Épîtres (Boileau)/03

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ÉpîtresImprimerie généraleVolumes 1 et 2 (p. 267-271).

EPITRE III

1673.

A M. ARSAULD[1], DOCTEUR DE SORBONNE.

LA MAUVAISE HONTE.

Oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude[2],
Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude,
Et romps de leurs erreurs les filets captieux.
Mais que sert que ta main leur dessille les yeux,
Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle,

Près d’embrasser l’Église, au prêche les rappelle ?
Non, ne crois pas que Claude, habile à se tromper,
Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper ;
Mais un démon l’arrête, et, quand ta voix l’attire,
Lui dit : « Si tu te rends, sais-tu ce qu’on va dire ? »
Dans son heureux retour lui montre un faux malheur,
Lui peint de Charenton[3] l’hérétique douleur ;
Et, balançant Dieu même en son âme flottante,
Fait mourir dans son cœur la vérité naissante.
Des superbes mortels le plus affreux lien,
N’en doutons point, Arnauld, c’est la honte du bien,
Des plus nobles vertus cette adroite ennemie
Peint l’honneur à nos yeux des traits de l’infamie,
Asservit nos esprits sous un joug rigoureux,
Et nous rend l’un de l’autre esclaves malheureux.
Par elle la vertu devient lâche et timide.
Vois-tu ce libertin en public intrépide,
Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit ?
Il iroit embrasser la vérité qu’il voit ;
Mais de ses faux amis il craint la raillerie,
Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.
C’est là de tous nos maux le fatal fondement.
Des jugemens d’autrui nous tremblons follement ;
Et, chacun l’un de l’autre adorant les caprices,
Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices.
Misérables jouets de notre vanité,
Faisons au moins l’aveu de notre infirmité.
A quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle,
Faire de notre mal un secret ridicule ?
Le feu sort de vos yeux petillans et troublés,

Votre pouls inégal marche à pas redoublés :
Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige ?
« Qu’avez- vous ? — Je n’ai rien. — Mais.... — Je n’ai rien, » vous dis-je,

Répondra ce malade à se taire obstiné.
Mais cependant voilà tout son corps gangrené ;
Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,
Un bénitier aux pieds va l’étendre à la porte.
Prévenons sagement un si juste malheur.
Le jour fatal est proche, et vient comme un voleur,
Avant qu’à nos erreurs le ciel nous abandonne,
Profitons de l’instant que de grâce il nous donne.
Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi :
Le moment où je parle est déjà loin de moi[4].
Mais quoi ! toujours la honte en esclaves nous lie !
Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie :
C’est toi qui fis tomber le premier malheureux,
Le jour que, d’un faux bien sottement amoureux,
Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture.
Au démon, par pudeur, il vendit la nature.
Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux,
Tous les plaisirs couroient au-devant de ses vœux.
La faim aux animaux ne faisoit point la guerre ;
Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N’attendoit point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon ;
La vigne offroit partout des grappes toujours pleines,
Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines.
Mais dès ce jour Adam, déchu de son état,

D’un tribut de douleur paya son attentat.
Il fallut qu’au travail son corps rendu docile
Forçât la terre avare à devenir fertile.
Le chardon importun hérissa les guérets,
Le serpent venimeux rampa dans les forets,
La canicule en feu désola les campagnes,
L’aquilon en fureur gronda sur les montagnes.
Alors, pour se couvrir durant l’âpre saison,
Il fallut aux brebis dérober leur toison.
La peste en même temps, la guerre et la famine,
Des malheureux humains jurèrent la ruine :
Mais aucun de ces maux n’égala les rigueurs
Que la mauvaise honte exerça dans les cœurs.
De ce nid à l’instant sortirent tous les vices.
L’avare, des premiers en proie à ses caprices,
Dans un infâme gain mettant l’honnêteté,
Pour toute honte alors compta la pauvreté :
L’honneur et la vertu n’osèrent plus paroître[5] ;
La piété chercha les déserts et le cloître.
Depuis on n’a point vu de cœur si détaché
Qui par quelque lien ne tint à ce péché.
Triste et funeste effet du premier de nos crimes !
Moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche eu ces rimes,
Plus qu’aucuu des mortels par la honte abattu,
En vain j’arme contre elle une foible vertu.
Ainsi toujours douteux, chancelant et volage,
A peine du limon, où le vice m’engage,
J’arrache un pied timide, et sors en m’agitant,
Que l’autre m’y reporte et s’embourbe à l’instant.
Car si, comme aujourd’hui, quelque rayon de zèle
Allume dans mon cœur une clarté nouvelle,

Soudain, aux yeux d’autrui s’il faut la confirmer,
D’un geste, d’un regard, je me sens alarmer ;
Et, même sur ces vers que je te viens d’écrire,
Je tremble en ce moment de ce que l’on va dire.

  1. Antoine Arnauld, auquel était adressée cette épitre, était le vingtième enfant du célèbre avocat Arnauld. Reçu docteur en théologie, il prit bientôt parti pour les jansénistes contre les jésuites, et écrivit plusieurs pamphlets qui le firent exclure de la Faculté de théologie. C’est alors qu’il alla s’enfermer à Port-Royal, où il composa avec Nicole et Pascal les fameux traités de théologie qui ont fait la gloire de cette célèbre société. Il ne revint à Paris que lors de la fameuse paix de Clément IX, et c’est pendant cette période d’apaisement dans la guerre entre les jésuites et les jansénistes que Boileau, toujours fidèle dans son amitié et son admiration pour Arnauld, composa sa troisième épitre.
  2. Claude, ministre protestant de Charenton, était un prédicateur éloquent et un controversiste habile. Toute sa vie se passa à lutter contre Bossuet, Arnauld et Nicole.
  3. Claude avait eu dans son église de Charenton une célèbre conférence religieuse avec Bossuet, qui l’avait défié de contester aucune de ses propositions.
  4. Ce vers est presque la traduction de celui de Perse dans la satire V :

    Vive memor lethi, fugit hora : hoc quod loquor inde est.
  5. Ces deux vers ne riment plus qu’aux yeux ; au temps de Boileau la prononciation en faisait une rime régulière.