement après la guerre de 1741 ; guerre funeste, entreprise pour dépouiller l’héritière de la maison d’Autriche de la succession paternelle. (K.)
  2. La Bocheta ou Bocchetta, passage en Italie, dans les montagnes, du côté de Gênes. (B.)
  3. Tous les jeux de cartes sont à l’enseigne du roi David. (Note de Voltaire, 1756.)
  4. Variante :
    Dans tes cartons peints de rouge et de noir.
    Tu fais leur joie, et l’âme est abusée
    Par l’avarice en plaisir déguisée.
    C’est là qu’on voit l’Intérêt attentif,
    Qui d’un œil sombre et d’un esprit actif,
    En combinant que deux et deux font quatre,
    S’obstine à vaincre, et se plaît à combattre.
    Saint-Severin, et vous, grave du Theil,
    Travaillez-vous avec un soin pareil,
    Quand dans les murs bâtis par Charlemagne
    Vous rajustez la France et l’Allemagne !
    De ces exploits, etc.
    — Le marquis de Saint-Severin, l’un des plénipotentiaires au congrès d’Aix-la-Chapelle.
  5. Imitation de ce vers de Martial, XII, 47 :
    Nec tecum possum vivere, nec sine te.
  6. Variante :
    Prier les dieux de la seconde espèce ;
    À leurs autels porter son encensoir,
    Et de leurs mains attendre un billet noir,
    Qui peut sortir de cette roue immense
    Où sont les lots que leur faveur dispense ?
    À leurs humeurs faut-il s’assujettir,
    Importuner, souffrir, flatter, mentir,
    Remercier d’un dégoût, d’un caprice,
    Et, pour loyer d’un si noble service,
    Obtenir d’eux, après un an d’oubli,
    Dans l’antichambre, etc.
  7. Judith est une tragédie de Boyer ; Pirame et Régulus sont de Pradon.
  8. Autre imitation de Martial, V, 10 :
    Si post fata venit gloria, non propero.