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Épitres (Horace, Leconte de Lisle)/I/1

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873
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À MÆCENAS
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Ô toi qui, nommé dans mes premiers vers, seras nommé dans les derniers, j’ai été assez vu, et tu veux, Mæcenas, que le vieil acteur qui a son congé reprenne son ancien rôle. Mon âge n’est plus le même, ni mon esprit. Véianius, ayant suspendu ses armes à la porte d’Herculès, se cache au fond des champs, loin du peuple qu’il supplia tant de fois de l’extrémité de l’arène. Ceci sonne fréquemment à mon oreille purifiée : « Aie le bon sens de renvoyer à temps ton cheval qui vieillit, de peur qu’il fasse rire à la fin et perde les entrailles. » C’est pourquoi je laisse là les vers et les autres bagatelles. Je m’inquiète et m’occupe du vrai et de l’honnête, je m’y renferme tout entier ; j’amasse et je recueille ce dont je pourrai me servir. Si tu me demandes sous quel chef, sous quel Dieu Lare je m’abrite, je ne jure au nom d’aucun maître, je m’arrête, hôte d’un moment, partout où m’entraîne la tempête. Tantôt je suis actif, je me plonge dans les ondes publiques, je suis le gardien et le satellite rigide de la vertu véritable ; tantôt je retombe insensiblement dans les doctrines d’Aristippus et je m’efforce de dominer les choses au lieu d’être dominé par elles. De même que la nuit est longue à ceux dont la maîtresse ne vient pas, et le jour long à ceux qui doivent leur travail, et l’année lente aux pupilles qu’opprime la dure surveillance d’une marâtre ; de même, pour moi, les moments coulent tardifs et ingrats, qui ajournent mon espérance et mon dessein d’agir courageusement en ce qui est également utile aux pauvres et aux riches, en ce qui ne peut être négligé sans dommage par les enfants et les vieillards. Il me reste au moins ces bons éléments à l’aide desquels je puis me consoler et me conduire. Si on ne peut voir aussi clairement que Lyncéus, cependant il ne faut pas dédaigner de baigner ses yeux malades, ni, parce qu’on désespère de posséder les membres de l’invincible Glyco, ne pas empêcher la goutte noueuse de s’emparer du corps ; on peut au moins marcher jusqu’à une certaine limite, si on ne peut aller plus loin. Si l’avarice brûle le cœur en proie à un misérable désir, il y a des mots, des paroles qui peuvent adoucir cette douleur et ôter une grande partie du mal. Es-tu gonflé de l’amour de la gloire ? il y a des expiations certaines, des livres qui purifient, trois fois lus. Envieux, irritable, paresseux, ivrogne ou débauché, il n’est aucun homme si sauvage qui ne puisse être adouci s’il prête une oreille docile aux leçons.

Fuir le vice est une vertu, et la première sagesse est d’être exempt de folie. Vois combien un petit revenu et un refus honteux te semblent de grands maux, et avec quel travail d’esprit et de corps tu les évites. Tu cours, marchand infatigable, jusqu’aux extrémités des Indes, fuyant la pauvreté à travers la mer, les rochers, les flammes ; et tu ne te soucies pas de juger ces biens que tu admires et désires stupidement, et tu ne veux point en croire un plus sage que toi, ni même l’écouter. Quel pugiliste de village et de carrefour mépriserait la grande couronne Olympique, si on lui donnait l’espoir et si on lui faisait cette douce condition d’emporter la palme sans combat ? L’argent est plus commun que l’or, et l’or que la vertu.
— « Ô citoyens, citoyens, il faut d’abord chercher l’argent ; la vertu viendra après. » Cela s’enseigne du haut en bas du quartier de Janus ; voilà ce que répètent les jeunes et les vieux, avec leurs bourses et leurs tablettes sous le bras gauche. Tu as du cœur, des mœurs, de l’éloquence, de la bonne foi ; mais sur quatre cent mille sesterces il t’en manque six ou sept mille : tu seras peuple. Cependant les enfants qui jouent disent : Tu seras roi, si tu fais bien. Sois comme un mur d’airain, ayant la conscience pure et ne pâlissant d’aucune faute. Dis-moi laquelle vaut mieux, de la loi Roscia ou de cette chanson des enfants, qui offre le trône à ceux qui agissent bien, et qu’ont chanté les mâles Curius et Camillus ? Qui te donnera le meilleur conseil, de celui qui dit : fais-toi riche, honnêtement, si tu peux, sinon, de quelque façon que ce soit, afin d’assister de plus près aux poëmes lamentables de Pupius ; ou de celui qui t’exhorte et t’enseigne à dresser un front libre contre la fortune insolente ? Si le peuple Romain me demandait par hasard pourquoi je n’use point de ses jugements comme de ses portiques, pourquoi je ne recherche point ce qu’il aime et je ne fuis point ce qu’il hait, je répondrais ce que répondit autrefois le renard rusé au lion malade : « Parce que ces traces me font peur, toutes allant vers toi et aucune ne revenant. » Peuple, tu es une bête féroce à beaucoup de têtes ! À quoi donc m’attacher ? qui suivre ? Les uns veulent prendre la gestion des revenus publics ; il en est qui chassent les veuves avares avec des gâteaux et des fruits, qui pêchent des vieillards et les mettent dans leurs viviers ; la richesse du plus grand nombre s’accroît par l’usure secrète. Soit, chacun est dominé par ses goûts et ses désirs propres, mais le même homme peut-il, une seule heure, aimer la même chose ? — « Aucun golfe dans le monde n’est plus beau que celui de l’aimable Baiæ ! » Ainsi parle un riche ; et le lac et la mer se ressentent du désir de ce maître impatient. Son caprice sera pour lui un auspice suffisant, et : — « Demain, ouvriers, vous porterez vos outils à Téanum. » Le lit nuptial est-il dressé dans la cour ? il dit que rien ne vaut la vie d’un célibataire. N’est-il point marié ? il jure que les mariés sont seuls heureux. Par quel nœud fixer la forme changeante de ce Proteus ? Et le pauvre, que fait-il ? Ris ! il change de chambres, de lits, de bains et de barbiers ; il loue une barque pour avoir des nausées comme le riche qui monte sa propre trirème. Si je viens à toi les cheveux inégalement taillés par le tondeur, tu ris ; si j’ai par hasard du vieux linge sous une tunique neuve, ou que ma toge soit plus longue d’un côté, tu ris ; et quand ma pensée se combat elle-même, dédaigne ce qu’elle recherchait, recherche ce qu’elle rejetait naguère, va et revient, rompt l’ordre entier de la vie, détruit, édifie, et change les carrés en ronds, tu penses que je suis fou comme tout le monde, tu ne ris pas, tu ne crois pas que j’ai besoin d’un médecin et d’un curateur donné par le Præteur, bien que je sois sous ta tutelle et que tu t’irrites de l’ongle mal coupé de l’ami qui dépend de toi et qui te considère. En somme, le sage ne le cède qu’à Jupiter. Il est riche, libre, honoré, beau, roi des rois. Il est surtout en bonne santé, à moins que la pituite ne le tourmente.