Épîtres (Voltaire)/Épître 78

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (pp. 353-354).


ÉPÎTRE LXXVIII.


À MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU[1],
À QUI LE SÉNAT DE GÊNES AVAIT ÉRIGÉ UNE STATUE.


À Lunéville, 18 novembre 1748.


Je la verrai cette statue
Que Gêne élève justement
Au héros qui l’a défendue.
Votre grand-oncle, moins brillant,
Vit sa gloire moins étendue ;
Il serait jaloux à la vue
De cet unique monument.
Dans l’âge frivole et charmant
Où le plaisir seul est d’usage,
Où vous reçûtes en partage
L’art de tromper si tendrement,
Pour modeler ce beau visage,
Qui de Vénus ornait la cour,
On eût pris celui de l’Amour,
Et surtout de l’Amour volage ;
Et quelques traits moins enfantins
Auraient été la vive image
Du dieu qui préside aux jardins.
Ce double et charmant avantage
Peut diminuer à la fin ;
Mais la gloire augmente avec l’âge.
Du sculpteur la modeste main
Vous fera l’air moins libertin ;
C’est de quoi mon héros enrage.
On ne peut filer tous ses jours
Sur le trône heureux des Amours ;
Tous les plaisirs sont de passage :
Mais vous saurez régner toujours

Par l’esprit et par le courage.
Les traits du Richelieu coquet,
De cette aimable créature,
Se trouveront en miniature
Dans mille boîtes à portrait
Où Macé mit votre figure[2].
Mais ceux du Richelieu vainqueur,
Du héros soutien de nos armes,
Ceux du père, du défenseur
D’une république en alarmes,
Ceux de Richelieu son vengeur,
Ont pour moi cent fois plus de charmes.
Pardon, je sens tous les travers
De la morale où je m’engage ;
Pardon, vous n’êtes pas si sage
Que je le prétends dans ces vers :
Je ne veux pas que l’univers
Vous croie un grave personnage.
Après ce jour de Fontenoy,
Où, couvert de sang et de poudre,
On vous vit ramener la foudre
Et la victoire à votre roi[3] ;
Lorsque, prodiguant votre vie,
Vous eûtes fait pâlir d’effroi
Les Anglais, l’Autriche, et l’Envie,
Vous revîntes vite à Paris
Mêler les myrtes de Cypris
À tant de palmes immortelles.
Pour vous seul, à ce que je vois,
Le Temps et l’Amour n’ont point d’ailes,
Et vous servez encor les belles,
Comme la France et les Génois.



  1. Dans le Nouveau Magasin français, par Mme L. P. de Beaumont, tome Ier, page 151, de la seconde édition anglaise, il y a une Réponse (au nom) de M. le duc de Richelieu à M. de Voltaire. Cette réponse est aussi en vers de huit syllabes. (B.)
  2. J.-B. Macé, peintre, mort en 1767, que Voltaire a déjà nommé dans la scène vi de l’Indiscret : voyez tome 1er du Théâtre, page 256. (B.)
  3. Voltaire, dans son Précis du siècle de Louis XV (chap. xv), fait honneur au duc de Richelieu du conseil de faire avancer quatre pièces de canon contre la colonne anglaise ; ce qui décida la victoire. C’était, dit-on, un simple grenadier français qui en avait donné l’idée au duc de Richelieu. (B.)